‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 156 sur 379 · XXXVIII. — Trois jours passés dans un camp russe · texte numérisé non relu

XXXVIII. — Trois jours passés dans un camp russe

Jamais autant de maux se sont-ils accumulés sur une pauvre créature ' jamais se sont-ils succédé avec cette eftVayante rapidité.' Que leur opposer? la résignation.' j'en suis incapable ; le courage ? que peut-il opérer? Du moins l'accablement oii je suis a cela de bon qu'il rend presque insensible ii la douleur.

Chaipie jour le soupçon que je t'ai exprimé se fortifie ; des symptômes se joignent au retard... Je suis mère, mon amie, et ce titre, qui eût été délicieux pour moi, qui m'eût enivrée d'une sainte joie, si c'était l'homme adoré... ce litre est un opprobre de plus.

Knchainés l'un et l'autre par des circonstances différentes, séparés en apparence pour toujours, faisant d'inutiles efforts pour arracher de nos cœurs un amour qui survit i tant d'infortunes, libres enfin par ces coups du sort qu'on n'attend pas, (|u'on ne désire pas, qui arrachent au contraire des regrets et des larmes sincères; maîtres de nous livrer sans remords à une passion invincible qui ferait le charme du reste de notre vie, il faut renoncer encore i l'espoir le

plus décevant. Il faut s'arrêter devant la nouvelle barrière i|ue le crime a élevée entre nous. Il faut que je porte l'héroïsme de l'amour jus(|u'à fixer le bonheur suprême, jusqu'à le toucher pour ainsi dire, et ne pas oser le saisir. Sun ombre chérie errera sans cesse autour de moi; sans cesse j'en sentirai le prix inestimable , et ion aspect désespérant ne m'arrachera que dis soupirs douloureux.

L'Iiomnie adoré et mon père sont restés chez. AL de Perceville : y sont ils encore? quel quel avenir leur est réservé' .léninie croit ce Al. de Pereiville probe et loyal. Mais sais-je quelles idée» la réflexion aura produites ' Vn père de famille ne se doit-il pas exclusivement aux siens ' l.ipose-t-ii sa vie pour conserver celle de gens estimables sans doute, mais qui lui sont inconnus?

Que t'ai-je dit! M. de Perceville a cédé à un premier mouvement de générosité; il n'a pas eu le courage de persévérer. Des le troisième jour i|ui a suivi l'ailmission des proscrits, madame de i'ereeville a exprimé avec beaucoup de politesse des crainles (|ui , je ne peux me le dissimuler, n'étaient que trop fondées. Son mari a donné à entendre que des services daiigereui pour celui qui les rend doivent avoir un ternie. Un journal qui, par une espèce de hasard, est parvenu jusque-la a porté les alarmes ii leur dernier |)ériode. Il annonç.iit la hn tragique de M. d'.Vpreraont , et l'espérance de voir bientôt frapper ses complices. Jules a tremblé pour mon père et pour moi; mais il a su que je suis libre , il l'a su , Claire , et il a respecté les bieiiséaeces, il a été maître de lui jus(|u'ii renfermer sa joie. De ce moment, les infortunés n'ont pu se faire entendre. On comptait les heures, les minutes; on brûlait de les voir sortir du (hàtcaii. Mais oii iront-ils? oii seront-ils en sûreté '

Jules prend aussitôt une résolution désespérée, mais digne de lui. « Depuis longtemps, dit-il à mon père, une affreuse oppression pèse sur la France. Déjà elle regarde les princes alliés comme ses libérateurs. Osons contribuer à l'affranchir. .Allons joindre les llusses; plaçons-nous dans leurs rangs, .iustiliez, monsieur le comte, les prâces que vous ont accordées vos rois, et permettez-moi de partager votre gloire. » Mon père l'a embrassé avec transport. Al. de Perceville a applaudi à un dévouement dont il partagerait les dangers, a-l-il dit, si sa femme, jeune encore, si ses enfants en bas âge ne réclamaient impérieusement sa présence. Il a ouvert sa bourse, il a invité Al. de Alcran à y puiser. Jules avait une ceinture fournie d'or, on a remercié M. de Perceville.

On a envoyé Baptiste à .Vrgenton. U porte à Firmin l'ordre de revenir au château. U arrive, on le charge d'acheter une voiture telle i|u'il pourra se la procurer ; on lui prescrit d'être i l'entrée de la ville a dix heures du soir.

Sur les huit heures du soir, un cabriolet est amené devant le péristyle du château. Mon père et Jules prennent congé, montent en voiture et partent.

A mesure (|u'on avance, les chemins sont moins praticables. Il est trois heures quand on parvient au haut de la colline d'oii on aperçoit Orléans. On arrête, on regarde, on observe. Des partis de cavalerie battent la plaine. Ces troupes ne paraissent pas ilisciplinées, et c'est dans leurs brasi|u'il faut se jeter. On avance, on descend la côte avec incertitude, avec anxiété. Un régiment d'infanterie, embusqué dans des vignes, se lève tout à coup. Alon père et Jules mettent pied à terre, ils agitent leur mouchoir blanc en signe de paix; ils abordent le colonel. Cet officier parle français; ils lui racontent leurs déplorables aventures, ils nomment le i;énéral Langeron.

On repart; on est arrêté à chaque pas par des Cosaques, (|ui semblent regretter de laisser échapper celle proie; on tourne la ville d'Orléans, on arrive aux avant-postes d'un corps de dix à douze mille hommes, commandé par le général Pulki. On bande les yeux aux voyageurs, on leur fait traverser le camp , on les conduit au quartier général. Mon père se nomme, et le général fait lever les mouchoirs. Il fixe M. de Âléran avec la plus grande attention; il l'écoute avec une extrême bienveillance, avec le plus vif intérêt ; enfin il lui jette les bras au cou, et il s'écrie : « Quoi 1 monsieur de Méran ne reconnaît pjs ce petit garde de la marine qu'il mettait si souvent aux arrêts à bord du Tviinant?

Le général Pulki est un seigneur polonais, que ses parents voulaient faire entrer dans la marine royale de France. Les troubles qui bientôt agitèrent ce malheureux pays déterminèrent sa famille à le rappeler. .\près le partage de la Pologne, il entra au service de la Russie, et il est parvenu, à force de mérite, au grade d'officier général.

Mon père a revu avec un sensible plaisir un homme qui lui fut recommandé autrefois, qui donnait dès lors les plus belles espérances, et sur (jui il veillait avec une affection iiaternclle. La fortune ne pouvait le servir plus favorablement dans les circonstances oii il se trouvait : au moment oii il était sans ressources, il rencontrait un ami puissant, disposé à tout faire pour lui.

De ce moment, la maison du général est devenue la sienne. Il a été convenu (|u'ils ne se quitteraient que lorsque les malheurs de notre déplorable famille seraient réparés.

A cet endroit du récit de Firmin, il m'a semblé qu'on me déchargeait d'un énorme fardeau. J'ai respiré avec plus d'aisance: mon cœur s'est dilaté : un sourire de .leannelte m'a rendue ii une sorte de gaieté. Ah! mon amie, après tant de revers, d'angoisses, de tour-

ADELAÏDE DE MEIIAN.

mciils, je voy.iis mon pèrv et l'iiamiiic adoré dans un asile sûr; ils devaient mVtre iviiiliis : commeiil ne scr<iis-je pas revenue à la vie et il l'aiiioiir .'

Le lciid('in:iin, le géni'ral Piilki a reçu l'ordre de faire un mouvement i droite, ri de se porter sur Meaux.

Je fais mettre on paquets les objets dont j'ai un besoin indispensable; on en remplit les colTres de ma diligence. Je prendrai avec moi Jeannette et son fils, Jérôme prendra les j;uides, l'irmiu montera derrière la voiture; je n abandonnerai pas des êtres (|ui ont tout fait pour moi. Les barrières sont libres. Je soriirai de Paris comme queli|u'uii i|iii va prendre l'air dans les environs. J'abandonnerai lliôtel et tout rc ([u'il renferme : ipie m'importe ce qui n'est pas amour et auiilié ?

Dans une demi-lieure je serai en route, dans une demi-heure je ne ferai plii'i un pas qui ne me rapproche de lui. Combien ton amie est heureuse ! Jeannette prétend que les roses repar uissent sur mes joues. Il est certain i\»"à eli.ique instant je surprends le sourire sur mes lèvres, et que rien n'embellit autant cjue le bonheur. On m'appelle, je quitte la plume, je ne la reprendrai que quand j'aurai vu le bienaimé. Ub '. Claire, que de choses j'aurai ii te dire ! et un mot les renferme toutes : amour, amour, amour , toujours amour. . . .

Il est lii, mon amie , il est debout derrière moi ; sa main est appuyée sur mon épaule, il lit ce que je t'écris; et je ue m'y oppose pas. Il sait combien je l'aune, il conn;jit la résolution cruelle que j'ai prise , je lui en ai dévoilé le motif ; qu'ai-je ii lui cacher maintenant ?

Les larmes inondent mon visage, les sanijlots me suffoquent. « Malheureuv 1 lu ne sais pas tout. — Que puis-je craindre maintenant ?

— Je n'ose te le dire , el je ne peuv nie taire. — Parlez, au nom de Dieu, parlez ! — Eh bien ! je poite un sage de l'infamie dont j'ai été couverte. — Ciel ! juste ciel I qu'ai-je entendu ! — Je serai mère , j'aimerai cet enfant , ijui n'est pas coupable des atrocités de son père, et tu ne pourras l'envisayer sans horreur. — Je ne verrai en lui que l'enfant de mon Adilc. — Il t'enlèvera la fortune de ÏM. d'Apremont.

— Je n'y ai aucun droit, et je suis riclie jiour deux. — Mais quand ton amour sera calmé par la jouissance... — La jouissance, dis-lu ! tu ne la connais pas. Pourquoi juges-tu de ses effets? — Quand ta raison s'élèvera contre toi... — C'est d'après elle que je te juge et que je te proclame la première des femmes. — Que dira le monde ? — Que m'iniporle son opinion? — L'n honnête homme ne peut vivre sans estime. — J u me résistes, m'a-t-il dit , et lu vois que tu ne peux vivre sans moi. Abandonne-toi sins réserve à l'homme qui t'adore el dont tu auras le dernier soupir. Sois ma femme , et je serai fier d être ton époux. (Jue le monde applaudisse à une union qui servira de modèle a tous les amants. Tu ne peux opposer à ton cœur et au mien (jiie de misérables ))réjiigés: prêter l'oreille à le\ir voix insiij euse, c'est empoisonner ta vie , la mienne et celle de tes parents. Reiwl.-loi, Adèle, rends-toi. » Il ét.iil prosterné à mes pieds, il s'est relevé, il s'est rapproché de moi, il a essayé encore la puissance de ces biiscrs de feu dont il sait (|ue je ne peux me défendre. Il a voulu me faire souhaiter un autre avenir en ajoutant aux désirs dont il me voyait dévorée. Je me suis dégagée ii mon tour; j'entendais, moi, cpi'il tint tout de ma volonté, et rien du délire dans lequel il m'avait plongée.

Mon père et le général sont rentrés.

On a parlé longtemps de mes malheurs , de ceux qui ont pesé sur tout ce qui m'est cher. Déjà ces souvenirs étaient loin de moi. Concentrée dans les plus délicieuses pensées, j'ai pris une faible parla la conversation. Ou s'est étendu ensuite sur les affaires publiques, on a conjecturé, établi des probabilités, et j'ai cessé d'écouler. J'étais assise en face du bien-aiiné, je ne voyais que lui , je ne pouvais entendre que lui; et quoii|u'il ne parlât point, je lisais dans son âme comme dans la mienne : elle avait passé tout entière dans ses jeux.

On a diné. Mon père s'est emparé de la conversation et l'a portée sur moi et sur l'homme adoré. Il s'est complu à raconter à M. de Pulki l'histoire de nos premières amours, des revers qui nous ont séparés. Il a laissé échapper quebfues mots sur l'espoir d'un ]dus heureux avenir, sur la possibilité d'oublier enfin tant d'infortunes, lors(|ue le délai que me prescrivent les bienséances et les lois sera expiré. Jules a relevé avec vivacité des expressions favorables à ses vues. Je l'ai regardé d'un air mécontent el sévère, il a continué; il veut me forcer à être sa femme. Je le répète, je ne le serai jamais.

J'ai cru devoir détruire sans retour des projets qu'il m'aurait fallu combattre plus lard et (|ui ne pouvaient que me tourmenter. J'ai pris la parole , el j'ai protesté d^! la sincérité de mon amour, de mon éternelle fidélité ; mais j'ai déclaré du ton le plus ferme que jamais je n'épouserai M. de Courcelles. Mon père a paru stupéfait, et l'élonnemenl lui a ôté pendant quelques minutes l'usage de la voix. Il a seniblé craindri- que ma raison lût aliénée. Kn eflèl, comment concilier un refus aussi positif avec les transports dont il a été autrefois témoin avec le double aveu que je venais de prononcer? Il m'a interrogée avec beaucoup de douceur, avec le Ion de la plus touchante anxiété. Le moment était décisif, et je voulais donner à mes désastres une publicité telle que le bien-aimé n'osât braver l'improbation générale. En présence de M. de Pulki, de ses aides de camp et des domettiquei, j'ai raconté comment j'ai été obsédée par le monstre ,

quelles puissantes raisons m'ont déterminée à tomber sous ses coups ; j'ai ajouté que je porte dans mon sein un gage de ses atroces amours.

L'indignation et la pitié se sont peintes dans tous les yeux.

M. de Pnlki m'a témoigné les plus grands égards, ses aides de camp m'ont comblée de marciues de respect. Non , ces braves gens ne me croient pas avilie. Peul-êire ne le suis-je pas, Claire... Mais cet enfant... cet enfant !...

On m'invite à passer dans la salle à manger; on se met à table, on déjeune. Un officier supérieur se présente; il parle assez longtemps à l'oreille du général. « Est-il pos-ible, s'écrie le comte, êies-vous bien sûr de ce que vous dites là ? — Général, j'ai la correspondance dans ma poche. — Voyons cela , monsieur, voyons cela. « L'officier tire un paquet, le général parcourt les différentes pièces, « Oh! le malheureux! s'est-il écrié encore, le malheureux! à quel point il m'a trompé! A qui désormais accorderai-je ma conhance?... Monsieur de Méran, monsieur de Courcelles, soyez bien convaincus que vous êtes étrangers à la réflexion qui vient de m'échapper. Mais ce misérable !...

»11 arrive, jene sais comment, à mon état-major; il méfait l'histoire des dangers ])rétendus ii travers lesquels il est parvenu jusqu'à moi. Il me jirésente des brevets en bonne forme qui me prouvent qu'il est colonel au service de France. Il se plaint amèrement de la tyrannie qui pèse sur son pays, d'un passe-droit qu'il a essuyé. 11 parle facilement, et son langage a l'accent de la vérité. Je le présente à mon souverain comme un idlicier remarquable et mécontent. Il obtient un régiment , et il se distingue en plusieurs occasions. Je me félicitais de lui avoir été utile, j'allais appeler sur lui de nouvelles faveurs, et j'ajuirenils , j'ai la preuve écrite que cet homme est un traître , un vil espion. Qu'on me l'amène, et i|ue je l'accable de reproches avant de le livrer à un conseil de guerre. Avez-vous entendu, messieurs, parler en France du colonel Dénisson? — Non, général. — L'ingratitude et la perfidie sont les vices les plus bas et eu même temps les plus dangereux. Je ferai un exemple terrible. . Oh ! qu'il est cruel d'être ainsi trompé ! »

J'ai cherché à adoucir le général. Je lui ai représenté que ce malheureux colonel a ]icut-être été forcé par des circonstances inconnues encore à jouer le rôle vil qui va lui coûter la vie; que les lois de la guerre sont déjà tellement dures qu'il serait cruel d'y rien ajouter. Je sentais , Claire , que je suis Française , et je défendais un compatriote de tous mes moyens. Mon père et Jules se sont joints à moi : le général a été inexorable. « Un espion ordinaire, a-l-il dit, sait qu'il joue sa tête contre une somme déterminée. 11 perd ou il gagne ; il est pré()aré à tout. C'est une couleuvre qui se cache, qui rampe , qui se glisse, et qu'on écrase quand on la découvre. Mais quelle qualification donner à un homme qui s'annonce avec faste, qui parait avoir les sentiments les plus généreux , qui surprend ma confiance, (|iii acquiert l'estime de l'armée pour la perlre plus siirement, et qui joint à l'adresse de mener une trame inouïe la lâcheté insigne de m'insulter dans sa correspondance? Prenez, madame; lisez, messieurs, et prononcez, u

Une des pièces contient les railleries les plus piquantes , les plus amères sur le compte du général. Il est dépeint comme un homme crédule, sans discernement, sans pénétration, et qu'il n'y a pas de mérite à tromper. Je sens que l'amour-propre de M. de Pulki est trop vivement , trop justement blessé pour qu'il puisse pardonner, et je ne me permets pas d'insister davantage.

Les mouvements des difl'érents corps russes sont indiqués dans un autre écrit. On établit des conjectures irès-vriisemblables sur leurs projets ; oh ouvre différents avis sur les moyens de forcer les allies à s'éloigner de Paris, et partout on touve une grande connaissance de la guerre et une plume exercée : c'est ainsi du moins qu'ont prononcé le général et M. de .Aléran.

Quand une idée occupe presque cvclusivement , on a la faiblesse d'y tout rapporter; et te l'avouerai-je , Claire, en compulsant ces papiers, en les examinant, il me semble que l'écriture ne m'est pas étrangère... Je rejette une idée, dépourvue de toute espèce de vraisemblance. L'officier qui a reçu l'ordre d'amener le colonel Dénisson rentre et annonce (|ue cet homme a refusé d'obéir; qu'il s'est défendu opiniâtrement, qu'il a fallu le réduire par le nombre et la force , le terrasser, le garrotter, et qu'enfin il va paraître. Il ajoute que le paysan chez qui les dépèches ont été saisies est dans l'antichambre.

La curiosité est de tous leî âges et de tous les temps. Mon père , le bien-aimé et moi nous nous levons et nous passons dans l'antichambre. Nous regardons attentivement ce misérable; la compassion se peint sans doute dans nos traits, et il frissonne en nous voyant. Ce mouvement me rend plus atlcntive encore. Mon père et Jules paraissent frappés c.minc moi de la terreur que notre aspect imprime dans l'âme de ce malheureux. Nous nous écrions ensemble qu'il ne nous est pas inconnu; nous allons l'interroger... La porte d'entrée s'ouvre... Au milieu d'une garde nombreuse... Mes yeux me trompent-ils '... Non , non. O mon Dieu ! vous êtes ju^te, et partout vous atteignez le criminel.

Je poiisjc un cri d'effroi et d'horreur; Jules et mon père s'élan-

eiit sur le monstre ; les soldats ([ui le gardent peuvent .i peine les

ADÊLAIOIL DE MEUAN.

«'carter. Des AudrcI»! diM Aiiclrols! <ie< Amlrels ! voiU le nom qui écliiie, i|iii est répéic autour de nous. La «oit de l;i veiiRi'aiice se réveille on moi; j'e\rite, je i>ous«i' Jiile», je lui ileiu.iude du s»ng. .le le retiens, je le supplie. Le niitl est sans reun de : je désarme sim brjs. • .Vrrètei, arrèlc/. ! s'écrie de son eôlé le ijénénil. >e souille/, pas vos mains ; c'e^t au bourreau à eliStier l'infàuie : il eipierii tous «es crimes à la fois In honiiue est venu îles bords de la iNéva pour vous rendre la justice cpie vous ont refusée vos iiimpatrioles. »

Croiras-tu <iu'4U moment (u'i la moit planait sur sa tète, ce misérable a conservé son sani;-froid et son audace ? Il me rei',irilail avec déd.iin )i(iul.tnt (|ue je lui repnieliais ses attentats , (|ue je l'accusais en siini;lotant de m'avoir réduite ii n'oser jamais preiulre le nom de mon amant.

« ,Ie prévois le sort (|ui m'est réservé, a-t-il dit lièremenl au général Puiki. rinis^ci, et délivrez uu)i des imprécations de cette femme. Ce qui me console, ce qui nie soutient , c'est que ma vengeance nie survivra. Il n'est pas de puissance (]ui parvienne ii empêcher mon enfant d'iiériter de l'iiiMiieusc fortune de d'Apremont; et loi , Courcelies , tu ne peui, avec tes préjugés, épouser sans l'avilir une femme (|ue j'ai eue, que le déyoùt m'a l'ail «luiilcr, el que je te laisse enceinte de ce (|iie vous appelez, les œuvres du crime. Je vais mourir; mais souvenez-vous que vous {tes morts mille fois de vos alarmes et de vos douleurs, et (|u'il vous est impossible île me rendre le mal que je vous ai fait.

Jules et mon père frémissaient de ra(;c, et pouvaieiil Ji peine se contenir. Une scène aussi vicdente était au-dessus de mes forces. Je suis retournée à la salle a manijer, it je me suis laissée aller dans un fauteuil. Je ne sais ce qui s'est dit, ce i|ui s'est f.iil pendant ipielques minutes. Le bien aimé et mou père sont rentrés ; je me suis sentie pressée dans leurs bras, et j'ai respiré librement.

Pendant deux grandes heures, nous avons été seuls dans la maison. Quand M. de Pulki a paru, les impressions qui m avai.ent déchirée commençaient à se calmer; j'étais capable d'écouter et de coiupreiidre. Le prétendu paysan, porteur des dépêches, est le domestique du monstre, et l'espoir d'obtenir sa grâce lui a fait tout révéler. Le scélérat avait reçu à Paris, pour sa correspondance, un alphabet en chiffres, qu'il a perdu, avec une (larlie de ses é(|uip:ir;es, dans les plaines de la Champagne, et ]iour seiposer moins, il s'est servi de la main de son valet. C'est cet homme, (|ui, sous la dictée de son maitre, a écrit la lettre que j'ai reçue i» \elzac, et ((ui me laissait le choix de l'infamie ou de la mort de ce que j'avais de plus cher. C'est lui qui a fabriqué la correspondance supposée, (jui a été la nuit l'enterrer dans le jardin de mon père, el qui a conduit les sbires cjui ont arrêté les deux infortunés. Il a fait d'autres réveillions encore qui nous sont étrangères , mais qui prouvent une habitude et un besoin insatiable de crimes. Le conseil de guerre est assemblé, il va procéder sur tous les chefs d'accusation, et le général re(|uicrt notre témoignage. « Vengeance , vengeance ! » s'écrient Jules et mon père en se levant. Je ne peux me décider à les suivre , à me trouver une seconde fois en présence de l'infâme , à entrer dans les détails de mes malheurs et de ma honte. « Songez, dit le général, que dans trois jours peut-être nous serons dans Paris, et qu'un gouvernement paternel fera droit à vos réclamations. Vous devez à M. d'Apremont de faire réhabiliter sa mémoire, et il est possible d'ôier sa succession k un enfant ((ui n'y a aucun droit. Pour arriver a ce but, il faut des pièces régulières et probantes. Elles ne peuvent l'être qu'autant que votre lémoign.n;e confirmera lej aveux que le criminel a commencés dans cette chambre, et qu'avec un peu d adresse on lui fera développer devant le conseil de guerre.

» — Général, le supplice qu'a subi mon époux u'a rien d'infamant, et le vœu qu'il a prononce en plein tribunal, pour le retour de nos rois légitimes, honore sa mémoire. Ainsi je n'ai pas de réhabilitilion i poursuivre. Le gouveruemiut actuel me repousserait, et celui que nous espérons, que nous attendons , consacrera les noms de ses serviteurs fidèles.

" ^L d'Apremont n'avait plus de parents : qu'importe donc à qui appartiendra la portion de ses biens qu'il ne m'a pas donnée en m'épousanl?Cc qui serait affligeant, cruel pour moi, >erait d'ajouter une cause aux causes malheureusement célèbres ; de porter devant les iribiinaux une affaire scandaleuse; de faire imprimer, pour éclairer mes juges, des mémoires que le public lirait avec avidité ; qui me rendraient l'objet des conversations générales, et peut-être du mépris universel. De très-fortes raisons, un mouvement d'enthousiasme m'ont portée à me découvrir devant vous, monsieur le comte, et devant votre état-major. C'en est assez. Je ne rougirai pas ailleurs, et je veux, dès ce moment, m'envelopper du voile épïis qui doit couvrir le reste de ma vie.

" D'ailleurs, quelle serait l'issue d'un semblable procès? J'ai la conviction intime que l'infortuné d'Apremont n'est pas le père de mon enfant; mais comment le persuader aux juges, lorsqu'il est connu que j'ai toujours habité avec mon mari , et que je lui ai donné mes soins jusqu'à sa dernière heure? Je vous rends i;ràce, général , de l'intérêt que vous me portez : c'est lui qui vous fait croire ii des résultats impossibles à obtenir. Permettez que je ne suive pas vos con-

seils ; mais vengez-moi , vous en avez le pouvoir, el je vous supplie de le laire. •

M. de Puiki n'a pas insiilé. Mon père <:t le bien-aimé sont sortis avec lui, el je suis restée* met relleviumi. Il eu est une, Claire, dont la justesse te frappera. Personne, je viens de le ilire, ne peut établir de prétentions fondées aux biens de M. d'Apremonl. Ot enfant lient la vie d'un homme abhorré; mais ne suis-je pas ta mère.' Le condamnerais je il l'iiidigeiice en le faisant décl.irer illégiliine si cela était en mon pouxoiri* M'accuserait il un jour d être aii-,si barbare ([ue son iulàme père:' — INon, qu'il jouisse d'une fortune que la lui lui assure et (lu'on ne lui enviera ]ioiiit.

Mais SI un sentiment anticipé, une afl'ection pressentie plutôt que réelle me parlent l'n faveur de l'iiinocente créature, je suit impatiente de voir juinir son détestable auteur. Il luuiirra charge de ma haine, de mes imprécaiions. l n niouvemenl de pitié ma égarée lorsque dans cette mêiue chambre Jules allait le fr.ipper... Non, ce n'est pas la pitié ipii lui a arraché le glaive de la main; c'est la crainte c|ue l'infâme meure «ans éprouver une partie des tourments dont il m'a accablée. (Ju'il souffre, qu'il soutire longtemps. Je suivrai d'un cril avide rinstruiueiil de son supplice; je jouirai de ses douleurs, de ses cris ; je vomirais pouvoir me baigner dans son sang.

Mon père et mon amant rentrent et m'abordciil avec une joie féroce. Le monstre et son valet sont condamnés à mourir du sujiplice du knout '. Jules, si sensible, si humain, parcourt la chambre à grands pas; elle retentit de ses vociférations. Mon père répond à ses cris; je mêle ma voix à la leur. Nous ne nous entendons pas, et comment nous entendre.' Des exclamations, des mots sans suite s'échappent avec l'accenl de la rage. Une charrette , chargée de boi» de charpente, s'arrête sur la place; Jules s'écrie : \oilà l'échafaud , el il ouvre les croisées. Nous nous pressons sur un balcon ; nous suivons le moindre mouvement des ouvriers ; cba<|iic coup de marteau nous fait éprouver une jouissance.

Le peuple s'assemble. On s'arrête devant nous ; on nous fixe, et nous ne voyons que l'échafaud. Jeannette accourt; elle nous fait remar(|uer ipie la surprise et le mécoiilentemcnt «e peignent sur toutes les physionomies, que des murmures commencent à s'élever. Je regarde mon père et Jules, ils m'elfrayent, comme, une heure auparavant, je m'étais eflV.iyie moi-même. Je leur prends la main; je les entraîne; je les conduis devant cette glace, qui rend si fidèlement les mouvements honteux de l'âme. La confusion nous fait bais-er les yeux à tous trois. Nous sortous de celle chambre, sans proférer un mol; nous allons nous cacher dans un bâtiment qui est au fond de la cour; nous voudrions pouvoir nous cacher à nous-mêmes.

Un roulement de tambours annonce l'arrivée des coupab'es. Une réflexion nouvelle me frappe; un trait douloureux pénètre au fond de mon cœur. L'idée du crime s'afl'aiblit à mesure que le moment fatal approche; celui sur (|iii j'ai ap|ielc la mort, dont on va mettre le corps en lambeaux, n'est plus que le père de mon enfant; chaque goutte du sang qui va couler, est de celui qui vit dans mon sein... Je sors, poursuivie par cette idée; je gagne une porte de derrière, qui ouvre sur les champs; je marche au h isard , égarée, éperdue. Jules et mon père m'ont suivie; ils me soutiennent sous les bras, ils me conduisent à un petit village; nous entrons dans une méchante auberge.

Jeannette vient nous y joindre ; il était temps : l'hôte ne savait <|uelle opinion il devait se faire de nous. Le désordre de notre maintien et de nos expressions ajoutait à chaque instant à son incertitude. (,)uel(|ues mots de Jeannette ont mis cet homme à son aise, el son auberge à notre disposition. Nous nous sommes enfermés dans une chambre, et chacun de nous sentait isolément que la vengeance est le plaisir des tigres.

Firmin et Jérôme sont venus nous avertir que tout était fini, qu'il ne restait plus de tracps de ce qui venait de se passer, et que nous pouvions retourner au quartier général. Ils onl voulu assister a l'épouvantable exéciiiion, et elle a fait sur eux l'impression la plus profonde. Ils étaient pâles , défigurés; ils se soutenaient il peine. Ils allaient entrer dans des détails : je n'ai rien voulu entendre.

Nous avons rencontré le général, qui venait au-devant de nous. Il a eu la discrétion de ne pas nous parler de ce misérable. Son air ouvert, une conversation variée et attachante ont dissipé peu à peu les idées sombres qui nous affectaient.

Je n'avais pas encore d'idée de la guerre ; je ne me figurais pas ce qu'est une armée. Un pays dévasté ; des maisons incendiées sans motifs ; des habitants ruinés pour des inlérêtsqui ne sont pas les leurs; des époux, des pères désespérés du déshonneur de leurs femmes et de leurs filles; des mères éplorées tombant aux genoux du spidat qui leur a arraché leur dernier morceau de pain ; (les figures li.àves, des spectres, parcourant les rues et sollicitant humblement la pitié du vainqueur; la capacité cherchant dans les recoins les plus cachés, enlevant une dernière poignée de farine, de froment, de légumes;

' On attache les mains du criminel derrière le dos , on l'cnlcve par le moyen d'une poulie fixée > une pntencc; ce qui lui disloque les bras è l'omoplate.

Le bourreau est armé d'une espèie de fouet formé d'une longue courroie de cuir très-dur et de deux lignes d'épaisseur, chaque coup de fouet enlive une bande de peau du cou au bas des reins.

ADÉLAÏDE DE MÉRAN

des chariots entrant dans la ville charf;i-s des dernières di'-pouilles do nos cainp;ii;ncs ; des boiilanijers contniints de pnparer des aliments dont il leur est défendu de prendre la moindre parcelle ; des troupes insensibles à ce spectacle, et qui oublient qu'elles ont une patrie et des parents : voilà ce que j'ai vu , ce qui a navre mou cœur.

J'ai pris le bras de Jules. J'ai parcouru les rues de Meaui. J'entrais partout où je voyais couler des larmi'S; j'olïrais de l'or; on me bénissait, et on refusait mes dons. C'est du pain qu'il fallait, et je n'en avais point à donner.

Pins loin, un immense appareil de r;nerre se déploie; ici des faisceaux d'armes, là cent pièces d'artillerie, des caissons, des instruments à faire roui;ir des boulets; ailleurs des bataillons se forment, s'evercenl à l'.irt dlTn-ui de la destruction; des cliefs impitoyables punissent une négligence connue un crime. L'Europe est couverte de

Madame de Vdiers.

s«ng; n'importe, il n'en a pas coulé assez encore. Il faut détruire, toujours détruire; l'enfer semble s'être emparé de la terre, et en avoir banni s,ins retour les vertus simples et touchantes. Tremblez, monarques, qui, pour satisfaire votre détestable ambition, accumulez tous les maux sur la triste humanité. Vos contemporains se taisent; mais ils vous jugent, et la postérité, armée de l'ineiorabie histoire, confirmera leur jugement.

Les communications étaient rouvertes sur toute la France. Madame de^illers, mère pour la seconde, fois, et rétablie, tremblante pour son Adèle, accourait du fond de sa province, pour parlai|er ses peines ou son bonheur. \ ous sentez que du moment de sou arrivée la correspondance des deux jeunes femmes a cessé.

Madame de \ illers est jeune, très-aiiuable, et très-jolie, quoi qu'en ait dit ce vil coquin de des Audrets. J'ai toujours beaucoup aimé ces femmes-là. J'ai trouvé l'occasion de me lier avec celle-ci, je l'ai saisie avec empressement. J'y ai trouvé deux avantages : une société pleine d'agrémenu , et la satisfaction de connaitre quelques détails impor- Unts pour mon Adèle, à qui je m'intéresse fortement.

La jeune veuve, i|u'une fausse couche avait rendue libre de tout souvenir, avait modifié sa manière de voir. On est convenu qu'elle irait passer le temps de son deuil à \ el/.ac. (Juoi de plus décent pour une très-jeune veuve, que de se retirer auprès de sa luere ? Quel inconvénient y avail-il <|ue Jules, élevé dans cette maison, (jui y était retourné après la mort de sa première femme, allât s'y fixer de nouveau? Quoi de plus facile à madame de Mérau que de paraître ne rien voir?

Nos tendres amants sont partis ivres de bonheur, d'espérance et de joie. C'est une sauvegarde tres-passablc en route ([ue la présence d'une femme de chambre, et quel témoin plus indulgent, et par conséquent plus aveugle, que Jeannette? Quinze jours de voyage ont été une suite continuelle de délices.

Madame de Méran a été trop enchantée de revoir sa fille pour être bien sévère. Cependant elle a tenu invariablement à ce ((u'il y eût deux appartements. Mais Jeannelte est ingénieuse autant que dévouée, et le valet de chambre de monsieur le trouvait tous les matins chez lui.

A la fin de l'année un mariage de pure forme a été célébré avec la plus grande pompe, «t Adèle n'a pas été fâchée, cette fois, d'être couverte de diamants et de dentelles. La nature lui a prodigué tous ses dons; mais 1 art embellit la nature, et elle s'entendait avec une secrète joie proclamer, par son heureux époux, la plus jolie et la plus aimable.

M. de Méran était resté à Paris. Partout on le voyait à la suite du roi, et il voulait bien prendre pour lui quelque chose des acclamations (|u'on prodigue au prince. Il était accouru à Velzic, accompagné de queli|iies seigneurs couverts comme lui de broderies et de cordons. Les tristes aventures de sa fille avaient été oubliées, au milieu de cette foule d'évéuements qui venaient de changer la face de la France, et il ne manquait à son bonheur <|uc de présenter son Adèle à la cour. Le jour du mariage est celui où toute espèce de contrainte s'évanouit. Le résultat de cette noce si brillante a été un beau petit garçon, i|ui héritera réellement des biens de M. d'Apremont; et <[uoi de plus juste, puisqu'ils ont été donnnés à sa charmante petite maman? Mais n'anticipons point sur le temps, son vol est assez rapide.

M. de Méran a parlé, dès le lendemain du mariage, d'équipages, de livrées neuves, et enfin de la présentation de madame de Courcelles. Du moment où il ne faut plus qu'une chambre et un lit, (|u'importe de les trouver dans une auberge ou ailleurs? Adèle, ([ue le projet de son père ne contrariait en rien, s'est empressée de l'adopter. Elle a été présentée, et en sortant des appartements elle disait au bienaimé : Je n'ai rien vu là ([ue je puisse te comparer.

HL de Méran est resté à la cour : les jeunes gens ont eu le bon esprit de vouloir vivre pour eux. Ils ont été s'établir à Champville, à la grande satisfaction du bon curé, qui a fini par convenir que le second mari vaut beaucoup mieux que le premier, et qu'il peut servir d'excuses à quelques tendres folies.

Jeannette est ingénieuse autant que dévouée.

Jeannette et Jérôme sont établis au tournebride, où ils font trèsbien leurs affaires. Jeannette est plus souvent au château que chez elle. 'Son dévouement ne varie point; et si la jolie petite comtesse devenait inconstante, ce qu'à Dieu ne jdaise , elle ne manquerait pas de lui prouver que l'amour ne peut être éternel, et que le mariage n'est qu'un contrat civil.

Firmin a été élevé au rang de secrétaire, quoiqu'il ne sache pas l'oriliograplie. Mais M. de Courcelles n'e^t pas de ceux qui déclarent (|u'atteiidii leur (|ualilé de gentilhomme, ils ne savent pas signer.

Enfin, madame de N illers m'a donné toutCiCette correspondance, i|ue j'ai classée par chapitres, pour établir plus de régularité dans l'ordre des faits.

FIN D'ADÉLAÏDE DE MÉRAN

Pari» Typographie Plon rRiRES, rne de Vaaginrd ^ 96>

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