V. — Quatre heures de nuit
Vingt ofticiers devaient coucher dans celte auberge. Quels lits nous resterait-il, bon Dieu I Je sors, je parle aux tilles ; je parcours les chambres dont on peut disposer,., affreuses' Je mets un écu de cinq francs dans la main de Fanchette , petite brune jolie, très-jolie, qui jiaraissait me regarder avec quelque attention. Fanchette, sensible à mes manières, me conduit tout en haut de la maison , et m'ouvre un modeste cabinet. « C'est le mien, me dit-elle. La peinture et le papier sont frais. Le lit ne vaut rien, mais je vais le rendre excellent.)!
Elle sort, prend un matelas dans une chambre, un lit de duvet dans une autre, un oreiller ici, une courte-pointe là. « Les hussards seront un peu plus mal, me dit-elle, et je m'en moque. Ces gens-là cajolent les tilles, et ne leur donnent que des baisers. Vous coucherez ici; moi, je dormirai dans quelque coin sur une chaise : une nuit est bientôt passée pour qui oblige un beau monsieur comme vous. • J'offris un second écu. l'anchette le prit, m'embrassa, et, ma foi !... je la laissai faire.
Je mis la clef dans ma poche, et je redescendis. - Vous êtes logée, lui dis-je à l'oreiile, et vous avez un bon lit. — .Mon ami, conduisezmoi ; le sommeil m'accable. — Echappez-vous. »
On apportait un bol de punch. Nos trois dames se récrièrent sur la violence, l'inconvenance de cette liqueur, et prirent chacune nn verre. Madame de Mirville disparut pendant qu'on leur versai'. Je la suivis. J'eus la gloriole de la faire entrer dans les chambres destinées à ses compagnes ; le cabinet en parut plus gai , le lit meilleur, et ^e n'eus pas la force de taire qu'elle en était redevnble à mes soins.
Elle me pressa la main; je baisai tenircment la sienne. Elle me souhaita une bonne nuil , s'enferma, et je redescendis en m'spplaudissantde lui avoir trouvé une retraite ignorée : on ne peut être trop prévoyant lorsqu'on a pour commensaux vingt olfi iers de hussards.
Je ne m'inquiétai plus de rien , pas même de savoir oii je dormirais, ni si je dormirais. Je pris du punch, et je m'aperçus que Soulanges faisait un peu tard pour madame d'Ermeuil ce que je venais de faire pour mon smic.
UMi MACtUOlNE.
Des officiers qui dcbiilonl comme les nôtres ne s'arrêtent jamais. Chaque service ajoute ii la fnmiliarité, et la reconnaissance et le punrli «vaiint rendu deii\ de ces d«me-. très familièrtr. V\\ lion otVici- encore pouvait amener l'inlimité, et il n'était pas d'ailleurs dans Us principes de nos jeunes gens de laisser coucher de jolies femmes sui des noyaui de pèches.
Ce fut à qui onViruil le premier sa chambre. On désirait, on voulait, on réclamait liaulement la iiréférence. On faisait valoir les avan lages de son logement; on parlait tous ensemble, et quand on ne s entend pis , il isl am-i ordinaire de prendre la main il'une femme pour fiier son attention. Le lirutihulid autorise à lui parlera l'oreille, cl il cit dillicile à vingt ans de parler lit sans ajouter quelque chose.
Je voyais tout cela avec beaucoup d'iiidilTérence. Mais enfin j'ai des yeu\, et je ne suis pas mal fort en conjectures... Je remarquai qu'on avait ccceplé les chambres des cavaliers les mieux tournés , sans savoir si on y serait bien ou mal : on aime mieux devoir quelque i-hose il un joli homme qu'il tin autre; n'est-il pas vrai, mesdames?
Les préfère» s'armèrent de lUmbeaux, et conduisirent chacun la beauté qui s'était rendue ii ses instances. On parle à une femme qu'on établit chez soi; elle répond ; la conversation s'engage; et on ne sait pas ou cela mène. Ce que je sais, moi, c'est que Soulanges, IVéval et Mautort remarquèrent que ces messieurs ne descendaient pas. Il n'élait q'i'iin genre de crainte qu'ils pussent décemment manifester : ils tremblèrent que ces dames fussent incommodées, et ils allèrent s'assurer de leur bonne ou mauvaise santé.
Je n'entendais pas le moindre bruit. L'hôlesse et ses gens reposaient sans doute. Kanchetle était le seul guide que je pusse me procurer.
En allant et venant, je crus entendre parler à l'étage au- dessuf. Mon imagiration s'allume à l'instant.
Je souillai ma chandelle, je montai sur la pointe du jiied , et je frétai l'oreille. . Jla petite Fanchette, tu feras cela pour moi, n'eatil pas vrai ? — Monsieur, j'ai toujours été sage... — Oh ! quel conte !
— Je ne réponds pas de l'être toujours ; mais je ne me rendrai bien certainement qu'à un homme qui me plaira , et vous ne me plaisez pas du tout. — Voilii des mots. — C'est la vérité. — Ceci est nouveau, par exemple! Trouver d«ns Kanchetle une résistance que ne m'opposent jias les femmes du plus haut rang! » Qui n'eût pensé que c'ëlail au moius un chef d'escadron qui s'exprimait ainsi ? Pas du tout : c'était ce faquin de Biptisle.
Je n'aime p.is la fatuité, surtout dans des gens de cette espèce ; je veux qu'on ménage une fille qui se défend ; je n'entends point, parce qu'elle est sans considération et sans appui , qu'on lui ravisse des deroi-faveurs, et c'est ce que faisait M. Baptiste en ce moment. Je m'approchai doucement , et je lui allongeai au bas du dos un grand coup de pied, qui termina ses entreprise» et ses phrases à prétention. 11 s'enfuit aussi silencicusi-menl que je l'avais châtié, et alla rouler du haut en l>a« d'un petit escalier, que prob;iblement il ne connaissait pas plus que moi.
Je m'approchai de Fanchette, et je lui pris la main, r Conduisez moi quelque p.iri oit je puisse rac reposer, — Comment ! c'est vous , raousieni ! Kh! que faiies-voi.s ici ■" —Qu'y faisiez-vous, vous-même?
— Je finissais la chambre de ce monsieur aux femmes du plus haut rang : on ne peut s'occuper des gens que quand les maîtres sont servis. Il a bien voulu descendre jusqu'à une fille d'auberge; je n'ai pas permis qu'il dérogeât; il a joint le geste aux discours; je me suis défendue ; mon bougeoir est tombé , et la lumière s'est éteinte. Mais dites-moi, monsieur, pourquoi vous n'êtes pas couché dans mou cabinet ? — Je l'ai donné à une dame charmante. — .le l'aurais gardé si j'avais prévu cela. Je suis plus lasse que cette dame, et j'dime nvs aises comme elle. — Ah 1 Fanchette, si vous la connaissiez .'... — Je la connais : c'est celle qui vous appelle son ami. —Eh! comment savezvou3 cela .' — Lorsqu'on s'intéresse à quelqu'un , on regrirde , on écoute, en passant et en repussant; et ou entend souvent des choies qui ne font pas plaisir. . Ici la petite se tut. J'ignore si elle rougit; mais un soupir, qu'elle s'tlTorca d'ëtoufter, ne m'échappa point. ■ "^
1 .Ma petite Fanchette, nous voilii tous deux sans asile. Oit passerons-nous le reste de la nuit ? — Oii vous voudrez. — Avez vous encore une chambre? — Elles sont toutes occupées. — Si j'allais déloger ce coquin de liapliste? — (Jh! il viendrait me tourmenter. —Je ne veux pas cela. — INi moi nou plus. — Eh bien ! allons à la salle à manger, nous y ferons du feu... — Il s'éteindra pendant que vous dormirez ; vous vous réveillertz transi, et vous serez malade le reste de la journée. — Comment donc faire? — \enez avec moi. » Pendant ce dialogue, sa main était restée dans la mienne. Je ne pensais pas à la quitter; elle ne U retirait point. Que peut-on faire de la ronin d'une jolie fille? La presser, la caresser, et c'est ce que je faisais en me laissant conduire.
" Oii .sommes-nous donc , Fanchette ? — Dans le grenier au foin. \rrnngeons-j chacun noue pLce ; iiecraigntz rien pour vos habits; je 1rs secourrai ([uaiid vous vous lèverez. >
Je n'avais jamais couché dans un grenier ii foin; mais , ma foi , je ">c résignai ei je m'arrangeai de mon miem. le ^is liiiiniit <iuc ce lit rn vaut un autre, cl a de plus l'av.intagc de ne point exiger d ap
prêts. Une chaleur douce ranima mon sang , et ne provoquait pas le sommeil. Je sentais quelque chose... Le voisinage de Fanchette...
Quand ou ne dort pas, et qu'on est sans lumière, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de parler. « Que faisiez-vous, Fanchette, avant d'entrer dans celte maison? — J'étais chez une tante, marchande mercière à Senlis. — Pourquoi n'y êtes-vous pas restée? — Elle a mal fait ses affaires, et quoique j'entendisse bien son commerce , je n'ai pas trouvé ii me placer. » Ce genre de cunversation m'ennuya bientôt, et j'aimai mieux me taire que parler... d'autre chose.
Je me tournai . je me retournai... impossible de dormir. <i Est-il bien vrai, Fanchette, que vous ave/, toujours été sage ? — Oui, monsieur. — Cependant le métier que vous faites... — IN'e rend pas la chose très-croyable , n'est-il pas vrai? — Je ne dis pas cela; mais il me semb'c qu'il se présente tant d'occasions!... — Rien n'oblige à en profiler. — Et puis les hommes sont si entreprenants!... — Uites si grossiers, et c'est là précisément ce qui les empêche d'être dangereux. — Vous n'avez donc jamais aimé? — J'avais vingt ans, et je ne me doutais pas que je pusse éprouver... » Elle s'arrêta comme quelqu'un qui craint de dire trop.
« Et quand avez-vous eu vingt ans , Fanchette? — Hier à midi, monsieur. — El depuis hier à midi?... » Elle ne me répondit pas.
Ce silence expressif m'agita, me tourmenta; j'étais brûlant. Je voulus me découvrir un peu, et en étendant les bras autour de moi , je rencontrai encore cette main... Celte main pressa la mienne, et bientôt j'y sentis des lèvres... Mous nous trouvâmes l'un à côté de l'autre, et ce n'était plus ma main qu'on baisait.
•< Oui, Fanchette, vous étiez sage. — Je ne mens jamais. — J'ai commis une grande faute. — Je ne vous la reproche pas. — Je me la reprocherai toujours. — Et par quelle raison ? — Je ne peux vivre avec vous. — Je le sais bien. — Dans quelques heures je vous quitterai. — Je le sais bien. — Que vous restera-t-il? — Votre image et le souvenir d'une nuit de bonheur. »
(Jomment ne pas s'oublier tout à fait ?... Prêcher la retenue et l'empire sur soi-même est bien louable sans doute ; mais compter être plus fort que la nature, combattre toujours, toujours, et par ses combats mêmes se convaincre de sa faiblesse... Oh! je pardonne au vicaire savoyard.
Les premiers rayons du jour éclairaient un reste de délire, auquel succéda de part et d'autre un peu de confusion. Fanchette baissa quelque temps les yeux , et me fixa ensuite avec une expression, une tendresse ! « Pauvre Fanchette , lui dis je en me levant! — Je ne me trouve pas à plaindre. — Il faut nous séparer. — J'y étais préparée. — Faites-moi un plaisir, Fancbette. — Tout ce qui dépendra de moi. — Acceptez cette bourse. — Ce que je vous ai donné , monsieur, ne se paye pas. Laissez-moi jouir de mon sacrifice. — Fille ëconnaiite , je vous laisse à regret, surtout dans celte maison. — Je vous suivrai , si vous le voulez. — Cela ne se peut pas, Fanchette. — Adieu donc , monsieur. »
Je descendis, et à mesure que je m'éloignais de Fanchilte, l'illusion se dissipait , et les réflexions commençaient à naître. Une fille d'au berge ! Un grenier au foin ! Ou est si sol , quand on est mécontent de soi; si contraint, si gauche , quand on ne peut s'étourdir sur une faute ! et qui n'a pas l'habitude d'en commettre, ne les oublie pas en un instant.
Le lever.
Je descends dans la salle à manger, j'y trouve Fanchette. J'aurais désiré ne pas la revoir. Elle ne méritait pas cependant que je la reçusie mal. Je fus au-devant d'elle en lui souriant. « Prenez cela, me dît-elle, vous en avez besoin, n C'était un potage de fort bonne mine et dont l'odeur me séduisait. « Petite Fanchette, prenons-le ensemble. — 11 peut entrer du monde dans celle salle; vous seriez compromis, et je dois vous ménager autant que je vous aime. J'ai éié un moment votre égale là-haut : permettez qu'ici je redevienne Fanchette. >• Je la regardais, je l'écoutais, je rêvais... Une petite mercière penser ainsi ! Eh! l'amour désintéressé, l'amour vrai ne rend-il pas capable de tout?
Sur la tiÉble oii elle me servait, où je fêtais son potage, étaient une écritoire, une ]i!ume et du papier. Je pensai que je ferais bien d'écrire : c'élail un moyen sûr de ne pas la regarder. Mais qu'écrire ? des vers? J'en fais de fort mauvais quand j'ai la tête libre, à plus forte raison à présent... De la prose, oui, de la prose, c'est plus facile. Une lettre... Eh! ii qui ? Paibleu ii mon homme d'affaires.
« D«ns un quartier populeux et éloigné du centre de Paris, vous louerez une petite boutique et une ou deux pièces derrière.
» Dans une de ces pièces, vous mettrez ce qui est nécessaire pour faire un peu de cuisine ; dans l'autre, un lit garni, simple, mais bon et surtout très-étroit; une commode, un secrétaire et une table de bois de noyer, quatre chaises et un fauteuil couvert en paille.
» Dans la couimo ie deux paires de draps, deux laies d'oreiller, six serviettes et deux napperons; six chemises de femme , ni grosses ni fines, six mouchoirs blancs, six paires de bis de coton, quatre aunes de mousseline à vingt francs, six aunes de petite dentelle à cent sous, cl de (|uoi faire quatre robes de jolie indienne de couleurs différentes
VHt MACEUUINK.
" Dinj le sccri-taiie, papier, plumci, encre, un livre de compte , et cent cens ilans iiu des tiroirs.
• Voua j;;irnirt'i les rajoiis de la l)oiitii|uc ili- menue mercerie assortie. Vous pouvez ) joindre un peu de parfumerie, comme des gants , de la poudre , des savonnettes , etc. La totalité des marchandises n'ojcédera pas cinquante louis.
» Ah!... vous n'oublierti pas de payer un an du loyer. Vous m'en verrez les clefs, le reeu du propriétaire et les factures acquittées, au château d'Ermeuil.
>• Vous ordonnerez à mon valet de chambre de me faire une petite malle, de partir à la minute et de veuir me trouver. ..
Kh 1 mais... il est clair , me dis-je , que ces di.>iposilions ne peuvent ^Ire faites que pour une femme. (,'Ue pensera mon homme d'alVaires? Il pensera... Il pensera que je suis un libertin, et il n'en sera pas moins mon très-humble serviteur : c'est l'usage... Non, je n'exposerai pas ma réputation; je ne me mettrai point en butte aux traits de la malignité J'attendrai; je ferai toutes ces choses moi-même à mon retour.! Paris... Mais quand y reviendrai-je ! Il passe tous les jours ici des Haptistes... Et même d'hounétes gens... comme moi. L ne première faute amène quelquefois... une surprise des sens provoqués par la licence trop ordinaire à certains voyageurs... Je n'attendrai pas. Je dois un asile à l'anchette , et sans délai je lui en procurerai un , où elle sera sage , si elle veut l'être. « Fauchetle , laites - moi le plaisir d'aller jeter cette lettre dans la boîte. — Tout ce que vous voudrez. , monsieur. »
Pendant que Fanchette est allée à la poste, je m'esquive, je monte... Vous devinez chez qui; chez celle dont je ne suis plus digne et que je n'ose nommer. Je prête l'oreille; j'entends aller et venir par la chambre; je frappe doucemeut.
' Qui est là.' — Moi, madame. — Ah! c'est vous, mon ami. » Son ami ! • Je vous demande un quart d'heure ; allez m'attendredans la salle à manger. » Je ne voulais pas retourner là : je redoutais Fanchette et maTaiblesse.
Je me promenai dans les corridors. Mais bientôt je réfléchis qu'il fallait que certaines portes s'ouvrissent; qu'en pareille circonstance on n'aime pas les témoins, et que lorsqu'on n'est pas plus sage que moi , on n'a le droit d'intriguer personne.
Au bout du corridor était un petit cabinet à porte vitrée. J'y entrai. Je tirai un rideau de mousseline et je m'assis. Un livre avait été oublié sur un tabouret; je l'ouvris... J'apiuutiens à Fa;ie/u'(/e. Toujours Fanchette! m'écriai-je, et je jetai le livre à quatre pas. Homme injuste, me dis-je aussitôt, que t'a-t-elle fait? Oublie-la, ne la méprise point. Je me levai , j'allai ramasser le livre , et je le remis à sa place.
Jamais je n'ai épié personne; mai? le premier mouvement de tête est toujours vers le lieu d'oii part le son. La mousseline qui formait le ri^deau était claire; le moyen de ne pas voir? Je vis donc Angélique et Louison , que conduisaient gaiement jusqu'au milieu du corridor leurs camarades de lit, en robe de chambre de hussards: c'est ce qu'on appelle ordinairement une chemise.
Après ces demoiselles, parut un joli sous-lieutenant qui sortait de la troisième chambre. On lui passa, par la porte entre-bàillée , une main potelée que je ne me serais pas soucié de baiser en ce moment, et qui le fut cependant avec l'expression de la reconuaissance. .\ cette main était une fuit belle étincelle, que j'avais vue la veille au doigt de madame de Valport.
Une quatrième porte s'ouvrit bientôt, et je reconnus l'oflicier qui avait cédé sa chambre à madame d'Allival. On poussa le verrou dès qu'il fut sorti, et si j'eus la conviction qu'on était encore deux dans cette chambre, il est constant qu'au moins je ne la cherchais pas.
Bon, pensai-je, Préval et Mautort n'ont rien vu. Ils ont le sort de bien des maris , et n'en feront pas plus mauvais ménage. Pas du tout : à l'autre bout du corridor, était un second cabinet, que je n'avais pas remarqué, et dont la porte vitrée était également couverte d'un rideau de mousseline. Cette porte s'ouvre, et je vois sortir du cabinet Mautort et Préval. Ils ne feront probablement pas de scène, me dis-je. Je les crois de l'avis de la Fontaine: Quand on iw le sait [las, ce n'est rien : ijuanil on le fait , ce n'est pas giani/'c/inse. De toutes façons, je ne peux intervenir dans cette atTaire : c'est bien assez que ces dames aient à se disculper devant leurs amants. Un tiers mettrait l'amourpropre de ces messieurs en jeu; l'amour-propre choqué éclate, et il est dans mes principes de ménager toutes les femmes, même celles qui le méritent le moins.
J'éprouvai un sentiment d'anxiété en voyant Mautort et Préval frapper aux portes de ces dames. Le qui est Ui est toujours la première réponse. «C'est moi, madame. — Comment! si matin! — D'autres vous ont vue plus malin encore. — Que voulez-vous dire, messieurs?
— Ce que vous savez, madame, et ce que nous savons comme vous.
— Voil» qui est d'une insolence... — Ouvrez, s'il vous plaît, ou je vais m'expliquer par le trou de la serrure. » Les portes s'ouvrirent à l'instant.
« Mesdames, dit Préval avec un sang-froid oîi il entrait quelque digoiié, un galant homme peut se tromper dans son choix; mais le moment où il reconnaît son erreur est celui où il se retire. — D'honneur, je ne vous comprends pas. — Jurer par votre honneur ne vous
engage à rien... Pardon, madame, je m'oublie, mais vous m'en avez donne l'exemple. \ enez avec moi. Vousvoje/. ce cabinet; .Mautort et moi y avons passé la nuit, ainsi il est inutile de nier. Comment! de la jalousie, de l'espionnage ! une scène pour une distraction ! c'ril tout au plus ce qu'on passerait à un mari. — Madame, on doit plus peut-être à son amant... — Ah ! du |>aradoxeà présent. — Une femme sensible, fatiguée il'un nœud mal assorti , mais à peu près indissoluble , peut être faible sans être méprisable. Mais tromper un amant qu'un peut (piitleravcc décence, c'est joindre la bassesse a la petlîdic. Adieu, madame, nous retournons à Paris.»
Ils s'éloignèrent; ces dames rentrèrent chez elles, et je me préparais il descendre, lorsqu'une autre porte, qui s'ouvrit, m'obligea à refermer la mienne. Je vis d'abar.l s'avancer un grand ne/, aquilin, qui ressemblait beaucoup à celui de .Sonlanges. Quand ou prend des précautions pour sortir de chez soi , pensai-je, c'est qu'on a quelque chose à ménager. .-Vu moins madame d'£rmeuil est sa maîtresse, et elle ne trompe personne.
Soulanges, sur que le corridor était libre, sortit sur la pointe du pied; la porte se referma doucement sur lui. .le sortis à mon tour, en me mouchant , en chantant , moyens honiiêies d'avertir ceux qui pou valent avoir quelque intérêt à n'être pas rencontrés. Aussi ne rcncoii trai-je personne que du Rcynel, qui clieichait partout monsieui le chef, et qui criait à tue tête qu'il était inconcevable qu'à huit heures du matin il n'y eût pas dix casseroles sur les fourneaux.
Je suivis du lieynel. J'étais bien aise de le mettre entre Fanchette et moi. Il ordonna et moi aussi. Il ne voulait d'aucun de mes plats, et j'ordonnais toujours. Le chef ne savait auquel entendre, et persuadé qu'on ne déjeunerait pas tant que je me mêlerais du menu , je sortis et j'allai m'enfoncer dans ce parc , qui rappelle de si grandes choses.
A quoi sert de courir? ne porte-ton pas avec soi sa conscience et son cœur? Je ne pouvais m'éviter; je revins et je trouvai tous nos gens rassemblés. Il suffisait de regarder nos dames pour avoir une idée des événements de la nuit. La figure céleste de madame de Mirville, fraîche comme la rose qui s'entr'ouvre le matin, annonçait qu'elle avait dormi du sommeil de l'innocence.
J'étais confus , humilié; je n'osais l'approcher. Elle me prît la main et me fit asseoir auprès d'elle : j'avais besoin d'être encouragé.
On parla enfin de pirtir, et on décida qu'on n'arrêterait plus de Chantilly au château d'Ermeuil. On s'apercevait que les tuniques et les turbans faits avec des nappes et des serviettes ne produisaient plus autant d'effet que la veile. La nouveauté, le désir, le punch avaient rendu la mascarade piquante. La satiété, la fatigue avaient détruit l'illusion. Quelle femme est jolie en sortant d'une loge grillée au bal de l'Opéra ?
On appelait, on cherchait Angélique et Louison: elles n'étaient nulle part. Fanchette rôdait autour de la table ; je tremblais qu'un coup d'œil n'échiràt madame de Mirvitle ; je voulais sortir de cette maison. Je me mis moi-même à la recherche des deux femmes de chambre, et je les rencontrai sous une tonnelle, parlant, riant, gesticulant. «Allons, allons donc, mesdemoiselles, il faut partir. — Nous ne partons pas, monsieur. — Pas de mauvaise plaisinlerie. — Rien n'est plus sérieux. — El que voulez-vous que fasse madame d'Ermeuil? — Tout ce qui lui plaira. — La laisser, ainsi que ces dames, sans une femme ! — Nous nous en pissons bien , nous. — Q)uelle comparaison!
— Elle n'a rien de choquant. Ces dames sont jeunes, et nous aussi; elles sont jolies, et nous aussi ; elles aiment le plaisir, et nous aussi ; elles lui consacrent leur vie , nous allons lui consacrer la nôtre. — Et où alUz-vous pour cela? — En Espagne. — Comment! en Espagne?
— Où nous n'aurons rien à faire que de soigner le linge de deux oûiciers de hussards. — Ah! j'entends. »
Madame d'Ermeuil , à qui je fus rendre ce dialogue , ne comprenait pas trop qu'il fût nécessaire de mener une femme deChantilly à Madrid pour soigner six chemises et autant de mouchoirs. Cependant comme un officier peut avoir une fantaisie, et une lille aussi, que personne n'avait le droit de s'y opposer, Soulanges fut chargé de régler le compte de ces demoiselles et de les payer.
Nos hussards étaient allés manœuvrer : le moment était propice.
Les chevaux de poste élaient arrivés. Les postillons s'impatientaient et moi aussi. Je m'avançais pour offrir la main à madame de Mirville. Fanchette avait entendu ce que j'avais dit à madame d'Ermeuil. Après avoir rêvé un moment, elle traversa rapidement la salle à manger, et s'approcha de cette dame, rouge comme une cerise et les yeux animés de quelque émotion extraordinaire. Je fus saisi d'un tremblement général. Je crus que Fan.-.hetle repentante allait s'humilier et faire sa confession. Mais pourquoi donner dans les extrêmes? pourquoi s'adressera madame d'Ermeuil plutôt qu'a celle qu'elle nommait mon amie , et avec qui , en dépit de son repentir, elle avait bien quelque intérêt à me brouiller? J'étais sur un brasier. • Madame, du la petite en regardant le carreau et le plafond, ces demoiselles vous laissent dans l'embarras; je n'ai pas leur adresse, mais j'ai de la bonne volonté et le désir de vous être utile et de vous plaire ; pre/jez-moi à votre service. — Que savez-vous? — Peu de chose; mais madame voudra bien me guider et je n'oublierai rien de ce qu'elle m'aura dit.
— Elle est intéressante... Baptiste, faites venir la maîtresse de l'auberge... Madame , cette jeune fille désire entrer chez moi. — Madame,
0^E MACÉDOINE
je serais fàcht'e de la perdre; mais je la verrai avec plaisir i sa place. Klle n'y est pas ici , et c'est un excellent sujet. — .Mlons , Fanchette, vous êtes à moi. Mesdames, nous mettrons nous-mêmes quelquesunes de mes rol>e> à votre taille, quand nous serons arrivées, Fanchette nous rej;.irdera d'ahord, et elle linira par faire comme nous. »
Fanchette sortit de la salle en sautant, en riant, et elle reparut un instant après , portant sous son bras un petit paquet de quinze pouces de lon^ sur quatre d'i'paisseur. Elle avait trouvé le temps de passer sa robe des dimanches, le bas de coton blanc; elle avait mis le bonnet rond plissé: elle était jolie, jolie .. presque comme... Chut! ne comparons pas l'anchette à celle qu'on ne peut comparer à personne.
^ous monl.imes en voiture. Je m'étais placé dans l'une avec madame de Mirville. Il y restait deui places: madame d'F,rmeiiil et Soulanges vinrent les occuper. Les délaissées avaient pris la chaise de Soulanges; du Heynel avait fait venir un cabriolet de la poste et le remplissait tout entier, liapliste et son compa|;non étaient à cheval, parce que le départ de Préval et de .Mautorl nous avait ôté un carrosse et changé nos dispositions : Fanchette restait sur le pavé. Elle
Madame de Mirville
me regardait d'un air presque suppliant ; elle regardait madame d'Ermeuil . qui ne s'occupait pas d'elle. «Madame, lui dit-elle enfin d'un ton timide, qu'ordonnez-vous de moi? — Mais, je ne sais où vous mettre. — Eh , mon Dieu , dit madame de Mirville , monsieur et moi tenons peu de place; la petite est mince , et à nous trois nous ne pesons pas M. du Reynel. Faites-la monter ici. — Puisque vous le permettez , ma chère amie... — Eh, madame la comtesse, tout ne doit-il pas être extraordinaire dans ce voyage-ci? D'ailleurs Fanchette est très-proprement mise , et elle a un air de candeur qui m'intéresse. » Voilà cette Fanchette que je ne devais plus voir , la voilà courant la poste avec moi, à côté de moi, rayonnante de jeunesse, de charmes et de satisfaction.