‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 159 sur 379 · IV. — Le Souper · texte numérisé non relu

IV. — Le Souper

Nous étions placés. Angélique et Louison, assises devant une armoire au linge dont on leur avait ouvert les deux battants , taillaient nappes et draps, faufilaient, se piquaient, se dépitaient, et allaient toujours, liaptiste et son camarade, rangés en seconde ligne, devaient rerevoir Its plats et les passer à MM. les hussards, qui avaient brigué l'honneur de servir nos dames. La gaieté succédait à l'humeur, la con versalion s'animait, et quand elle est générale, on se nomme fréquemment. Lis noms connus de nos quatre beautés ajoutèrent aux égards de ces messieurs sans rien diminuer de leur empressement. ' On attendait ce souper si vanlé ; on comptait sur le double plaisir de juger du Reynel et de satisfaire une faim dévorante. De bruyantes exclamations nous fireni craindre quelque accident : un malheur ne va pas sans un autre. Les casseroles pouvaient être renversées dans la cendre, et cette idée nous ht tous frissonner. C'était tout simplement notre gros garçon qui s'él.iit rhabillé, et qui voulait absolument qu'on

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lui trouv.it de la pâte d'amande dans une maison oii il n'y en avait pas. Il se contenta d'un morceau de savon.

Il parut enfui, radieux, lriompli.int ; et pour cacher son orgueil sous une apparente modestie : « le vous engage, dit-il, mesdames, à ne pas me prodiguer d'élogfs. Je conviens que je dois lieaucoup ii l'imiuortel aiiliur du Cuisinifi' im/ii'im/. et je ne marche jam.iis sans cet excellent livre. Je regrette de n'avoir trouvé ici que des choses simples et grossières; mais je me llalle de les avoir assaisonnées de façon à piquer votre sensualité. •

On sourit avec complaisance au premier service, apporté avec une pompe digne de la harangue qui l'avait annoncé. Du Heynel, qui ne veut pas perdre une sensation, se charge de dépecer. Il prétend que c'est plus que jouir par aiiticip.ition , et que la vapeur odorante qui s'exhale sous le couteau est aussi nourrissante qu'agréalile.

i\os ccuyers à moustaches fout circuler les perdrix aux choux, et veulent bien nous présenter le plat à nous autres hommes, qui n'avions aucun droit à un semhiabie procédé. Mais un penchant naturel porte les jeunes gens à se mettre bien avec des hommes qu'ils ne connaissent pas, et i|ui accompagnent de jolies femmes. Il peut se trouver dans le nombre un frère, un oncle, un mari, l ne politesse, placée à propos, ouvre les portes de la maison. La fortune, l'amour, le diable font le reste.

l ne cuisse m'était tombée en partage. Je l'attaquai ii belles dents, et je la posai aussitôt sur mon assiette. Je cherchai quelle était la saveur désagréable qui m'inspirait le dégoût. Je ne dis rien par ménagement pour le pauvre du Hexnel. Je regardai autour de moi, et je vis les deux perdrix dédaignées, abandonnées, renvoyées i la cuisine. Un mouvement aussi général ne pouvait échapper au bon du Itcynel. Il rougit, il pàlit, il tira le fameux livre de sa poche; il trouva l'atticle rridii.v au.r choii.r. «Je ne me suis point écarté du maître, pas seulement d'un tour de casserole, et j'avoue que mon plat ne vaut rien. Il est d'une douceur fade qui répugne. Il y a là dessous quelque chose que je ne conçois pas. l'asse/.-moi celte gibelotte. »

Klle était aigre à agacer les dents pour deux jours. Le fricandeau semblait être à l'absinthe, et non à l'oseille. La sauce des deux poulets en fricassée était tournée ; on ne pouvait manger de rien.

Qu'un homme se mêle de cuisine et n'y entende rien, cela n'est pas plus extraordinaire que de trou\ er un fripon parlant probité, une coquette pudeur, un avoué désintéressement. Qu'il gâte un plat ou deux, pisse ; mais qu'il mette dans ses sauces de» ingrédients qui répugnent au palais le moins délicat, voilà ce qui n'est pas supposable, ce qui n'est pas même possible. Ce raisonnement profond, développé, rcf,'élé, commenté par chacun de nous jusqu'à satiété, on en lira une conclusion fort simple : c'est qu'on avait fait à du Reynel une niche qui retombait sur nous tous, puisque le mauvais plaisant nous mettait à la diète.

Le capitaine, qui avait interpellé le cuisinier de la maison, l'aperçut allongeant le nez par l'ouverture de notre porte entre-b.iillée, riant sous cape, et jouissant de l'humiliation de du Heynel. « Je connais le coupable! s'écria l'oflicier. Je vous demande pardon, mesdames, mais il faut châtier ce coquin-là. » Il s'élance, prend le gargotier par une oreille, et l'apporte auprès de la table. « Allons, drôle, avoue lOD méfait, et demandes-en pardon. » Le cuisinier riait et niait; le capitaine tirait plus fort. Le bout de l'oreille n'était plus qu'à deux pouces de l'épaule. A mesure qu'elle s'allongeait d'une ligne, le capitaine répétait son interpellation. Le cuisinier touchait au moment d'être traité comme Malcbus, et chacun tient à ses oreilles. Il criait, en faisant une grimace épouvantable, qu'il allait tout révéler. Le capitaine lâcha prise, et l'accusé convint que, piqué, enragé contre du Ueynel , il avait jeté, pendant qu'il faisait sa toilette, une livre de cassonade sur les perdrix, une demi-pinte de vinaigre dans la gibelotte, et une poignée de coloquinte sur le fricandeau.

^ous n'étions pas plus avancés pour avoir convaincu notre homme. Nous ressemblions à ceux qui ont reconnu leur voleur, mais dont les eft'ets restent au grefl'e : un aveu ne vaut pas une éclanche pour des gens qui ont faim.

La maîtresse de la maison accourut au tapage infernal qu'on avait fait Lorsqu'elle sut de quoi il était question, elle prononça, avec beaucoup de gravité, qu'un voyageur a le droit d'apprêter son so .-pcr sans que monsieur le chef puisse y trouver à redire ; que nuire aux intérêts de la maison où l'on est, c'est vouloir se faire renvoyer, et qu'en conséquence monsieur le chef irait coucher oii bon lui semblerait.

Madame de Mirville appela de la sévérité du jugement. Elle représenta que l'espèce de question qu'avait subie le cuisinier était une punition suflisanle. Du Reynel , dont la réputation était sau\ ée par la confession de son émule en ragoût, déclara qu'il faut que chacun fasse '.on métier ; qu'il aviit eu tort de se délier de l'habileté de monsieur le chef; qu'il reconnav.sait l'avoir provoqué d'une manière sensible; entin , il demanda 5,1 grâce , et il l'obtint.

Il était temps que 1: s plaidoyers finissent. Nous ne trouvions rien de restaurant dans des p' rases, et les orateurs eux-mêmes n'étaient soutenus que par la satisfaction assez commune de croire jouer un grand rôle dans une petite atTaire. • Alais, madame, que nous donnerez-vous?

criâmes-nous tous à la fois ;' — Eh , messieurt , mon garde-manger est vide, et que voulei-vous que je trouve à minuit ? •

Pendant <|iie nous discourions, un joli sous-lieutenant avait fait passer un mut, et tous nos ofliciers étaient disparus sans que nous fussions pourquoi. Angélique et Louisnii jugèient le moment favorable pour essayer les habits qu'elles venaient de fabriquer à la li.'ile. On nous intima l'unlre de sortir, quoique plusieurs de ces dames n'eussent rien de caché pour quelques-uns d'entre nous ; il est reçu dans un certain monde que les mœurs sont inutiles, mais qu'il est bon de paraître en avoir.

ISous fûmes agréablement surpris en rentrant. Ces demoiselles avaient donné de la grâce à ces robes d'un genri' nouveau. Avec des serviettes , elles avaient chifl'onné des espèces de turbans. L'étoffe était grossière ; mais une jolie ligure relève tout, et la grisette, dans son bonnet rond, gagne en agréments ce qu'un diadème donne en majesté, madame de Mirville avait quelque chose d'.iérien dans ce costume. Elle me rappelait les ombres heureuses errantes dans les Champs-Elysiens. Elle en avait la blancheur, la pureté, les charmes.

Nous avions à jieine repris nos fracs, qu'un hussard parut, la tète surchargée d'un énorme panier. Un second, un troisième, suivirent bientôt. Nos regards avides cherchaient à percer à travers le linge qui couvrait l'osier ; notre impatience fut proinpteinent satisfaite. Nos officiers rentrèrent, et chargèrent noire table de provisions, lis avalent couru toutes les auberges du lieu, et vidé jusqu'à la cantine du régiment. Il élait impossible de ne pas reconnaître de pareils soins. L'invitation de s'asseoir avec nous n'était pas terminée, que ces messieurs étaient placés auprès des dames, vous en vous doutez bien. Le mouvement avait élé si prompt, que je n'avais pas eu le temps de reprendre mon siège. Je restais comme un sot derrière madame de Mirville, fêlée, adulée, pressée par deux des plus jolis hommes du régiment. J'avais de l'humeur, mais une humeur... et une faim ! Je fus, en murmurant tout bas, me placer vis-à-vis d'elle, puisque je ne pouvais plus êtrt à côté.

Nous mangeâmes enfin. Tout était froid , et tout nous parut excellent.

On parla de notre position actuelle. Nous avions soupe; mais quel parti allions-nous prendre ? Mesdames d'Allival et de \ alport voulaient remonter en voiture. On ne trouve pas tous les jours, disaientelles, l'occasion de se faire planter des mn/s. Madame d'Ermeuil répondait qu'elle aimait beaucoup les mais, mais qu'elle leur préférait sa fraîcheur et le sommeil. Madame de Mirville jugea qu'on avait fait assez de folies, et qu'il était temps de se conduire en femmes raisonnables. Il n'y avait point encore de majorité : nous fûmes consultés. Je fus de l'avis de madame de Mirville, c'est tout simple. Sûulanges adopta l'opinion de madame d'Ermeuil , et je crois qu'il avait aussi ses raisons. l'réval et .Mautort pensèrent comme leurs complaisantes beautés. C'est du Reynel qui seul allait régler les destins du reste de cette nuit. Il prononça qu'après avoir bien soupe, ce qu'on a de mieux à faire est de bien dormir.

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