LS PO. TUAIT
0 Sophie I ma SopLie I feiLme adorable et adorée I
» — Mon ami , je ne plaisante jamais quant je défends mes opinions , et je vais vous écraser sous le poids des preuves. — Diable ! — La montagne du canton de Lucerno, nommée le Champ du Bélier, n'est qu'un amas de coquillages de mer pétrifiés. Les collines des environs de Pise offrent à l'observateur des bancs d'écaillés d'huîtres de deux à trois milles d'étendue. On voit de ces bancs à six lieues de Bordeaux, entre Condillac et Saint-Macaire. La substance des pierres qu'on tire de la montagne de Saienhausen , près de Francfort sur le Mein , n'est qu'un composé de petites coquilles pétrifiées. 11 n'y a presque pas de province qui ne présente le même spectacle à l'oeil scrutateur des secrets de la nature.
• Que répondrez-vous à Fulgose, auteur italien, qui rapporte qu'en 1 idii , dans le canton de lierne, à cent brasses de profondeur, on découvrit un vaisseau tout entier, et dans ce vaisseau les ossements de quarante personnes? — Je répondrai à Fulgose qu'il «n a
UîN'E MACKDoINK.
menti. — Nier un fnil utiesté pur une foule de témoins est une estravagance. Allei iloiic a'issi au Ch.imp du Bélier, à Pise , à Bordeaux, il Francfort et ailleurs , donner un démenti à vos yeiii.
» — ^l'e vous fâche?, pas, Soulanpes. Ce n'est pis avec de l'humeur qu'on établit des vérités. Je crois tout ce que vous me dites; mais permettez-moi de vous l'aiie modestement une question. (^)ue sont devenues ces eau\ qui ont couvert des montagnes, éloif;nées aujourd'hui de la mer de cent et de deux cents lieue? ? — Diable !... diable !... je ne sais trop que répondre à cela. — Il faut portant répondre à tout quand on veut faire passer un système.
• Georges , pourquoi cuisez-vous ma limonade ici ? Je ne veux de feu que le matin. — Monsieur, il y en a si peu! Kn faisant votre limonade moi-même, je sais comment elle est faite ; en la faisant ici , je suis lou;ours à vos ordres. — Prenez donc garde ! l.a force d'ébullition enlève l'e.iu par-dessus les bords du vase. — Mon ami... mon cher ami , la difliTulté que vous venez de ra'opposer est résolue. — Bah ! qu'ont de commun les Pyrénées et ma ccifelière ?
• — Il n'y a qu'un moment , l'eau montait au-dessus des bords de cette cafetière. Elle est diminuée de deux doigts ; elle V3 diniiiiner encore. (J lelle est la cause de cette diminution f — Parbleu! elle est bien simple. L'eau se dilate p.ir l'efl'et de la chaleur, et se resserre à mesure que celte chaleur se dissipe. Approchez-vous d'une prairie inondée, dont l'eau s'est congelée dans la nuit. Vous voyez son é;er,due diminuée de bien des pouces dans son pourtour, et vous reconnaisse/, encore des marques du séjour île l'eau qui s'est resserrée sur son centre. — A l'application. — Je vous en charge.
• — >'ejt-il pas convenu entre nous que le soleil doit s'éteindre un jour par la diminution successive tie sa chaleur? — .Te ne nie pas cria. — Si vous admettez un refroidissement successif, nierez-voiis que la chaleur du soleil fut , il y a un million d'ans, incomparablement plus forte qu'aujourd'hui? — Non. Otte seconde proposition est une conséquence de la première. — :Mon cher ami , votre foyer e»t le soleil , et votre cafetière les Pyrénées. — J'entends. Le soleil par sa chaleur, incomparablement plus forte, a pu jadis dilater l'eau au point qu'elle ait couvert les plus hautes montagnes , et à mesure qu'il s'est refroidi , le.s eaux se sont retirées sur elles-mêmes. — Et continueront de se resserrer dans la proportion du refroidissement du soleil. — \ ous ne vous apercevez pas que vous faites de l'océan une omelette soufflée. — Pardonnez-moi ; et vous saisissez parfaitement mon idée. Bravo, bravo ! — Encore une difliculté à résoudre.
— Et laquelle? — Comment les huîtres de ce temps-là, organisées comme celles d'aujourd'hui , supportaient-elles cet excès de chaleur ?
— Tout devient habitude , mon ami. La chaleur en Syrie est communément de cinquante à cinquante-cinq degrés , le froid en Laponie est de trente à trente-cinq degrés : il y a donc d'une température i« l'autre la prodigieuse différence de quatre-vingt-dix degrés, et le Syrien et le Lapon se portent à merveille.
» — Je ne sais si vous avez raison; mais je n'ai rien à répliquer.
" — La terre perdra insensiblement ses habitants par la diminution grogressive des eaux de la mer, qui sont la source des pluies et des rivières. Ce qui restera d'hommes se retirera dans les profondes vallées, passera vers les pôles, où longtemps encore existeront une fraîcheur et une fécondité bannies du reste de la terre. Le globe enfin subira la grande révolution. Le feu intérieur s'étendra de toutes pirls. Il remuera, il bouleversera ce terrain oit fleurissent les sciences et les arts , et que nous louions d'un pied tranquille. Partout il brisera les barrières qui le retiennent. Mille, dix mille, cent mille bouches volcaniques s'ouvriront, lanceront des torrents de lumière , et notre humble petite terre figurera à son tour parmi les étoiles fixes, et occupera les astronomes des autres mondes. — S'il y en a.
" J'espère , Soulanges , que ni nous ni nos descendants ne serons témoins de ce dénoiiraent - là. — Pour nous il n'y a pas d'apparence ; mais je ne garantis rien pour nos descendants. Au reste , ces gens-là seront nos parents de si loin, que ce n'est pas la peine de s'en occuper.
• — Mais lequel des deux maux serait le moindre, que le soleil s'éteignit ou que la terre s'embrasât ?
» — On demandait à .•arlequin ce qu'il préférait d'être roué ou pendu ? il répondit : J'aime mieux boire.
i> — Arlequin et plaisanterie à part, dites-moi ce que vous pensez k ce sujet.
• — Si la terre s'enflamme , tout sera fiui à l'instant pour ses habitants. — Eh ! non. [Sous sommes animaux d'habitude , vous le disiez tout à l'heure. — Ah! vous plaisantez à votre tour. — Je ressemble à ces gens qui ont peur la nuit et qui chantent. Poursuivez.
» — Si le soleil s'éteint, notre terre roule dans l'espace, sans lumière et sans chaleur à sa superficie. Que d'alarmes, de cris, de pleurs ! Aux ris , aux jeux , aux amours , à l'éclat de la renommée et de la puissance, succède l'aspect affreux d'une mort prochaine , misérable et prévue.
• ... Mais bientôt on distingue une étoile fixe quelconque. D'heure en heure , elle s'agrandit à nos yeux; l'e-npoir rentre dans tous les cœurs; une duuce chaleur pénètre nos membres engourdis; nous avons retrouvé le soleil nouveau qui va rajeunir notre monde. On se cherche , on se mêle , on se parle, ou rit, on danse , on célèbre le premier jour. Le danger commun , le beMin réciproque de secours
ont fait oublier l'inégalité des rangs. Les souverains se communiquent , Il s grands sont sans fierté, l'ambition et la guerre sont bannies par la catastrophe qui a prouvé le néant de la gloire. L'âge d'or vient de renaître.
» — Oh ! mon cher Soulanges , quel tableau séduisant ! Vous me faites déiirer la fin de notre vieux soleil. — Point de vœux indiscrets, mon ami. J'ai peint la grande révolution en beau : elle peut avoir des suites cruelles. Supposons au nouveau soleil une force d'attraction telle que notre globe ne puisse y résister. Celte douce chaleur, qui nous ranimait il y a un moment , devient insupportable. Tout se dessèche , tout périt, jiour être remplacé par des animaux et des plantes d'une organisation conforme à celte nouvelle température. Ou si cette petite terre , toujours attirée, avance toujours et se colle enfin à l'étoile brillante... — Ah! méchant! vous allez tout brûler ensemble ! — Oui ; mais notre terre , en compensation des habitants qu'elle a perdus , reroit une portion de ceux du soleil , dont elle fait maintenant parlie. — Vous mettez aussi des habitants dafs le feu! — El pourquoi n'y en auraîl-il pas ? Croiriez-vous , si jamais vous n'aviez vu de poissons , qu'un animal pût vivre dans un élément mortel pour vous? N'y a-t-il pas une plante incombustible sur votre planète, si aqueuse, si froide, si différente en tout du soleil par son état actuel ? Ôuoi ! la nature aurait placé l'amiante ici, et rien de semblable dans le foyer universel !
'1 — Laissons les habitants du soleil et les colonies de silamandres qu'il enverrait chez nous. Redonnons à notre pauvre petie terre l'équilibre heureux, qui tout à l'heure y ramenait l'âge d'or, liappelonsy la paix, l'abondance et les amours. Que tout aime, que tout s'unisse. ()ue la beauté, plus belle encore par le plaisir, vole au-devant de son heureux vainqueur. Que le premier des devoirs soit de communiquer la vie , que le péril et la crainte ont rendue si précieuse ! — Ah! mon ami, quel rôle brillant vous joueriez sur cette terre régénérée ! — A propos de cela , je n'ai pas répondu à Sophie, et voiià dix heures!... Vite, vite, du papier!... Ce n'est pas cela. Ce que j'écris est pauvre, insignifiant. J'ai la tête pleine de soleils qui a'éteignent, de planètes qui s'embrasent, et le cœur froid comme un habitant (te Saturne. Couchons-nous, Soulanges. Je répondrai demain matin. »
Le fripon ! Je l'entends dire tout bas à Georges : « Je suis enfin parvenu à le distraire pendant toute une journée. » Ah ! vous y mettez de l'amour-propre, monsieur de Soulanges! Ah! vous caressez votre vanité ! Demain j'aurai mon tour.