UNE
MACÉDOINE
PAR
PHIX • 90 CENTIMES.
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PARIS
PL'CLIF PAR GUSTAVE BARBA, LIBRAIRE-EDITEUR
I — Le Départ impromptu.
C'était le 3(( d'avril. Un très-beau temps , des consoles chargées de fleurs et le vin d'Aï rappelèrent à la comtesse d'Ermeuil que le lendemain les paysans de sa terre du département de la SoBimen'oublieraientpasde lui planter un mai, et les dames aiment assez, cette cérémouie-là.
Nous étions huit à table, et nous nous convenions tous. (Quatre jolies femmes, certaines de s'amuser partout, parce que partout elles fixaient le plaisir, se laissèrent facilement persuader.
Un homme fort aimable , et qui plaisait beaucoup à ces dames, répondit qu'il acceptait, avant qu'on l'eût invile. Un gros père, menacé d'apoplexie, mais plein de gaieté , déclara qu'il lui était égal de tinir sur les rives de la Somme ou de la Seine.
Un négociant très-riche ne se fit pas répéter l'invilatioD. Il était du nombre de ces négociants qui ne sont déplacés nulle part, qu'on trouve partout, qui font passer les plaisirs avant les atïaires, et qui n'en font pas de mauvaises... tant que la fortune les caresse. Pour moi , à qui une j'die femme i'.t
M. du Reynel.
ferait faire le tour du monde, je devais en suivre quatre avec plaisir.
On quitte la table. La comtesse demande sa diligence , l'apoplectique son carrosse. On sort, on s'élance , on monte , on se place. On voit qu'on va être séparés, et quatre hommes et qTiatre femmes se trouvent si bien ensemble après avoir pris le café et la liqueur des Iles! On descend, chacun veut arranger les voitures à son gré , et cela n'est pas possible , parce que chacun veut être dans la diligence. Madame la comtesse décide que l'apoplectique prendra le négociant avec lui , et l'apoplectique ré- ])ond qu'il veut jouir de ses derniers moments. Je tremblai d'être envoyé dans le carrosse, et je suis inventif quand j'ai quelijue intérêt à l'être, .le rentrai à l'hôtel; j'en rapportai deux tabourets que je plaçai aux portières, .le m'a.^sis sur l'un , l'homme aimable prit l'autre. Ueui femmes de chambre , qui devaient suivre in cabriolet, profilèrent du carrosse de l'apoplectique.
Deux valets de chambre qui devaient courir à bidet représentèrent qu'il y aurait économie à monter avec ces demoiselles, qui ne dcman-
UNE MACÉOOIMl.
Jjii-iil |>»s luieui. Tout le iiioiule se trouva bien , cl tout le monde lui conteiil.
lue partie impromptu semble autoriser bien des choses , et on nous proposa à droite et ii gauche deui genoux arrondis pour supports. Ces bras de fauleuil-lù en valent bien d'autres. Malheureux de n'y appuyer que les coudes 1 Trop hcureui de les toucher, n'importe comment !
On jase, on dit des folies en dépit du bruit des roues. Bientôt la gorge se fatigue; les voii féminines perdent de leur harmonie, et les femmes savent quel est l'offet d'un organe flatteur. Klles se taisent; mais elles répondent des yeui, de manière que les hommes aient toujours quelque chose ii leur dire. Cependant les hommes ne sont pas de fer, et ils se fatiguent à leur tour. Un silence absolu règne dans la diligence, et je vais employer ce moment de relâche pour vous faire connaître plus particulièrement mes compagnons de voyage.
Vous savez, déjà que nos quatre dames sont charmantes : voici ce que vous ne savez pas. I,a comtesse d'Ermeuil, veuve à vingt-deux sns d'un mari «(u'elle aimait et dont elle était tendrement chérie, ivail passé un an dans dans la douleur. Une douleur d'un an à cet âge est quelque chose d'exemplaire ; mais les impressions qui lui succèdent sont vives en proportion des efl'orts qu'on a faits pour les repous.ser. Madame d'Ermeuil se livra à tons les genres de dissipation pour conserver la liberté de son cœur. Elle décida qu'elle aurait des goûts sans conséquence et plus de passion. Avec soixante mille livres de rente on satisfait bien des goûts. Aladame de Mirville, veuve aussi et propriétaire d'uue belle fortune, était sentimentale comme on l'est à dix-neuf ans qu-ind on ne sait pas tirer parti d'une figure séduisante. Elle ne dissimulait pas le besoin impérieux d'aimer quelque chose , et elle balançait encore entre le mariage et la dévotion.
Mesdames d'.VIlival et de ^'âIporl étaient deux femmes de vingtquatre à vingt-six ans , ayant pour leurs maris les soins les plus obligeants, l'estime la plus prononcée, mais infiniment distraites l'une et l'autre , et ne s'apercevanl de leurs distractions que lorsqu'il ne restait plus qu'à continuer; du reste, vives, enjouées, brillantes de saillies , agaçantes surtout , et jouissant d'une liberté indéfinie.
IM. de Préval , qui occupait le second tabouret, était un jeune officier, d'un extérieur agréable , d'un esprit orné , qui ne fumait pas, ne s'enivrait pas , ne jurait pas , ne parlait jamais de lui , mais s'occupait sans cesse de la femme à qui il voulait plaire, ne l'entretenait que d'elle et des moyens de succès : celui-ci n'est pas le moins sûr.
M. du Heynel était un garçon de cinquante ans, célibataire par système et gouimand par goût, après avoir été libertin par ton. Une grande aisance et Grimod de la Reynière l'avaient engraissé au point qu'il ne trouvait plus où mettre sa cravate, et qu'il ne soutenait son ventre qu'à l'aide d'un suspensoir. Riant le premier de son embonpoint et de son intempérance , il mettait les autres dans l'impossibilité d'en rire, et il comptait être avantageusement connu de la postérité pour avoir découvert dans le gigot un morceau d'une délicatesse et d'une saveur extrêmes qu'il ne voulait faire connaître qu'à sa mort.
M. Mautort était fils d'un petit marchand roulant, et on ne s'en doutait pas. Il s'était fait une sorte d'éducation, et avait pris ce ton d'assurance que l'or donne k tout le monde : rien ne s'efface aussi promptement que la crasse baptismale. Mautort put dire comme un autre : Ma terre, mes gens, mes chevaux, et ces mots-là sont agréables à prononcer quand on est né pour cultiver la terre d'un autre et pour aller à pied toute sa vie.
Peut-être désirei-vous me connaître aussi, .le ne suis pas assez dupe pour dire de moi le mal que j'en pense , ni assez fat pour répéter le bien qu'on en a dit quelquefois. J'ai trente ans. Je ne suis ni borgne, ni bossu, ni boiteux. \ oyez la suite de cet ouvrage , si vous voulez en savoir plus.