XXVII. — Son pAfC et Jules
Que s'est-il passé ? où suis-je? que vais-jc devenir ? Tout mon être est un chaos, où le? sensations se confondent, et oii elles exercent cependant un empire irrésistible. Claire, je crois avoir tenu une conduite irréprochable pendant les derniers jours de M. d'Apremonl. Pas une pensée ne s'est tournée vers un autre que lui, j'en atteste l'honneur. Mais à présent que ces nœuds sont rompus, (|ue je ne peux x'oucr à l'homme respectable qu'un souvenir d'estime et de reconnaissance, souvenir qui durera autant que moi , à présent, dis-je, ne m'est-il pas permis de revenir à des êtres <|iii ont sur moi des droits sacrés? Abandonnerai je mon père et M. de Courcelles pour aller pleurer au milieu des tombeaux ? De quoi serviraient des larmes à des cendres inanimées, et me condamnerai-je à en verser ds nouvelles sur des malheurs qu'il m'est possible de prévenir ?
Enfin voici une lueur de soulagement et de consolation. Jérôme se fait entendre tout h coup dans les cours de l'hôtel : il franchit l'escalier en chantant ; il entre dans ma chambre. Je désespérais presque de le revoir; je l'ai embrassé avec transport. Il m'apprend qu'il les a vus, que leur santé n'a pas souffert.
Je ne te dirai rien des dangers aui(|uel3 cet excellent homme a été exposée : c'est à moi qu'il appartient de m'en souvenir. Ces détails seraient froids pour ceux qui ne le connaissent point ou qu'il n'a pas obligés. A travers des obstacles sans cesse renaissants et presque insurmontables, il a pénétré jusqu'il Limoges. Là il se disposait a renouveler les questions indirectes qu'il avait multipliées dans tous le» lieux où il espirail obtenir (|iielques renseignements; la, assis modestement dans une cuisine d'auberge, il parlait de choses indiflérentes et un verre de vin offert à propos forçait rattenlion et obligeait il lui répondre. Un postillon parait, se fait servir, et, en prenant un repas frugal, il raconte qu'il vient de faire une course, et qu'il a
(iU
ADÉLAÏDE DE MÉHAN.
rencnntio ilciii prisonniers sous l'escorlc d'une escouiidf de j;cndMrmerie. Jrrome parle de l'ennui de vivre seul en voyiiije ; il demande nue l)Ouleille du meilleur vin, el il propose au postillon de mellre leur diuer in coiuniiin. I.a iiroposilion esl acceptée; l.i conversation s'enj;a(;e. Jérôme la ramène sur les prisonniers, el verse au postillon. Le vin rend causeur, et celui (|ui ne coûte rien donne de la complaisance Le postillon répond à tout, et .leroine commence à croire i|ue les deux prisonniers sont cein i|u'il clierclie depuis si longtemps. Son joyeux convive ne s'arrête plus. l'"ier d'apparti'uir à un sous-ollicier, il prouve lrés-loni;uement c|ue le commandant de l'escouade est son cousin i;ermain. n Kli | comment ne dine-t-il pas avec vous? — Oli I dame, il est vaniteux, et il a cru me faire beaucoup d'bonneur en payant cliopiiie i» la dernière poste. — 11 faut prouver à ce monsieurlii i|u'on doit accueillir ses parents sous (]uelc|ue liabil (|u'on les ; trouve. Monsieur l'Iiotc, une chambre et un bon repas. — Hla foi, je n'ai pas le sou. — .l'ai de l'arijent, moi, et mon unique objet n'est pas de donner une leçon à votre cousin : j'ai fait la campagne de Talavéra... — Et lui aussi. — lion. ISims parlerons guerre; rien ne m'amuse davantage, et, quand je peux me procurer ce plaisir-là, je ne regrette point un ou deux écus. Ali çà ! j'ai une grâce à vous demander. — (^'u'est-ce (|ue c'est, mon brave liommc ' — \ ous inviterez en votre nom monsieur le maréclial des lo];is ; vous ferez les honneurs du diner. Je veux qu'il vous en ait l'obligation tout entière. •
Le postillon a trouvé très-commode de paraître ijcnéreux sans rien dépenser. Il est allé chercher le parent, qui s'est fait un peu prier, mais qui, à l'aspect d'une lable bien servie, s'est attendri en faveur du cousin. II a nommé avec complaisance leurs ancêtres communs, en observant toutefois (pie personne de la famille n'a poussé sa fortune aussi loin (|ue lui,
Jérôme était déjà très-avancé, mais il lui restait bien plus à faire. Il a aussitôt imaginé une histoire assez vraisemblable et qui pouvait le conduire à son but. Il s'est dit jardinier à Paris. 11 a déclaré avoir quelques épargnes ([u'il voulait mettre à l'abri des chances de la guerre, et (ju'il allait confier à son père, tisserand à Tarbes. Il a ajouté i|ue l'armée anglaise étant entrée à liordeaux, le retour de Tarbes a Paris pourrait n'être pas sûr plus tard, et que, toutes réflexions faites, il retournerait auprès de sa femme et de ses enfants s'il pouvait se procurer une escorte.
L'avantage de voyager avec un homme qui avouait avoir de l'argent et qui paraissait disposé à la reconnaissance, peut-être un désir naturel d'obliger et les éloges continuels que donnait le postillon à son nouvel ami, ont déterminé le maréchal des logis. Il a proposé à Jérôme de faire roule avec lui. Jérôme a mar(|ué combien il était sensible à la proposition en faisant couler le vin à flots.
II était essentiel i|ii'il parût ne pas connaître les prisonniers ; il l'était plus encore de se mettre en mesure de favoriser leur évasion. Jérôme a employé le reste de la journée à trouver un cheval, grand, fort, d'une prodigieuse vitesse, et dont l'extérieur très-commun excitât plutôt le rire (|ue l'envie. 11 lui fallait un prétexte pour se monter, el il a eu le rare courage de se faire une plaie à une jambe. Le maréchal des logis n'a pas été fâché du prétendu accident qui mettait son domestique dans la nécessité de lui faire honneur, et il l'a un peu raillé d'avoir Jiayé cinq louis une rosse cpii paraissait va loir vingt écus. Ce pauvre cheval si méprisé a coûté huit cents francs, et ce que j'ai de plus cher au monde lui doit son salut.
Le lendemain à la pointe du Jour, on s'est mis en route. Mon père et Jules étaient dans une voiture assez commode. Ils regardaient Jérôme avec attention. Ils cherchaient à reconnaître des traits qu'ils avaient oublies. liientôl un léger signe d'intelligence a fait connaître au digne serviteur que les deux êtres chéris savaient <|u'ils étaient toujours présents à ma mémoire. Le maréchal des logis voulait pousser ce jour-là juscju'a Morterolles. 11 n'était pas possible tfue les mêmes chevaux lissent douze lieues sans se rafraîchir plusieurs fois, et c'est a ces haltes que Jérôme se proposait d'agir. En attendant le moment favorable, il chantait, il causait, il riait avec les gens de l'escorte. 11 paraissait ne pas s'occuper des prisonniers.
On s'est arrêté dans un assez fort village, à quatre lieues de Limoges. Jérôme, toujours empressé de plaire à messieurs les gendarmes, a rassemblé ce i|u'il y avait de mieux dans cinq ou six cabarets, et a fait préparer un bon et copieux déjeuner, il a poussé la complaisance jusqu'il prendre soin des chevaux pendant que le feu de tous les fourneaux pétillait sous les casseroles. Mais il ôtait le fourrage des râteliers; il le rejetait dans le «(renier à foin, qui est précisément au-dessus de l'écurie, et il doublait la ration de son cheval. Il allait et venait; il avait l'œil à tout. Monsieur le maréchal des logis était enchanté de son doinestii|ue.
On a servi. Les prisonniers et les gendarmes se sont réunis autour d'une grande table, et après avoir satisfait la première faim, on a conimenci' à parler. C'est alors que .lérônie a ajipris que mon père et Jules ont été arrêtés le l'i février... Le 1 .i février, Cl.iire ! c'est le jour même où, pour leur conserver la liberté et la vie, je me suis abandonnée a l'infâme! H avait tout disposé d avance, el en se livrant a ses alTrcuv transports, il avait la conviction intime que ses ordres étaient exécutés partout, el il jouissait du plaisir cruel de frapper
toutes ses victimes à fois. Et cet être odieux prospère! Et les larmes, les vieux de l'innocence ne sont jioint exaucés ! 11 n'y pas de Providence .. Oiie dis-je ! elle eiisle, et sans doute sa vengeance si longtemps dilïérée ne sera (|ue jibis lerrible.
Au moment où les suppôts de la police sont entrés au château, nli ils ont découvert dans le jardin cette prétendue correspondance, oii ils ont saisi mon |)ère et Jules, ma ]iauvre mère est tombée dans une crise violente. On n'a ]ias daigné s'occuper d'elle; on a privé son époux et son fils adoptif de la consolation de la voir revenue à la vie; on l'a abandonnée aux soins de ses domestiques; on a enlevé les deux infortunés.
Le maréchal des logis n'est pas un être inhumain. Il avait des procédés pour les intéressants captifs; mais il les surveillait de Irèsprîs. II les consolait, il les enrourageait; il cherchait à les rendre à l'espérance ; mais il convenait de la ililïicullé de percer jus ju'a Paris. Il laissait entrevoir ([u'il faudrait peut être s'arrêter à Châteauroux, et que là... II a fait résonnera l'oreille de Jérôme le mot coniiiiisfiiiii inililaiic. mot terrible c|ue je ne jieux plus entendre sans tressaillir.
On repart; on marche au (las; on arrive à iiois-Mandé. Le dîner se jirépare; la manœuvre de l'écurie se renouvelle. On met la table; on y reste longtemps : il n'y a ([ue deux lieues de Bois-Mandé à Morterolles. Mais déjà les chevaux en ont fait dit sans manger el sans boire; ils ont déjà marché pendant dix jours. Jérôme est certain qu'ils n'iront pas jus(|u'à Morterolles.
Jérôme n'a rien prévu des événements de la journée; mais il est prêt à tout. Il tire de sa valise d'eicellente eau-de vie de Cognac; la bouteille circule à la ronde. L'intempérance à laquelle on s'est abandonné iiendant le jour, la lassitude , le cognac, enfin , appesantissent les paupières. Hientôt un sommeil profond règne partout. Jérôme écoute; il attend; il ne veut rien donner au hasard : ce moment est décisif.
II s'approche de la voiture; il écoute encore. Le silence le plus absolu lui donne lieu de croire que le maréchal des logis a cédé aussi au besoin du repos. Il quitte son habit; il met sa chemise en pièces; il enveloppe les fers et les sabots de son cheval; il le conduit sans bruit dans les brancards de la voiture. 11 retourne à la portière; il revient au feu; il prête une oreille attentive; il n'entend pas le moindre mouvement. Il place une pièce du harnais; il s'arrête. Il en place une seconde, une troisième. Son cœur bat avec violence; il se dilate i|uaiid il pense que dans cinq minutes les êtres chéris seront libres. H se resserre à la seule idée qu'un homme peut s'éveiller, le surprendre, que ses maîtres seraient perdus sans ressources, et lui peut-être a\ec eux.
11 s'assure, autant que le lui permet l'obscurité, que rien ne manque au harnais; que tout est à sa place et bien fixé. Il ôte les linges qu'il a mis aux pieds de son cheval; il s'élance sur le siège; il enlève la voiture au galop. Il entend des cris derrière lui; il entend le maréchal des logis frappant du poing à droite el à gauche ; il fouette plus fort, et son cheval, qu'il n'a contenu qu'avec peine pendant la jour- : née, répond à son impatience. Bientôt il n'entend plus que les voci- { férations impuissantes du maréchal des logis. '
Un chemin de traverse se présente à sa gauche. Jérôme a parcouru ces cantons à pied, et, en évitans les lieux trop habités, il cstsûri|ue ce chemin lui fera tourner i^lorleroUes. 11 s'y jette ventre à terre, au risque de tout briser. Il entre dans un bois de quelques arpents ; il se reconnaît; il arrête; il s'arme d'un caillou; il fait sauter les cadenas des portières.
• Vous êtes seul contre trois, dit-il au maréchal des logis, ainsi la résistance esl inutile. On ne vous fera pas de mal; mais soyez docile. Descendez. » Jules élève la voix, et d'un ton à faire sentir au sousollicier (| u'il faut qu'il ploie. Cet homme s'est bien gardé de prendre dans ses poches des armes dont les prisonniers auraient pu s'emparer. Confiant en ceux qui devaient entourer la voiture, il a laissé ses pistolets dans ses fontes, et un sabre est inutile quand on est serré de manière à ne pouvoir le tirer. Il descend, confus, humilié; Jérôme le désarme, et la pointe sur le cœur, il l'oblige à passer ses mains derrière le dos. Jules les attache fortement avec son mouchoir; celui de ^1. de Méran les lie fortement à un arbre, de façon à interdire toute espèce de mouvement. Les deux infortunés respirent; ils se jettent dans les bras de leur libérateur.
Tout à coup on entend un cheval qui arrive à toute bride. Ou se croit poursuivi ; on tremble de retomber dans les fers. JuUs prend le sabre des mains de Jérôme; il jure de périr plutôt ([ue de se rendre, liientôl on distingue un bruit égal et mesuré; on <n lire cette conséquence qu'un seul homme va paraître. C'est piul-êtie un voyageur peu disposé à se mêler des afl'aires d'autrui. (^uoi iju'il en soit, au reste, il ne peut être redoutable.
Le cavalier arrive el s'arrête; Jules lui ordonne de passer « C'est vous, monsieur de Courcelles! c'est vous, monsieur le comte ! « s'écrier el sauter de son cheval est l'affaire d'une seconde. Plus de doutes, plus de craintes; on s'est reconnu, on est enchanté de se revoir. Ce cavalier est encore un modèle de dévouement et d'activité. C'est l'irmin, (|ue ma mère a fait partir avec ordre de suivre les liroscrin, de leur aider si les circonslamcs le permettent, et de lui écrire chique jou- où ils sont et ce qu'il est permis d'espérer.
ADÉLAÏDE DE MÉHA
Un cri uiiaiiime s'cli've : » Cooiment dve/.-vous Uissé matlaiiie de Mt'ran? — l'as mal , messieurs; asseï bien à ré;;aril de la sanli- , m«is horriblement imiuiélc de votre avenir, ainsi (|ue vous pouvez le penser, u On n'avait pas de temps i» perdre, on le sent^iil, et rependant un voulait savoir comment Kirinin a\ait eu counaissanre de la roule que les voyageurs venaient de prendre , et qu'il pouvait très-bien ne pas connaître.
Ce récit termin<!, on a raisonnii sur le parti i|u'il fallait prendre. Jérôme connaissait les rouU'S et répondait de tout, l'irmin priait ses maîtres d'observer i|u'il faudrait s'arrêter ipielciue part; (|iie les princes U'ijilimi s ont îles partisans partout, mais ([ue personne n'osait se prononcer à soivanle lieues des armées alliées ; (|ue sans doute à la pointe du jour trente brii;ades de ijend.irmerie battraient le pays, fouilleraient partout, et que très-probablement les fui;itifs seraient repris. Il ajoutait que, dans sa première jeunesse, il avait été jockey cbci M. de l'erccville, ancien lieutenant ijéncral et cordon rouge ; que ce seiijneiir, très-attaclié à la cause des llourbons, s'est retire depuis quinze ans dans un cliàleau situé à deui lieues d'.Vryenton, et <|ue c'est chez lui i|u'il faut dicrclier un asile.
Ou met le cbeval de Kirmin en bricolier à la voiture. Celui de Jérôme, déchargé de la moitié du fardeau, repart comme un trait. U y avait huit lieues à faire, on les parcourt en trois heures. Le jour allait paraître, et il fallait dérober à tous les >eu\ les traces des fugitifs. Mon père et le bien-aimé descendent ii peu de distance du château. Jérôme, bien instruit de la position , se remet en route, tourne Argenton , gagne la grande route de Château roux, verse la voiture dans un fossé, dételle les chevaux, les abandonne dans un un champ de blé , et revient à Perceville.
l'irmin a caché ses maîtres et leurs minces valises dans un petit vignoble. Il se présente à la grille du château : il était alors sept heures du matin. Al. de Perceville n'était pas levé encore, et il fallait éviter de marquer un empressement qui aurait pu donner des soupçons aux domestiques.
Al. de Perceville parait enfin dans son parc. Il di)niie le bras à madame; ils sont précédés de leurs enfants : une demoiseUlc de seize à dix-sept ans et un fils qui en a douze, liaptiste présente humblement son ancien camarade ; M. de l'ercoville adresse avec bienveillance (juelques mots à Finuin, et passe. Firmin, désolé, court après lui; Baptiste le retient par sa redingote; Firmin lui échappe, et il demande tout simplement un entretien particulier ii monsieur et à madame. On s'éloigne des enfants, on change d'allée; Firmin s'explique. Le nom de M. de Aléran entraîne avec lui l'estime et la considération. M. de Perceville n'a rien à lui refuser , il ne trouve même aucun mérite à le recevoir chez lui.
Sous quel prétexte introduira-t-on au château M. d.' Méran et son ami.-" Ouel rùle y joueront-ils ? M. de Perceville et Firmin réfléchissent et se regardent. « Un chef d'escadre, dit madame de Perceville, doit savoir encore assez de mathémati(|ue3 pour donner les premiers éléments de cette science à un enfant. — Al. de Courcelles, reprend Firmin, est un musicien consommé. » Uc ce moment il n'existe plus d'obstacles; tout est arrangé, tout est convenu.
l'irmin n'a jamais été cocher; mais il n'est pas difficile de mener à la campagne , oii on rencontre à peine une voiture par heure. La calèche part, on arrive sous le vignoble dépositaire de la vie de trois personnes. Firmin descend et va avertir ses maîtres que tout est arraDi;é. Alon pauvre père mourait de froid. Jules et Firmin le soulè-
^t sous les bras et lui aident à marcher. M. de Perceville court auit de lui. Les premiers compliments sont courts : les malheureux Int pas parleurs, et l'homme bienfaisant s'exprime par ses ac-
Is. Ou place les intéressants proscrits, et en retournant au chà-
n on les instruit de ce qu'ils doivent faire et dire.
Le premier soin de Al. de Perceville est de les faire changer d'habiti avant que les domestiques puissent remarquer comment ils sont vêtus. 11 leur fait prendre une redingote et un pantalon de coton blanc. Ce genre d'habit ne se reconnaît pas : il est d'un usage général , et il est de mise à neuf heures du matin.