‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 152 sur 379 · X.XIV · texte numérisé non relu

X.XIV

Hclas!

Le brigadier qui commande nos gendarmes est un homme bien né, avec qui M. d'Aprcmont aime à parler guerre. Il a pris l'habitude de venir, tous les soirs, passer une heure avec nous. 11 ne se présentait d'abord que sous le prétexte de prendre l'ordre pour la nuit, bientôt il a été facile de voir qu'il se plaisait autant avec nous qu'il est déplacé au milieu de nos gens. Le zèle qu'il nous manjue mérite de la reconnaissance. M. d'Aprcmont, moins lier que M. de Méran, est d'un caractère plus liant. Il a eng.igé un jour le brigadier à voir notre pnrtie de trictrac, et cette invitation lui a suffi pour revenir le lendemain.

En ce moment, immédiatement après le diner, cet homme vient de se présenter, et celle liberté a paru déplaire à M. d'Aprcmont. Le brigadier s'est sans doute aperçu qu'on le recevait trè>-froidement : son embarras s'est peint sur sa figure; il a balbutié (]uelques mots presque inintelligibles; il a fini par prier le curé de sortir avec lui.

Mous nous sommes regardés, M. d'Aprcmont et moi. Que peut-il y avoir de commun entre un militaire et un curé ? Rien, ce me semble. Cependant , la démarche du brigadier à une heure du jour oii on ne le voit jamais parait annoncer quelque chose d'extraordinaire. Je n'ai aucun motif de crainte, et je ne suis pas tranquille.

Le curé rentre, et tire M. d'Aprcmont à part. Pourquoi ces précautions .' Que prétend-on me cacher?... Ils sont dans l'embrasure d'une croisée ; ils parlent très-bas. La figure de M. d'Aprcmont se décompose... Je ne peux plus résister à mon impatience, ii mon inquiétude. Je me lève, je m'aiiproclie d'eux... Ah ! le trouble du brigadier avait une cause bien différente de celle que je lui attribuais.

Le brigadier a confié au curé qii il venait de recevoir l'ordre secret et précis de surveiller -\1. d'.\premont, de suivre toutes ses démarches, de l'arrêter s'il paraissait s'apercevoir qu'il est observé, et surtout s'il montait à cheval ou en voiture.

Le brigadier sent qu'il se compromet en nous donnant connaissance des ordres qu'il a reçus. Mais il est persuadé de l'innocence de AI. d'Aprcmont, et il croit remplir un devoir de reconnaissance en prévenant le coup qu'on veut nous porter. Il a donné à entendre au curé que

ADÉLAÏDE UE MÊRAN.

mon mari n'i qu'un pirii à prendre : c'ett de «'échip]ier la nuit et de (jaRner UCIiain|i»(;iie, tl'évilcr nos avant poslu, et de se jeter ilanii ceui de l'iiiiieuii. Je cmuoi* i|iie rniiioi eiice se «léleml purlout, et qu'il est pi'iidi lit d éviter les iU'»ii|;r('iiieiil» d'une disi iissicm dont le résiilljt peut t^lre incerl.iiu. l,e eiiré et moi aMiiis foilemeiU iiisisli' sur l.i iieeeasile de se conliiiuier aui ein onsl.mces , et d'attendre, dans un lieu si'ir, que l'erreur dans laquelle on a jeté l'autorité soit entiereiiient dissipée. AI. d'.Apreiiiiiit a résisté ^ nos prières; il s'est montré iiii liriiiil.ible. • Fuir, a-l-il dit, c'est se detl.iier eoiipalde ; c'est «u moins un aveu tacite ((u'on ne se croit pas eieiiipt île reproches. L'homme de bien se repose sur sa conscience , et il ne coiiiiait pas la crainte. Si je suis arrêté, qu'en résultera-t-il .' nne prompte justilieation, et la cunliision de mes aci-us.iteurs. •

fte-]iouv.int le déterminer à fuir, j'ai voulu au moins (îap(ner quelque chose. Je lui ai représenté qu'il est de notre intéit^t à tous deux de mettre un terme » l'aiiiiéte qui nous tourmente ; qu'une âme élevée peut mellie ipielipie ijloire a liraver le danger, et à se justifier avec éclat. Je voudrais qu'au moins il arrivât libre a Paris, et je crois fermement qu'une entrevue avec le ministre de la police dissiperait les nua);es (|u'on cherche à accumuler sur sa léte. Ce parti iiirail lui convenir. U nllécUit... Il est déci<lé à partir a l'entrée de la nuit.

Il faut maintenant jjaranlir de toute inculpation rluiiinéle briijadier qui s'eipose pour nous, et tourner toutes les apparences en sa faveur. Ses ordres ne lui prescrivent pas l'oubli îles convenances ; rien ne l'oblijje il s'établir d.iiis la chaiiibie à coucher de M. d' Apremont. 11 l'y verra entrer ce soir; il prendra, selon l'usap.e que nous avons établi, les clefs de toutes lesi;rilles ; il se tiendra il sou corps de !;arde, et fera de fréquentes patrouilles autour du château. M. d Apremont, accompa|;né de Jcronie, sortira par les caves, qui eouiiuuniquent dans le parc avec la !;bciére. Les murs ne sont pas élevés; il les franchira, et il ira prendre, i» l'entrée de la forêt, une voiture que, sous un prétexte quelconque, je vais faire rouler dans la cour de la ferme. Au déclin du jour, le fermier y mettra ses chevaux, et ira attendre M. d'Apremont à l'endroit dont on sera convenu. Ces mesures nous paraissent sutlisantes pour garantir la responsabilité du brigadier. D'ailleurs, s'il éprouv^iit des désagréments trop sérieux, nous le dédomm«gerions am|ilement de ce qu'il aurait soulTcrt.

Kous étions assis l'un à côté de l'autre; je tenais une de ses mains dans lei miennes; je le reg.iidais avec atiendrisseineiit , avec le plus vif Intérêt, lorsque Jeannette e-.l entrée, pâle, déf.iile, pouvant ii peine articuler, u Des gendarmes... M. des Audrets... des agents de la po lice... » \ oilà tout ce qu'elle a pu dire. La plume tombe de ma luain... J'ai besoin de me reiuelire. Je continuerai mon récit quand je pourrai donner de la suite à mes idées

D'après les mots entrecoupés qui venaient d'échapper à Jeannette, notre premier mouvement à tous a été de courir à la croisée. Le château cerné, des escouades placées à toutes les portes, des Audrets donnant des ordres qu'où eiécutait avec des marques d'une déférence prononcée, tel a été le premier aspect qui a frappé nos yeux, et i|ui m'a glacée d'eftroi Je me suis laissée aller dans les bras de M. d'Apremont. J'allais perdre l'usage de mes sens, lorsque des Audrets est entré dans le salon k la tête de quelques hommes dont le caractère n'était p,is connu encore, et de la brigade même qui devait nous protéger contre lui. Notre bon brigadier avait été obligé de conduire le monstre, qu'il h.iit presque autant que nous. Je lisais dans ses yeux, sur sont front, les sentiments pénibles dont il était agité. L horreur dont ce spectacle m'a pénétrée a rappelé mes esprits prêts à s'éteindre; la crainte abat les êtres faibles, l'indignation les relève. Je n'ai rien perdu de ce qui s'est fait, de ce qui s'est dit.

Un de ccux'|ui suivaient des Audrets était porteur d'un ordre qu'il a communiqué avec i(uelque politesse. M. d'Apremont l'a lu d'un air calme, et la rendu ii 1 inspecteur. « Partons, monsieur, lui a-l-il dit, je suis prêt. • Des Audrets était triomphant. Il regardait cette scène avec une espèce de rire insultant qui tenait de la rage. Ses yeux se portaient sur moi par intervalles, et je croyais voir le tigre prêt à s'élancer sur sa proie.

« Monsieur me siiisje écriée en parlant il l'inspecteur, on n'arrête pas un homme comme M. d'Apremont sans lui faire connaître et ses accusateurs et le délit qu'on lui impute. — Celui ipii vous guide, a repris le bon curé, est souillé de crimes; on accumulera sur lui une masse de preuves suffisante pour l'écraser. •

I. 'inspecteur a répondu qu'il ne pouvait entrer dans aucune espèce de considération; qu'il ne devait pas avoir égard ii des allégations qui lui étaient étrangères; qu'il n'était qu'un simple agent, mais qu'il espérait faire valoir la soumission avec laquelle M. d'Apremont se soumettait à l'ordr'e qui lui était intimé. Eh! comment ne pas se soumettre à une troupe de gens armés quand on n'a pour soi que son courage, une femme éplorée, un prêtre et quelques domestiques dont l'opinion n'était pas encore formée?

Je n'étais plus rien. Mon coeur, tout mon être était concentré dans mon infortuné mari; j'étais lui, il était moi. >os corps enlacés, douloureusement pressés et h\és l'un à l'autre par des bras ijui ne pouvaient plus s'ouvrir, nos corps n'en faisaient ciii'un. Nos soupirs se répondaient ; nos vœux, nos craintes, nos peines étaient les mêmes

et s'exprimaient en même temps. l.'infAme a eu l'audare de mettre la main sur moi ; il voulait m'arr.ielier h mon époui. M. d'Apremont m'a qiiiiu'e. et, furieux, il a iiiiprinié sur le visage de l'infftme cet alïroiit que riKimiiie ne peut laver que dans le sang. « Oii'on s'assure de lui, u s'est éciié le miuislre. Aussitôt des stibalternes ont liié ces lustnimeiila réservi's au rriiiie, et (|ui souvent ont fait piUir l'innocence. Des fers, ma eonipâiissaiile amie, des fers pour M. il'Apremoiit!... .Son front est resté serein, et il a présenté ses maint pures avec une di|;nité qui semblait en imposer même k îles gens étrangers à tout senlinieiit noble. (Je spectacle alïreux a brisé iiiuii ctnur; j'ai oulilii' le iiiépiis, la haine, ce i|ue je me dois à moi-même; je n'ai vu qu'un épiiiix verliirux traité avec infamie. Je suis tomliée aux (lieds du monstre, et je lui ai demandé i;râi'e. Il m'a repoussée. • Exécutez votre ordre, monsieur, a-t-ilit ii 1 inspecteur. Je reste, et je me conduirai il l'égard de madame selon que les circonstances l'exigeront. •

Le barbare a placé quelques gendarmes entre mon époux et moi. M, d'Apremont a éiendu vers sa iiialheiireuse épouse des mains chargées de fers. Je me suis élancée. Des carabines, présenties en travers, m'ont retenue, cl mes gémissements seuls ont suivi le plus respectable des huuimes. U a disparu de devant mes yeux noyés de larmes.

Je n'étais plus soutenue par ces passions violentes et variées qui avaient usé mes forces en les décuplant. Je suis tombée dans un afl'aissement profond, mais ipii me laissait voir et juger ce qui se passait autour de moi.

Le maire du village, étonné, effrayé de renlèvemcnt d'un homme tel iM. d'Apremont, était accouru auprès de moi, et m'offrait tous ses services. Les habitants, disait-il , étaient à mes ordres; il me priait de me prononcer. Je ne désirais que la facilité d'eiéeuter un dessein que je venais de former au niomeiit même où l'ordre avait été signifie ii mon mari. Je voulais le suivre à Paris; employer les premiers talents pour établir son innocence, jirodiguer les démarches, les sollicitations et l'or. Je voulais m'acqiiitter envers lui en le rendant il la liberté, en le faisant régner sans parta:;e sur un cœurijui lui appartient à tant de titres! J'ai prié le maire de faire retirer tout ie monde, et de rc ter avec moi et le curé.

Depuis quelques minutes, des Audrets méditait profondément. Ses projets m'étaient connus; mais j'étais entourée de manière à n'avoir rien à craindre, et il ne me paraissait pas présuiuable (|u'il put éloigner de moi des surx-eillaiits qui me sont tendrement attachés, et dont quelques-uns ont un caractère public et respectable. Un scélérat adroit peut être embarrassé un moment, mais il triomphe des obstacles à force d'audace et d'impudeur.

« Oui, a-t-il dit, (|ue tout le monde s'éloigne, mais tout le monde sans exception. Seul je dois veiller sur madame. — El (piels sont vos droits, monsieur, a repris le maire, pour la priver des secours de ses amis et de ses femmes? — Monsieur le maire, je vous parle au nom de l'empereur; je vous déclare f[ue si je rencontre la moindre opposition au devoir que j'ai ii remplir, vous en serez personnellement responsable, et voire commune sera soumise à une exécution militaire. — Monsieur, en pareille circonstance , je n'ai d'ordres à prendre que de mon préfet, et si vous n'en avez |)as de supérieurs à me comiiiuiiiquer, c'est vous i|ui sortirez ii l'instant. »

Des Audrets a paru étonné un moment. Mais bientôt, revenant à lui, il a déployé une énergie qui a Icrrihé ceux qui m'entouraient, et qui m'a laissée sans ressources. • .Monsieur, a-l-il dit au commandant des gendarmes, faites arrêter ce maire indigne de ses fonctions, ce maire (|ui s'oppose à leiercice de l'aulorilc publique, et qui parle hautement de faire insurger contre elle les habitants de sa commune. Arrèlez-le, vous dis-je, et (pi'il soit conduit à Paris. Je vais rédiger un procès-verbal de ce que j'ai vu et entendu. » 11 s'est fait donner ce qui lui était nécessaire; il a écrit, il a lu à haute voix, il a rtiiiiis les signatures de tous ceux <[ui étaient présents. Les gendarmes seuls ont signé : ils l'ont fait avec connaissance de cause, puisque les portes étaient restées ouvertes, et qu'ils n'ont rien perdu de ce qui s'est passé dans mon salon.

Le maire a prolesté contre la violence (|u'on exerçait à son égard; on n'a tenu aucun compte de ses réclamations. On l'a saisi, on la entraîné, mes domestiques ont été expulsés de mou a)iparleuient; je me suis trouvée seule avec le monstre , et l'aversion que je lui porte m'a rendu du courage et des forces nouvelles.

U se préparait à parler, lorsque des vociférations, des menaces l'ont attiré à une croisée. IVos habitants étaient exaspérés du trailement indigne qu'avait éprouvé M. d'Apremont; leur fureur n'a plus coni^u de bornes quand ils ont vu qu'on enlevait leur maire. Ils ont couru aux armes et se sont mis en bataille sur la grande roule. Des Audrets est sorti précipitamment, et j'ai conçu aussitôt le projet de m'évader. J'ai gagné le parc par des corridors , des escaliers dérobés, qui ne sont connus que des habitués du château. L'n instant après, j'ai vu paraître Jeannette, qui me cherchait partout; je me suis approchée d'elle. Nous raisonnions sur les moyens de franchir les murs, et je dois à l'excellente jeune femme la justice de déclarer qu'en ce moment elle avait tout oublié pour ne s'occuper que de moi; nous cherchions, dis-je, à nous aider mutuellement pour sortir du parc,

ADÉLAÏDE DE MÉRAN

lorsqu'un feu roulant de mousciui'tcric nous ;« terrifui's, au point de nous ri'udrc muettes et imniohiles. Le sang a coulé, Claire , parce qu'un nia|;istrat, honnfle homme, a voulu me soustraire à l'oppression. Cette idée ajoutiil à ce que je souffrais déji» une douleur profonde, un serrement de cœur insupporlalile.

Dientot lin lugubre et funeste silence a succédé au liruit des armes, l n instant après les cris, les gémissements des femmes et des enfants ont frappe mon oreille et ont aclievé de m'accalilcr. Cloiue à la place oii j'avais été forcée de m'arrêler, j'étais incapable de prendre une résolution. Jeannette et moi nous nous rei;irdions ; la mort était dans nos caurs, et nous ne trouvions pas une larme.

Un bruit plus alarmant encore, pour moi du moins, (|iie le premier, nous a tirées de l'aU'aissement sous le(|uel nous allions, sous lei|uel je desirais succomber. Une insolente soldates(|ue, dirigée par le monstre, battait le parc dans tous les sens. Une joie féroce a brille dans les ycu\ de l'infàmc quaml il m'a aperçue. 11 m'a placée entre deux gendarmes, et ils m'ont contrainte ii rentrer au cbàteau.

Le juge était un homme affjtle, compatissaut, u-ais rigoureusement attaché t ses devoirs.

Il a prétendu avoir à m'interrogcr sur les détails de la conspiration, qui venait, disait-il , d'éclater cl d'être si lieureusement comprimée. 11 a laissé mes gardiens à l'antichambre , et il m'a traince dans -in arrière-cabinet, oii je devais trouver la mort ou l'infamie. (Combien j'ai été surprise , combien je me suis sentie soulagée quand je l'ai vu s'asseoir à quatre pas de moi ! 11 m'a adressé à peu près ce que tu vas lire :

• Jamais je n'ai daigné descendre avec vous jusqu'à la feinte, et je vais continuer à mexpliquer avec franchise.

■ \ ous avez triomphé le jour oii vous m'avez fait charger de fers et où j'ai été jeté dans une prison. La fortune est inconstante, et c'est moi qu'elle favorise aujourd'hui. Je rends à d'Apremont tout le mal qu'il m'a fait, et je ne m'en tiendrai pas à cette faible et stérile vengeance : je lui rendrai aussi le mal qu'il a voulu me faire.

» \ ous avei adressé contre moi une plainte au ministre de la police, et je l'ai lue avant lui. Elle m'a été communii|uée par un commis que j'ai gagné, sans savoir encore s'il me serait utile ou non. Mais la nature de mes projets devait me mettre en relation directe, el de ipielque manière que ce fût , avec ce ministère. Les démarches multipliées que j'ai faites depuis quelque temps m'ont coûté cher; mais j'emploie à vous réduire les biens de l'épouse qu'il vous a plu me donner.

» Nous sentez que je me suis hâté de prévenir d'Apremont : j'ai toujours été persuadé que la première impression est la plus durable. J'ai demandé une audience particulière au ministre, et je lui ai remis une lettre du mari|uis de Terrefort, que votre mari a reçue il y a sii mois, à laquelle il n'a donné qu'une très-légère attention, et qu'il a totalement oubliée. Il n'y a dans cette lettre (pi'une phrase qui annonce des \œui directs contre le gouvernement actuel ; mais un mot suffit pour alarmer ccui (|ui ne régnent que par la force. Le ministre a rougi, il a pâli el m'a lait plusieurs i|uesUons. Je me suis paré de

cet air, de ce ton de probité , de dévouement, de bonne foi, qui a trompé d'Apremont pendant quinze ans, et dont le ministre a été complètement dupe. 11 m'a présenté alors la plainte que j'avais ordonné qu'on mit au portefeuille, et il a été au-devant de mes moyens de défense en renian|uanl (|ue d'Apreniont devait craindre un sujet aussi fidèle , aussi dévoué que moi, et <|u'il était naturel qu'il cherchât à me perdre pour empêcher mes révéhilions, ou du moins pour en aff.iiblir le poids. On joue , on trompe tous les hommes quand on est assez fort pour être toujours maitre de soi.

» Plus le ministre attachait d'importance à sa prétendue découverte, plus il croyait se f.iire valoir, et plus il me rendait intéressant. Je ne veux pas d'autre preuve de ma pénétration sur des choses qui n'onl pu m'êtrc rendues que la conduite du monarque it mon égard. 11 a eu la bonhomie de me donner mille napoléons, el ([uand il a 9u que je suis gentilhomme, que j'ai de l'esprit et des connaissances, il m'a nommé à une place éminente, qui me servira à perdre tous mes ennemis les uns après les autres.

» Voilà pour le passé. Occupons-nous maintenant de l'avenir. Je n'avais contre d'Apremont que des armes incertaines , vous venez de m'en fournir , dont l'effet ne peut être douteux. Les propos indiscrets du maire, l'espèce d'insurrection qui vient d'éclater, donneront à l'accusation (|ue j'ai portée contre votre mari un caractère d'évidence, qui entraînera nécessairement les juges. 11 payera de son sang le bonheur de vous avoir possédée et les obstacles qu'il a opposés au succès de mes vœux.

• Vous ne supposez pas sans doute qu'en vous rendant la liberté de disposer de vous, j'aie pour but de vous réunir à votre amant. S'il doit être votre époux, il ne le deviendra (|ue lorsque j'aurai éteint dans la jouissance l'amour qui me dévore, (^e n'est pas de votre mari que je vous parlerai désormais; vous ne tenez pas à lui par des liens assez forts pour sacrifier à sa conservation ce qu'il vous plaît d'appeler votre honneur. C'est l'amour que vous avez pour Jules, c'est votre attachement à votre père qui vous rendront docile à ma volonté.

» Je n'ai aucune pièce à produire contre eux ; mais j'en ferai. Voilà une lettre de Londres : voyez-vous ce timbre ? Rien n'est si facile que de le contrefaire. Je leur fabriquerai une correspondance avec des émigrés, je la ferai cacher par une main sûre dans leurs papiers , dans les murs du château de N elzac; je la ferrai enterrer dans les jardins. On la trouvera ({uand je le voudrai , et on n'ira pas à Londres vérifier les signatures. Le gouvernement est soupçonneux, et la défiance se hâte toujours de frapper. La réflexion vient trop tard.

i> Je me résume en deux mots : Voulez-vous être à moi, ou voulezvous que votre amant et votre père meurent? i>

Ahl Claire, jamais créature s'esl-elle trouvée dans une position aussi horrible ?... Je croyais n'avoir à craindre que pour M. d'Apremont, et tous les coups me menacent à la fois. Jules!... mon père!... traités en criminels, et traînés au supplice par le plus infâme calomniateur! Jules!... Jules!... Je suis tombée aux pieds du misérable; je lui ai demandé grâce pour moi ; pour ce qui m'est plus cher que la vie; pour celui, pour ceux dont le souvenir seul m'a fait supporter l'existence. J'ai mouillé ses genoux, ses mains criminelles de larmes amères. « Ce ne sont pas des pleurs que je vous demande, et ceux que vous versez vous servent mal : ils vous rendent plus touchante; ils ajoutent à mon ardeur. •>

Il m'a relevée; sa bouche a souillé mes lèvres; sa main.,. J'ai essayé de me défendre; j'allais crier... « Si vous dites un mot, Jules est mort. Voyez-le, tombant sous le plomb meurtrier; entendez le dernier soupir s'échapper de sa poitrine ; voyez cette figure charmante sillonnée par les coups, et couverte des ombres de la mort; contemplez votre ouvrage , et applaudissez-xous de votre résistance à mes volontés. »

Cet affreu.x tableau m'a tuée. J'ai couvert mon visage de mes mains; j'ai fermé mes yeux... Oh! si j'avais pu ne les rouvrir jamais!... n Voulez-vous que Jules meure? a-t il répété d'une voix effrayante... » Que pouvais-je répondre!... Ses efforts, ses succès se suivaient avec une effrayante rapidité... • Vous voulez donc qu'il périsse, répétaitil à chaque obstacle qu'il rencontrait... •

C'en est fait, le crime a triomphé, la vertu a ])éri; je suis avilie, déshonorée, et je ne peux mourir! Le monstre m'ordonne de vivre el de vivre pour lui. Il a ouvert les portes.

• Madame est innocente, a-l-il dit à haute voix, el elle doit être respectée. Partons, messieurs, notre mission est remplie. »

Le monstre el ses satellites sont partis. Jeannette attendait ce moment pour venir pleurer près de moi. Mes yeux sont secs, enflammés; ils me refusent des larmes; ma bouche est brûlante; mon sein est meurtri; je suis dans un état déplorable, el je ne meurs pas! elje n'ose désirer la mort! la bonne jeune femine a prévu tout ce qui est arrivé. Elle et son mari ?e sont présentés à cha(iue instant , el on les a constamuient repoussés: ce jour était marqué pour ma ruine absolue. Plus d'avenir jiour moi, puisque je suis morte à l'espérance. Indigne de l'époux le plus respectable, de l'amant le plus délicat, que serai-je désormais, qu'un être dégradé, el qui chaciue jour ajoutera à son avilisseuitnl .'

ADÉLAÏDE Dli M^;UA^.

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