‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 172 sur 379 · XXVI. — L'Évasion · texte numérisé non relu

XXVI. — L'Évasion

Comme il dort! et il se croit amoureux! J'avoue cependant qu'hier son rêve astronomique m'a fait oublier mon cœur. Je le rétablis dans tous ses droits : les soleils, les planètes ensemble ne valent pas un sourire de la beauté.

Soulanges n'a pas pensé à m'escamoler le portrait chéri, dont je me suis si peu occupé en écoutant son interminable bavardage. Je commence la journée en lui donnant les mille et un baisers que je lui dois : c'est ma prière du matin. L'un adresse la sienne à Brama , l'autre à Vitsnou , celui-ci à Fo , celui-là au Diable , moi à Sophie.

Je me lève ; je me mets à mon secrétaire. Ce portrait m'inspire. Oh! comme j'écris ! Professeurs d'éloquence, enseignez à sentir, supprimez les préceptes.

Il s'éveille, tranquille et frais, comme un chanoine de 1788.

Je veux éviter les conversations prolongées. J'ai besoin d'être tout à moi pour arranger un plan d'évasion.

• Ah ! mon ami! j'ai oublié de vous redemander le portrait. Il me semble que vous en avez joui ce matin fort au delà du temps convenu pour toute la journée. Voulez-vous bien me le rendre? ^Oh! très volontiers : jamais je ne manque à mes engagements. »

Une docilité apparente et une adresse réelle endorment l'argus le plus vigilant. Je serai libre ce soir, je le jure par Sophie.

n Georges, portez cette lettre , et faites-nous donner à déjeuner.

M — Je vois avec plaisir que votre incommodité ne vous a pas ôté l'appétit. — Et cet appétit me prépare une nuit excellente... Eh bien ! Soulanges, que ferons-nous aujourd'hui ? Moi , j'ai envie de tourner. — Et moi de peindre, ^lais le jour est faux dans la pièce oit Philippe a fait monter votre tour. — Peignez ici; moi, je tournerai là-bas. — Non, mon ami, non : nous sommes inséparables jusqu'au jour que j'ai fixé. — Vous ne craignez pas que j'aille à midi courir les rues en robe de chambre et en pantoufles. — Vous en êtes bien capable. — Quel homme ! Voulez-vous que je fasse monter le tour ici? — Cela vaudrait beaucoup mieux. »

J'appelle Philippe; je lui donne mes ordres. Il m'amène un serrurier et un maçon. Soulanges dessine ; j'ai l'air de regarder les ouvriers et je ne vois rien. Ma tête fermente. Je raisonne , je calcule, je prévois tout.

l'as un habit, pas une culotte !... Qu'importe, puisque je ne sortirai que la nuit? Les clefs qu'il fourre sous son oreiller... Je les prendrai aisément : il dort comme un loir. Mais mon coquin de suisse, qui ne me laissera pas sortir. J'aurai beau promettre, donner, mena-

UNE MACKDOINE.

cer : il ouvrira de grands yeui , ne répondra p.is un uiot, et rf siéra cloué dans su lo>;t-. Voilà un obsUcle qui nie ptirait insuruioiilaltir.

Descendre dans le jardin avec mes draps... liah ' je n'ai pas encoir recouvré loules mes forces; je me rasser.ii le cou. \'A puis, où trouver des échelles pour escalader ciiM| à six murs cpii se )>réseDterohl entre moi et la rue,' Et les i>ropriétaires de cts maisons et de et s jardins? In amonreui et un voleur, k c.ilifourclion sur une muraille, se reasemblenl beaucoup. Si ma cour«e nocturne se termioail par un coup de fusil... Ma foi , je ne veux pas m'y exposer.

t'omnieut ! je ne trouverai pas de moyen... Voilà qui est désolant, désespérant, .le sortirai cependant, je sortirai. Ce soir, je verrai, j'enihrasserai ma Sophie. Elle m'opposera ma santé et la raison, .le lui ferai une douce violence, et je lirai mon pardon dans ses yeui.

'I Monsieur, une dame demamte i» vous voir. — F.st -elle jeune , jolie.'' — C'est , je crois, la mère de madame de IMirvillc. — Soulan ges, je redoute celte entrevue. — Ici, ou en Champagne, elle est inévitable. — Madame d'Kimont ne doit pas me voir avec plaisir. — Songez qu'elle attend, et laissez des réflexions qu'il fallait faire avant de vous attacher à Sophie. — Oeorges, faites entrer, et retirez-vous. "

Madame d'IUmont se présente avec quelque embarras. Bien plus embarrassé qu'elle, je la salue, je lui fais avancer un siège, nous nous asseyons, nous nous regardons sans nous rien dire. Il est des positions où deux individus s'observent mutuellement , et où chacun attend que l'autre le mette à son aise.

Soiilanges intervint fort heureusement pour tous deux, n Madame est mère, bonne mère; elle souffre dans sis opinions et dans son attachement pour sa fille. Je la prie d'être persuadée que le projet de se retirer en Champagne n'a pas été suggéré .H madame de Mirville. Mon ami a employé , au contraire, ce que la délicatesse et l'amour oui d'entraînant et de persuasif pour la déterminer à recevoir sa main.

» — Je considère beaucoup monsieur , et la démarche que je fjis en ce moment est la preuve la plus certaine du prix que j'attache à son estime. Des circonstances impérieuses ont arraché mon acquiescement à un plan de vie que je condamne. Je viens , monsieur, vous faire part de mes motifs, et essayer de me justifier près de vous.

• Ma fille, malheureuse par son mari, a pris la résolution de ne jamais former de nouveaux nœuds. — Je le sais , madame. — Elle avait aussi résolu d'éviter l'amour et de chercher dans l'amitié un bonheur calme et durable. Elle vous a vu; elle a cru trouver en vous l'ami qu'elle désirait. Elle s'est abandonnée aux sentiments que vous hu avez inspirés , elle s'y est abandonnée sans réserve , et vous savez combien, dès leur origine, ils différaient de la simple amitié. Eclairée trop tard sur la situation de son cœur , elle s'est flattée de le soumettre aux lois de la pudeur et de la bienséance. Cette espérance est la dernière illusion d'une .îme pure. Aimer est pour toutes les femmes se préparer une défaite; se confier dans ses forces, c'est l'assurer. Jld fille a succombé, et vos lellres qui la brûlent, et des sens rendus à leur impétuosité naturelle, l'empêchent de regarder en arrière Elle ne vit plus que dans l'avenir, et son existence est attachée à votre possession.

» Vous voyez, monsieur , que je n'ignore rien. Voici ce qu'il m'importe que vous sachiez.

» Quand madame de Mirville m'a appris où vous en étiez ensemble, et qu'elle m'a fait part de sa résolution de... de... de vivre avec vous, monsieur, je tranche le mol , je lui ai opposé ce que la raison , soutenue de l'amour de l'ordre, a de plus fort et de plus vrai. Elle m'a constamment répliqué : Le monde m'a condamnée innocente, que ferat-il de plus maintenant? J'ai voulu la rappeler au sentiment de sa dignité, lui inspirer cette noble émulation qui porte à réparer une > faute. J'ai vu que le dessein de les multiplier n'était pas l'eûet du découragement, mais d'un besoin insurmontable d'amour et de joui!^sauce. Je me suis flattée d'affaiblir votre influence, en rétablissant la mienne. J'ai cherché à m'inbinuer dans ce caur , où naguère j'occupais une place marquante, et je l'ai trouvé plein de vous. Sans moyens, que ceux de l'autorité , qui aliène , et ne persuade jamais , j'ai laissé parler ma douleur. Elle m'a répondu par des larmes. Elle s'est mise k mes genoux ; je l'ai relevée , et j'ai pleuré avec elle.

" Il est trop vrai , monsieur , qt;e par des circonstances indépendantes de voire volonté , ma fille est perdue dans l'opinion publique. Il ne lui est plus possible de se montrer dans Paris; il faut qu'elle s'en exile , et quelque Heu qu'elle choisisse , elle doit y trouver le ciel avec vous, la mort sans vous, ce sont ses expressions.

» Qu'eussiez vous fait à ma place, monsieur? répondez en homme vrai? — Mon plus cher intérêt à part, madame, je vous proteste que je me serais conduit comme vous. — Je peux doLc esj érer, monsieur, que vous ne me verrez pas d'un œil défavorable, que vous ce me confondrez pas avec ces mères faciles et même complaisantes, que le public, juste à cet égard, marque du sceau de sa réprobation ? — Moi, madame, vous jugerez par mou reipeci, mes soins, mes])révenance3, de la force des sentiments que votre dévouement m'inspire. »

Je me levai; je m'approchai d'elle ; je portai sa main sur mon cœur: Il C'est celui d'un gendre, d'un fils; il se purtagera enlie Sophie et i vous... Votre gendre'.... Je le serai, madame, dans le sens le plus étendu de ce mot. Sophie est toute amour , générosité , délicatesse. Ces sentiments s'étendront un jour sur un être innocent et aimable,

auquel elle devra un nom et un état. Elle conseniiia à lui donner l'un et l'autri'. Je prendrai sa main , je la conduirai vers vous, et je vous dirai : Ma mère, bénissez-nous tous le» trois. — Etrange situation ! ne pouvoir ilablir «l'eupéraiices que sur les suites mêmes du «léiordrc ! ^'ilupo^le, je saisis l'idée que vous m'offrez. Puis«é-je voir le passé s'elVacer de la mémoire des hommes ! puisse un avenir honorable s'ouvrir enfin pour ma fille ! puisse votre commun bonheur assurer celui de mes derniers jours !

» INous partons demain. Toutes noi dispositions sont faiin , ci |a triste vérité cachée autant qu'il a dépendu de moi. J'ai persuadé k quelques personnes, dont la«discrélion n'est pas la première qualiii', que ma fille vous a donné la m.iiii au mouient oii nn désespérait de votre vie , et que les circonstmiees fâcheuses pendant lesquelles la cérémonie s'est faite nous ont imposé l'ohligHtion de la tenir secrète. De nouveaux domestiques que j'ai arrêtés dans un quartier éloii-né de celui ipie nous liabilons, et qui n'ont point paru à l'Iuitcl , sont partis hier. J'ai chargé le maître d'hôtel nouveau «l'annoncer dans le village le mariage récent de ma fille. Elle y arrivera avec votre nom ; et si la falalilé , (]ui me poursuit, révèle le genre de votre union, j'aurai la force de consoler ma fille infortunée. Je lui répéterai ses propres piiroles : l.e monde l'a condamnée innocente, que fera-til de jiliis maintenanl? »

J'étais touché j'isqu'aux larmes. Madame d'Elmont méjugea et me pressa sur son sein. « On n'est pas sensible sans être bon. Vous ne verrez dans son éloignemeut pour le mariage qu'une bizarrerie, qui ne nuit à aucune de ses qualités. Songez que votre estime lui est aussi nécessaire que votre amour , et que vous vous chargez du bonheur du reste de sa vie. »

Que pouvais-je répondre? trouve-t-on des mots qui expriment des sensations dont on ne peut se rendre compte à soi-même? J'embrassai madame d'Elmont; mes larmes coulèrent en abondance ; elles se mêlèrent aux siennes... « Ah ! me dit-elle, vous m'avez répondu, i.

Je l'invitai h diner avec nous. Elle s'excusa sur les euibjrras inséparables d'un départ très-prochain, et nous nous quittâmes, infiniment satisfaits l'un de l'autre.

Mon entretien avec madame d'Elmont a ajouté au détir, au besoin de voir Sophie. Hesoin irrésistible et que je ne combattrai jias. Je hasarderai, je risquerai tout, ma santé, ma vie : mourir dans ses bras, c'est plus que vivre ailleur?. Je m'échapperai ce soir, je le veux. Je le veux! Et il ne m'est pas venu encore une idée satisfaisante!

Ah ! on annonce madame d'Ermeuil et du Ueynel. A merveille. Ceux-là dîneront ici : il ne me sera pas difficile de déterminer la comtesse. Soulanges aura de l'occupation; du Reynel digérera; moi je combinerai mes opérations.

«Je sais, messieurs, à quoi s'expose une jeune veuve qui rend visite à deux jeunes gens. iMais du Keynel m'a tant répété qu'il n'y a pas de différence de lui à la plus grave matrone, que je me suis enfin laissé persuader. — Pensez d'ailleurs , madame la comtesse , que visiter un pauvre malade comme moi est une œuvre méritoire, dont...

— A ous èles trop aimable pour cj'e le ciel tr.c sache gré de rien. »

Il est à remarquer qu'en entrant elle a sîlué Soulanges d'un air très -indifférent. Elle ne lui adresse pas un mot qui puisse faire soupçonner leur inti-lligence, et c'est pour lui seul qu'elle est venue. ^ oilà pourtant comment il faut se conduire dans le monde pour avoir considération et jilaisir. Ah ! si Sophie et moi avions été susceptibles de cette modération!... L'amour vrai, cet amour qui agite , qui transporte, qui égare, est-il capable de rien calculer ! La comtesse et Soulanges ne se doutent pas de ce que c'est qu'aimer.

« Charmant malade, vouiez-vous nous donner ï diner? — J'allais vous proposer de rester, madame la comtesse : vous m'avez jirévenu.

» Ce sera le diner de noces , dit Soulaiiges , quoique la mariée ne soit pas ici. — De quelles noces me parlez-vous, monsieur ? — (^)uoi ! vous ne savez rien, madame? — Non, m vériié. — M du Reyntl?

— Je ne m'en doute pas. — Madame de Mirville s'est rendue enfin.

— l'iaisantez-vous? — Non, madame. Le mariage s'est fait ici ce matin , sans bruit, sans autres témoins que moi et Georges. — Ah I j'en suis enchantée. — L'épouse de notre ami et sa mère parlent demain pour la province. Monsieur les ira joindre, quand il pourra être mari tout à fait. Ils vivront pour eux pendant un an, ou dix-huit mois. La maliguité se lassera; les bruits qui circulent tomberont, et nos jeunes gens reparaîtront daos le monde avec un nouvel éclat. Si notre ami veut utiliser ses talents, il n'est point d'emploi auquel il ne puisse prétendre, et une grande fortune et une belle place mettent toujours les rieurs de notre coté. — Que je vous embrasse, monsieur le marié 1 — Mille remercîmenls , madame , et du baiser et de l'intérêt que vous voulez bien prendre à noire félicité !

» Je n'embrasse pas, dit du Reynel , mais j'agis. Je dine partout , et partout je dirai que celte pauvre petite >lirville, contre qui on s'est prononcé avec acharnement, est une femme tout aussi respectable qu'une autre, puisqu'elle a fini par épouser son aniant. »

C'est là précisément ce que voulait Soulanges : un coup d'oeil me met au fait. Bon Soulanges, comment m'acquilterai-je envers toi ?... J'en trouverai peut-être l'occasion très-incessamment.

... Je crois m'apercevoir que les pieds cl les genoux ne iont pas en concordance avec l'air irès-déeent qui règne sur les deux pUysiono-

U^E MACEDOINE

mies. Cet air-là est sans doute le masque du senlimcnt. Allons, allons, ((iiand on a la force d'en prendre un , on n'aime pas.

On boit à la mariée, au marié , à leur postérité , et voilà enfin de l'expression dans les traits de Soûlantes. Le joli pied commence à produire de l'elVet ; le Champagne fera le reste... Il leur faut du Champagne ! Oh ! les drôles de gens !

I» Monsieur deSoulanges, qui m'interdit le café , permeltra-t-il à madame d'en prendre.' — Oui, mon ami , pourvu que vous me promeniez de n'y pas loucher. — Pas plus qu'au Champagne, mon cher ^oul.inges. Je sens la nécessité d'un régime modéré, et je m'y soumets pour tnùs semaines encore. »

Oui , compte là-dessus.

Du lleynel ne nous a pas adressé un mot. En revanche, il s'est extasié sur les talents de mon cuisinier, il a fêté tous les plats, sablé tous les vins, et fini par deux tasses de café , afin , dit-il, de ne pas s'endormir en nous écoutant. Il faudra pourtant bien qu'il dorme.

Je remarque dans le maintien, dans les mouvements de Soutauges quelque chose qui resemble à de l'impaticDce... Voici le moment de m'acquitter.

• Du Keynel , passons dans mon cabinet. Je veux vous montrer quel<|ue chose.

» — Du Keynel, je vous le confie, dit Soulanges avec un empressement!... o Je l'ai deviné.

Je tire un grand fauteuil ; j'approche une tal)le ; je sors d'une armoire une très-belle optique, avec à peu près cent gravures, parfaitement coloriées, et je fais commencer à du Reynel un voyage autour du monde, .le lui explique très-haut et avec beaucoup de volubilité le sujet de chaque gravure. Je lui parle des mœurs, des usages des habitants avec autant de facilité que si je tenais à la main l'Histoire générale des voyages. Je soutiens sou attention , en imaginant de temps en temps quelque anecdote piquante.

Je continue de parler; sa tète se renverse sur le dossier du fauteuil ; ses bras tombent de son gros ventre à ses genoux : me voilà sûr de lui.

Ils sont occupés là dedans; je pourrais m'échapper si ce cabinet avait une issue... Eh! pourquoi ne partirais-je point par ma chambre à coucher ? Je présume que Soulanges n'est pas en position de courir après moi... Mais la confusion de la comtesse, et ce diable de Georges, et Philippe , et les autres, qui sont sans doute en vedette de l'antichauibre au bas de l'escalier, et cette robe de chambre, ces pantouûes... ÎSon, cela ne se peut pas.

Quel carillon!... ils ont renversé mon trépied. Adieu ma cuvette et mon aiguière. Ils doivent être dans des transes ! il faut les rassurer. • Parbleu, Soulanges, vous avez une fureur de volant, qui ne ménage rien. Je dormais auprès de du Keynel, et vous m'éveillez en cassant mes meuble?. » J'entends quelque chose d'un rire féminin qu'on i'efforce d'étoulVcr. Oh ! comme elle me croit sa dupe!

« Saulanges , que s'est-il donc passé là? — Le pied a glissé à madame. — Elle est tombée peut-être? — Ah! mon Dieu, oui. — Elle ne s'est [las blessée? — Oh ! pas du tout. Mais je l'engage à ne plus jouer au volant sur un parcfuet ciré. >< Le rusé! en me parlant, il s'approche de la porte du cabinet; il lève le rideau; il passe la tête par le carreau , dont j'ai brisé le verre ; il me voit lout au fond, étendant les bras, me frottant les yeux...

Cela ne lui suffit pas. 11 appuie le genou et le pied contre la porte. 11 craint que je rentre trop tôt... Je suis incapable d'un pareil trait. J'aime mieux passer pour un sot.

11 relire sa tète, il regarde derrière lui; il se remet à sa lucarne et me propose un pi(|uet à écrire. Je juge que je peux paraître sans inconvénient pour personne. Je me lève, il ouvre la porte, et je trouve la comtesse une raquette à la main. Voilà de la présence d'esprit. C'est bien.

Ah ! du Heynel a fini sa méridienne. Le voilà. U nous trouve les cartes à la main. Bien certainement il ne soupçonne rien. Le bonhomme !

On annonce l'équipage de la comtesse. Ces amours-là m'ont distrait; ils m'ont ramené aux miennes; ils m'ont rappelé à mes projets, à mes eipérances; j'ai joué tout de travers. Ils ont été aussi distraits que moi ; ils ont joué plus mal ; mais ils ont eu les as; ils ont gagné, je paye.

Madame d'Ermeuil m'embrasse , sans doute pour autoriser Soulanges k lui demander un baiser. Il le demande, on lui en donne deux, et on me laisse en tète-à-léle avec l'homme qui va me prêcher les privations, accablé par la satiété. Oh ! comme il va dormir!

Il me rappelle que j'avais l'intention de me coucher de très-bonne heure. Je réponds en lui souhaitant le bonsoir. Il congédie Georges; il ferme tout, prend les clefs: il les met à leur place ordinaire; il se couche ; il s'endort.

Que vais-je, que puis-je faire?... Uien.

Le sort en est jeté. J'exposerais dix têtes si je les avais. Je sors par la fenêtre.

Eh! mais... Oh ! l'excellenle idée!... Si j'osais... Eh! pourquoi pas. Ce qui peut m'arriver de pis , c'est d'être découvert , et alors nous verrons.

Je me lève doucement, bien doucement. Je retiens mon haleine;

je m'approche du lit de Soulanges. Je prends sa culotte ; je la passe... Eh! elle ne me va pas très-mal.

Je mets ses souliers, son gilet, son frac. J'enfonce son chapeau sur mes yeux... Je suis bien, fort bien. Un peu d'adresse, et mou suisse y sera pris.

Il dort, ohl il dort! Jusqu'ici tout va bien ; mais le plus difficile est à faire : il s'agit maintenant de prendre les clefs.

J'avance la main ; je la retire ; je l'avance encore; je hasarde... Je touche le bout d'une des clefs, et je m'aperçois que le paquet est précisément sous sa tète... Impossible de les tirer de là.

Quoi! l'amour ne m'inspirera rien!... Ah! j'y suis, j'y suis. J'ouvre mon nécessaire, je prends des ciseaux; je fends le drap derrière le lit, tout le long du traversin. Je glisse ma main dans l'ouverture. Je lire légèrement, lentement, avec précaution. Le cœur me bat! oh!

C'est qu'il serait si dur d'être surpris, si humiliant d'être obligé de lui rendre ses habits, d'être en butte à ses plaisanteries !... Non, non, le paquet se dégage! il ne tient plus à rien... Le voici. Ah!

Allons, du courage. Ouvrons les portes, à présent... Si la serrure, si les gonds crient!... Je ne le crois pas. Soulanges a fermé, a ouvert, et je n'ai rien entendu. Je tâtonne un peu; la lampe de nuit est si loin ! Kt je ne peux la déranger sans lui passer la lumière devant les yeux... lion, la clef entre... La porte est ouverte.

Que vois-je ! Georges est couché dans la salle à manger. Cette pièce est éclairée par un réverbère suspendu. En baissant la tête sans affectation, il est impossible qu'on dislingue mes traits. Avançons. Il ne dort pas ! Un peu d'audace me tirera d'affaire.

Je vais droit à lui; je m'approche de son oreille, et je lui dis trèsbas : « J'ai une affaire pressante à régler pour madame d'Ermeuil, et je ne peux trouver de moment plus favorable que celui-ci. Votre maître repose , et je serai de retour au plus tard à minuit. Cependant il pourrait s'éveiller et user contre vous de son autorité : je vais l'enfermer dans sa chambre. »

Je retourne effrontément à la porte, et je donne un double tour... J'en tiens déjà un sous la clef.

Je traverse ma salle à manger, j'ouvre l'antichambre... Ah! c'est M. Philippe qu'on a établi ici ! Tudieu ! comme les avenues sont gardées !

Dort il? veille-t-il? Il est immobile, la tête appuyée sur le poêle... Donnons aussi un double tour à l'ami Georges... El de deux.

Philippe dort, une pipe à la bouche... Oh! le vilain! Passons, et enfermons encore celui-ci... Et de trois.

Je n'ai plus à tromper que mon cerbère. Mais le drôle est entêté... comme un Suisse. Allons, il faut prendre une démarche assurée, et enfoncer le chapeau un peu plus , si cela est possible. Je descends lestement; je m'arrête devant la porte de la loge, et je frappe au vitrage... S'il pouvait tirer le cordon tout simplement, sans se mêler de mes affaires !

Ah ! parbleu ! il a sa consigne comme les autres ! Il ouvre sa chatière; il va me mettre une chandelle allumée sous le nez. « Le cordon ! » J'ai grasseyé à peu près comme Soulanges, et je me suis hâté de tourner le dos.

« Fous sortez, mojisièr te Soulanches? — Le cordon! — Faut-il fous attendre? — Oui. Le cordon! — Foulez-fous que ch'appelle le cocher ? Foulez-vous ein carrosse :' — Je veux le cordon. ■) Je m'avance toujours vers la porte, qui reflète la lumière de la diable de chandelle (jue le drôle a sans doute sortie de sa loge pour faire une inspection complète de ma personne... Ah! coquin! tu ne mettras jamais un voleur dans de pareilles transes !... Bon ! il a enfin rentré sa chandelle; j'entends le bruit, tant dé.siré, du cordon; le ressort a joué... Me voilà dans la rue.

Que de ruse, que d'adresse sont nécessaires pour s'échapper d'une prison, puisqu'il en faut tant pour sortir de chez soi !

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