‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 150 sur 379 · XXI. — Événements nouveaux · texte numérisé non relu

XXI. — Événements nouveaux

.Te passe aux détails que je désirais si vivement connaître, et tu vas savoir quelles sont les ressources de l'amour, combien il est ingénieux. Je dépouille le récit de ces expressions, épisodiques et si pénétrantes, pour ne m'atlacher qu'aux faits.

Jules a prévu qu'a la suite de la scène orageuse que je t'ai décrite des Audrets ne resterait pas oisif, et qu'il s'occuperait sans relâche à réaliser ses menaces. Firmin, qui n'est pas connu ici, a été placé en observation dans une allée, en lace des croisées de mon a|q>artement. Un écrileau a frappé sa vue : il a loué à l'instant la chambre où je l'ai reconnu, et il y a porté ce qui était nécessaire pour correspondre avec moi.

Le vieux Auibroise, aussi inconnu à 1 hôlcl que Firmin, a reçu l'ordre d'épier les démarches de des Audrets, dont il avait le signalement exact; de le suivre partout, et d'indiquer sans délai à Jules les endroits où il s'arrêterait. Ambroise et Firmin m'étaient dévoués autrefois; ma position actuelle semble avoir ajouté à leur dévouement et à leur zèle. Leur intelligence, leur activité ont préparé tous les événements.

Jules a su que le monstre venait d'entrer, avec quelque mystère, dans une maison <lc la rue des Bourdonnais, et il a pensé que ses préraulions mêmes tendaient à masquer quelque projet criminel qu'il était important de déjouer. 11 est monté dans le cabriolet qu'il avait mis à la disposition d'Ambroisc ; ils ont volé.

Ambroise re-te à la porte d'une allée; Jules franchit les escaliers jisqu'à l'étage le plus élevé. Où va-t-il ? que veut-il ? Où des Audrets est -il entré ? Le bien-aimé prête une oreile attentive; il espère que le crime pourra se déceler; rien ne fixe encore ses idées... Tout à coup, il entend ouvrir une porte au dessous de lui : il regarde à travers les barreaux de la rampe : il voit sortir des Audrets avec une femme qui lui est inconnue.

Quand le cœur est bn'ilant, quand la tête est exaltée, on ne calcule rien, on ne réfléchit même pas : Jules va frapper à la porte qui vient de se fermer. (,)ue dira-t-il , que demandera-t-il , que répond ra-t-il, s'il est lui-même interrogé?

Deux femmes âgées, fort décemment mises , viennent lui ouvrir. Son œil plonge au fond d'un appartement meublé avec une sorte d'élégance. Il va, il vient, il tourne , il s'arrête. Les deux vieilles lui demandent , pour la dixième fois, ce qu'il veut. Un organe rauque , des expressions des halles, qui contrastent avec l'ameublement et la mise de ces femmes, lui font connaître le lieu oîi il est. Il se remet aussitôt , s'annonce comme l'ami de des Audrets , et s'explique en amateur. Tout en lui exprime l'opulence et le goût du plaisir; le nom de des Audrets inspire à ces femmes une confiance sans bornes. Quelques pièces d'or, jetées sur une table, les gagnent tout à fait.

« M. des Audrets se presse trop, dit l'une d'elles. Il sait que je n'avons encore pu persuader c'te petite bageule-là. Voyez, au surplus, si x'ous serez pus chanceux qu' nous. » On lui ouvre un cabinet caché avec art sous des draperies. Une jeune fille est étendue sur une ottomane , l'unique meuble qui soit là ; son visage est caché dans ses mains; son attitude est celle de la douleur.

Jules s'enferme avec elle; il s'approche; il hasarde quelques mots insignifiants; il ne reçoit pas de réponse. Des larmes abondantes coulent sur les bras de l'inforlunée; il croit voir une victime, et il tressaille de joie. Il s'annonce comme un libérateur, et elle lève péniblement la tête. Les plus beaux yeux du monde expriment une profonde affliction. Jules lui parle encore, elle se tait; mais il est facile de juger que l;i crainte la force au silence. La vérité a un accent qui persuade : peu à peu Jules inspire quelque confiance à cette fille intéressante; il est instruit des crimes de des Audrets.

11 sort en disant (|ue la petite est opiniâtre, m;iis qu'il en a réduit de ]>lus difficiles, et qu'il reviendra le soir. Fort de ce qu'il a appris, il court chez le commissaire du quartier. Le père de l'infortunée, qui, depuis plusieurs jours, secondait les recherches de la police, est aussitôt mandé. Il arrive; on part; on cerne l'infâme maison ; on entre ; on arrête les deux furies; tu sais le reste.

Une bonne action porte naturellement à en faire une seconde, si l'occasion s'en présente. M. d'.\premont avait traité sa nièce avec une rigueur qu'elle méritait peut-être, mais qu'il avait portée à l'cxeès. J'ai cru la haine que j'avais vouée à cette femme éteinte sans retour, et j'ai donné à entendre à mon mari (pi'il lui devait une sorte de réparation. 11 est iiarti à l'instant même, en me remerciant de lui rappeler un devoir, et en m'assuranl ([ue l'importance et la rapidité des événeinenis avaient pu seules le lui faire oublier.

Oh ! oui, la journée d'hier a été féconde en événements ! Combien il en devait arriver encore aujourd'hui!

ADÉLAÏDE Dl. .MÉUAN

M. «rApr.'inont rtail à i«'ini' sorti île l'Iiôlel, (pie Jeannette est entrée cliP/. mol. .1 ai couru au-ilcvaiit il'rlle ; ji- lai prt■s^ie dans mes bras. >'iiii< avons nu^lé nos larmes. Hcmmiiics à nous-mêmes, nous avons voulu causer, ^uc de choses nous avion* ii nous dire I i|ue d'empressement à nous liiterroi;er ! <|ue de (iu<v>lions p.irlaieni i la lois, et demeuraient sans répome ! Miis (luel dcvouiinent dune pari, quelle affection de l'autre ! Celte jeune femme se partage entièrement entre son mari et moi.

Mes cliai;rins, mes vœut secrets , les l'vénemcnls m'ont tellement occupée, que j'ai néi;li!;#, depuis plusieurs mois, de te parier de M. et de niadauie de Mérjn .Mou père, ipie uion état brillant et lopiilence i|u'il a recouvri'e ont charmé d abord, s'ennuie h présenta \ eUae , et cela n'est pas étonnant : l'ambition, la vanité, ne sont que «les passions de lèle, elles laissent le cœur vide, et il est la source des vrais biens. Ma mère, toujours résiivuée, vé(;ète, sans peines et sans plaisirs, dans uu superbe chSteau. Mlle m'écrit souvent; ses lettres forment uu cours d'evcellente morale ; mais lu sais ce que peuvent des raisonnements sur une femme passionnée.

La fin du jour s'approche, et il ne rentre pas. Qui peut donc le retenir si longtemps chez AI de Courcelles ?... L'n domestique se présente; il me remet un billet... 11 est de M. d'Apreuioiit.

Il m'écrit qu'une suite de scènes effrayantes ne lui permet pas de <|uittersa nièce; que notre départ pour Champville est nécess lirement diOiré, et <|u'il m'engage ,i ne pas l'attendre.

L'ambiguïté de ce billet m'imiuiète , m'alarme. J'interroge le domesti(|ue : il ne sait rien de ce qui s'est passé dans l'intérieur des appartements; il a seulement entendu parler avec beaucoup de chaleur; il d vu sortir Al. de Ctiurcelles, «|ui appel vil Julie il grands cris; un autre domestique a reçu l'ordre d'aller che?, M. d K^touville, et de le prier de se rendre de suite à l'hôtel ; M. d'Apremont est sorti et rentré plusieurs fois ; l'accoucheur a été mandé. Voilà tout ce que j'ai pu apprendre.

S'il n'était dans les convenances et dans ma volonté d'éviter Jules à l'avenir, je me rendrais de suite à son hôtel. Le danger oii celte femme est probablement exposée a éteint en moi toute espèce de ressentiment : je sais aimer, je ne peux point haïr. D'ailleurs, c'est l'enfant du bien-aimé que des soins assidus sauveraient peul-èlre, cl, je le sens, cet enfant a des droits réels ii mon affection... N'importe, je n'irai pas dans cette maison. Mais je vais y envoyer Jeaniieltc. Jules la verra avec plaisir; elle peut êlre utile; elle saura au moins ce (|ui se passe ; elle viendra m'en rendre compte. Je la charge de dire à M. d'Apremont que l'obscurité de son billet m'affecte, et que je le prie de terminer l'incertitude où je suis.

La nuit s'avance, et je ne vois personne. Je passe de l'inquiétude à la crainte... Pourquoi ne puis-je aller dans celle maison ' J'appelle Jérôme ; je l'envoie chez M. de Courcclles. 11 dira à M. d'Apremont qu'à l'instant même je veux le voir, lui ou Jeannette, et que je ne réponds pas de ce que je ferai si on me laisse plus longtemps en proie à l'anxiété qui me tourmente.

M. d'Apremont est rentré enfin dans un état d'abattement qui m'a touchée. Je suis allée à lui; je l'ai conduit à mon ottomane; je m'y suis placée près de lui. Je tenais sa main; je le regardais avec douleur et curiosité ; j'attendais (ju'il parl.'it. La malheureuse! la malheureuse! s'esl-il écrié à différentes reprises. Je lui adressais des questions auxquelles il ne répondait <|ue par des mots sans suite. Le désordre de ses idées m'effrayait. J'ai tout fait pour le rendre à luimême; j'y ai réussi enfin, lia parlé.

Madame de Courcelles était sur une chaise longue : ce genre de siège est le trône de la co(iuetterie. Il favorise le développement des grâces; il donne ii tous les mouvements une teinte de volupté. ,Son oncle a remarqué de la pâleur et même quel(|ue tiraillement dans les muscles du visage, qu'il a d'abord attribués à son état. Mais son mari avait l'œil animé, la respiration courte et difficile; l'impatience se manifestait dans ses gestes, dans la promptitude avec laquelle il changeait de position. M. d'Apremont a seuli qu'il s'était élevé quel- (|uc nuage entre les deux époux : on ne lui a pas laissé ignorer longtemps ce qui se passait.

■ Qu'allez-vous penser de M. de (Courcelles? a-t-elle dit à son oncle. Il a le travers impardonnable de vouloir qu'une femme ne soit pas la maitresse chez elle. — Je veux, madame, qu'un mari ne soit pas nul dans sa maison; que ceux qui la fréquentent ne contraclent pas l'habitude de l'y voir comme un étranger, et ne se permettent JMS surtout de le traiter en homme sans consé([uence. — Kh! monsieur, vient-on chez une jolie femme pour faire la cour à son mari? — Depuis longtemps je m'aperçois, madame, que les hommages très-marqués qu'on vous prodigue sont déplacés à mon égard, et vous auraient paru offens.mts si vous aviez réfléchi à ce que vous devez à tous deux. — Delà jalousie, monsieur! l'renez garde, vous allez vous donner un ridicule... — Aux jeux des étourdis que vous accueillez avec trop de bienveillance. Leur suffrage me rangerait dans la même classe queux, et j'ai la noble ambition île prétendre à l'estime des honnêtes gens. -^ Finissons, s'il vous plaît, monsieur; terminons une discussion qui n'a que trop duré. ^ oyons, que prétendez-vous? que voulez-vou»? — Que vous fermiez votre porte à des êtres que

vous n'auriez jamais diï recevoir. — Ji' ne ferai jamais cela, monsieur. — Kh bien! je le ferai, mailamp. »

(!ettc fermeté a laquelle elli- n'était pas accoutumée , le dépit de te voir maitriser lui ont tiré quelques larmes, l'.ile «'est pbiinte à son oncle du despoti-.iiie de son mari; elle a déclaré ne pouvoir supporter l'affreuse snlitiidr ii la(|uelle il la condamnait. Klle lui a deiiiaiidé avec humeur si c'est là le prix qu'il réserve au aacrilïce qu'elle lui a fait, et Jules s'est oublié jusqu'à donner a entendre qu'il ne lui tient aucun compte d'une faiblesse qui l'a coiitrairita l'éiioiuer. De ce moment, la colère d'un côté, riiidigiiation île l'autre ont tout exagéré, tout dénaturé. Jules, poussé ii bout par l'arrogance de sa femme, lui a demandé si les jeunes gens qui lui font la cour sont des i lèves de Duverlant, de lieaiiclair, de \ <rtpré, et si son jardin a été le ihé.'ilrc de quelque scène du genre de celle qui s'est passée dans le pavillon chinois de Vel/ac.

M. d'Apremont ignorait ces particularités, et madame de Courcelles se flattait qu'elles n'étaienl jias connues de son mari. Kurieuse de se voir démasquer devant son oncle, elle n'a jilus i;ardé de mesures; elle a accabli' son mari îles reproches les moins mérités; elleeit descendue jusqu'à l'invective; et, trop faible pour résister longtempsà la violence de ses sensations, elle est tombée sur un siège privée de sentiment.

M. d'A()remoiit était dans le plus cruel embarras : il sait combien il est délicat de s'immiscer dans de semblables démêlés, et il ne restait (m'abuse par l'esiioir i|ue sa présence ramènerait enfin M. et madame de t oiircelles a la décence et il la modération.

11 rend à Jules la justice de convenir que l'état douloureux oii il a vu sa femme l'a désarmé à l'instant. Il a couru à sa toilette; il cherchait un flacon d'clhcr, que sa précipitation même l'empêchait de trouver. Eu retournant tout ce qui était dans ce meuble, une lettre lui est tombée sous la main; il y a porté les yeux machinalement. Les premiers mots ont fixé sont attention, et it peine a-til eu parcouru quelques ligues, que l'intérêt qu'il portait ,i sa femme a fait place à la fureur la plus violente tt la plus fondée. « Tenez, monsieur, prenez, lisez s'e»t-il écrié en présentant la lettre à M. d'Apremont! •

Point de détours; aucune de ces périphrases décentes, qui ôtenl aux expressions du vice ce qu'elles ont de dégoûtant. Tout était clair, positif; l'incrédulité même n'aurait pu conserver aucun doute, et l'indulgence ne trouvait plus d'accès dans le cœur du mari, ni même dans celui de l'oncle.

Cependant on ne laisse pas mourir une femme coupable , et on ne fait pas entrer ses gens dans des choses qu'on voudrait pouvoir se cacher à soi-même. Jules s'est souvent, que la vie de son enfant tenait peut- et. c à la prompte terminaison de cette crise. 11 court prendre dans son appartement ce qu'il n'a pas trouvé chez son épouse. Un paquet cacheté est sur sa cheminée. 11 l'ouvre, il lit un détail eirconslancié de l'inconduite de sa femme , et on lui indique le tiroir de son secrétaire où en sont déposées les preuves les plus convaincantes. Déjà il en avait une irrécusable; mais il voulait accabler la malheureuse par la multiplicité cl l'évidence des faits.

Il descend. La jeunesse et la nature avaient produit l'effet qu'on devait en attendre: elle avait recouvré l'usage de ses sens. Jules, esaspéré hors de toute mesure, lui lit la lettre qu'il a trouvée dans la toilette, et lui demande la clef de son secrétaire d'un ton à la faire trembler. Elle refuse cette <-lef ; Jules p/end un chenet et fait sauter la serrure. Ici se dévoile dans toute son étendue cet incroyable mystère de dissimulation et de perversité.

Cet enfant n'appartient pas à Jules. Il est d'un officier, parent de madame de ^'alIly. Le chirurgien-major du régiment, après avoir iixutilement em]iloyé toutes les ressources de l'art de détruire, a fait disparaître les tniccs de la volupté, et a opéré une restauration suffisante pour tromper un jeune homme sans expérience. Il fallait trouver une victime, il la fallait à l'instant : la misérable a choisi le plus beau, le plus sensible, le plus aimable, le plus confiant, le plus honnête des hommes, et, non contente <le l'avoir trompé avant son mariage, elle t'est livrée ensuite à un libertinage effréné.

Quelques-unes de ces lettres indiquent l'époque oli le désir de plaire et le genre d'habitudes qu'il exige ont enfin L-vcIllé des sens trop longtemps assoupis. Le colonel se félicite d'avoir saisi le moment fax^orable; mais, privé des dons de la forlune, il a senti la nécessité de n'être qu'amant. Peut-être aussi n'a-l-il pas été fâché de trouver un prétexte d'éviter un engagement plus sérieux : les plaisirs faciles inspirent toujours une sorte d'éloignement pour le mariage; on se décide rarement surtout à épouser celle qu'on a cessé d'estimer. - L'intimité qui régnait entre ce jeune homme et mademoiselle d Apremont a été nécessairement suspendue du moment où le chirurgien lui a donné ses soins jusqu'à celui où Jules a cru triompher de ta vertu. Alors le colonel est rentré dans ce qu'il appelle ses droits ; il insulte à la crédulité de celui qui veut bien couvrir les distractions de l'amour. M. d'Apremont était révolté de l'amertume des railleries et de l'indécence des expressions.

La campagne qui vient de s'ouvrir a rappelé le colonel i ses drapeaux , et il a été promptement oublié et remplacé. Il paraît que ceux qui se sont présentés ont été accueillis, et 1 art avec lequel cette femme menait des intrigues sans résultat a été heureusement em-

Sî

ADÉLAÏDE DE MÉRAN

ployé jusqu'ici pour nvisqucr ses di-sordies. IMais il vient un jour oii tout se decoiivie juscpie .l;ins les moindres détails. La diversité des tentures établit le nombre des amants. ^]. d'Apremonl a cru devoir garder le silence à cet éyard , et il ma paru inconvenant de le presser. I.lle est déshonorée. Mon cœur se brise cpiand je pense que sun infamie r.'jaillir en quelque sorte sur celui dont elle a avili le nom. I.e reste m'i •^t indilVérent.

(.e|und..iil je n'ai pu m'eiupêcher de niarc|uer mon étonnement de ce qii une femme aussi adruile a conservé des lettres qui pouvaient la perdre, et dont lu possession ne devait rien ajouter il ses plaisirs, «l- d'Apremont m'a francliement avoué (|u'il n'en existait aucune qui précédât la jouissance, et que la licence du style, en llattant la corruption de celle à (|ui elles sont adressées, a pu seule la déterminer à les garder; que cette femme était d'ailleurs dans une sécurité absolue.

L'épouse déj;radéc sentait (|u'elle n'avait plus rien ii ménaijer, et elle a cessé de se coiilraiudre. Elle a bravé la vengeance de son nîari et le rçisentiiiienl de son oncle. .Iules, plus ré\ollé encore de cet e\ces il'iinpuJince, et par consé(|iieiit moins capable de rien prévoir, tenailii la main ces lettres qu'il venait de lire avec l'accent du désespoir. Elle a cru pouvoir employer avec succès le moyen (|iii lui a réussi chez mon père pour soustraire et anéantir les preuves de son infamie. Elle s'est élancée sur son mari pour lui arracher ces lettres et les déchirer. .Iules s'est abandonné ii un mouvement terrible. Il a rassemblé toutes ses forces, et a repoussé cette femme avec une telle violence qu'elle est allée tomber à l'autre extrémité de la chambre M. d'Apremont s'est précipité; il était trop tard. I.a tète avait donné contre un coin de la cheminée, et le centre avait porté sur le bras •l un fauteuil.

L'infortuoé Jules devait se livrer successivement à tous les eilrêmes. La vue du sang de celte malheureuse a fait sur lui la plus forte imprcs.sion, et il est passé tout à coup de la fureur aux plus vives alarmes. Mais que pouvaient deux hommes dans une circonstance aussi critique ? M. de Courcelles est sorti ; il a appelé Julie à crands cris, et les forces de cette tille ont été insuflisante. 11 a fallu faire venir les autres femmes. L'éiioiise criminelle , incapable de se contenir se laissait aller à I impétuosité de son caractère, et, dès ce moment' la honte de cette maison a été connue.

Jules, confus , humilié , a entraîné M. d'Apremont dans son appartement. Il lui a parlé avec la candeur de son à,;e et la franchise d'un excellent cœur. Que pouvait lui reprocher M. d'Apremont' Trompé par un ami a qui il avait donné toute sa confiance , déshonoré en i|uelque sorte par une nièce, sur qui il avait autrefois rassemblé ses plus chères aflections, il a mêlé ses larmes à celles du bien-aimé.

Julie est venue annoncer que madame éprouvait de fortes douleurs. • L'enfant du crime ne devait pas vivre ! s'est écrié Jules revenu à ses premiers transports. Il a saisi avec force la main de Julie : • Qui de vous est entré depuis midi dans mon appartement?Qui a dépose sur ma cheminée cette lettre anonyme ? Qui que ce soit qui l'ait écrite, il est mon ennemi. Ilcpondez, répondez, vous dis-je ! qui est entré dans mon appartement? n

Julie pouvait dire qu'elle l'ii;norait, et Jules aurait senti que ses interrogations ne pouvaient amener aucun éclaircissement : quel domestique avouerait une faute qu'il peut cacher par une simple dénégation ^ Julie s'est troublée ; elle a pAli , elle a balbutié. La colère les menaces de son maître lui ont arraché des larmes, qui peut-être eussent parlé en faveur de son innocence. En tirant son mouchoir elle a fait tomber un papier, qui d'abord n'a pas fixé l'attention ; là précipitation avec laquelle elle l'a ramassé a fait naître des soupçons Jules le lui a demandé; elle a balancé à le lui remettre ; il l'a arraché de ses mains, et il na vu qu un mémoire de menues dépenses.

L'éloignement très-marqué de Julie à livrer un papier d'aussi peu d importance a tout à coup éclairé Jules. 11 a tiré la lette anonyme ■ il en a comparé l'écriture à celle du mémoire, et malgré les efforts qu'on avait faits pour déguiser la première, il est resté conv.iincM qu'elles sont de la même main.

Il a parlé, il a tonne, il a foudroyé cette fille. Elle pouvait entreprendre de justifier sa conduite, en attribuant à son attachement pour M. de Courcelles et à sa délicatesse blessée du rôle qu'on lui faisait jouer dans ces intrigues une démarche qui, présentée ainsi ciit paru moins répréhensible, et qui pouvait être pardoniiée. Terribee, atterrée, elle n'a trouvé que la vérité à opposer à l'orare nui allait fondre sur elle. '

IJes \udrets, à qui il faut sans cesse des plaisirs cl des victimes a persuadé et vaincue Julie par des présents et des promesses. Peutêtre cet homme astucieux ne cherchait-il en elle qu'un instrument dévoué aux vengeances qu'il méditait , et dont il avait eu l'impudeur de me parler, en me menaçant moi-même de tout son ressentiment Quoi qu'il en soit, Julie, tombée dans sa dépendance jiar les siiiits de leur commerce et par la crainte d'en être abandonnée, a con-enli il épier sa maîtresse et à rendre compte de ses moindres démarches à son séducteur. C'est lui qui, loin de prévoir le coup qui était prêt à le fr.ipper, a forcé cette fille à écrire sous sa dictée la lettre anonyme et a la f.iirc parvenir à M. de Courcelles. Un logemeiil, des meubles' une pension siillisante devaient être le prix de sa docilité.

Ainsi, ce misérable elïeclue successivement tous ses projets, et en intéressant à ses crimes des familles respectables, il les réduit à n'oser implorer contre lui la sévérité des lois. Mais M. d'Apremont le connaît à présent, et si le monstre osait écrire à mon père, mon mari proclamerait mon innocence. Je reprends mon récit.

Les gens de l'hôtel ignoraient encore les événements de la veille. (Juand Julie a su (|iie des Audrets est démasciué, emprisonné, elle est tombée dans un désespoir dont Jules a eu pitié. 11 lui a donné une somme assez forte et l'a congédiée a l'instant.

Une seconde femme est venue annoncer que les douleurs se succédaient ra]iidemeiit.

L'accoucheur s'est présenté; il a déclaré, avec les ménagements d'usage, i|ue probablement l'enfant était mort, et que l'état de madame n'oIVrait rien de rassurant.

M. d'Eslouville est entré en ce moment : Firmin l'avait instruit des particularités ciu'on n'avait pu cacher aux domestiques. Jules est allé au-devant de lui : « M. d'Apremont, a-l-il dit, est l'oncle de madame de Courcelles. .S'il y avait la moindre obscurité dans les laits, il se prononcerait contre moi, et vous voyez, monsieur, qu'il me prodigue les consolations et ses soins. Interrogez-le sur les événements alVreiix qui se sont passés ici : je suis las de m'occuper de ces infamies, a

M. d'Apremont a tiré M. d'Eslouville à l'écart ; ils se sont entretenus longtemps. Mon mari sentait que Jules a les droits les plus réels à une vengeance éclatante ; mais il désire éviter à sa nièce un jugement infamant. M. d'Eslouville, tourmenté, incertain , ne savait à quel jiarti s'arrêter. 11 s'est approché de son neveu ; il a voulu lui parler; la parole expirait sur ses lèvres. « Que me direz-vous, mon ■ sieur? s'est écrié Jules. Que peuvent des mots contre des choses? il est des malheurs sans remède, et ceux qui accablent celle maison sont votre ouvrage. Vous vous repentez maintenant. A (|uoi remédieront vos regrets et ces larmes qui mouillent voire paupière ?

il J'adorais une femme accomplie ; j'en étais tendrement aimé, et le bonheur de toute ma vie ne vous a inspiré aucun intérêt. Vous m'avez arraché à tout ce qui me la rendait chère, pour me jeter dans les bras d'une prostituée. M. de Méran, madame de Villers vous ont vainement fait connaître le danger ; vous vous êtes joué de la sainteté du mariage ; vous n'avez vu dans ce lien qu'un contrat ; vous avez voulu mettre de l'or avec de l'or, et vous m'avez rendu le plus infortuné des hommes. >i

Jules n'avait pas mandé son oncle pour l'accabler de reproches ; il voulait seulement lui prouver qu'il n'avait aucun lort envers celle que son cœur avait constamment repoussée. Il s'est laissé entraîner par la force des circonstances.

Il s'est levé, il a marché à grands pas, il s'est assis, il s'est relevé. Ses yeux étaient ardents, ses muscles contractés, ses lèvres tremblantes laissaient échapper des menaces; il est sorti de l'appartement. Son oncle et ^1. d'Apremont ont couru sur ses pas. <■ Malheureux jeune homme, où allez-vous? — Je vais demander des chevaux de poste. — Que voulez-vous faire ? — Je pars pour l'année ; je cherche le colonel ; je lave mon injure dans son sang. »

Firmin se tenait constamment dans une chambre voisine. Etranger à une coupable curiosité, il n'écoutait (]ue pour être utile : le zèle a besoin d'être éclairé. Affligé de l'exaspération qui torture son maître, il sort, il court à la poste ; il ne veut pas qu'on donne de chevaux. Il ne sait pas encore de quel prétexte il se servira ; il n'en trouvera pas, peut-être; mais, s'il le faut, il emploiera la force pourempêcher Jules de partir... Il rencontre le valet de chambre de madame de Valny ; il est frappé de la tristesse profonde qu'exprime la figure de cet homme. 11 1 interroge ; il est arrivé un bulletin de l'armée , le colonel a été tué à l'affaire de Montereau. Firmin arrache le papier des mains du valet de chambre ; il revient, il rentre, il monte. « Le ciel a fait justice, > dit -il eu mettant le bulletin sur une table.

Une révolution soudaine s'est opérée dans tous les esprits. MM. d'Eslouville et d'.\])remont , rassurés sur l'existence de Jules, ont respiré un moment. Mais k peine délivrés d'un fardeau, ils sont revenus à la position de Jules et de sa femme, qui devenait à chaque instant plus alarmante. Les transports i|ui depuis quelques heures agitaient l'infortuné jeune homme avaient décomposé ses traits, et l'état de madame de Courcelles empirait sensiblement. La colère de Jules, longtemps fixée sur le colonel, se portait sur un autre objet : les atrocités de des Audrets se retraçaient à sa mémoire. Il lui fallait une victime, et c'est ce monstre qu'il désignait. MM. d'Eslouville et d'Apremont étaient disposés à abandonner un tel homme à sa vengeance; mais, comme l'avait si judicieusement remarqué des Audrets lui-même, on ne pouvait le )ierdre sans dévoiler des secrets qui couvriraient de honte certaines familles, et qui en livreraient d'autres à la m.(lii;iiité et aux sarcasmes du public. On raisonnait, on discutait; on ni' décidait rien. La nuit s'avançait, les forces s'épuisaient; chacun sentait le be.ioin du repos. Al. d'Apremonl est sorti après avoir fait promettre à Jules de ne rien entreprendre avant sou retour.

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