‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 154 sur 379 · XXVI. — Piocès iostruil et jugé · texte numérisé non relu

XXVI. — Piocès iostruil et jugé

Los di'liuts coiiiincncent «leniain. J'ai lo plus vitili'iit di'sir ilc iiii' leiulri' au pal. il:;. Le st'iitiini'iil tli* iii:i fuililose, <li' mon cpuisïmciit ne jicul rien conlre l'inléiél lespeil.ilile (|iil me pousse ; je nie prononce l'oriiu'lliiiient. Je lis dans les jeii\ de l'avocul et de Jeannette qu'ils redcmient une diniardie ipii peut mètre funeste. Je les presse de s'expliiiurr. 1, 'avocat ne m'oppose i|\ii' l'étal di'plor.ilde de ma santé. Jeannette, plus franelie , vient nie parler à l'oreille. « Vous serez près de M. d'.\premoiit. — Il verra ma douleur, mon repentir. — Si voire a.<pecl rallume son désespoir, s'il va au-devant du sup plico, s'il provoque sa condamnation :' — Tu «s raison... lu as raison. Je n'irai pas là. •

-Non, Claire, je ne suis point allée au palais, mais j'y ai envoyé Jeannette. Je lui ai recoininaiidé d'examiner M. d'Ainemont, de deviner, de lire, sur son front cl dans ses yeui, si la paix est rentrée dans son creur; s'il parail avoir dans ses juijes la confiance ([ue son in orenee doit lui inspirer.

L'acte d'accusation est terrible. Il ne semblait pas i|u'on pût rien lui opposer; l'auditoire paraissait convaincu. M. d'Aprcmnnt a élé interrogé. Il a répondu avec une modestie et une simpliiilé qui ont paru faire quelque impression. L'avocat a pris la parole. Il a attaqué d'aboid la seule phrase de la lillie (|ii'on piit tourner conlre l'accusé; il a développé les moyens victorieux dont il m'a entreienuc liier; il a anéanti ce premier chef d'accu^allon. Il s'est attaché ensuite à prouver que les procès-verbaux rédiyés par le monstre el ses adhérents ne peuvent être vrais ([n'en ce qui s'est passé sous leurs yeux; qu'ils déclarent n'avoir pu s'élûi|;iier du château ; qu'ainsi, s'il y a eu une émeute, ils ignorent les causes particulières qili l'ont produite, et qu'il est de toute justice d'entendre les témoins à déchiirjje. Il a présente la liste que je lui ai remise, et le tribunal a ordonné que ceux qui y sont portés y seraient mandés par-devant lui. Le public a applaudi à une décision aussi simple : on sait toujours gré d'un acte d'e(|iiilé i< ceux qui peuvent être inipunéiuenl injustes.

Les communications sont coupées de toutes parts : il n'est plus possible d'assigner les témoins ; ainsi ce procès sera long. Nous louchons au monicnl de l'explosion, et nous avons tout à espérer. Celle lettre, qui a servi de base ;i une accusation au premier chef, peut, dans ipielques seiuaincs, devenir un gage d'estime : des circonstances dilTérentes donnent aux choses une iiualification et une valeur opposées.

Celle journée , ainsi que je te l'ai dit, paraissait devoir être triste, mais paisible. J'allais sortir... Jeannette entre dans ma chambre. Elle ne sait pjs dissimuler, et la décomposition de ses liails ni'elTraye. Je l'interroge, elle balbutie ; je la presse, elle se tait. Lllc me prend les mains , elle les porte sur sa bouche et sur son cceur ; elle semble me préparer, m'encourager à soutenir un nouveau coup. « Le monstre est à Paris ? — Non, madame. — Mon père el Jules sont morts? — Non, madame. — Qu'ai-je donc à redouter? Parle, parle, cruelle femme. Ton silence me fait souffrir mille morts. — Ce papier qu'on crie dans les rues... » Je le lui arrache ; je lis : Décret imiièrial qui ordonne que tous les individus préconus de conspinilion conlre l'Etut seront traduits de suite devant une commission militaire, qui juyera sans (/('seiH/xircr. .M. d'Apremonl est perdu ! me suis-je écriée.

L'avocat entre au même instant. Il m'apprend que mon malheureux époux va être traduit devant un tribunal, équitable sans doute, mais a i|ui la marche trop rapide des affaires ne permet pas toujours d'en saisir tous les rapports, d'entendre et d'apprécier des développements qui seuls peuvent porter la lumière sur des incidents nombreux et compli(|iiés.

Mes chevaux parlent comme l'éclair. Nous arrivons à la prison ; déjà l'infortuné n'y était plus. Nous courons rue Chcrche-INlidi ; nous entrons, nous perçons la foule avec peine : Iitrangp emiiressement do voir des misérables ! <^)u'all,'iient faire là des gens qu'une curiosité barbare pouvait seule y pousser ?

L'avocat me guide ; nous parvenons dans l'enceinte où siègent les juges, et oii on admet quelipics protégés. Malheureuse ! pourquoi suis-je entrée ici ' Cette réflexion est venue trop tard. Je n'ai rien à reprocher à personne : on a voulu m'arrêler, je n'ai pas écoulé.

Mon déplorable époux, le bon curé , le maire de notre commune étaient placés au banc des accusés. Ils étaient séparés el ;;ardés par des gendarmes, ijui semblaient leur envier ees communications intimes, qui peuvent adoucir l'horreur de pareils moments. Le capitaine rapporteur avait déjà lu l'acte d'accusation. Le président interrogeait les prévenus.

Pas de jures à cet effrayant tribunal ; pas de contre-poids , qui balancent la prévention ou l'ignorance de juges plus habiles à vaincre qu'à discuter le fond d'un procès. Ceux-ci prononcent r[u'on n iirit pas à un ami des choses qui blessent son opinion ; que mon mari .n'ayant pas déposé dans les bureaux de la police une lettre qui pouvait donner des indices sur les dispositions el les espérances des émigrci. il partage nécessairement les sentiments de celui qui l'a écrite. Ils décident aussi légèrement que la commune s'est armée en faveur de M. d'Apremont ; que l'insurreclion a été dirigée par le

maire, et ils concluent (|ue le maire était gagné, lia iijnutent que le niomeiit oii les étrangers parcourent la l'"rancp en la dévastant, o'i un prince français s'est iiiontié diins une piinince méridionale, a d(i jiarailre favor.ible pour susciter dei mouvements parlieli, qui bientôt auraient encouragé à une révolte générale.

En moins de deux heures les débats ont été terminén. On n fait sortir les accusés, et je me suis précipitée sur biirs pas. J'ai enlacé de mes bras mon inilheiireux époux, et h nature, longtemps comprimée , est rentrée dans ses droits. Il a mêlé ses larme» aux mininci ; il s'est laissé aller sur un banc ; I» pâleur couvrait suit front ; ses yeux étaient éteints; ses mains, ipie je m'efforçais de retenir, tombaient à chai|ue instant à coté de lui.

On a fait rentrer les accusés ; je les ai suivis encore. Il ne m'a pas été possible de reprendre ma place dans la salle. Je suis tombée sur un tabouret <|iii était auprès de la porle.

J'ai entendu'... J'ai entendu!... Ali! Claire!... M. d'Apremont n'a répondu que quelques mots. Ils sont pour jamais gravés dans ma mémoire. ■• Eh bien! oui, tous mes vœux sont pour les lloiirbuns. .Au moment oii vous brisere;. cette tête, elle sera couronnée, malgré vous, d'une auréole de gloire. \ ive le roi, aux genoux duquel vous serex peut-être bientôt trop heureux de vous jeter Je me suis retrouvée d.ins mon appartement. Le bon curé me prodiguait ses soins. Je l'ai revu avec quelque joie, tant il est vrai (|iic les sentiments les plus opposés trouvent à se jilacer à la fois dans le cœur humain. Le digne prêtre a été acquitté... Les deux antres I...

J'ai pris quelrpics cordiaux, et j'ai exigé formellement qu'on me conduisît à la prison.

Celle nuit douloureuse a cependant été trop courte. L'horloge de la prison nous avertissit sans cesse qu'un quart d'heure de plus était rayé de son existence. lîienlot nous eu sommes venus à compter ceux qui lui restaient encore : cette idi'e a jailli de nos deux cœurs à la fois. De longs et lugubres embrassements, des sanglots étouffés ont exprimé longtemps les sensations déchirantes qui nous torliiraicnt. Le bon curé nous regardait, nous bénissait el priait sur nous.

Un faible rayon de jour a percé par une lucarne élevée et a frappé nos yeux. « Ce jour est donc le dernier ! » a-l-il dit avec un accent qui in'a jelée dans des angoisses mortelles. Sans doute on attendait que je fusse privée de sentiment pour m'arraclier de ce irisle lieu , et moi-même j'attendais à clia(|ue minute mon anéantissement total.

Celui-ci a été si entier, si absolu, que j'ai cessé de voir, d'entendre, de sentir (lendant plus de la moitié de la journée. Quand mes yeux se sont rouverts , Jeannette était près de moi. Je voulais l'interroger ; ma langue se refusait à mes efforts, et cependant j'avais besoin d'une dernière, d'une bien triste consolation, de celle qu'on ne croit pas être possible (|uand on n'a pas itleinl le dernier terme de 1 infortune, je voulais savoir si le malheureux aviiil cessé de souffrir. Jeannette m'a devinée : C'en est fait. Ces mots, faiblement articulés, m'ont suffi. J'ai refermé mes yeux, el , le croiras-tu? j'ai éprouvé une sorle de jouissance en pensinl que les hommes ne pouvaient plus rien sur lui.

Le bon curé a assisté à ses derniers moments , et il ne l'a pas quitté même après sa mort. Il l'a conduit à son dernier asile. Il a appelé sur lui les bénédictions célestes.

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