‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 158 sur 379 · II. — On ne suit pas toujours la ligne droite · texte numérisé non relu

II. — On ne suit pas toujours la ligne droite

On avait cédé à un premier mouvement de gaieté; on était parti sans rt flexion ; on avait trente lieues à faire, et à huit heures du soir on diiiiogiiail seulement les ruines de Chantilly. « INous sommes de grands étourdis, dit madame d'Ermeuil. Nous serons obligés de coucher dans une auberge. . — Oii il y aura un cuisinier détestable, poursuivit du Ile>nel. — Je suis désespéré de n'avoir pas amené le mien, reprit Mautort: c'est un homme du premier mérite, r- Ah ! mon Dieu, s'écria madame d'Ermeuil , j'ai pris mes deux femmes de chambre, et pas le moindre petit paquet I — Mesdames, dit Préval , supposez que nous fassions une campagne, qu'un paiti ennemi ait enlevé nos équipages, et dites-moi ce que vous feriez. — Moi , répondit madame d'Allival, je me conformerais aux circonstances, eussé-je été enlevée aussi : j'ai toujours l'esprit du moment. — C'est fort bien , reprit madame de Valport ; mais nous ne faisons pas de campagne , et que dira-t-on à l'auberge de quatre femmes qui arrivent de la capitale sans bonnet de nuit ' — • Nous dirons qu'on n'en porte plus , répliqua Préval , et comme quatre femmes de distinction donnent le Ion partout, surtout quand elles sont jolies, aucune femme de Chantilly n'osera plus se servir de bonnet de nuit. — Ah , monsieur, dit madame de Mirville , vous me faites un mal cruel aux ge-

noux. « J'avais appuyé un peu fort, attiré par son timbre argentin et sa jolie petite mine.

Il est du plus mauvais ton d'avoir des membres solides. Madame de Mirville s'était avisée de se plaindre, les autres devaient crier plus haut; je m'y attendais, et elles n'y manquèrent pas Le fardeau devenait insupportable ; un engourdissement total avait empêché ces dames de s'en apercevoir plus lût ; sans doute elles avaient les cuisses dans un état déplorable. « C'est pourtant ce dont on ne peut s'assurer ici, dit madame de Valport. — Et cela est Irès-fàcheux, » continua madame d'Allival.

Il était dans les convenances que les hommes descendissent, et c'est ce que nous fîmes. Quelques secondes après, ces dames sautèrent sur la pelouse en s'écrianl qu'elles souffraient horriblement et en riant comme des folles. Nous étions dans la forêt; la soirée était superbe; on décida qu'on irait à pied jusqu'à Chantilly. On ordonna aux postillons de remiser les voitures à l'Aigle impérial , et de faire préparer le meilleur souper. On se mit à courir, à chanter, à sauter. Du Reynel , appuyé sur sa canne en béquille, ployait le jarret, essayait de s'enlever sur la pointe des pieds , et ne dansait que des épaules , qu'il haussait et baissait en mesure. Le l'ouet d'un postillon nous annonça une voiture. Nous tournâmes la tête ; la chaise n'était pas à deux cents pas de nous. " Eh ! mais que dira-t-on de voir quatre femmes de qualité prendre du plaisir comme des paysannes?» Madame de Valport , qui a fait la réflexion , est déjà dans le bois. Les autres s'élancent sur ses traces ; nous suivons tous. Du Reynel descend le fossé avec précaution, et le remonte sur ses genoux et ses mains. Les danses se reforment, et aux danses succèdent les espiègleries; on est poursuivi, on poursuit à son tour. On s'aperçoit que le soleil ne colore plus que la cime des arbres, et on parle de regagner la grande roule.

« Hé, mon Dieu ! oii est donc M. du Reynel? s'écrie la jolie madame de Mirville. — Il n'aura pu nous suivre , répond madame d'Allival. Mesdames , mesdames , oii court donc madame de Mirville?— Craint-elle, continua madame de Valport, que M. du Reynel se perde à une portée de fusil de Chantilly? — Cette promenade, répond madame d'Ermeuil, lui donnera un appétit dévorant. Il va affamer le village. "

Honteux devoir courir seule une très-jolie femme, ou pressé peut-être par un autre motif, je partis comme un trait. « Encore un déserteur, disait-on derrière moi. Jouons à de petits jeux en les attendant. »

En un instant je rejoignis madame de Mirville. Elle sourit en me voyant. Ron , dis-je à part moi , je ne lui déplais point. « N'est-il pas affreux , dit-elle en s'appuyant sur mon bras, que ces dames et ces messieurs soient aussi insouciants à l'égard d'un homme qui peut à peine marcher? » Ron, me dis-je encore , voilà de la sensibilité.

Nous allions lentement, parce que nous cherchions à reconnaître les endroits par oîi nous avions passé. L'obscurité augmentait ; les faux pas devenaient fréquents. La difficulté de la route incertaine que nous tenions et peut-être un peu la frayeur forçaient madame de Mirville à s'appuyer plus fortement sur mon bras. Souvent sa petite main le serrait , sans intention sans doute. N'importe , j'aurais marché ainsi toute la cuit sans m'en apercevoir.

Du Reynel ne se retrouvait pas. Je l'appelais de toutes mes forces, je prêtais l'oreille , je n'entendais rien. • Ah! mon Dieu , dit ma jolie compagne , il aura été frappé d'apoplexie ! Il sera tombé au pied de quelque chêne ! »

Celte idée m'efifraya. Nous étions dans une clairière assez vaste, et que je me croyais sûr de retrouver. Je proposai à madame de Mirville de se reposer pendant que je battrais les environs. « Eh! que deviendrais-je sans vous ? » me dit-elle si mollement ! Bon, me disje, me voilà nécessaire. Je repris son bras , et je ne pensai pas à quitter sa main. S'apercevait-elle que je la tenais, cette main , que je la pressais quelquefois avec expression ? Elle ne la retiraitpas, et nous avancions au hasard et sans rien dire. Que lui aurais-je dit d'ailleurs ? Je l'avais toujours trouvée très-aimable ; mais je crois que je commençais à l'aimer, et ce premier moment est toujours à l'embarras. El puis une déclaration qui n'est pas amenée a l'air si bête !

Madame de Mirville s'arrêta. <• Monsieur, me dit-elle d'une voix altérée , vous ne prenez pas garde à ce que nous faisons. — Je ne prévois pas, madame, ce qui peut vous alarmer. — Seule, à dix heures du soir, au milieu d'un bois, avec un homme... — Qui vous offre son honneur pour sauvegarde et ses soins pour appui. • Je sentais en ce moment que le charme le plus doux de l'amour est dans l'estime véritable qu'il faut garder à celle qu'on veut aimer sérieusement.

I Je plains beaucoup M. du Reynel, reprit madame de Mirville; mais je ne lui sacrifierai pas les bienséances. Retournons , je vous en prie. • Nous rétrogradons , nous retrouvons notre clairière , nous la traversons, nous arrivons à un gros chêne, que j'avais remarqué comme s'il ne devait y avoir que celui-là dans la forêt de Chantilly. Je cherche un bouleau , qui devait être à trente pas et que je ne retrouve pa.«. Je vais à droite, à gauche ; j'avance , je recule. .Madame de Mirville s'aperçoit de mon incertitude; elle me serre le bras plus fortement qu'elle n'avait fait encore, et elle murmure à demi-voix :

U-Nfc. >i Ac;i;uoiNt.

• Rmer la nuii ilaii^i une lurèt avec uo liouiDio comme celui-ci ' j« ne me reproche rien , et ma conscience eil li.in>|uilk-. Mais ma réputation , mais le monde! >

J'appelai , je criai , je m'enrouai , cl je n'entendis rien que le niur mure des feuilles qu'agitait un air frais. . Madjuie , lui dis je , puisqu'il faut se coucher sans souper, pernietlci que je vous fasse un abri de verdure. Je me tiendrai au dehors, je veillerai sur vous, et je réponds de votre sûreté. »

Elle s'assit au pied d'un arbre, et je la vi* poiler son mouchoir à ses yeui. • Jejure , madame , de vous respecter comme ma sœur. — (^tue vous êirs bon . que vous êtes s-»;;e ! — Au point de me faire moquer de moi , si j'étais entendu. — Éb ' monsieur, mon amitié ne vous dédomm-ngerait-eUe pas de quelques mauvaises plaisanteiies ' \ oiis la méritez , je vous l'accorde. — Je l'accepte avec transport , avec reconnaissance , et je vous oOre eu échange tous les sentiments qu'un galant bumiue peut éprouver. •

Klle se tut. Je sentis que j'avais été trop loin. Peut-être pensaitelle de son tôle que l'amiiié d'une femme de dix-neuf an» |iour un homme de trente ressemble à quelque chose de plus positif. Je commençais i travailler pour la distraire et éloigner des idées qui pouvaient tourner .1 mon dé>avaiila);e.

Knire nous deux, pas une serpette, pas un couteau, pas même des ciseaui. Il fallait tout l'aire avec les mains, et avec des mains non eierrées. Les branches ployaii-ut, necissiieut pas. le travaillais avec epini.ilreté, et au bout d'une heure je n'avais qu'uue bouriée qui ne pesait pas dii livres. Je la portai, fatii;ué, découragé, aux pieds de madame de Mirville, qui me plaiijoit beaucoup, saus se douter que c'était le moyen le plus sur de ranimer mon courage. Je cherchai plus loin, et je trouvai quelques toufl'es d'un buis cassant dont la feuille ressemble à celle du lilas. Je regardai cette découverte comme une bonne fortune. V.a un instant j'eus un fagot énorme, (|ue je .■hargeai sur ma tête, parce que je ne pouvais le porter sous mon bra». Il est difficile de voir oii l'un mit le pied la nuit quand on est chargé de branchages qui dépassent le buut du nei d'une demi-toise. J'allai donner dans des orties qui me piquèrent cruellemenl. La douleur m'arrache un cri et me fait Uîcher le fagot. Je me baisse , je me frotte le jambes... mon élonnemeut ne peut se rendre... Mon fagot remue et d'une manière sensible. Je venais de le faire; je l'avais cueilli brin à brin ; aucun animal d'un certain volume n'y éiait sans doiiie enfermé... L'aurais-je jeté sur un sanglier, sur un luup ?... il y en a dans cette forêt. Si madame de Mirville était rencontrée...

Le danger oit elle peut être exposée me frappe et me donne des ailes. Je cours, je vole... je ne trouve plus ma charmante amie. Un loup n'avale pas une femme comme un poulet. Je pensai qu'elTrayée par le cri qu'elle avait entendu, elle s'était levée et courait sans savoir oii. Elle ne pouvait être loin ; je l'appelai , et j'entendis courir très-vite. Je me précipitai, et au moment oii je croyais la toucher, lui parler, la rassurer, un homme, que me cachait la femme qui courait devant moi , se montre tout à coup, s'arrête, m'attend et rit aui éclats en me reconnaissant.

C'était Préval. Madame de Valport, un peu plus embarrassée, voulut me faire croire qu'elle était enchantée de m'avoir retrouvé, t^ue m'importaient son embarras et les belles choses qu'elle me disait ? Je ne pensais qu'à madame de Mirville ; je les priai de la chercher avec moi. Madame de Valport répondit qu'elle était excédée, qu'elle ne pouvait aller plus loin. Préval me lit observer qu'il ne pouvait abandonner madame de Valport , aussi peureuse que madame de Mirville. " Au moins , lui dis-je , venez avec moi , que je relève un fagot de branchages que j'ai laissé tomber sur je ne sais quoi de très-remuant. Vous avei votre sabre , et il serait singulier de faire chasse au milieu de ce désordre. » Préval éclate de rire de plus belle, et me dit d'être tranquille ; que le fagot que Lubin avait fait pour Annetie n'était pas tombé sur une bêle fauve. Madame de Valport ne rit pas, ne dit rien , prit son bras et l'emmena d un autre cùlé , probablement pour chercher oii se reposera son aise. « A quelque chose malheur est bon, > disais-je en retournant à mon fagot.

J'étais inquiet, très inquiet , et on m'aurait offert un trône pour m'éloiguer sans avoir retrouvé madame de Mirville, que je ne l'aurais pas accepté. En marchant , je regardais autour de moi ; je cherchais à percer les ténèbres qui m'environnaient; je ne cessais d'appeler; j'avais la gorge déchirée, et madame de Mirville ne répondait pas. Exaspéré , furieux , je m'arrêtai tout à coup, je frappai du pied , et je jurai à faire trembler la forêt : un homme bien élevé jure quelquefois comme un autre. J'entendis à terre, tout prés de moi , un bruit sourd qui n'était pas celui des feuilles. Je regarde ; je distingue quelque chose de blanc qui sort de dessous uu buisson. J y porte la main; je reconnais au toucher de la peicale et de la dentelle. • Allons, dis-je, encore un couple qui se repose ici. Au nom du bon Dieu ! ne me tuez pas ! • dit une petite voix douce et tremblotante , c'était celle de mon amie.

Je me nommai , je l'encourageai , je la consolai. « Je ne sui^qu'uoe pauvre petite fiuim.:, me dit-elle. La craiute a clé en moi plus forte que l'aminé. Je vous ai cru en danger, et au lieu d'aller au secours de mon ami , j'ai pris la (une, et je me suis cachée ici. •

l'avance la main pour trouver la sienne et l'aider ii se relever : je

lue sens piqué, é(;i'ali);iié de loule-, paru, bli madame' Cuiuhienl êles-vous entrée la ' \ ous eies sous un buisson garni d'épinet de deux pouces de longueur. — Je ne sais cumulent j'ai lait. Mais a préseiil que la lête kc remet , je crois sentir de vives •liiuleurs... Oh' oui, j'en éprouve par tuut le corps, .\-l-oii jamais vu aussi faiic de pareilles lulies lu lendemain d'un dimanche de (hiii^ninidii'' Mou cher ami, tire/-moi de U. i*

Mon cher ami ! ce mot-U ni'rflt fait passer en enfer. Je travaille avec ardeur à écarler It s branches ; je m'enfonce des épinr s dans les mains, dans les bras, dans les jambes. .Mes gants, des bas et une culotte de soie «ont en lambeaux, et je ne me rebute p.s.

Cependant mon enlhousiasme chevaleresque céda enfin ii la force du mal, et je sentis la nécessité d'attaquer laisonn.ihlemeiit ce malheureux buisson. Je cherchai eu làlonnant le lias des branches Iraitresses, i|ui retenaient la beauté caplive , et qui à la naissance de la lige sont dépourvues d'épines. • Prenez, donc garde , mon cher ami ; ceci n'est point une branche. • C'était une jambe moulée, que je louchais bien innocemment.

Avoir du penchant à la dévotion , c'est déjà aimer quelque chose, cl il m: resie plus qu'a passer de l'illusion a la réalité. Mais cette seule idée fait trembler une dévote de dix-neuf ans, bien candide, bien pure, et à qui une glace perhde répète sans cesse : Déliez-vous de celte tigure-là. Que de péchés elle fera commettre !

Je me hàlai de retirer ma main en balbulianl des excuses, tandis qu'au fond du cœur je ni'applaiidi.îsais de mon larcin involontaire. Je pris mon mouchoir , ma cravate , je les attachai ensemble ; je les passai autour du buisson, dont je complais ainsi relever et presser les branches. Hélas 1 il s'en fallait d'une demi-aune que je pusse joindre les deux bonis. « Ah ! m'écriai-je , si j'avais une jarretière '

— Je n'ai pas les mains libres ; je ne peux détacher la mienne. — Et moi , je n'en porte point. — Mon IJieu , comment donc faire — il j a bien un moyen ; mais je n'ose vous le proposer. — Oh ' je ne ru'j Vicierais pas. Cependant vous souftrez ; vous ne (lOuve/ rester là. — .Si je pouvais m'appuyer de quelque exemple respectable I mais je ne me souviens pai d'avoirvu dans les Ecritures... Eh ! madame, rap|ielezvous qu'a toutes les noces on prend la jarretière de la mariée, et qu'y a-t-il de plus res]>ectable qu'une noce, qui consacre l'union de deux êtres aimables, ei qui leur impose le devoir si doux de s'aimer?

— Au moins, mon cher ami, soyez prudent; souvenez-vous de vos promesses. » Elle n'avait pas fini, que la jarretière était enlevée.

Je noue, je lire, je comprime, je fais tout céder à ma force et à mon ardeur. Mon amie est dégagée , elle est debout; mais dans quel état ! la robe, la chemise sont déchirées de haut en bas ; le fichu est resté dans les épinrs. Elle est dans le désordre d'une Spartiate, et elle a sur la beaulé antique l'avantage de la pudeur. C'est dans mes bras , c'est sur mon sein qu'elle penciie sa jolie tète et qu'elle cache son trouble et sa rougeur.

J'étais dans un état impossible à décrire.... Je fus prêt à tout oser. [;iie voix intérieure me dit ; Jonit-on de celle qui ne se donne ]ias ?

Malheureusement pour la pauvre peiiie , la lune vint accroître son embarras. Elle me pria de m'éloigner. Eu ayant soin cependant de ne pas la perdre de vue, j'obéis et je la vis s'asseoir. Je l'eutendi» déchirer son mouchoir, dont sans doute elle allait faire des cordons piotccteurs de mille charmes secrets. Je m'aïquochai d'elle à reculons , et je jetai derrière moi mon mouchoir et ma cravate. Je gardai sa jarretière ; je l'ai encore, je la conserverai toujours.

Elle me remercia du service, et surtout de la manière dont je le lui rendais. Son ton, très-affectueux , avait cette expression de vérité que la co |Uetterie a perdue, dont elle sent tout le prix, qu'elle voudrait en vain retrouver, et qu'elle imite si gauchement.

J'atlcndais qu'elle me rappelât, lorsque la forèl parut tout en feu et que le bruit de plusieurs cors se fit entendre. Mon amie , eIVrayée, accourut chercher un asile près de moi. Je remarquai en elle confiance et estime; je pensai qu'un seniiment en amène nécessaiieinent un autre, et qu'on peut espérer le plus délicieux de tous quand on a inspiré les deux premiers.

III On arrive enfin à Chantilly.

11 fallait pourtant savoir quels étaient ceux qui s'avisaient de chasser au llambeau.

Je distinguai bientôt le galop de plusieurs chevaux qui poussaient de notre côté. Je reconnus un des vslets de chambre de madame d'Ernieiiil , qu'accompagnaient quelques gardes forestiers. Son cjni» rade, également escorté , baliait une autre partie de la forèl. Je cherchai aussitôt les moyens de mettre madame de Mirville commodément il cheval. Je n'avais pas le temps de penser a nos compagnons de voyage et d'infortune ; je n'avais pas trop à me louer de ceriains d'entre eux, el puis le /ir/»i.. mihi , quoi qu'on en due, est le régulateur de tous les hommes. , ..

Je vis avec plaisir qu'on avait eu l'atlenlion de hier un coussin sur la crouiie du cheval que montait Baptiste. Lue femme en cioupe passe nécessairement le bras aulourde son cavalier, it je me trouvais si bien de ei.tir cela de madame de Mirville ! liaplisU r«»lait feime sur ses

UAE MACÉDOINE.

élriers. l'eui-èiie est-il paiesaeui comme un maitre, ce qui n'est pas juste, mais assez, naturel ; peut-être désirait-il, se flattait-il d'être 1 heureiu .cuyer de la séduisante Mirville : lUptiste a des sens comme un prince , et les a pour quelque chose. (^)uoi qu'il en soit , je le priai de descendre. 11 ne me lit pas répéter ; mais il enleva ma dame de MirviUc avec une vigueur , un air d'inléiêl ! il paraissait ne pouvoir se détacher d'elle après l'avoir mise derrière moi. Feut- Ltre encore ne hi-il , n'éprouva t-il rien de tout cela : peut-être enfin l'taii-je déjà passionnément amoureux, et un amoureux voit tout si sinRulièrement !

Madame de Mirville interrompit tout à coup la rêverie dans laquelle jetais plongé. .. .'Mon ami, me dit-elle, envoyez donc quelqu'un après ce gros garçon qui est cau3e de tout ce qui nous arrive. IMadame parle peut être de iM. du Ucjnel , répondit liaptiste, devant qai j'avais déj» prévu qu'il ne fallait dire que ce qu'on voudrait imprimer. — Oui, oui, M. du Heynel, reprit ma jolie compagne. —Eh ! mad.iiiie, il est à Chantilly depuis huit heures du soir. —Comment, depuis huit heures! m'écriai-je ; et en voilà quatre que nous le cher-^ chons, et que nous allons d'infortune en infortune. Comment est-il donc arrivé i> Chantilly .' — Dans une bonne chaise de poste, qu'il a trouvée sur la grande route. — Vous verrez , ma chtre amie, qu'il aura profilé de la voiture qui a fait fuir madame de \ alport , que vous avez toutes suivie... — Malheureusement pour nous tous. — Oh ! il peu! y avoir quelque eiception. >. Et je souriais en pensant au mouvement communiqué à ma bourrée.

En effet , M. liaptiste nous conta que M. de Soulanges avait passé chei madame d'Ermeuil ; qu'il y avait su que quatre femmes charmantes couraient en poste pour se faire planter des mais . qu'il s'était déjà jeté dans sa chaise, et que pour nous joindre plus tôt, il avait eie a crever tous les chevaux ; qu'il avait reconnu du Reynel, haletant sur le revers du fossé , qu'il l'avait pris sous les bras, et l'avait, à l'aide de son postillon , juché dans sa voiture. IN'ous apprimes enfin que du Reynel, inquiet de ne pas nous voir , avait mis sur pied tous les gardes qu'on avait trouvés ii Chantilly, et que nos carrosses nous attendaient au carrefour... .le ne sais plus lequel.

Lorsque nous arrivâmes au lieu du rendez-vous , nous y trouvâmes nos camarades réunis , et dans quel plaisant équipage ! Ces importants personnages, naguère mis avec le dernier soin, ressemblaient à des comédiens de campagne, ou à des échappés des Petites-Maisons. Nous dt butâmes par nous rire mutuellement au nez. Madame de Mirville remarqua avec sa candeur ordinaire que madame de Valport avait traverse quelques taillis ii reculons, expédient très-sage ; car, disait-elle, SI les feuilles qu'on froisie tachent la robe, on n'expose au moins ni ses yeux ni ses mains. Les éclats recommencèrent. Madame de Valport seule garda sou grand sérieux, et répondit sèchement à mon amie que, selon les apparences, elle s'était assise plusieurs fois, ce qui peut avoir des smles , quand la nuit est humide et froide. « Vous avez raison, répondit madame de Mirville, je me suis assise trois fou. C'est fort honnête, répliqua Préval. — Et cela aura les suites qu'il plaira au ciel. Je n'en prévois pas de plus fâcheuses qu'un rhume, et je SUIS résignée. J'aurais pu cependant mourir de peur, si je n'avais eu avec moi l'homme le plus attentif et le plus réservé que je connaisse. « On l'interrompit par de nouveaux éclats, soit qu'on ne crût pas à ma retenue , soit qu'on y crût trop. Riez tant qu'il vous plaira , reprit ma belle amie. Je suis édifiée de la conduite de monsieur, je le proclame mon ami, et pour prix de sa sagesse, je lui permets de m'embrasser. La proclamation était inutile, dit Préval ; mais un bîiser n'est jamais de trop. . Je le pris , ce baiser, avec une volupté, une ivresse... qui , je le crois, furent à peu près partagées.

Nous montâmes enfin en voiture, et personne ne pensa à choisir sa place.

Nous voilà à Chantilly, et c'est à qui ne descendra pas de sa voilure. On regrettait d'avoir oublié le paquet de nuit lorsqu'on était habillée de manière à fixer les regards, maintenant on est en ruenilles et toutes les croisées de l'auberge sont éclairées d'une manière effrayante. Angélique et Louison sont aux portières ; elles enpacentces dames a descendre , elles leur promettent de leur bâtir en un tour de main des manteaux de lit et des jupes avec des nappes et des serviettes. L'envie de souper parlait aussi haut qu'Angélique et Louison. On était ébranlée, on allait se lever, quand Louison ajouta que les av. nues étaient libres; qu'il y avait à la vérité un répiraent de hussards a Chantillx ; que messieurs les officiers mangeaient à cette auberge . mais qu'ils étaient à table , et qu'ainsi ils ne verraient rien.. Des oOiciers de hussards, madame la comtesse 1 — 1 )es officiers de h'issards, ma chère amie ! — Des officiers de hussards, madame d'Allivai: . Et on se renfonçait dans les voitures, et on eût voulu s'ensevelir dans les entrailles de la terre. Ou s'est quelquefci.^ désespéne pour des choses moins importantes.

Deux voitures à quatre chevaux sont un événement à Chantilly, et partout 011 il y a des curieux , des oisifs, des badauds. Les officiers de hussards étaient aux fenêtres et attendaient ceux qui arrivaient. Ennuyés de ne voir descendre personne, ils formèrent des conjecture». .Ce sont probablement, dit l'un, les maîtresses des deux jolies chambrières. Allons leu.'- offrir la main , dit l'autre. >- A ces

mots un cri général partit des deux voitures, et pour ajouter à l'effroi de nos dames , un gros coquin de cuisinier, planté sur le seuil de la porte , ne cessait de répéter : « Allons donc , mesdames, allons donc ! Quel enfantillage! N'avez-vous jamais vu d'officiers de hussards? »

Je m'élançai pour châtier l'insolent discoureur. Madame de Mirville, qui n'avait pas crié, qui n'avait niènie pas fait d'observations , me retint fortement et commença à me parler raison. Je voulus lui échapper ; elle m'ordonna de rester. Je réfléchis qu'une femme décente ne donne pas d'ordres à un homme qui lui est indifférent, et j'eus le bon esprit de me faire un mérite de ma docilité. Après tout, pensai-je, quel honneur me reviendrait-il de battre un cuisinier;' « Donnez-moi votre habit, me dit-elle, le crois que ces officiers ont vu bien d'autres choses à la guerre. Mais il faut être modeste autant qu'on le peut. » Je quittai mon frac et je lui aidai à le passer : il lui allait comme si ou eût pris sa mesure sur une guérite.

Au-dessus de toutes les petitesses, elle accepta poliment la main d'un de ces messieurs , et descendit la première. Je la suivis en gilet , en culotte et en bas déchirés. On allait rire ; j'allais me fâcher. • Messieurs, dit mon amie, l'aigreur naît facilement entre hommes qui ne se connaissent pas, et il règne toujours une certaine décence entre personnes de sexe différent, qui ont reçu de l'éducation. Permettez donc que je sois l'orateur de la triste caravane qui n'ose paraître devant vous. » Elle raconta ce qu'elle savait de nos aventures de nuit avec les grâces naïves qui ne la quittaient jamais. Sa jeunesse, sa figure, son organe enchanteur produisirent leur effet ordinaire. Ces messieurs lui prodiguèrent les égards et les offres de service.

Croiriez-vous que je trouvai encore sur la porte l'impertinent cuisinier, les deux mains appuyées sur ses genoux, et riant de manière à ne pouvoir articuler un mot! Oh? je ne me possédais plus, et j'allais lui appliquer le plus vigoureux soufflet, quand je reconnus... devinez qui ?

« Du Reynel! m'écriai-je, en bonnet de coton, en tablier, le couteau à gaiue au côté ! Que diable signifie ce travestissement ? » Il riait de nous voir travestis nous-mêmes ; nous rîmes tous en le regardant. Nos officiers rirent aussi sans trop savoir de quoi; mais le rire se communique comme le bâillement. Quelle est la raison physique de cela?

« Mesdames et messieurs, nous dit du Reynel quand il put recouvrer la parole, je suis arrivé ici longtemps avant vous, et en vous attendant je me suis occupé de l'affaire essentielle. — De [laquelle donc? — Eh! parbleu, du souper! J'ai fait l'inspection de toutes les casseroles et de leur contenu. J'ai essayé de toutes les sauces, et on ne serait pas aussi souvent trompé si on pouvait essayer de même sa femme et ses amis. — Allons, allons, interrompit madame de Mirville, il ne s'agit pas de femmes , mais de souper. Quel a été le résultat de vos essais? — J'ai trouvé tout détestable. — Mais vous ne cessez pas, s'écria un petit homme à l'air refrogné. Finissez, monsieur, finissez, de grâce ! On ne perd pas ainsi de réputation un homme à talent. — Venez , monsieur l'homme à talent , venez goûter ma gibelotte , ma perdrix au choux, mon fricandeau, mon macaroni, et humiliez-vous, superbe! — Amour-propre d'auteur, monsieur. Si mes sauces vous ont déplu, elles n'en ont point paru moins bonnes à ces messieurs, qui doivent être tout aussi difficiles que vous. » Il n'était pas maladroit de faire intervenir vingt officiers dont l'approbation eût fermé la bouche à du Rpynel. La chose ne tourna pas tout à fait ainsi. « Ma foi , répondit un capitaine, nous n'avons pas été émerveillés de ce que vous nous avez servi ; mais quelques grains de poivre de plus ou de moins importent peu quand on a quitté la table. — Monsieur, reprit du Reynel, je suis bien aise que vous ayez soupe. On ne dira pas que l'appétit vous abuse sur mes écarts d'assaisonnement. Faites-moi le plaisir de passer dans la chambre oii le couvert est mis. Je vais faire servir, et vous prononcerez. »

Ces messieurs, se tenant tous par-dessous le bras, entrèrent sans façon chez nous, et formèrent le cordon autour de la table. Comment ces dames les auraient-elles priés de se retirer, elles qui avaient déjà des hommes aussi clairvoyants que des hussards ? et en pareille circonstance, le nombre ne fait rien à l'affaire.

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