‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 166 sur 379 · XV. — Défiez-vous dos .Inos · texte numérisé non relu

XV. — Défiez-vous dos .Inos

On était allé ht la municipalité inscrire Claire et Eustaclie. Le curé avait envojé chercher son aube, son élole et son rituel. Madame d'Krmeuil dictait à Soulanges , son secrétaire sur plus d'un article, l'état des choses qu'elle voulait donner ou acheter. Mu Keynel était allé tourmenter M. le chef. Moi , je causais avec Sojihie. ^otre convernation était eilraordinairemenl animée , et cependant nous ne disions rien : je tenais sa main, et je regardais l'.ustache ; elle serrait la mienne, et regardait (Maire, l'.'le est dévote, elle est craintive, mais elle est femme... Pensers d'amour ini\riraient-ils ?

La cérémonie commence. Claire et Kiistache sont il genoui. Fanchette aussi prie avec ferveur, (^luel intérêt porte-t-elle à Claire ?... Peut - être rien de ce qui me touche ne peut lui être indifl'érenl. Peut-être encore prie-t-elle que la grâce accordée à Claire s'étende jusque sur... Cela ne sera jamais.

Le bon curé termina les fiançailles par une eibortatioa pastorale. Il parla de la dignité, des devoirs et des douceurs du mariage, et il ne s'en tira pas trop mal. 11 l'iiiit en disant au\ futurs époux que leurs promesses mutuelles étaient déjà écrites dans le ciel; que des motifs de la plus haute importance pouvaient seuls les annuler, et qu'ils devaient dès ce moment se considérer comme irrévocablement unis... Anun , dit l'uslache en faisant une gambade et en embrassant (!laire.

(Jue veut-il dire avec son (imrn ' (,'et anicu-là ne me parait pas du tout placé à propos... Ah! le trouble , la joie... Kt puis on peut fort bien être très-amoureui et ne pas connaître l'acception de ce mot-là.

Madame d'Ermeuil a remis sa liste à Fanchelte. Fanchelte vole ; Baptiste et son camarade courent : tout le monde est en mouvement. On monte, on descend, on prend, on apporte. Un ameublement bien simple, mais bien solide, arrive, par parties, des combles dans la salle à manger, (ilaire et Eustache ouvraient des yeux !... • Oh , si nous en avions autant! n disait Eustache à Claire. Et il regardait le lit, il le regardait !... C'est un égrillard, cet Eustache... Eb ! ne l'est pas qui veut.

« Mon ami , lui dit madame d'Ermeuil, va chercher le cheval et la charrette de ton père. — Pourquoi faire , madame la comtesse? — Pour porter tout cela chez toi. "

Voilà qui est clair. Eustache rougit, pâlit, tremble, saute, prend sa fiancée dans ses bras, la baise, la rebaise... Oh! comme il aime à baiser!... baisers d'amour sont si doux! Hélas! j'en sais quelque chose.

Il part comme un trait. Claire s'accroche à la basque de sa veste et le suit. Je suis sûr que dans cinq minutes la charrette sera ici. Ce que c'est que le sentiment de la propriété, que celui d'une jouissance inattendue !

Madame d'Ermetiil profite de leur absence. Elle retourne ses armoires, aidée de Sophie et de Fanchette. Chemises de femme, chemises du général, draps de lit, serviettes, iicbus, cravates, bas, mouchoirs, tout cela s'arrange par demi-douiaines. Tout cela est trop iin, mais les jeunes geos en gagneront d'autres, et puis cela ne coûte rien, ce qui est à considérer.

Baptiste court chez le tailleur du village, André chez. la couturière. Il faut qu'ils quittent tout , qu'ils oublient tout, qu'ils arrivent à la minute , à la seconde. Et nous aussi nous sommes en l'air. Je vais acheter la pièce de vin, Soulanges le sac de blé. Le gastronome du Reynel choisira le quartier de lard : ceci le concerne spécialement.

J'entrai dans un cellier, dont la porte était ouverte et dont le propriétaire se présenta aussitôt. Il débuta par des félicitations, des éloges. « Ce n'est pas de cela qu'il s'agit , mon cher, mais d'une pièce de vin. — Monsieur , j'en ai de trois qualités. — Combien le meilleur? — Cinquante francs. — Les voilà. Roulez tout de suite la pièce chez le père Firmin. — Monsieur veut dire chez Eustache Tachard. Oh, je sais tout. Braves, honnêtes gens, soyez bénis! »

Que de bénédictions! Je n'avais plus un cheveu qui ne dût faire des miracles. Je me sauve, j'échappe à ce hènhf.ew : je retrouve le tilleul contre lequel je m'étais appuyé le matin lorsque Fanchette... Je reconnais la rue qui conduit aux champs, à cet arbre sous lequel j'aurais voulu étouffer mon cœur. Pourquoi chercher ce qui rappelle des idées pénibles ? Remords d'amour seraient-ils du plaisir? Il faut bien que cela soit, car je m'approchai du tilleul. Je m'y appuyai, comme je l'étais précisément le malin quand elle me disait avec tant d'expression... Il me semble la voir, l'entendre...

Cependant je ne peux rester là, planté comme !.n piquet. Sans réflexion , sans projet, peut-être sans savoir ce que je fais, je prends

cette rue qui mène aux cliampi, je ni.irche, tout entier à me» idée», ou plutôt tout à Fanchette. Oh' coiiiincje l'.iimerdi», cette F.nchctte, s'il n'existait pas une Sophie '

lu spectacle nouveau me frappe et m'arrache à ma rêverie. (Quelle est cette apparition ' Un homme de haiilc stature, monlé sur un iu- [lerbe cheval. L'un et l'autre sont bardés de fer. La pique, la lance, le casque, des timbales, je distingue tout, et je ne devine pas l'objet de cette mascarade. Le carnaval est fini, et il n'y a plus de chevaliers errants.

Je m'avance hardiment, la tête haute, dussé-je être le géant k pourfendre, et ii mesure que le chevalier s'approche de moi , il perd de sa taille et de sa considération. (Juelle fable que celle de; b.'ilons flottants sur l'onde, et que de grands ne sont que des b.Mons'

Bientôt le cour.îier fougueux, qui couvre son mors d'écume, n'est plus qu'un àne, qui marche la tête basse, et les oreilles penchées horizontalement ; les timbales sont deux paniers attachés au b^t; la pique se change en bêche, la lance en râteau, le bouclier en une paire d'arrosoirs, et le casque est tout simplement une marmite de terre dont le chevalier s'est coiffé, probablement parce qu'il n'y a plus de place dans ses paniers.

Oh! qu'il est rond, ce chevalier! quel embonpoint! quel ventre!... Serait-ce... :' Oui, parbleu!... Eh! non... C'est lui, c'est lui-même. Le gros du Reynel est allé chercher au village voisin ce qu'il n'a pas trouvé dans celui-ci , et il est tout simple de voyager comme Sancho quand on est taillé comme lui.

Noyons s'il est aussi brave que le plaisant personnage iju'il me rappelle. Je me jette dans une pièce de vignes, je m'y tapis et j'attends mon homme au passage. Lorsqu'il est vis-à-vis de moi, je me lève tout à coup, je pousse un grand cri, je frappe dans mes mains et je fais la ijiimare Du Reynel me reconnaît et sourit. Mais le grisou , qui sans doute n'est pas habitué aux grimaces , et qui n'aime pas qu'on lui crie dans les oreilles, les dresse, s'eIVraye, saute en dépit de son cavalier, rue , et fait tant qu'il opère une séparation de corps. Il se lance dans les vignes, accroche un panier là et l'autre ici; brise dix échalas, en arrache trente; laisse le fond d'un panier à droite, la moitié du second à gauche, casse, brise tout et continue ses caracoles.

Je vais à du ReyneL II est tombe assez mollement sur la poussière , mais il en est chargé; son double menton , son front toujours moite en ont retenu une couche épaisse. J'allais rire de la plaisante figure de mon reârt^uur dt /orf.s, lorsque j'entends les voci'Vrations de trois ou quatre paysans qui travaillaient dans la vigne. Us tempêtent , ils jurent contre nous, et, armés de leur redoutable touriin- , ils se mettent à la poursuite de l'Ane qui dévaste tout. Je cours aux paysans pour les calmer ; ils semblent avoir des ailes, et ce chien d'âne aussi.

Outrés de ne pouvoir le joindre , ils se tournent contre moi , et je me vois, sans moyen de défense, exposé à combattre des gens armés d'instruments lourds et tranchants, et cela parce que j'ai fait la grimace à un âne.

Je commence un assez beau discours sur la nécessité de la modération, et je m'aperçois , dès les premières phrases, que mes adversaires sont insensibles aux charmes de l'éloquence. Us avancent toujours d'un air menaçant, et, nouveau Xénophon, orateur par goût, guerrier par circonstance, je m'arme d'un échalas pour parer les coups , et tâcher de faire une retraite égale à celle des (/i> viilte.

Vaine espérance ! présomption déplacée ! je suis cerné, je ne peux m'échapper, et toute capitulation est impossible avec des ennemis qui ne veulent rien entendre. Les coups vont tomber sur moi comme la grêle; les braî sont levés; deux toises à parcourir encore, et le chirurgien du village aura de l'occupation pour quinze jours ..

Bonheur inattendu! ressource inespérée! une femme se jette au milieu des dcii partis. Semblable à ces Sabines qui firent tomber les armes des mains de leurs maris et de leurs amants, celle-ci fait parler dans son jargon barbare tous les genres d'amour possible?, le conjugal, le paternel , celui de l'humanité, et l'oeil oblique de la justice est le sujet de sa péroraison.

Un baiser donné à propos à son homme, un bambin de trois ans qu'elle lui met dans les bras font tomber la redoutable Inurnée. Cependant il existait un reste de rancune, qui se manifestait par de» mots entrecoupés et des nnnaces très-directes. " N' serait-il p.is indigne , Jacques , reprend la bonne femme , d' maltraiter un ami d' not' oncle Antoine ? — D' l'oncle Antoine, Catherine, et d'oii sais-tu ça .' — Je venons de 1' rencontrer. Allez vite, m'a-l-il dit, au secours de c't ami qu'i's allont assommer, parce qii'i" court après m'n àne qui vient de m' culbuter. — V'ià qui change la face d' l'affaire. Touchez là , monsieur. Pisqu'os êtes l'ami d' l'oncle Antoine , tout est oublié. •

Jamais, je crois, je ne touchai la main d'un homme d'aussi bon cœur. (,)u'on vienne à présent, pcnsé-jc, qu'on vienne me dire que les femmes n'ont pas toujours l'esprit du moment! Celle-ci n'ignore pas, dans sa simplicité, que gagner du temps, c'est tout gagner sur un homme en colère. « Mais, Catherine , d'après la let' d' l'oncle .Antoine , i' u' devait arriver que c' soir. — 1 redame, Jacques, quand on est monté sur un âne comme slila?... — Oh! c'est eune fameuse

UNE MACÉDOINE

bête ! El oiis (|iie tu l'as laissi' l'oncle Antoine ? — l.à-bas, sur 1' chemin. Oh! il est gros, il est gros it ii' pas le reconnaître. — Ecoute donc, feinnif, on change, en quinze ans. »

i:ile est adroite, cette C:atherine. Au village, comme à la ville , les femmes font tout croire ii leurs maris. Nous avons deux cents pas à faire encore, et qui prendront un quart d'heure au moins sur la ■colère de Jacques, car je vais l'amuser à chaque brin d'herbe.

.le me décidai à le devancer, et cela ne me fut pas diflicile : j'étais, moi , lr<">s-lt-;;iTenu'nt clianssr. .le vis bientôt que je pouvais m't'chapper. Mais abandonner du Ueynel, qui ne marchait qu'avec une peine eilrème, c'est ce que j'itais incapable de fiire, toutes les lnurni'es du village eussent-elles été levées sur ma tète.

" ^lon ami, lui dis-je, persuadez au vigneron , qui me suit avec ses gens, (|ue vous êtes un certain oncle Antoine, ou ils nous feront un très-mauvais parti. — Qu'est-ce que c'est que cet oncle Antoine ' •^ Ma foi, tout ce que j'en sais, c'est qu'il y a quinze ans qu'on ne l'a vu. — Comment se nomme le vigneron ? — Jacques. — Jacques! Et sa femme? — Catherine. — Un oncle Antoine, Jacques, Catherine! me voilà bien instruit! que diable voulez-vous que je dise? — Catherine vous mettra sur la voie. Elle est disposée en notre faveur. »

Il fallut se taire : Jacques arrivait. Il sauta au cou de du Ueynel sans trop le regarder. Catherine l'embrassa à son tour, et lui fit baiser le \isage crasseux du petit bambin. Du Reynel se prêta de bonne grâce à toutes ces accolades, et jusque-là les choses allaient assez bien. <t Parbleu! not' oncle, dit Jacques, c'ment s' fait-i' qu'ous soyez venu de Nevers ici avec la farine d' vot' moulin sus 1' corps et sus le visage ?— • J'avions pris not' habit des dimanches, neveu Jacques, et j' nous étions débarbouillé; mais c' diable d'àne... — C'ment, nul' oncle! reprend Catherine, c'est de la poussière tout ça ?» Et la voilà qui secoue les habits de l'oncle Antoine, et qui lui essuie le visage avec son tablier. Elle perd la tête, pensai-je. Pourquoi donc lui mettre la figure à découvert ?

• Mordienne, not' oncle, dit Jacques, savez-vous bien qu'ailleurs qu'ici je n' vous aurions pas reconnu? — Oui , continue Catherine , 0U3 aviez un nez qui n' finissait pas. • La sotte observation! Comment du Reynel se tirera-t-il de là ' Il est camard comme un carlin.

u Ab ! m's enfants, répoodit-il , un pouce d' nez d' pus ou d' moins n' tient pas à grand' chose. l'y a dii ans j'ons fourré 1' not' trop

près d' la lanterne, et j'en ons laissé la moitié dans l'engernage.

Comme ça vous change un homme, oncle Antoine! — El c'te graisse qu'est venue par là-dessus ! — Enfin, Dieu soit loué qu' la têleli' soit pas resiée avé 1' nez! — Et c'ie tante, c'ment s' porte-t-elle ?« Allons, voilà Catherine qui va lui faire subir un interrogatoire. Je n'y comprends plus rien. — Toujours un peu grondeuse, not' femme, à ça près bonne personne. — Et 1' cousin Philippe ' — Oh ! c'est un maîV gras', nièce Catherine. C'est fort comme un Turc; ça s' bat comme un diable; ça casse des vitres, c'est un plaisir; ça baisotte les fillettes, faut voir, et ça joue du violon à faire dansera la Grand'-Pinte à Paris, u

■|e tirais Catherine par sa cotte ; je la regardais d'un air suppliant : il était impossible que du Reynel ne dît pas bientôt quelque balourdise. • Quoi donc qu'i' m' veut c' monsieur-là ? dit-elle brusquement. • Il est clair que j'ai fait à Catherine plus d'honneur qu'elle ne mérite, et qu'elle croit vraiment à la présence de l'oncle Antoine.

« C moniieur-là , nièce Catherine, c'est not' premier garde-moulin. » Ma veste de nankin rendait la supposition vraisemblable. « I' n'hait pas 1' bouchon , et i' veut vous dire qu'il aimerait mieux boire un coup qu' causer. — Dame, c'est vrai not' femme : on s'amuse à jaser et on n'avance pas. A]i[ not' oncle, v'ià vol' âne qu'tiustin ramène. »

Làne, fatigué de courir, s'était amusé à croquer des bourgeons de vigne, et Gustin , ou Augustin, comme il vous plaira, avait enfin saisi le licou, il avait retrouvé le bat, un peu fracassé, mais susceptible d'être rétabli; il avait disputé et arraché au chien du neveu .lacqiies le reste du quartier de lard; pour la vaisselle, il n'en rapportait que les débris. Il avait entassé le tout dans les paniers, rapetassés tant bien que mal avec des brins d'osiers destinés à fixer les ceps aux échalas.

Chacun aide à remettre l'oncle Antoine sur sa monture, et on me promet chopine du meilleur cru quand nous serons arrivés au hameau, qu'on me montre du doigt, là-bas, à mi-côte. Nous tournons le dos au château d'Ermeuil, et je ne prévois pas le moment où il nous sera permis d'y retourner. Chien d'àne! maudit .Ine!

Je craignais que Catherine reprit la suite de ses interrogations, et probablement elle y était assez disposée. Je t.'ichai de fixer' sou attention sur d'autres objets, et je parlai d'un ton affeclé de l'accident qui privait l'oncle Antoine de la saiisfaciion (l'offrira sa nièce le plus bel assortiment de faïence de Nevers. Je regardais tristement ce quartier de lard mâchonné, naguère si appétissant, et dont Jacques eût mangé une grillade avec tant de plaisir en revenant de sa vigne.

Rien ne dispose à la confiance comme un cadeau, et un cadeau de cette impi'Tiancf eût dissipé tous les doutes, si du Reynel en avait inspiré. A la vérité, tout est en pièces; mais l'intention est évidente, et elle est toujours comptée pour quelque chose. Catlierine sourit À

l'intention, et la paye d'un baiser à pleines joues, dont du Reynel se serait bien passé.

Cependant, Jacques et ses trois journaliers serraient du l\eynel de trè.s-près, le premier pour lui faire amitié, les autres pour lui faire honneur. Le plus mince des quatre était de force à assommer un homme ordinaire d'un coup de poing. Je n'étais pas à mon aise. Je sentais la nécessité d'abréger cette scène en éloignant de pareils surveillants, et quelque fougueux que paraisse Jacques, je lui ferai peutêtre entendre raison quand je n'aurai affaire qu'à lui seul.

Ah ! la bonne, l'excellente idée ! « Dites donc, not' maître, M. Gustin a rapporté bien d's affaires. Mais dans tout ça, je ne voyons pas vol' paquet. 'Ous n'aurez pas d'main eune chemise à mettre. » Personne n'avait encore pensé qu'on ne vient pas de Nevers à Beauvais sans une petite valise. On pouvait en faire l'observation, et il n'était pas maladroit de la prévenir.

«Ah! mon Dieu, reprend du Reynel, qui saisit ma pensée, mon pauvre sac-à-peau ! Quatre chemises fines, nièce Catherine , un gilet d' basin, une paire d' souliers neu's, mon rasoir d' Langres, et un polichinelle de quinze sous que j'apportons à ton fieu ! Envoie donc, Jacques, envoie tes gens après mon sac. I' sera tumbé dans queuque trou. >

Du Reynel n'avait pas fini, que le petit garçon se débattait des bras et des jambes, et se mit à crier comme un enragé. U voulait son polichinelle à l'instant, à la minute. Jacques en débarrassa l'oncle Antoine, qu'il incommodait beaucoup; Gustin le prit dans ses bras, les deux camarades suivirent, et tous trois reprirent le chemin de la vigne.

Je commençai à respirer, et je mesurai Jacques des yeux. Cet examen me persuadait de plus en plus du danger des voies de fait. Cependant, du Reynel ne pouvait pas toujours être meunier, et moi garde-moulin. U fallait prendre un parti, et avant que je fusse décidé à quelque chose, nous entrâmes chez le cher neveu.

Il débuta par nous verser rasade. Moi, je me fais assez volontiers à tout, même au vin du cru ; mais le gourmet du Reynel fit une grimace épouvantable. « IJame, not' oncle, 1' vin d' Beauvais ne vaut pas c'tit-là d' Nevers; mais, tel qu'il est, je vous l'offrons d' bon cœur. •

Dame Catherine a déjà plumé une poule et deux canards. Elle racle un demi-cent de carottes, qui vont cuire avec une tranche proprement coupée du lard que nous avons apporté. Il est clair qu'on veut fêter l'oncle Antoine, et que nous ne trouverons pas l'occasion de nous échapper. Tout cela me tourmente, me fatigue ; je veux retourner au château. Quelque violent que soit Jacques, je le calmerai probablement en lui payant dix fois la valeur de ses échalas... Oui ; mais Jacques paraît à son aise : s'il tient plus à la vengeance qu'à quelques écus ?.., Il y a un milieu entre tous les extrêmes j je l'ai trouvé, et je vais le prendre.

En ma qualité de garde-moulin , je suis un homme sans conséquence, et je puis aller et venir sans être remarqué. Je sors, je prends mon crayon, j'écris à Soulanges quatre lignes assez pressantes pour le faire accourir, et assez obscures pour qu'on n'en puisse rien conclure de positif si le billet est intercepté par Jacques ou sa femme. Je vois une maison; j'y vais, j'y entre; j'expédie pour le château d'Ermeuil un jeune garçon que je paye bien, et à qui je fais entendre que la lettre est pour un de mes parents, valet de chambre de la comtesse d'Ermeuil.

Quel brouhaha frappe mon oreille? Ce ne peut être Soulanges. D'après mon calcul, il s'écoulera deux heures encore avant qu'il soit ici. Ah ! c'est le cousin , le compère et compagnie qui arrivent bras dessus, bras dessous, avec leurs femmes, en chantant et en sautant Comment donc ! ces dames sont parées, et en voilà une qui n'est pas trop mal. Elles ont toutes le bouquet au côté, et un autre à la main : encore un hommage à l'oncle Antoine.

La bande joyeuse entre, et le tonnelier, homme d'esprit, à ce qu'il croit, à ce qu'il fait croire, comme tant d'autres, sans qu'on sache pourquoi, le tonnelier adresse à l'oncle Antoine, au nom des habitants du hameau, un compliment oii il ne comprend rien, ni nous non plus. L'oncle Antoine a quitté son tablier; il s'est assis dans le grand fauteuil de bois du neveu Jacques, et il reçoit d'un air tout à fait aimable un bouquet et deux gros baisers de chacune de ces dames.

Debout derrière le fauteuil de mon meunier, je prenais gravement les bouquets, qu'il me passait à mesure qu'il les recevait, et je les jetais dans une terrine de terre cuite que Catherine avait élé remplir à la mare dès qu'elle avait aperçu le cortège.

<( Ah ! sacrebleu! nièce Catherine, les canards brûlent! » En disant ces mois, l'oncle Antoine se lève vivement, maladroitement. Il met un pied dans la terrine , et la défonce. L'eau boueuse roule sous le jupon de cotonnade rouge de la tonnelière. Elle fait un saut en arrière, et tombe sur le cousin, le cousin sur la commère, la commère sur le tonnelier, le tonnelier sur Catherine, Catherine sur l'oncle Antoine, l'oncle Antoine sur Jacques, Jacques sur la chaudière aux pommes de terre; l'eau de la chaudière inonde les canards aux navets; le chien profite de la bagarre, il emporte la poule.

Les bras, les jambes se mêlent, s'embarrassent, on roule, on est roulé. Un malheureux chat se trouve sous les jupons de la tonnelière.

UNE MÀCÉOUIME.

la plus gentille île ces feiunies, celle que j'ai reinarqui'e. Il veut se dégager, et lui imprime ses quatre «•■'"«"> *""* savez... l.a pauvre petite pousse des cris aflfreuv. .le me lire de la imMée, je cours à l'aide de la tonnelière, et je la délivre de son iiupiioyalile adversaire. Le tonnelier voit mes mains agir avec activité; il s'indigne, il s'irrite. Retenu lui-même sous le cousin et l'oncle .\ntoine, il m'allonge d'assez loin un coup de poing et un coup de pied. Le coup de poiog tombe sur l'oreille de Jac.|ues, le coup de pied dans le derrière de Callierine. Jacques enlève, écarte tout ce qui gène ses mouvements; le voilii debout. 11 va venger sa femme et lui... 11 marche sur la patte du chat, qui lui enfonce les trois autres dans le gras de la jambe. Jacques rugit de fureur ; le cliat miaule d'un manière épouvantable. Pour la seconde fois, j'attaque le matou. Je le saisis à travers le corps, je l'enlève au plafond, et je l'éloulTe ilans mes mains, comme... comme Hercule ètoufl'a Antée. La comparaison est ricbe , si elle n'est pas juste.

Jacques me serre la main en signe de reconnaissance, et la colère tombe; on commence un sentiment dous. On s'entr'aide, on se relève, on se parle. 11 devient évident que je n'ai pas attenté à l'honneur de la lonnelière , mais que je lui ai rendu un service signalé. Son mari n'en saurait douter, puisque c'est elle qui le dit, et elle me regarde du coin de l'œil. Que veut dire celle oeillade:'... Elle espère peut-être qu'il y a un second chat ilans la maison.

On est chilTonné, crotté, mais on rit. L'oncle Antoine seul a de l'humeur : la poule est croquée, les canards nagent dans l'eau, et il est trop tard pour refaire un dîner, a Allons, allons, not' oncle, à p'tit manger bien boire. — Oui, bien boire, ça vous est aisé à dire. — La chanson avec ça, et je ne penserons pus à rien, l'as vrai, gardemoulin? » Et le neveu Jacques, en finissant sa phrase, m'applique d'amitié, sur l'épaule, une tape à me démonter un bras.

Chacun se mêle de la cuisine. Les uns épluchent les pommes de terre ; les autres tirent du pot les carolies et le lard. Le beurre frais, les herbes fines foisonnent partout. Une nappe bien grosse, mais bien blanche, couvre une table d% dix-huit pouces de large sur deux toises de long. Les fourchettes sont de fer, mais claires comme l'acier poli. La miche de pain de seigle figure entre les deux plats. Jacques roule dans la chambre une pièce de vin, qu'il met debout, et qu'il défonce par le haut. Les pots, les bouteilles sont remplis à l'instant ; la table en est chargée. Je prévois que l'action sera chaude.

Le fauteuil est porté à la place d'honneur. L'oncle Antoine est assis, et chacun se range à son gré. Un garde-moulin doit être modeste, et je me mets au bas de la table. I\Iais j'y ai vu la petite lonnelière, qui, d'après la règle de la probabilité, devait m'attendre là. On pouvait lui appliquer les paroles de l'Ecriture : .Vi'/iu sum, seil farmosti : et, ma foi 1 finih' de (/rires, uii maiigi' i/cs inertes.

L'oncle Antoine paraissait résigné à se contenter de deux plats simples, mais ragoûtants. La gaieté, la franchise s'établissaient de proche en proche. Je faisais des contes k ma voisine. Elle ne répondait rien , mais elle souriait à propos.

Le vin circulait avec abondance, et bientôt les chansons commencèrent. Le chanteur par excellence du hameau nous donna une ronde dont le refrain finissait par une embrassade , et qui avait cinquantetrois couplets. Ma voisine se prêtait de fort bonne grâce, et je commençais à trouver le jeu assez drôle, lorsque Gustin rentra, suivi de ses deux camarades, et portant toujours le petit bambin, qui criait plus haut que jamais qu'il voulait son polichinelle, qu'on n'avait pas trouvé, ainsi que vous pouvez le croire.

Trois hommes de plus ou de moins ne faisaient rien dans la circonstance présente. Mais ce qui me donna l'éveil, et d'une terrible manière, c'est que Gustin annonça un imposteur, un°malintentionné, qui disait cire l'oncle Antoine, et qui persistait à suivre son chemin, quoiqu'on lui eût déclaré qu'on ne serait pas sa dupe , et que le véritable oncle Antoine était au sem de sa famille.

J'avais oublié, moi, que cet oncle avait écrit qu'il arriverait le soir. Le trouble, le mouvement, les incidents multipliés ne m'avaient permij que de m'occuper du moment. Je regardai du Reynel : il était blanc comme la nappe, et je n'étais pas plus à mon aise que lui. Je regardai Jacques : son œil élincelait. Le plus profond silence régnait dans la chambre : chacun semblait attendre la détermination du maître.

Je me rappelai la manière dont Mercure chassa Sosie de chez lui, situation retournée de toutes les manières, et que j'avais le droit de reproduire tout comme un membre de l'Institut. • Cet homme, m'écriai-je, est un fripon qui voulait s'établir chez vous pour vous voler pendant la nuit. — L' garde-moulin a raison, répondit Jacques avec un mouvement terrible. Gustin, apporte ici toutes nos longes ; j' garrotterons r voleur, et si' résiste, je lui fends la tête avec c' couperet. » Il se lève aussitôt, et chacun se dispose à le seconder. Je ne sais ce que peignait alors ma physionomie ; mais la petite tonnelière me dit à l'oreille : « Beau garde-moulin, si 'ous craignez queuque chose, eiquivez-vous ; pendai t qu'i' s'expliqueront, suivez-moi, et j' vous cacherons dans not' greaier à foin... > Toujours des greniers ï foin !... J'aurais accepté, sans doute, si j'avais été seul; mais du Reynel, ce pauvre du Reynel !...

J'entendais distinctement le roulement d'une charrette qai entrait

dans la cour. Jacques ouvre la porte, le bras gauche chargé de cordes, le couperet à la main droite. " .\li ' ah ! il arrive en carriole ! Il est calé, c' voleur-là... Ouais! il a eune femme avec lui ;' C'c«l pour donner d' l.i confiance. — 'Ou» verrez, repris-je, qu'i" va vuus diie qu' c'est vol' tante. — Parbleu! mon homme, j' nous y attendons bien. J allons l'i parler, à la tante.

Cependant le véritable oncle .\ntoine était descendu de sa carriole, et paraissait étonné de la manière dont on le recevait. • Voyez-vous, disais-je, voyez-vous son embarras? 1' voit qu' vous êtes sur vos jjardes. J' suis sûr (|u'i' voudrait ôt' loin. •

<i Ah ! mon IJicu! mon Dieu! c'est not' tante, c'est elle. J' la connaîtrons toujours, c'tel'là qui nous a élevée. • A ces mots de (Catherine, mon audace m'abandonna. Je regardai autour de moi ; l'orage se formait, mais je ne voyais plus du Reynel. Puis(iu'il a pu s'échapper, pensé je, je suis décidé , je vais suivre la tonneliere... Il n'était plus temps, j'étais observé.

Je me rapprochai insensiblement de la table, et le cercle se serrait autour de moi. Je saisis un grand couteau , déterminé à me défendre et à périr plutôt que de souIVrir la moindre indignité. • Ecoutez-moi , criai je à Jacques. — Je n' voulons rien entendre : la justice en décidera. — Eli bien ! je vous suivrai , mais libre. — G.irroHé. — Jamais !

« J' vous prenons tous à témoin qu'i' nous force à l' tuer. • El il s'avance, le couperet levé. Je pouvais me fendre sur lui , et lui enfoncer le couteau dans la poitrine. Je n'en eus pas le courage, ou plutôt la cruauté. Je pris la table à deux mains, et je la lui jetai sur les deux jambes. Elle le renversa avec trois ou quatre de ceux qui me serraient de plus près. Je saule par-dessus la table ; je ramasse le couperet , que .Jacques a lâché en tombant ; je m'élance par la fenêtre , et je me trouve dans les bras de (iustiii, qui seul ose entreprendre de m'arrèler. Je lui assène un coup terrible du manche du couperet dans le creux de l'estomac , et je le jette i quatre pas de là, le derrière dans la mare. Je veux jjagner la porte de la rue ; Jacques et ses amis se sont relevés , sont sortis de la maison par une issue voisine de celte porte, et me barrent le chemin. Je me retranche derrière la carriole d'Antoine , et je menace les plus intrépides du couteau et du couperet.

« La pelle et le crochet du four ! s'écrie Jacques. J' l'assommerons d' six pas, p'is qu' j' n' pouvons le prendre au corps. «Gustin, que j'ai le plus maltraité, est aussi le plus prompt à exécuter l'ordre de Jacques. Il vole, il revient. Je vois déjà le croc de fer qui menace ma tête ; mes armes me deviennent inutiles ; il ne me reste plus d'espoir.

Tout à coup je distingue le bruit de plusieurs chevaux au galop ; la vie rentre dans mon cœur flétri. « Tremblez ! m'écriai-je , il m'arrive du secours. »

Soulanges, les gardes-chasse de la comtesse, Eiistache , Baptiste, André entrent ventre à terre dans la cour, et sont armés jusqu'aux dents. La scène change de face. Mes adversaires s'arrêtent, incertains, irrésolus. L'intrépide Jacques lui-même laisse tomber de ses mains le redoutable croc.

Eustache, indigné de ce qu'on ait osé menacer celui à qui il doit sa petite Claire, saule à terre, et se lance sur Jacques tête baissée. Par un mouvement de générosité louable , quoiqu'elle soit peut-être dans la nature, il avait remis ses pistolets à Baptiste : il voulait combattre sans avantage. Par un autre mouvement plus prompt que la réflexion , je me jette entre Jacques et Eustache. Je les sépare, et le proscrit prend le rôle de médiateur. Que de fois dans la vie on change de rôle et de position au moment où on s'y attend le moins 1

Jacques ne comprend plus rien à ce qui s'est passé , à ce qu'il voit , à ce qu'il entend. « 'Ous n'êtes donc pas, me dit-il , deux chefs d' voleurs, et c' n'est donc pas là 1' reste de vot' bande ? »

Enfin la vérité jieut se dire sans danger pour personne. Je raconte ce qui est arrivé à Soulanges et à Jacques. A mesure que je parle, les figures se dilatent, le .sourire naît, les éclats se font entendre. Jacques se promet de n'être plus si violent à l'avenir, et il proteste que du Reynel et moi nous jouons la comédie d'une manière digne du théâtre de la Gaieté, oii il a pleuré pendant toute une soirée.

Le véritable Antoine et la tante Antoinetle sont maintenus dans tous leurs droits. Les deux partis se mêlent, se parlent alTectueusement. Jacques n'invite pas Soulanges et son monde à dîner, p.yce que le chien a fait son profit de tout ce que j'ai renversé ; mais il proteste que de braves gens comme nous ne se quitteront pas sans trinquer ensemble. Il n'était pas possible de se refuser à celle invi • talion. Il fallait d'ailleurs retrouver du Reynel. On rentre dans la chaumière ; on rétablit l'ordre en quatre tours de main ; mais il ne restait d'entier à la maison que deux verres et une bouteille de grès. Jacques la prend , et va l'emplir a la pièce. M trouve de la résistance , il regarde , et il laisse tomber sa dernure bouteille eii éclatant de rire. ., ,

Il ne cessait pas ; il se tenait les côtés. Je m'approche et j éclate i mon tour. Soulanre ne peut deviner la cause de ces celais ; il vient à la pièce, voit et rit avec nous ; bientôt lous les spectateurs deviennent acteurs : on devait nous entendre du grand chemin. D'où vient donc ce rire inextinguible?. . Du Reynel s'est glissé dans la pièce de vin,

UNL MACEUOINE.

Jl s'y est placé comme l'embrjou dans son olui ; li' poids de son corps ''a affaissi- sur lui-même, il ue peut faire le moindre mouvement, et il est dans le vin jusqu'au menton.

Comme la Irajeur inilue sur notre organisation ! Du Reynel , de sanjj-froid ne descendrait dans un tonneau qu'a l'aide d'une tcbelle double, et il a sanlé dans celui ci lorsque le bruit de la carriole nous a tous attirés a la porte et a la fenêtre.

Il est impossible de le tirer de U. Jacques fera-t-il un dernier sacrifice .' l'erdra-t-il >a piéct- , fiit et jus ? A sou irritabilité près, c'est vraiment un c\cellent homme; mais il croit qu'il vaut luieiiv boire le vin qu'en laver le carreau, il était de toute justice de le dédommager. Mous lui limes entre nous une dizaine de louis , qui le déterminèrent tout à l'ail, et qui acbevèrent de nous concilier son affection. Il lit sauter ses cerceaux aussi gaiement qu'il nous eût versé à boire.

On déshabille du llejnel. On le lave, on l'essuie avec du linge bien chaud ; on le chanj;e de la tète aux pieds. Il est assez mal fiîgoti-, mais trcs-satisfait de voir la lin de cette aventure. On le met sur son .ioc, on attache les arrosoirs, la bêche et le râteau à la selle du cheval d'Eustachc , et nous reprenons tous ensemble le chemin du château.

.\VI, — L'Inauguration.

.l'estime Eustache. Ce qu'il a fait pour moi prouve sa reconnaissance et n'a point été raisonné , car Jacques est de force à l'étouffer aussi facilement que j'ai étranglé le matou. Age heureux , oii le cœur s'ouvre naturellement iâ tout ce ijui est bien! Ce bon Eustache, puisse-t-il être le même dans trente ans. Il aura beaucoup soullert : la malif;oiié, l'envie, la calomnie, besoins des àuies basses, s'attachent aiu bonnes gms, parce qu'on ne les redoute point ; mais ks bonnes gens sont toujours bien avec eux-mêmes , cl cela console de tout.

iioulaoges me conta que le billet énigmatique (jue je lui avais écrit avait mis tout en combustion dans le château. On nous croyait tombés dans une embuscade de brigands. Madame d'Ernieuil avait fait chercher partout des chevaux et des armes ; madame de Mirville s'était évanouie , et en revenant à elle , elle était tombée à genoux , et avait prie pour moi.

Bonne , sensible Sophie , j'abrégerai tes souffrances ; je tomberai à tes pieds , dans tes bras. Mon cœur pénétré te peindra ce qu'il éprouve. L'amant que tu crus ^;e^du va te rendre à la vie et à l'amour. En me parlant ainsi, je poussais une rosse que Jacques m'avait prêtée, animal rebelle, qui ne (lartageait pas mon impatience, semblable en tout a ce coursier si célèbre qui

Galopa , dit l'histoire , une fois en sa vie.

Pauvre cheval, cruellement mutilé, qui ne sent plus que les coups qu'on lui porte, peut-il se donner des ailes parce que je suis amoureux ?

Je fus obligé de le laisser à ses habitudes tranquilles. Le galop , d'ailleurs , eût agi trop vivement sur une partie qui n'avait pas repris encore son eiat naturel. Mais le moyen d'aller au pas joindre , calmer, rassurer ce qu'on aime! Il élait plus avantageux de courir à pied, et c'est ce que je fis. L'homme agité se fatigue moins à courir qu'à s'impatienter.

Je laissai derrière moi Soulanges et ses gens : leurs chevaux, harassés de la course qu'ils venaient de faire , n'allaient pas mieux que celui de Jacques. J'aperçus bienlôt dans le lointain cinq à six ânes qui venaient à moi au grand trot , et que je me promis bien de laisser passer en paix. A mesure qu'ils approchent , je distingue un homme , une, deux, trois femmes... des femmes! Ijui peut-ce être! Nous allons voir.

J'ai le coup d'oeil sûr. Je cours toujours ; mais je sais déjà que les femmes sont bien mises, qu'elles ont de la tournure, même sur un àne. Feui-êire sont-elles jolies. Courons plus vite ; je serai plus tôt auprès de Sophie , et je verrai plus tôt ces dames en passant. Est-il défendu de regarder un bel arbre , parce qu'on a un magnifique jardin ?

Eh ! mais... c'est Sophie elle-même, c'est Fanchelte qui a pris le devant, c'eat madame d'Ermeuil , la Hoche, sa femme....

J'ai des ailes aux talons, aux épaules, j'en ai partout. A peine touché-je le sol. lanchette pousse un cri en me reconnaissant; ces dames, averties, pressent le galop. (Jh ! si la bienséance me permettait de répondre a l'empressement de l'anchelte ! Je lui souris en passant.

« Ou est Soulanges ? me demande la comtesse. — Il arrive ; il est au plus à un demi-quart de lieue. >'

On s'arrête, on s'assied sur le revers du fossé, à l'ombre d'un orme , que l'année précédente on a oublié d'ébrancher jusqu'au faîte.

J'apprends alors de la comtesse ce qui s'est passé au chiUeau depuis le dépa-'. de .boulanges. .. Madaaie de Mirville, en finissant sa prière, me dii : U est écrit : Aidez- i\ms , et y fous uuteiai. Je veux aller à cette» ..Verne, l'en tirer, ou mourir avec lui. — Ma cht:re iiiuie , je iuii comme vous sut des aiguilles, et cepeudaul je reste. L'opiuiou

publique n'excuse une démarche de la nature de celle que vous vous proposez que lorsqu'elle a pour objet un époux, un frère, un père. Mais courir sur les pas d'un homme qui ne tient à vous <|ue par les liens du cœur!... — Et ce lien-là n'tst-il pas le plus cher, le premier de tous? (^)ue m'importe l'opinion ? ]\'ai-je pas pour moi ma conscience et mon cœur ? Ils se soulèveraient à l'instant, si je cédais à de vaines considérations Je veux partir.

<i Eli! mesdames ! nous dit Fanchelte en pleurant de notre peine... Elle a bien le meilleur cœur , celle Fanchelte!... Mesdames, nous dit-elle , il y a un moyen de tout concilier : parlez toutes les deux; je vous accompagnerai. Prenez avec vous M. et madame la Roche. Cinq ]iersonnes vont oii elles veulent sans qu'on s'en occupe. Il n'y a pas de poste ici ; M. de Soulanges a pris tous les chevaux du village ; mais il y reste des ânes, et je vais eu chercher.

" Cette proposition s'accordait beaucoup avec ma manière de sentir. Je ne sais cependant ce que j'aurais répondu à Fanchelte; mais, sans attendre ma réponse, elle est sortie, elle est descendue en quatre sauts , et je la voyais dans la cour avant que j'eusse trouvé une idée.

■> Je ne connais pas d'activité égale à celle de celte aimable fille. En moins d'un quart d'heure, elle s'était procuré ce qu'il fallait pour mouler notre petite caravane, et elle était sous les croisées du châteaux. La voir, sauter l'escalier comme elle , monter la première bêle qui se présente, partir au galop, fut pour madame de Mirville l'affaire d'une minute. Je cours sur ses pas; je prends en passant la Roche et sa femme; nous nous mettons en selle, et nous galopon après madame de Mirville , que nous rejoignons à quelques toises du village.

u Fanchelte , que le hasard sans doute avait montée beaucoup mieux que nous, était bien loin en avant... Madame , dit la petite , moitié en riant, moitié en rougissant, quand une femme comme vous n'a pas sou lai|uais, la femme de chambre doit aller en courrier, et je bâtais ma monture pour vous procurer un relais au prochain village. »

Bientôt nous joignîmes mes libérateurt. Soulanges et ces dames mirent pied à terre ; du Reynel dit qu'il y aurait de la folie à marcher, ayant à sa disposition une monture aussi douce. Sophie voulut absolument que je prisse la sienne ; et , ma foi , j'en avais besoin après mes anxiétés, mes combats et la course que je venais de fournir. INous marchâmes en faisant des contes assez plaisants pour qu'aucune idée sentimentale ne pût naître. De toutes les positions, c'est la seule qui convienne à un homme toujours prêt à se déceler.

Nous arrêtâmes à la petite maison d'Euslache. Tout y était dans la désolation. Monsieur le chef avait bu, par distraction une bouteille de vieux vin rouge qui devait entrer dans la composition d'une matelote , et il avait laissé brûler la plus belle des volailles. Du Reynel jeta les hauts cris. Eustache essuya les larmes de sa petite Claire , tremblante pour lui el pour moi.

INous reprîmes les travaux que l'idée de notre danger avait généralement suspendus. Chacun s'amusa à ranger quelque chose de l'ameublement des fiancés. Moi, je montai le lit, et Sophie plaça la court-pointe d'indienne. « Ah ! Sophie , penseriez-vous comme moi .' — Je neveux pas de ces questions-là, monsieur. • El un petit coup sur la joue me donna le droit de baiser sa jolie main.

Ah , mon Dieu, voilà du Reynel qui monte, rouge et hors d'haleine. Que lui est-il encore arrivé '' « Mon ami , la volaille est remplacée. — Je vous en félicite. — Mais la table qu'on a donnée à ces enfants convient au plus à quatre personnes, et il y en aura vingt à dîner. — Que voulez-vous que je fasse à cela ? — Quel sang-froid ! Comment! vous ne sentez pas le désagrément de faire un quart de tour à droite ou à gauche chaque fois qu'il faut porter la fourchette à la bouche ? — Envoyez Bjpliste prendre au château une table de vingt couverts. — Cruel homme que vous êtes! elle n'entrera pas dans In maison. — Eh bien! on s'arrangera comme on pourra. — Comme on pourra! quelle manière de voir! Un dîner superbe, mangé sans la moindre commodité ! Et pas une bouteille de vin au frais! Si j'étais aussi leste que vous, j'aurais déjà fait le tour du jardin ; il me serait venu quelque idée heufeuse... Mais allez donc, monsieur, allez donc, le cas est important. — Oui. . oui, puisque nous fuyons aujourd'hui les lambris dorés, soyons tout à la nature. Une fêle champêtre. . — Champêtre ou non; mais qu'on soit à son aise à table. "

Ah ! ah ! il y a du monde dans ce jardin. Quelqu'un a eu la même idée que moi. Cette jolie petite Fanchelte prévoit tout , la comtesse a raison. Autour d'un vieux noyer, dont les branches s'étendent au loîu , elle a fait dresser une vaste table avec des planches prises çà et là ; elle a transformé des futailles en tréteaux. Le charron du village perce des trous dans le pourtour à un pied de distance du tronc de l'arbre. A mesure qu'il en fait un , le jardinier du château y cache un pot d'œillets, de myrte, de roses : nous aurons un surtout charmant Servent, 'l'achard el leurs amis terminent un banc circulaire en gazon... avec son dossier vraiment. Comment donc ! Il est décoré de guirlandes de chèvrefeuille et de lilas! Ah ! l'anchelte, l'anchelte ! Allons, ne vais-je pas m'amuser à causer avec elle ' Laissons-la terminer ses aiiprêls... Il est pourtant esseuliel que je lui dise un mol. « Fauchctte, M. du Rcyuel aime à boire frais. » Elle me prend U

Uftt MAL,EU01>fc.

maiu... ce n'est pas ma fuute. Elle m'emmène... Uu me conduit elle ?... " Ab ! U jolie source d'eau vive qui s'écliappe de la feule de ce rocher! l ne pile de bouteilles ralraicliit dan» le pelit bassin

3ue le temps a creuse sous sa cbule ! N'aperrois-je pas une |;rolte ans une des faces de la rocbe ? C'est là sans doute que le père l'irmin retirait ses iiislrumenls de jardinaije. — Peul-itre, monsieur, cette grotte a-t-elle servi (|uel«iucfois d'asile à l'amour. — Alil l'aiichetle , Kancbette ! toujours l'amour! — Je n'ai au monde que mou cœur , laissez-li'-moi . monsieur. •

Nous continuions de marcher; nous approchions de cette grotte , et... on appelle Kanchettc... Ab ! tant mieui ! C'est monsieur le chef qui la prie de faire rani;er les plats dans l'ordre convenu entre eui.

I n cri g<5nt'ral d'approhalion se lit entendre cjuaud nos dames, Soulanj;es et du Hejiiel approchèrent du noyer. On allait me féliciter... .le proclamai Kancbette; je lui laissai les honneurs de l'iuveotion , et j'ajoutai que tout avait été fait par ses soins et sous ses yeui. Il faut être juste envers tout le monde. J'aime surtout ii l'être avec Kanchette.

La journée était consacrée à Claire et à Eustache. Ils furent placés au haut bout de la table , fort contents d'eux et des autres. Les grands parents et une vingtaine de paysans et de paysannes se mêlèrent aui belles dames et aux messieurs du château, l'oint de morgue, point de ton de notre part ; poin de familiarité déplacée de celle des villageois. Les bienfaiteurs aiment à descendre au niveau de ceux qu'ils ont obligés.

La comtesse a fort bien fait les choses ; elle n'a pas même oublié les vins de dessert. Avec eux circule la gaieté. Ils amènent la chansonnette. Ce n'est pas toujours l'esprit qui l'a dictée; mais en faut-il pour entendre : amour et bonheur?

A la chansonnette succèdent les tapes sur l'épaule... Les tapes sur l'épaule ! il est temps de quitter la table. La comtesse le sentit comme moi. Elle se leva, et nuus entendîmes les ménétriers, qui semblaient n'avoir attendu <]ue ce signal.

Oh ! cette fois , Claire dansera avec son Eustache , ainsi que je le lui ai promis... Les voilà placés... ils dansent fort mal l'un et l'autre; mais ils se regardent avec tant de plaisir, qu'on en trouve à les voir danser. Et moi aussi je danserai... une valse avec Sophie... si nos racleurs peuvent en jouer une... Eh! ma foi, oui , c'est cela à peu près... Ob! comme elle valse , ma Sophie ! quelle légèreté ! quelle grâce! quel enjouement voluptueux!... (Juelle danse que cette valse ! Deux êtres se touchent , s'enlacent , se pressent , comptent les battements de leurs cœurs; et comme ils battent, celui de Sophie et le mien ! ■ Arrêtons-nous , mon ami; cette danse ne me vaut rien avec vous. « Elle m'avait parlé très-bas, je feignis de n'avoir pas entendu. Je l'entraînai à la rencontre de Soulanges et de la comtesse , ivres comme nous, cherchant comme nous à dissimuler leur ivresse, et dissimulant aussi maladroitement que nous. Sophie devina mon intention ; mais l'exemple n'avait pas plus d'empire sur elle que l'opinion. Elle m'échappa, et alla se jeter sur le banc de gazon en disant très-haut qu'elle ne pouvait supporter plus longtemps la fatigue et la poussière.

Pourquoi donc Eustache a-t-il toujours quelques mots à dire à l'oreille de Claire? Au point oii en sont les choses , ils ne doivent plus avoir de secrets. Peut-être avons-nous oublié quelque pièce de l'ameublement. Ils s'en aperçoivent, et craignent de nous le faire entendre. Je reverrai tout dans le plus grand détail. Ils ne formeront pas un vœu inutile : il en coitte si peu pour les satisfaire !

Ah ! Fanchette a fini ses petits arrangements. La voilà qui parait , et nos jiaysaos ne regardent plus qu'elle. Serait-elle plus jolie que madame de Mirville, qui n'obtient pas un seul regard !"... Le pauvre passe devant un château ; il s'arrête à la porte d'une chaumière.

On l'invite à danser. Elle refuse avec politesse, et trouve toujours quelque raison qui ménage les amours-propres : on la quitte sans être mécontent... Claire ne danse qu'avec Eustache ; peut-être Fanchette... Oh ! non, non, je ne la prendrai pas. Que m'importe qu'on ait démêlé , sous ma réserve affectée , l'émotion délirante que j'éprouvais en valsant ave» Sophie? La comtesse, Soulanges, du Ueynel savent notre amour, et ces bons paysans ne cherchent pas ce qu'on ne juge point à propos de leur dire. Mais si cette émotion allait se reproduire en touchant , en caressant le bras de Fanchette, en retrouvant sa main... Oui, oui, elle se reproduira, et on tournera contre nous des circonstances attribuées jusqu'ici à un zèle qui leur est tout à fait étranger... ÎNon, je ne la prendrai pas.

Mais une contredanse bien insignifiante . quoique bien à la mode, en ara»! ihu.r. etc.. oii on danse avec toutes les femmes , excepté avec sa danseuse... Oui, mais une femme de chambre... Eh! la comtesse n'a-t-elle pas dansé avec Servent , et Soulanges avec la fille du jardinier?... Je vais prendre Fanchette... Je n'ose en vérité... et j'en ai une envie!

Sophie ne voit que moi. Elle est étrangère a tout ce qui se passe autour d'elle. « Mon ami, personne n'invite cette pauvre Fanchette , et je crois qu'elle danserait valontiers... Elle vous regarde. (,)iiel plaisir vous lui feriez en la prenant !... Allez, mon ami, allez donc! Ayez un peu de complaisance. •

De lu complaisance ! Comme nous nous trompons tous sur le sens

des choses , sur la valeur des mots!... J'ai fait a peine quatre pas, il sa luain est dans la mienne; sa figure a l'eipressiun de l'amour heu reux , du désir, de l'espérance à la fois. Que de choses exprime celle figure-U I

IVous sommes placés, et je crains de lever les yeux sur elle. Ai-jc besoin de la regarder? (Jette main n'est-clle pas l>, (uiijouis la, et ne dit elle pas tout ? (,)uelle situation ipie la mienne ! i< L'une mu craint ; je veux fuir l'autre, et nous soniiiifs toujours trois! •

Je me possède autant que je le puis ; mais je sens que me» yeux vont dire ; amour et plaisir ; et tout le inonde entend ces deux iiiolsla , et les interprétations, et les conjectures , et l'expulsion de Fanchette, et Solipie désabusée... Il faut quitter la contredanse. Mais quel préleite?... Je vais me donner une entorse.

Au moins j'en ai fait le semblant. Je me traine en boitant tout bas sur le banc de gazon. (Jette si bonne Sophie, qu'il faut loujour.» tromper parce qu'une première faute en entruiiic mille autres, cette bonne Sophie remarque avec satisfaction que le pied n'enOe point ; mais elle croit qu'il est indispensable que je me relire , que je prenne du repos... Oui, j'en prendrai , si le malin génie qui^ me poursuit, qui m'obsède, veul me laisser quelques heures a moi-même. Sophie n'est point assez forte pour aider de son bras un boninie qui s'est donné une entorse. Elle fait amener l'àiie du duc de Clarence , et comme il est probable que j'aurai besoin de compresses, de bandes , elle prie Fanchette de nons suivre. Me voilà encore entre elles deux ! L'heureux semblant que j'ai fait là !

Deux, toujours deux, lorsqu'une seule suffit pour me faire eitravaguer ! Je ne veux ui compresses ni bandes. Je fais remarquer que le pied joue avec facilité , et qu'ainsi je n'ai besoin de rien. Sophie veut qu'au moins je me mette au lit. Elle sort avec Fanchette, et je me couche pour terminer enfin celle orageuse journée.

Pas du tout. .Sophie rentre ; elle tient les Oraisons funèbres de Bossuet ; elle va me lire celle de Madame, pour m'amener doucement au moment du sommeil. (J'est quelque chose de beau sans doute que l'oraison funèbre de Madame; mais que me font les morts quand je suis plein de vie et que j'ai près de moi ce qui peut la faire aimer? N'importe, ayons l'air d'écouter.

L'air d'écouter ! et voilà Fanchette qui revient. Elle sourit , elle n'a pas cru un moment à mon entorse, et elle vient s'établir là pour ma punir d'avoir voulu lui échapper. Elle a trouvé je ne sais quel ouvrage très-pressant et que l'ordonnance de la iietite fêle lui avait fait quitter.

Le jour est sur son déclin. J'entends rentrer la comtesse , Soulanges et du Reynel. Ils croient aussi a mon entorse; ils montent chez moi ; mais ils n'y resteront pas, et Sophie et Fanchette sont clouées à leur place.

Je proteste que je n'éprouve plus la moindre douleur, que je veux me lever, que je passerai la soirée au salon. Sophie me le défend , les autres me le permettent; la majorité l'emporte. On me laisse, je m'habille , de descends, j'entre au salon en dansant. Sophie crie à l'imprudence; je lui réponds par un entrechat; elle se rassure; nous commençons un boston.

Le premier tour n'était pas fini, lorsque la mère Servent entra. Elle était tout en larmes. Claire était disparue; sa mi're l'avait cherchée dans tout le village; elle n'espérait plus la trouver qu'au cbàleau, et cet espoir venait d'être déçu. Cette pauvre mère m'inspira de la pitié, et je cherchai à pénétrer la cause d'un événement aussi inattendu. « Oii est Eustache , mère Servent ? — Il a cherché sa Claire avec Tachard , avec not' homme, et n'en ayant rien .ippris . il est allé parcourir les vignes el les champs qui environnent le village. — Seul? — Seul. Tachard et Servent chercbenl chacun de leur côté. — Il est clair que divisés ils parcourront trois fois plus de terrain. Et qui a ouvert l'avis de se séparer ? — C'est Kuittache.— Ah! c'est Eustache ! Et sans doute il est affligé, désespéré, furieux? — Non, monsieur. 1' dit qu' dans la vie on n' doit jamais manquer de courage. Ah ! il a dit cela , Eustache ! •

Je souris... je me rappelai les mots k l'oreille qui me paraissaient si déplacés, et qui commençaient à s'expliquer. " Soyez tramiuille , mère Servent ; Claire n'est pas perdue , et j'espère , moi , la retrouver. — Vous, monsieur.' — Moi. • Je pris mon chapeau et je sortis. La mère Servent me suivit; elle engagea Baptiste et A.ndré à baltie la campagne. Je ne sais ce qu'ils répondirent. J'étais déjà loin.

Je pensais qu'il ne fallait pas courir beaucoup pour retrouver Claire. J'allai droit à la maison d'Eustache.

La porte , les volets sont bien fermes; pas d'apparence de lumière. J'appelle; ils ne répondent pas : ils font bien de se taire. Moi , j ai raison d'insister : je ne veux pas que cette pauvre mère pdsse le reste de la nuit dans les tourments de l'inquiétude... Décidemeul ils ne répondront pas. Je fais le tour de la maison, je longe les murs du jardin. La porte qui donne sur les champs est aussi exactement fermée que celle de la maison. Mais cette porte a trois barres en travers. Elles vont me servir à gagner la crête du mur; je sauterai dans le jardin, et probablement le silence ne sera pas aussi profond de ce côté que de celui de la rue. . .

Je monte... je touche le f-te du mur, une brique vacille sous, ma main; elle va se détacher. Je m'appuie fortcinent des pieds cl des

UNE MACEDOINE

genoiii; la griche, mal scellée, cède au poids de tout mon corps; elle se (Irlarhe; la porte s'ouvre ; je me laisse glisser à terre... Me voilà dans le jardin.

Je n'ai pas à craindre ici les mille et un incidents que j'ai supportes chez .lacques. Je suis connu, et je n'ai qu'à me nommer. J'avance doucement , bien doucement ; je colle mon oreille au volet de la chambre à coucher, et sans doute je vais surprendre mes petits fripons.

Oui, oui, j'entends... (Ju'entends-je ? Je ne puis distinguer un mot; mais ici, que fait le mot? L'accent est tout, et leurs accents ont une douceur !... une énergie 1... Je décline mon nom, et je raisonne par le trou de la serrure. l)e la raison ! c'est bien le moment de l'écouter et de s'y rendre !

J'avais nomme \:i mère Servent , et Claire commença à parler français. • Mon ami , ma mère souffre; je ne l'avais pas prévu, car tu me fais tout oublier; mais je veui aller rassurer ma mère. — OemaJM , chère petite, il sera encore temps. — Comment, monsieur Euslache! comment, demain! A l'instant, à la minute, s'il vous plait , ou je romps le mariage arrêté. » Le joli moyen que je trouvais là pour raccommoder la chose !

Jacques.

Cette menace, dont un autre eût ri, fit le plus grand effet sur le cceur tout neuf d'Eustache. Bon Eustache ! il m'ouvrit , et fut se replacer auprès de sa Claire. Il la tenait dans ses bras, et me regardait d'un air qui voulait dire : Je vous dois beaucoup, mais je ne vous dois pas ma femme, et vous ne l'emmènerez pas. Claire, confuse, trèsconfuse, se cachait sous le drap; on ne lui voyait plus que le bout du nei. Pauvres enfants '. ils se croyaient perdus sans retour dans mon esprit , et je devais les confirmer dans cette idée : je représentai père, mère, oncles , tantes. Le langage de la sévérité était le seul qui me convint. En préparant ma harangue, je remarquai qu'ils avaient pris toutes les précautions possibles pour n'être pas surpris. Des bottes de paille faisaient \oiir:liries aui portes et aux fenêtres qui donnaient sur la rue. La lampe était sous la table, les rayons de lumière ne montaient pas plus haut que les barres du lit. Mes espiègles n'avaient pas envie de lire, ils y voyaient assez pour causer.

Je commençai un long discours sur la nécessité de modérer ses passions, de maîtriser ses désirs. Je représentai à Eustache qu'il perdait de réputation sa maîtresse. Je peignis les jeunes filles du village, moins sages peut-être, et par cela seul plus rigoristes, se rassemblant, délibérant et allant signifier à sa fiancée la défense expresse de se parer du chapeau virginal, à peine de s'en voir publiquement dépouillée. (,lue de belles choses je dois avoir dites! Mon auditoire attendri, subjugué, fondait en larmes. Pleurer pour avoir eu du plaisir , et devant quel prédicateur, bon Dieu ! L n libertin... si c'est l'être qu'aimer passionnément ce qu'il y a de plus aimable.

Va sermon a ses bornes, et la sensibilité a les siennes. J'eiigeai enfin que Claire rentrât chez sa mère , près de qui j'allais la conduire, et dont je calmerais le ressentiment.

Je sortis , et pendant que Claire s'habillait, je pensai que la con-

viction de ma propre faiblesse ne m'ôtait pas le ton dur et tranchant qu'on pardonnerait à peine à la vertu. Elle est si indulgente , si douce , cette véritable vertu ! et nous lui prêtons notre langage en nous efforçant de parler le sien. La faire crier, n'est-ce pas vouloir en imposer aux autres et chercher à s'étourdir soi-même ?

Cependant je ne pouvais pas dire à ces jeunes gens : Je ne vaux pas mieux que vous , je n'ai pas le droit de vous blâmer ; ne prenez conseil que de vous-mêmes.

Claire était prêle. Je lui pris le bras, et nous sortîmes. Je la menai très-vite , parce que sa mère éplorce était toujours présente à mon esprit. Je ne disais rien, je cherchais dans ma tête une tournure honnête à donner à une chose qui ne l'était pas trop , quoiqu'elle fût très-naturelle. La petite trottait en poussant quelques soupirs : regrettait-elle d'en avoir tant fait ? regrettait-elle de n'avoir pas fait davantage?

Je contai à la mère Servent que j'avais trouvé sa fille endormie dans un champ; et pour rendre mon récit vraisemblable, je dépeignis la prairie , oii , le matin même, j'avais cherché à me cacher à Fanchette et à moi. Je décrivis jusqu'à l'arbre sous lequel je m'étais reposé, et c'est là que je prétendis avoir rencontré Claire. J'ajoutai qu'à son réveil le froid l'avait saisie, et qu'il causait ce tremblement général, qu'il fallait que j'expliquasse de quelque manière.

Une mère seule est capable de croire qu'une fiancée , dans ses atours, un jour de fête et de bonheur , échappe à son amant, à sa famille, à ses amis, pour aller dormir en plein champ. Il répugne tant à une mère de croire sa fille coupable !

La mère Servent embrassa sa fille , et la pressa contre son cœur. Claire pleura à son tour. Bon, pensé-je encore, larmes de repentir sont toujours utiles à celle qui les répand.

Je n'étais qu'à cinquante pas de la maison d'Eustache, et je me décidai à y retourner.

Je rentrai dans le jardin , et je crus entendre quelque bruit. Je prêtai l'oreille, et je fus bientôt convaincu que quelqu'un s'était furtivement introduit dans le petit domaine de mon protégé. C'est peut-être, me dis-je, quelque malheureux qui manque de pain; je suis en train de moraliser, je ferai encore un beau discours sur le respect dû aux propriétés , je lui donnerai quelques écus, et je le renverrai chez lui. Le feuillage qu'agitait le coupable m'indiquait sa route ; je le suivis. Il allait du côté de la maison, toujours couvert par des branchages qui ne permettaient pas à la clarté argentine de la lune de pénétrer jusqu'à lui. Il se découvrit enfin, et je vis un homme en chemise... ou peut-être Claire, qui avait encore trompé la vigilance de sa mère, et qui revenait oii l'appelaient l'amour et le bonheur. Je m'avance... c'est bien elle, c'est Claire qui s'approche du volet d'oiije l'ai entendue, et qui sans doute va prier Eustache de lui ouvrir. Je m'élance, je lui saisis le bras. « Il est bien extraordinaire, mademoiselle... » Ah! mon Dieu, c'est Fanchette! N'importe, je ne reculerai pas; je suis monté sur un ton de sagesse qui éloigne toute espèce de danger.

« Fanchette, que faites-vous ici? — Il est si doux d'imiter ce qu'on aime dans ce qu'il fait de louable ! — Par grâce , Fanchette , ne parlons pas de ces folies-là. — N'en parlons pas, monsieur. Vous cherchez Claire, et moi aussi. J'ai pensé que fille sensible, qui n'est à minuit ni avec son père ni avec sa mère, doit être avec son amant. — Je l'ai pensé comme vous, Fanchette, j'ai trouvé Claire ici, et je l'ai rendue à ses parents. — Qu'elle est heureuse, monsieur, mille fois heureuse, puisque son bonheur est votre ouvrage! — Fanchette, ne prenez pas ce ton doux , tendre , enchanteur , qui va à l'âme , qui l'agite, qui la tourmente. — Vous ne vous apercevez pas, monsieur, que votre ton est à l'unisson du mien. — Eloignons-nous au moins de cette malheureuse maison; qu'Eustache ignore que celui qui le prêchait, il n'y a qu'un moment, est bien plus coupable que ! li. — Coupable ! Et de quoi donc ? — Ne discutons pas , mademoiselle^ séparons-nous, »

Je m'éloignai. Fanchette me suivit. Je l'entendais soupirer derrière moi. Si vous connaissiez Fanchette, vous sauriez quel effet devaient faire sur moi ces soupirs... Un air frais les portait à mon oreille, écho d'amour les répétait dans mon cœur. N'importe, je doublai le pas : le gardien des mœurs publiques ne devait pas avoir de nouvelles faiblesses

... J'entends toujours derrière moi ce pied léger , qui foule à peine l'herbe naissante de mai. Ce pied !... cette jambe !... mon imagination ne s'arrête pas. Si je me retourne, je suis perdu. Qu'entends-je ?... un faux pas , une chute ! Une maudite bouteille vide l'a fait trébucher. Befuserai-je à Fanchette ce que j'accorderais à la dernière des inconnues , et la sagesse doit-elle être poussée jusqu'à la barbarie ? Elle se plaint peut-être autant de ma dureté que du mal qu'elle ressent... '< Non, je ne suis pas un homme cruel. Belève-toi, appuie ton bras sur le mien... » Déjà je l'ai relevée , déjà je sens sa main sur mon cœur. Il semble que ce cœur veuille s'élancer hors de moi pour s'aller unir au sien.

Que faire ? Elle marche difficilement, je ne puis la quitte. Il y a une grotte dans ce jardin, elle s'y reposera un moment; je n'y entrerai |ioint , je l'attendrai en dehors... J'y entrai, et il était grand jour quand nous en sortîmes.

UNE MACÉDOINE

La porte du jardin est ouverte, et peut-être les habitants ne circulent pas encore dans le village. Je lui prends la main, je l'entraîne ïprès moi... « l.a porte est termine, 1« |;àclie a étt' tuée par deui ou trois gros clous de charrette. Il est clair (ju'Kustache est levi', qu'il a fait le tour de son jardin. Oh ! Dieu! Dieu! s'il fût entrr dans cette funesse grotte !... — Il y eût trouvé des êtres heureui comme lui. — (}ue\ calme 1 mademoiselle, quelle indifférence ! l'.llepeut vous convenir à vous, qui n'avez rien k perdre... — Depuis que je vous connais, monsieur. — Pardon, mille fois pardon ! ma conduite est celle de l'amour en délire, mes evpressions sont d'un barhare. .\h ! dis-moi, répète-moi que tu me pardonnes... " Klle m'emhrassa.

Du IVejnol dans le tonneau de Jacques.

n Fanchette , il faut pourtant sortir d'ici. — Eustache s'est levé, monsieur, tourmenté par l'inquiétude, brûlant de savoir comment la mère Servent a traité sa hlle. Il est impossible qu'il soit chez lui. — Qui t'a donc appris à connaître le cœur humain ? — Ne doiventils pas se ressembler tous? Je n'ai étudié que le mien. Aurais-je un moment de repos si je craignais pour vous ?

• — Mais nous parlons, nous parlons, et le temps s'écoule... Entends-tu la cornemuse du vacher du village? Ya donc, ange de délices ou de malédiction , approche-loi de cette croisée , de cette porte , écoute si tu n'entends rien , ouvre... si tu le peux. »

Le volet était poussé simplement; la croisée, la porte étaient fermées. • Monsieur, il faut casser un carreau. — Cassez-le donc, Fanchette; je me sens incapable d'agir. "

Un caillou brise la frêle barrière. Elle s'élance... elle a ouvert la porte delà rue. « Sortez, monsieur, séparons-nous; nous rentrerons au château comme nous le pourrons, le jugement nous reviendra lorsque notre mutuel isolement lui permettra de se reproduire. »

J'étais dans des transes mortelles, et pour compléter mon supplice, je rencontre au détour d'une rue... qui? l'aimante, la vertueuse Sophie, pâle, défaite, pouvant à peine se soutenir. Elle n'a pas dormi plus que moi; mais quelle différence! inquiétude, vœux, pureté de son coté, et du mien... Je suis un misérable.

Mais renoncerai-je au cœur de la plus parfaite des créatures en lui dévoilant l'affreuse vérité , ou descend rai-je lâchement jusqu'au mensonge? J'ai menti avec facilité à la mère Servent : je rassurais une mère craintive ; je conservais la réputation d'un enfant sans expérience. Ici je vais mentir parce que le vice a besoin d'un masque, et je ne suis pas assez dégradé pour être insensible à ce que ma position a d'humiliant.

« Ah! mon ami, quelle nuit j'ai passée ! avec quelle douloureuse impatience j'attendais le jour ! Deux de ces uuiis-là encore et je perdrais la vie et mon amour... Pardonnez- moi, mon Dieu, de le préférer à vous... Mais, dites-moi donc, cruel homme que vous êtes, oii vous avez passé cette nuit!* — Je sors de chez Servent. Claire est au sein de sa famille; elle dort à côté de sa mère , qui travaille. — Où avez-vous été? Qu'avez-vous fait? :

Elle ignore l'escapade de Claire. Ses parents n'en ont pas de con-

naissance )iositive, et d'ailleurs ils m'estiment assez pour croire que je n'en parlerai |)a3 même k celle... A celle ipie tu adores, allais-tu dire, ingrat, perlidol .le ne dévoilerai pas la faute de Claire : méseatimer quelqu'un est un tourment pour Sophie.

Il faut pourtant répondre quelque chose... Je dirai... Que dirai-je? «Claire était rentrée chez elle; je retournai au ch.iteau.l'n bruit affreux m'étonne et m'arrête; il partait île cette maison. ■■ J'indique du doii't la première qui s'offre .i moi. • l'h! mon ami , c'est celle du notaire. • Qu'a ce pauvre notaire à démêler avec moi ' Je ne puis cependant me rétracter. • Le notaire se portait aux dernières violence envers sa jeune femme, qui pleurait et demandait grâce. Je frappe a coups redoublés. On ouvre ; j'entre , et je me déclare le défenseur de l'épouse infortunée. On s'emporte, et j'oppose le raisonnement au soupçon, la modération à l'aveugle fureur. On m'écoute, on parvient à s'entendre, après des discussions interminables. Le mari demande grâce à son tour; la jeune femme pardonne du fond du cœur. Je les quitte, et j'allais rentrer, heureux d'.ivoir ramené la paix dans un ménage. •

Femme unique! elle me comble d'éloges; elle me prend la main , elle passe un bras à mon cou , elle me sourit , elle oublie la fatigue et l'inquiétude; elle en est trop payée par la satisfaction de trouver son amant toujours plus digne d'elle. Meurs donc, tigre, qui fais couler ses larmes , et qui n'en taris la source qu'à force de bassesse et de fausseté.

Fanchette passe à côté de nous, et Sophie lui parle avec bonté. Combien ces marques d'afl'ection , toujours répétées, ajoutent à ce que je souffre ! Si Fanchette répond avec une certaine liberté d'esprit, je la méprise, je la déteste sans retour. Son embarras est égal au mien ; elle rougit, elle ]iàlit , elle balbutie, et c'est encore la femme incomparable qui la rend à elle-même. Sophie loue sa vigilance, sa prévoyance: elle porte un panier au bras... des œufs, du beurre frais, du fromage. Oii a-t-elle été prendre cela?

Elle répond aux choses flatteuses que Sophie lui adresse par une simple révérence. Elle s'éloigne et je lui vois essièjcr une larme... Est-ce le repentir qui la lui arrache? Peut-être est-ce la pitié qui la donne à celle que nous trompons tous les jours. Madame de Mirville inspirer de la pitié à Fanchette !

Le notaire du village.

On était déjà levé au château. Je me jette dans mon lit, bourrelé de remords, et cependant mes yeux se ferment: j'étais excédé de toutes les manières. ,

A mon réveil, je me promis bien sincèrement de fuir Sophie pour échapper à Fanchette. " Je gagnerai la première poste à pied , puisque je ne peux encore monter à cheval. Là , j'attendrai une occasion pour retourner à Paris. Rendu chez moi , j'écrirai à Sophie; je prétexterai des affaires inopinées, et peut-être m'aime-t-elle assez pour me croire sur ma parole: elle a cru... elle a bien voulu croire... Nous nez, messieurs, de mes scrupules, de mes combats. RecueOlez-vous, et si ensuite vous me trouvez ridicule , la nature ne vous a donne que des sens. >

UNE MACi:UUlNË.

XVII — La Sépsiation.

Je me li've, bien décitli: à partir, à partir sans le moindre délai, el cette fois ma rvaolution tsl inébranlable, .l'éprouve le besoin de respirer un jir frais, et j'ouvre in.i croisée. Plusieurs voitures entrent dans la cour. Des femmes, des bommrs , des malles... Kb ï mais n'apcrçois-je pas Geoi.jes, ce vieui v.ilet de cbambre (|ui m'a élevé, el qui vaut mieui que son maître ? " ( îeorges , me voici , monte , et dismoi ce que lu veuv. •

Il entre, il me remet une lettre de mon homme d'alTaires; mes intentions sont remplies. La boutique est louée, garnie; le modeste ameublement est eu place. Ilélas! j'avais tout oublié près d'elle. Je ne me souvenais plus même des mesures que j'avais prises pour m'en séparer.

Lue seconde femme de cbambre arrive pour madame d'Ermeuil, une autre pour madame de Mirville; des efl'els en quantité pour toutes deui. U:i ! Sophie, as-tu besoin des étoll'es de l'Iode ? n'es-tu pas asset belle de ta seule beauté?

11 y a aussi pour moi du linge, des babils, de l'argent. De l'argent! il peut servir à entretenir la paii de l'àme : il ne la fait pas recouvrer.

Comment lui apprendre qu'elle a un sort indépendant, qu'il faut qu'elle parle , qu'elle s'aille liier rue Saint-Antoine, que je le veux, que je re\i:;e impérativement? Si j'annonce une éternelle séparation, elle ne voudra point partir; si je lui parle , je ne le voudrai plus.

Je vais lui écrire... IS'on, elle me cherchera , me trouvera, me gagnera : l'amour et le plaisir parlent, combattent pour elle. Je m'eipliquerai avec Soulanges. Ilumme du monde, il sera indulgent et eu imposera k l'ancbelte par l'influence du rang... Que dis-tu? Quand elle l'a sacrifié ce qu'elle avait de plus cher, elle a cru se confier à un homme d'honneur; elle t'a rendu dépositaire de sa réputation. As-tu le droit de la lui ravir?

Que ferai-je donc? En cherchant à classer mes idées, j'étais descendu au salon. Je m'y promenais machinalement , et j'avais pris, sans envie de les lire , un paquet de journaux qui venait d'arriver et qu'un pur hasard avait fait tomber sous ma main. J'en parcourais un, en pensant à toute autre chose. Ce papier me servait de contenance, comme un éventail à une femme qui rougit ou qui veut en avoir l'air. 11 m'arriva, je ne sais comment, de lire tout haut: « L'abbé Aubry prêche demain, à dix heures du matin, dans la cathédrale de 6eau- Tais; ' et en lisant, je ne pensais pas plus à l'abbé Aubry qu'au Grand Mogol.

■ L'abbé .\ubry ! le premier prédicateur de l'Europe ! Quelle est la date du journal, mon ami ? — Le ^1 mai , madame. — Le ! mai ! c'est vraiment demain que l'abbé Aubry prêche, et je ne l'ai pas encore entendu !... Vous me conduirez à Beauvais, n'est-il pas vrai? — Oh 1 avec un sensible plaisir. — Nous partirons après diner. — De suite, si vous le voulez. — De suite, soit; babillons-nous. Pendant le temps que nous donnerons à une toilelte-négligé, Baptiste nous trouvera des chevaux. Vous nous prêterez Baptiste , n'est-il pas vrai , comtesse ? — Oh ! très-volontiers. — Mon ami , nous arriverons assez toi pour voir le chœur de Beauvais : c'est , dit-on , une des merveilles de l'église chrétienne. — Comtesse, ce soir nous visitons la cathédrale; demain nous entendons le sermoo de l'abbé Aubry, et nous revenons à l'heure du diner, pénétrés de l'éloquence, de l'onction de l'orateur. — Prenei garde, madame, prenez bien garde. On dîne ici a quatre heures précises, et vingt minutes de retard dessèchent un roii ou forcent le chef < le laiMer refroidir. • L'observation est de l'oncle Antoine.

le n'ai danc plusbetoio de prétexte pour m'éloigiier de ce château. Je vais en partir avec la seule femme qui soit au-dessus de l'anchette, qui puisse me la faire oublier... L'oublier, la fuir; oui, sans doute ! L'oublier ! jamais!

Je iHcbe de me monter la télé. Je m'arme de la plume cruelle qui va rompre toute» nos relations. Je cherche des expressions austères comme met motifs. Je relis ce que je viens d'écrire... C'est l'amour qui soulève un coin de son bandeau ; c'est toujours l'amour.

Je déchire, je recommence, je déchire encore, l.nfin je m'en liens a ceci ; • Nous nous sommes égarés l'un et l'autre, chère Fanchette, et nous pensons trop bien tous deux pour ne pas abjurer une erreur de cette nature. Je quille ce château, pour n'y rentrer que lorsque vous en serez sortie. Il est inutile de prendre congé de madame d'Ermeuil, d'emporter les effets que vous avez ici. Vous trouverez, dans l'asile que je vous ai tait préparer, ce qui est nécessaire aux besoins présents, el je vous ai ménagé des ressources pour l'avenir. Si elles se trouvent insuffisantes, je pourvoirai à tout.

• Mon domestique vous conduira. < 'est un garçon discret, qui ne vous fera pas de questions, par cela seul que je ne lui aurai pas ordonné de vous en faire.

■. Partei avec lui, aussitôt qu'il vous remettra la présente. Parlez, je le veux Je le veux! Oli ! quelle expression !... F'as de ménagements. Il est des circonstances ou pour frapper juste il faut frapper fort « Parte/., je le veux, et vous n'avez que ce moyen de conserver mou estime. >

Mon estime! Eh ! oui , mon estime. Comme elle a fort bien dit : entre jeunes gens il n'y a de séducteur que l'amour.

« Georges? — Monsieur? — Connais-tu déj» ici une femme de chambre qui se nomme l'anchctte ? — Oh! monsieur, il sulUt de l'entrevoir pour s'informer de son nom. (i'est la fille la plus séduisante... — Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, Georges. Un de ses parents éloignés, mon intime ami, m'a écrit de Marseille, et me charge de lui faire parvenir des secours. Fanchette entend le commerce de mercerie, et j'ai chargé mon homme d'alïaires...

» — Mon ami, mon ami! descendez donc! les chevaux sonl mis, et vous ne finissez pas. — Je descends, chère Sophie.

» Georges, voilà le bail, les quittances des fournisseurs, du receveur du droit de patente, et les clefs du nouveau domicile de Fanchette. Dès que je serai parti, vous la prendrez à l'écart , vous lui remettrez tout cela; ensuite vous lui donnerez cette lettre. Vous la laisserez maiiresse absolue du jiarti qu'elle voudra prendre. Probablement, elle vous proposera de l'accompagner jusqu'à la grande route. — Je le lui proposerai, moi, monsieur. — A la bonne heure. Vous entrerez avec elle dans une auberge décenle, et vous la ferez monter dans la première diligence qui passera pour Paris. Vous viendrez ensuite me trouver à ISeauvais, à l'hôtel delà Tête noire. »

Je descends ; je rencontre Sophie, qui, dans son impatience, vient au-devant de moi. Je lui présente la main; nous descendons, nous traversons rapidement le vestibule... Fanchette est sur les degrés de la cour. Elle est partout, cette Fanchette! Mais ma Minerve et son égide sont à coté de moi. ( Cependant il faut détourner les yeux, ou aller révoquer mes ordres , déchirer ma lettre, me condamner à d'interminables faiblesses. C'est au moment même oii mon coeur brisé se révolte contre ma raison, que je m'arme d'un courage stoïque. Je porte Sophie dans la calèche ; je m'élance après elle ; Baptiste pique les chevaux. Je lui cris de fouetter plus fort. Je m'éloigne avec rapidité , et à chaque temps de galop je sens que j'ai laissé derrière moi la moitié de ma vie. J'ai l'autre auprès de moi.

Il n'y a que trois lieues du château d'Ermeuil à Beauvais. Nous allions d'un train à les faire en trois quarts d'heure. La rapidité de la course, le bruit des roues ne nous permettaient pas de tenir une conversation suivie, et j'avais tant de besoin de pouvoir parler à moi seul !

Nous arrivons. On nous demande si nous voulons être servis chez nous. 11 y a donc dans celte auberge une table d'hôte. J'engage Sophie à descendre. Satisfait de moi-même, heureux, à ce qu'il me semble, d'avoir rompu avec Fanchette , j'éprouve cependant un certain fonds de tristesse , qui s'oppose à ce doux abandon , dont j'ai contracté l'habitude avec Sophie. Elle décide que nous dînerons dans notre appartement. Je me soumets.

Elle renvoie Caroline... Vous savez bien, cette femme de chambre arrivée ce matin. Me voilà seul avec elle. « Mon ami , me dit elle, vous savez combien je vous aime , combien je vous estime. Je ne me défie ni de votre volonté m de la mienne ; mais la jeunesse et l'amour sont deux séducteurs devant qui disparaissent les résolutions les plus sages.,. Nous l'avons éprouvé, cher ami. De quoi s'en est-il fallu que nous ne devinssions coupables? J'ai ordonné à Caroline de ne me ])as quitter un moment pendant ce petit voyage. Je vous demande pardon d'avoir cru celte mesure nécessaire, el je vous prie de n'y voir qu'une preuve nouvelle du sentiment exclusif, invincible, qui m'unit à vous.

» J'ai pensé qu'il était inutile que celte courte explication se fît en présence de Caroline : faites-moi le plaisir de la rappeler. »

J'y courus, moi, qui, dans toute autre circonstance, aurais maudit cette Caroline , qui la maudirai peut-être dans deux heures... Oh, quel cœur que le mien!

Nous nous mettons à table. Elle conserve son ton doux , tendre , moelleux , ce ton qui va à l'àme et qu'elle seule sait entendre. Elle parlait comme si nous étions seuls.

J'abrégeai le dîner, sous le prétexte qu'il faut voir au grand jour les détails minutieux de l'architecture gothique. Elle prit mon bras, et Caroline, soumise à ses instructions, marchait à côté d'elle. Elle a l'air étonnée, cette Caroline, et vraiment il y a de quoi l'être. Aimer avec passion, et se faire garder à vue, c'est ce qu'on ne voit pas tous les jours.

Nous passâmes deux heures au moins dans la cathédrale. Je paraissais regarder tout avec une extrême attention , et je ne voyais dans ce chœur qu'une Madeleine. Qu'elle est belle, cette Madeleine I Elle est plus, elle est jolie... Jésus lui pardonna; qui ne pardonnerait à Fanchette ?

Lorsque nous rentrâmes, Sophie me rappela que j'avais bien mal passé la nuit précédente... l ne nuit ! hélas ! c'était la troisième! Elle m'engagea à me retirer chez moi.

Il élail temps que je me retirasse. J'étais à peine dans ma cbambre, que Georges y entra. Hecommander la discrétion, c'est avouer qu'on a des ménagements à garder ou quelque chose à craindre. Je n'avais ordonné le secret sur rien : aussi Georges s'approchait de moi, une lettre à la main , et il avait nommé Fanchette avant d'avoir refermé ma porte... Oh! s'il m'eût trouvé chez Sophie!

• EU bien, Georges? — En vous quittant, monsieur, j'ai entrevu mademoiselle Fanchette dans le bosquet qui est au bout du jardin de

OHH MACËUOlNk.

la comtesse. J'ai ('té l'y trouver. — Après? — Elle s'otail assise. Tne main couvijit la plus jolie petite figure... — l'as île détails. Poursuivez. — Je lui ai remis les clefs, les papiers et votre lettre. En la lisant elle a pleuré. — l'.lle a pleuré, Georges? — ()b! monsieur, de manière à fentlre un cceur de roclier. J'iijnorc ce qui pouvait l'allliger ainsi. — ,1e le sais, moi, je le sais. • Il le veut, a-t-tlle dit en sanglotant; il l'ordonne, j'obéirai, itlais trois jours , trois jours seulement!... «Et puis du (jaliiiiatias où je n'ai tien compris. — Mais l'inisseî donc 1 Ou est l'ancbette en ce moment ■' — Sur la route de Paris, monsieur. — Sur la route de Paris ! — Je lai ai fait |iart des insIruciioDs (|ue vous m'avez données : elle m'a suivi sans résistance.

— Nous a-t-on vu sortir du parc avec elle? — Personne , mouoieur, et nous ne connaissons personne à l'auberj^e oii elle a attendu la diligence. J'ai voulu lui faire servir quelque cbose , elle a tout refusé.

» Sur un coin de la table, oit je lui avais fait mettre un couvert , elle a vu du papier , une plume et de l'encre et elle a écrit cette lettre, qu'elle m'a dii fois prié de vous rendre bien exactement. — Ebl voyons-la donc cette lettre, bouime sans pénétration! — Eb ! monsieur, je vous la présente depuis que je suis entré cbez vous.

• Georges, retirei-vous. — Monsieur n'a pas besoin ce soir de mes services? — ISon... Eb ! Georges? — Monsieur' — Si demain au cb.iteau d'Ermeull vous entendez parler de l'ancbette, vous ne direz rien de ce que vous savei. — .l'entends, monsieur, il y a du mystère.

— \ ous souriez en prononçant ces mots, ^'ousy mettez de la malignité, je crois. — .Moi , monsieur :' — Vous. Au reste , je n'ai rien ii me reprocbcr. — J'en suis persuadé, monsieur. — G'est assez. Laissez-moi. »

11 a levé les yeui sur moi. 11 a voulu me pénétrer , il y a réussi peut-être. Le coupable est toujours puni, ne fût-ce que par la craiute de l'être.

La voilà cette lettre, écrite dans un moment d'angoisse : le papier a été mouillé de ses pleurs. Je biùle de la lire; je frissonne en l'ouvrant.

.Wlll. — U Sermon.

1 MoSSIElB ,

• Vous ne m'avez rien promis, j'en conviens. Cependant j'ai di'i compter sur les égards dont un bomme tel que vous ne saurait s'écarter, même avec une inconnue, et vous avez froissé, brisé sans compassion un cœur qui ne battra que pour vous. Je ne vous avais donné d'autres droits que ceux de l'amour heureux, et vous vous permettez, en y renonrant , de disposer de mon sort à venir en maître absolu ; vous m'adressez les ordres les plus durs , vous me les transmettez par votre domestique : voilit ce ([ue je ne conçois pas.

• Vous vous persuadez que je n'ai besoin que d'une existence pour vous oublier et retrouver ma tranquillité. Ce que je vous ai donné est sans prix et ne se paye pas avec de l'argent.

" Au reste, vous m'avez bien jugée. Vous m'avez crue capable de vous sacrifier plus que ma vie, et cette idée a pour moi quelque chose de consolant. Il est consommé, ce sacrifice que vous avez exigé. Puisse-t-il assurer votre bonheur! Puissiez-vous ne jamais me regretter ! j>

Elle a raison, elle a raison. En l'abandonnant, avais-je des ordres à lui donner? devais-je charger un valet de leur exécution? Je l'ai humiliée de toutes les manières. Ma conduite me déshonore à mes propres yeux. Un vain repentir ne réparera pas les outrages que je dois lui faire oublier. Je jirends la poste à l'instant. Je cours rue Saint-Antoine ; je dépouille tout ce qui tient à de vaines considérations , je tombe à ses pieds , je lui demande grâce ; je ne me relève qu'après lui avoir entendu prononcer le pardon... Si je la vois, je n'ai plus la force de m'en éloigner; je perds le fruit de mes combats, de mes efforts; vaincu par ses charmes, par ses pleurs, je me donne à elle sans retour; je déchire le cœur de Sophie ; j'élève entre elle et moi une insurmontable barrière... Sophie !... Fanchette !... Je ne sais quelle est celle que je dois préférer; j'ignore quelle est celle que j'aime le plus.

Quoi ! parce que madame de Mirville a un rang dans le monde, une fortune brillante... E.lle a d'ailleurs tout ce qui peut assurer la félicité du plus délicat et du plus exigeant des hommes... Mais Fanchette, dépouillée du prestige du rang et de la fortune, est une femme aussi , une femme charmante, qui a tout fait pour moi , et je ne dois rien à madame de Mirville... C'en est fait , je pars.

« Georges ! » Et en l'appelant , je sonne à casser sonnette et cordon. 11 entre à demi déshabillé. « Mettez-moi au lit. Emportf z mon habit, ma malle, tout ce qui est à mon usage. Demain de très-bonne heure, vous déploierez , vous épousseterez tout, et je vous demanderai ce que je voudrai mettre : ces bottes... ces bottes surtout, emportez-les. — Elles sont cirées. — Emportez les , vous dis-je. »

Il ne me reste qu'un caleçon. Me voilà dans l'heureuse impossibilité de partir, à moins que je ne descende jusqu'à laisser voir mon extravagance à Georges , qui peut-cire n'en a déjà que trop vu I

Je me jetie dans mon lit. Je me tourne , je me retourne; le sommeil semble me fuir. Sophie et l'"ancbette m'obsèdent sans cesse. Elles sont là. Je les vois, brillantes d'attraits et d'amour... Oh! gtàce ! grâce! Eloignez-vous, images adorées, que je puisse reposer quelques heures, icauvrcr ma ruhon îl mon jugcii; ■.•;.'.

Il est venu, ce sommeil réparateur, qui rafraichil le sang, qui calme l'infortuné. Les douleurs de In veille «ont d.'ja loin de moi; il n'en reste (|ii'uii souvenir, ipie je in'eflorce d'éloiijiier. Je vais entrer cher. Sophie, la voir, l'eiiteiidre , lui parler, prendre de nouvelles forcei tout oublier près d'elle.

' J'étais attendu. Le déjeuner est servi ; je me place vis-à-viv d'elle. Qu'elle est bien dans son déshabillé du matin ! l'oint d'ornenienti superflus, rien qui annonce les elVorts si souvent inutiles de l'art. Elle est biflle dans sa seule beauté , elle n'est comparable qu'à ellemême... si ce n'est pourtant à F... Ne prononçons plus ce nom-là.

Elle est toute a l'amour, et cependant elle n'a pas oublié le prédicateur à la mode. Quelle ligure a cet abbé Aubry? Son organe est-il pur ? son geste noble? Mérite-t-il enfin sa réputation :' C'est ce que nous allons voir.

Je vais écouter un sermon tout entier , un sermon en trois grands points! l'.n eùt-il six, qu'importe ? je serai auprès d'elle , et l'ennui ne l'approche jamais.

Caroline lui fait observer qu'elle n'a que le temps nécessaire pour s'habiller. Il faut que je sorte, c'est tout simple, .le monte chez moi, et j'apiielle Georges. Je ne suis pas connu à lieauvais; je vais conduire une femme qui fixera tous les regards; je suis bien aise de ne pas trop la déparer : je choisis ce qu'il y a de mieux dans ma garderobe de campagne.

Wons parlons, le m'aperçois bicnlot qu'on nous remarque, qu'on nous suit. Les jeunes gens de lieauvais sont connaisseurs, et je 1rs en félicite.

• Ob ! la jolie femme! dit l'un. — Charmante , céleste!» répond l'autre. Ces exclamations «ont jetées à demi-voix , mais de manière que Sophie ne perde pas un mot. A Mauvais comme à Paris, un jeune homme sait qu'une jolie femme pardonne aisément à l'imagination qu'elle exalte. Moi, j'étais enchanté que le suffrage universel justifiât mon choix. Je cherchais à mettre dans ma démarclie l'aisance d'un homme du grand monde, et je crois que j'annonçais , malgré moi, la fierté d'un conquérant.

(Comment donc , les femmes s'en mêlent aussi ! Elles paraissent même louer avec franchise. Des femmes rendre franchement justice à la beauté ! Sophie est donc bien belle, ou les femmes de Beauvais sont faites autrement qu'ailleurs.

Et moi aussi j'obtiens ma part d'éloges ! Oh ! c'est bien fort. J'entends murmurer derrière nous : « Ob ! le joli couple ! qu'ils sont bien assortis! Quel dommage s'ils n'étaient pas amants ou époux! > Sojihie rougissait jusqu'au blanc des yeu.x. .le sentais que je nie tenais plus droit qu'à l'ordinaire.

Nous entrons à la cathédrale. Mêmes murmures , mêmes signes d'approbation. On s'écarte par un mouvement naturel et général ; on nous ouvre un passage.

L'abbé Aubry parait; il commence. Petit, maigre, sans organe, s^ns noblesse dans sou débit, homme de beaucoup d'esprit, mais toujours au-dessous du sublime qui convient à la chaire, il me parait valoir moins que sa réiiutation. I)es réputations !Eh! ne s'en fait-on pas à Paris comme on veut ? \ oyez la belle limonadière et les Ceu- (Irillons.

Il prêche sur la continence. Et moi aussi j'ai prêché la continence à Claire : puisse l'abbé Aubry la pratiquer mieux que moi !

Il a fini; il nous a donné sa bénédiction d'un petit air assez leste.

Nous somme remontés dans notre calèche, et je presse liaptistc d'avancer, parce qu'il faut prévenir une scène inévitable si le rôti est froid ou brûlé.

Mademoiselle Caroline est sur le devant, et je ne peux adresser un regard à Sophie qu'il ne soit intercepté. A l'auberge que nous quit tons , Caroline allait et venait par la chambre ; sa présence n'avait rien de trop incommode; elle est trop près ici. Elle me gêne, elle m'embarrasse; je ne sais quelle contenance prendre. Oh! quand nous serons au château, je la ferai reléguer dans son cabinet. 11 n'y a plus de robes à arranger pour Sophie, rien à faire pour la comtesse; chjcun sera à sa place.

Bjptisle oublie de temps en temps qu'il est cocher. Il regarde ce qui se passe dans la calèche. . Non, c'est Caroline qu'il veut voir. Le coquin ne manque jamais de l'avertir du coude qu'il va se tourner; Caroline ne manque jamais de saisir le moment. Je le saisis aussi, moi ; je presse la main de Sophie sur mon cœur ; tout le monde est occupé. Le goût naissant de Baptiste est tout à mon avantage : je lui patdonne celui-ci.

Il faut que les yeux de Caroline aient bien du charme, car ceux de Baptiste se portent continuellement du chemin à Caroline et de Caroline au chemin... Pan! un cahot qui le fait sauter du siège sur le pavé... Crac! les chevaux qui s'eflrayent , qui s'emportent... Bon! Caroline qui feint de trembler pour elk-même, qui craint pour M. Baptiste, qui s'élance et qui entraine les rênes après elle... Que diable! n'oiit-ils pas aujourd'hui, demain, après-demain pour se faire l'amour?... Il me convient bien de mériger en modérateur des pa'-'ion^ '

UNE MACÉDOINE

Me voilà seul avec Sophie, et j'en suis enclianlé. Si la voiture verse, je la prends dans mes bras, je m'eipose à la violence de la cliule... Me voilà à terre; j'ai reçu le coup, ,1c me suis cassé un bras ou une jambe; mais j'ai épargné jusqu'à une meurtrissure à l'objet que j'idolâtre.

Itali! rien de tout cela. Une oie est toujours une bête, et un cheval de charrrlle une rosse. Nos deui mazettes, qui couraient à tout rompre, s'arrêtent tout à coup sur le revers du fossé, et se mettent à paître avec la tranquillité et la gourmandise du roussin de Sancho. le descends : je relève les rênes, et je vois derrière nous mademoiselle Caroline et M. Hjptiste bras dessus, bras dessous, tout ii leurs affaires, et s'inquiétant fort peu des miennes... Ma foi , à leur place, j'en aurais fait autant.

Xl.X. — La Calomnie.

Du Rejfnel était en vedette sur le balcon, tremblant sans doute pour le dîner. Il vient au-devant de nous d'un air riant; il présente la main ii Sophie. « \ ous aviez encore une heure , nous dit-il ; mais s'il faut que quelqu'un attende, il vaut mieux que ce soit vous que le chef. •

Nous étions tous cinq assez contents de nous et des autres, et nous nous mimes gaiement à table, .lamais je n'ai vu du Reynel d'aussi belle humeur II est vrai que tout était assaisonné et cuit à un degré de perfection auquel le meilleur cuisinier n'est pas sûr d'atteindre deui fois dans l'année.

" .\ propos, dit la comtesse, savezvous ce qui est arrivé pendant voire voyarje de Heauvais ? Fanchette est partie. Elle m'a écrit de la première poste (|a'elle était désespérée de me quitter, mais qu'elle y était forcée par des raisons de la plus haute importance...') .l'étais sur les épines, .le sentais qu'il était impossible que je ne me décelasse point si on parlait plus longtemps de Fanchette. Sophie marqua de i'étonnement, mais en quatre mots, et Soulanges parla d'autres choses^ Les grands oublient si vite les petits !

Nous allions quitter la table, lorsque la Roche apporta les journaux et les lettres du jour. Chacun prit les siennes, et je vis Sophie pâlir, rougir en parcourant rapidement celle qu'elle venait d'ouvrir. Je ne m'alarmais pas trop : je pensai simplement qu'il était arrivé quelque chose de f.icheui à quelqu'un de sa connaissance : elle est si aimante ! Bicnlùt elle laissa tomber la lettre sur la table; sa physionomie devint fue; ses yeux s'attachèrent au plafond; deux ruisseaux de larmes s'ouvrirent.

Je me lève précipitamment; je cours à elle... « Sophie! ma chère Sophie, qu'avez-vous?... Regardez-moi; répondez-moi... Par grâce, répondez-moi. Qu'avez-vous?» Elle me montre du doigt cette malheureuse lettre : c'est m'autoriser à lire... >< Les scélérats! les monstres! je les connaîtrai. Le châtiment sera terrible !...»

'Voilà ce que lui écrit sa mère :

" Votre veuvage vous rend au fond maîtresse de vous-même; mais toutes les femmes, celles de votre âge surtout, ne sauraient mettre trop de circonspection dans leur conduite; jamais d'ailleurs elles ne bravent impunément l'opinion. On dit partout ici que vous êtes allée vous cacher à la campagne avec un des plus beaux hommes de Pans; que vous avez passé ensemble une nuit tout entière dans la forêt de Chantilly ; que vous avouez hautement l'inclination qu'il vous a inspirée; que vous lui prodiguez, même en public, des caresses que réprouve la décence.

" Je me Datte que ces imputations, dont j'ai été instruite la dernière , selon l'usage , sont au moins exagérées. Cependant il est vraisemblable que vous avez fait quelque imprudence, et on veut en profiler pour vous perdre de réputation. J'ignore quels sont vos ennemis; mais il faut leur imposer silence en reparaissant dans le monde, et en y tenant une conduite irréprochable. Il aime à croire ce qui flatte sa malignité; mais il revient facilement sur le compte dune jeune et jolie femme à qui on n'a rien de positif à reprocher.

» Si j'ai conservé sur vous quelque empire, si vous avez pour moi un reste d'affection, vous partirez aussitôt. Je recevrai ma fille avec indulgence si elle avoue en avoir besoin. »

.Mon sang bouillonne... ma tête s'égare... je ne me connais plus. Je vais à Sophie; je m'en éloigne à l'idée du tort que je lui ai fait, que je peux lui faire encore... Je tombe aux genoux de la comtesse; je la supplie, je la conjure de soulager de consoler, mon amie... Je marche a grands pas; je cherche à classer mes pensées...

Ce sont ellf s... Il n'y a qu'elles... Elles seules à Paris sont instruites des circonstances détaillées dans celte lettre; elles seules sont capables de les avoir empoisonnées. Quoi! parce que j'ai découvert leur conduite infâme, parce que je les ai crues indignes de respirer le même air que Sophie, parce que je les ai forcées à s'éloigner, elles se vengent de moi en calomniant l'innocence; elles veulent la dégrader dans l'opinion publique, la rendre hideuse comme elles! Il faut donc redouter le vice au point de n'oser le démasquer;' Il n'y aura donc plus de distinction de la turpitude à la pudeur ? Quel sera le prix de la vertu si le monde est forcé à tout voir du même œil .'... 'V'alport, d'Allival ! n'était-ce pas assez d'être viles , fallait-il vous ren-

dre criminelles?... Je vous méprise au point de ne jamais vous adresser un reproche. Mais si un homme, quel qu'il soit, a sciemment contribué à propager ces infamies, malheur à lui! malheur à lui !

Soulanges me prend la main et me lire à l'écart : « Jamais, me ditil , ressentiment ne fut plus juste. Quoi que vous entrepreniez, comptez sur moi à la vie et à la mort.

1' — Sophie, il faut partir, partir ;i l'instant même; il faut nous séparer pour quelque temps... Ne plus la voir ! ne plus entendre cette voix enchanteresse I... Le pourrai-je '... Oui. Votre réputation m'est plus chère que mon amour. » Elle me serre dans ses bras; elle me presse sur ce sein d'albâtre, asile des sentiments vertueux; elle mouille mes joues de ses larmes... Mon cœur se gonfle; il s'ouvre; des pleurs répondent à ses pleurs... Des pleurs! c'est du sang qu'il me faut.

La comtesse a donné ses ordres, a Nous partirons tous, dit-elle. Je descendrai avec madame de Mirville chez sa mère, et je la désabuserai, l'accompagnerai partout votre amie. On ne supposera pas que je voie, que je défende une femme qui ne se respecte point. Vous partirez seul, monsieur, et vous ne paraîtrez point de quelques jours. Mais vous écrirez à madame ; elle vous répondra. — Si je lui répondrai ! J'y emploierai les journées, sans pouvoir lui dire combien je l'aime. — Vous m'adresserez vos lettres, je les ferai tenir à tous deux. Comptez sur mon inaltérable amilié.

« — Sophie !... Sophie !... Non, nous ne partirons pas. Il est, pour imposer silence à la calomnie, un moyen plus certain que d'aller la braver en face. Oubliez les préventions que vous avez opposées à mes vœux. Qu'un nœud respectable et chéri efface le passé, quel qu'on puisse le supposer; que l'amour embellisse notre jeunesse ; qu'il soit encore la consolation de nos vieux jours, qu'il ne s'éteigne qu'avec nous ! Ma chère Sophie, rendez-vous à ma prière ; cédez à votre propre cœur ; osez être heureuse... Mes amis, secondez-moi, je vous en conjure ! Tombons à ses genoux; tâchons de la fléchir! »

J'étais à ses pieds; la comtesse lui tenait la main ; Soulanges et du lieynel se pressaient autour d'elle. Ce que le raisonnement a de plus fort, ce que la persuasion a de plus doux fut dit, répété, senti. Sophie était ébranlée; la douleur avait disparu devant l'amour ; il se peignait dans ses yeux; il agitait son sein; il faisait battre son cœur. Une main se détachait , je la voyais , je l'attendais , elle allait tomber dans la mienne... « Non, dit-elle avec force, cela ne sera jamais. Ce que vous appelez préventions est l'effet de la plus douloureuse expérience. Comme vous, M. de Mirville m'avait juré une éternelle fidélité. J'ai supporté son inconstance ; je ne survivrais pas à la vôtre. Votre amour est ma suprême félicité ; il est plus que ma vie; je ne m'exposerai pas au danger de vous perdre. Partons, madame. Je ne crains pas les méchants ; quoique j'aie cédé à un premier mouvement d'effroi et d'indignation, je ne daignerai pas les ménager. Mais ma mère demande, sollicite mon retour à Paris. Ma condescendance lui prouvera mon affection : voilà ce qui me détermine. Partons.

Baptiste et Caroline restent pour faire les malles, et les expédier comme ils pourront. Le reste des gens monte dans la calèche. La comtesse prend dans son carrosse Sophie, Soulanges et du Reynel. La Roche me prête son cabriolet.

Les chevaux sont mis; je monte ; ils m'entraînent. Je tombe dans un accablement profond. Tant mieux : le léthargique ne souffre point.

On arrête à ma porte. Je descends ; Gorges me conduit. J'entends mes domestiques rire, chanter. Georges m'annonce ; le silence règne, le respect succède à la gaieté. Riez, chantez. Je n'ai droit qu'à vos services : vous n'avez pas renoncé à celui d'être heureux.

Georges me rappelle que j'ai fait trente lieues sans me reposer, sans rien prendre. Il me donne ma robe de chambre ; il fait monter un consommé, il me le fait prendre; il prépare mon lit, il me couche; je m'endors... Comment ai-je pu dormir?

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