‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 174 sur 379 · XXIX. — Les Visites · texte numérisé non relu

XXIX. — Les Visites

Visites. Usage généralement adopté, je ne sais pourquoi. Temps perdu pour ceux qui les font et les reçoivent. Ennui et souvent dégoût pour les uns et les autres. Des visites ici! Au village comme à la ville, on ne peut donc vivre pour soi! Plus on est élevé, plus on est dépendant des convenances , de l'étiquette. La nature et l'amour, je ne connais, je ne veux connaître que cela.

Je ne brusquerai pas cependant ceux que madame d'Elmont a accueillis, qu'elle a retenus à dîner. Je les examinerai, et je m'amuserai peut-être de leur originalité.

Il semble vraiment que les Parisiens seuls soient sans ridicules : en supposer aux autres , et s'en croire exempt , est le premier de tous. Jugeons ces gens-ci sans prévention.

Le mollrc d hôtel barre la porte vitrée , et demeure immobile.

Il est sans doute allé prendre l'air dans le parc. — Non, les'domestiques ont trouve en bas toutes les portes fermées. Mais ouvrez-moi donc. Je n'aime pas à causer à travers une cloison. — Maman, je ne suis pas levée. — Pourquoi donc vous enfermer ainsi ? Si vous aviez. eu besoin de quelque chose , par oii serait-on entrée dans ce cabinet? — Oh ! j'ai ici tout ce qu'il me faut. » Et à chacune de ces réponses, elle me faisait une petite mine si drôle, et chaque raine provoquait, amenait un baiser si doucement , si doucement pris et rendu !

" Sophie , il est trois heures : je vais vous envoyer Justine. — Maman, je n'ai besoin de personne. » Une mine plus comique que les autres me fit perdre mon sérieux. Un éclat de rire, que je ne retins qu'à demi, trahit tous nos secrets.

1 Cela est affreux, Sophie, cela est impardonnable ! vous perdrez cet homme-là. Vous êtes devenue incapable de réfléchir, de rien prévoir ; vous ne pensez pas même au rôle très-inconvenant que vous me faites jouer dans ce moment-ci. — Oh ! pardon, pardon ! ma bonne maman. — Votre bonne maman vous abandonne à vous-même, puisque ses représentations et ses soins sont tout à fait inutiles.

» — Mon ami , maman est fâchée. — Mon ange, il faut faire notre paix. — Oui, levons nous. Mais dis-moi donc comment tu es entré ici ? •

Je lui contai tout, et il fut arrêté que nous ne dirions pas un mot de Justine, qui eut pu souffrir de l'humeur de madame d'Elmont.

L'aimable maman nous reçut au salon avec un air froid et même un peu sévère. Je l'embrassai , je lui adressai de ces choses flatteuses, qui coûtent si peu à dire (|uan(i elles sont inspirées. Et que ne m'inspire-t-elle pas, elle est la mère de Sophie !

Sophie la cajola , la caressa de son côté, et sa figure s'épanouit peu à peu. Elle voyait sur les nôtres l'expression de l'amour le plus tendre, du bonheur le plus parfait; et quelle femme peut bouder à l'aspect de l'amour heureux?

Nous déjeunâmes. L'appétit, la cordialité, la franchise égayèrent le repas. Il fallut cependant écouler quelques remontrances qu'un ton affectueux rendait très-supportables, et dont la conclusion nous plut infiniment. Madame d'Elmont termina en disant que, puisque l'amour

Paris Typographie Plop frè

C'est la fille du maire qui lui sert de greffier 1 Le procès-verbal sera bon è lire...

Voilà le propriétaire d'un bien de huit à dix mille francs de revenu. Il arrondit les épaules, s'écoute parler, et parle comme un cuistre. Il dit pesamment à Sophie qu'une femme charmante est un effet de commerce , qui doit circuler pendant le jour , et que le mari est trop heureux de retrouver le soir. En conséquence de ce raisonnement, il se place à côté d'elle. Celui-là ne dînera pas souvent au château.

Le curé se félicite de notre retour aux champs ; il espère reprendre avec madame ces conférences si utiles à une âme pieuse ; il lui présente le dernier mandement de monseigneur et s'assied auprès d'elle. Ma femme n'est plus accessible pour moi, elle me regarde en souriant... Elle n'a pas d'humeur ! elle se trouve donc bien entre ce curé et ce gros campagnard. Imbécile que je suis ! je sens que je fais la mine, et elle me sourit parce qu'elle sait que mon sourire répond toujours au sien.

Sourions, soyons gai. Quelques heures de contrainte tourneront au profit de l'amour.

J'ai vis-à-vis de moi un monsieur qui se hâte de m'apprendre

rei , rue île Vaugirard, 36.

UNE MACl^^.DOINi:.

ilii't-n rlierchani à «louliU'i les iiroiliiits .le s» U-rre, il *n iiioiti.'. Il ne se .l.coui\i,;e (loiiit, il e»l sur .le Hier il»; i'orlie, fl du roloii .If s loiU-s .l'..r..ii;n.'fs. V.n cousciuence

inani;.' la

1 soie de

il n'a

sein.- celte aniiic .lue de loilii-, el il ne s'occupe que de U multii.lication des araisjn.es. 11 acl.èle toutes celles qu'on lui apporte, - ■' ■

et il a déjà cimi cenHiivres de miel pour alliier les mouclics que manijeronl

ses lileuses. , . .. • i •

A ma droite est une dame qui fait des bourses Irès-jolies, et 'I"' »'ss« le soin de son li.i.;e à une servante qui n'y touclie jamais t-llc a chasserait si monsieur ne trouvait que personne ne lait le bœuf a la mode comme Ursule. Je remar.pu' que la dame est louche qu elle a une épaule un peu élevée el la poitrine rentr.nle. Ursule pourrait bien savoir faire autre chose qu'un hicuf i la mode.

A ma i;.uche est une petite rniVe <|ui a 1. malheur d avoir un hl qu

li'i'S-uiauvais sujet lence tous les iours. 'l'rès-

ma f lucne csi uuc j'cm^. u.i.v. .|

à ci'i.q ans, ne s'occupe que du jeu. Elle prévoit que ce sera un -mauvais sujet, et c'est bien raalijré «lie qu'elle le met en pém-

jours heureusement elle a un petit chien, très-joli , très-caressanl; aussi ne mange-t-il i|iie des i;imblettes , et il couche avec elle, ce qui fait que monsieur n'y couche plus.

Frèsde madame d'Elmont est une autre dame , qui appelle son mari i/io/i Cd-iir, qui tient une maison ainsi'- <iui'iilf . et qui ne manque jamais de dire malijio (juc , el Cl' n'ffil pas qu'à lui que telle chose arrive. Les femmes de viil<ii;e, qui veulent donner une certaine idée .le leur érudition, alïectent de parler comme le journal du département.

On pouvait, sans prévention , s'amuser un peu de toutcela,à l'exception pourtant de la dame au petit chien. Je n'ai jamais pu supporter l'oppression , et je crois que l'enf.int de cinq ans est opprimé. Pauvre enfantl quel pcre a-lil donc?

J'afTectai de ne pas dire un mot à cette femme ; je fis tomber la conversation sur les objets qui pouvaient intéresser nos autres convives, et bieniùt tout le monde parla à la fois. Chacun montait insensiblement le ton, pour couvrir la voix de son voisin , et le vacarme fut porté au point qu'il n'étail plus possible de saisir un mot. Je riais de bon cœur ■*

en pensant qu'à la fin de cette inintelligible conversation, je serais au même

point qu'en sortant de ces beaux cercles, où on croit avoir (entendu de très-jolies choses, et dont on n'emportejpas une idée.

t^ophie porte involontairement un doigt à ses oreilles, et le plus profond silence règne aussitôt dans la salle, lionnes rjens , qui parlent quand on le veut , qui se taisent au premier signe , et qui ne se doiitent pas que leur aveugle déférence s'adresse au château , !|ui équipages , aux diamants èl au cuisinier! Dépouillez le propriétaire, ils prendront le ton familier el protecteur.

l,e curé saisit habilement ce moment de calme pour parler des pauvres de la paroisse. « Uravo ! lui dis-je, monsieur le curé; tous les temps et tous les lieux sont propres à une bonne action. Madame de l'rancheville voudra bien faire la recette, n'est-il pas vrai , mon aimable amie?» Je n'avais pas fini qu'elle était debout. Une jolie qutïteuse fait toujours bien les affaires des pauvres en pareille circonstance ; les uns donnent pour lui être agréables, les autres par ostentation; ceux-là par humanité, ceux-ci parce qu'ils n'osent refuser. Tout le monde a donné, el qu'importent à la famille qui met le potau-feu les motifs qui le lui ont procuré?

M. le curé met l'argent dans sa poche, nous remercie par une inclination circulaire, el nous entretient des réparations à laire à l'église. J'examine nos convives, et je trouve l'iiiquiélude dans tous les yeux. On tremble que je ne projiose de rebâtir l'édifice, et on se dit peut-être intérieurement qu'on a déjà payé son diner assez cher. Il

faut rassurer ces geiis-Ki. " Monsieur le curé , le lemjdi- 1. plu i agréa ble à la Diviiiilé est un cœur pur, fervent et soumis, et il ne faut pas d'argent pour ouvrir ces temples-là. •

Cette opinion esl !.. plus .lamiiable de loulet; car, oii il n'y ■ p»« d'église, il n'y a pas de clergé. Le curé se pince les lèvres et n'iniisle point : un seigneur de village a le droil .l'être ii(<j;/ii(i'... cliei lui.

La gaieté reparait sur toutes les physionomies, cl no» daiiiei campagnardes parlent de petits jeux: toutes y gagnent. Laides ou jolies sont embrassées ; les premières d'une manière moins prononcée ; mais le baiser le plus léger produit toujours de l'effet sur celle .pii n'en obtient que de l'occasion.

J'aime aussi les petits jeux : un mois plus tùl j'aurais appujé la proposition. Miiis pour baiser el être baisé, je n'ai besoin ni du l'iijeun i(//c , ni du Curliillon. l-l puis, mes gros campagnards enlaceraient de leurs bras robustes le corps aérien .le .'^ophie; leurs figures enlu- 1 minées altéreraient la fraîcheur de son teint , et ce n'est point au vautour «lue sont léservés les

KiiCurc de» harangueurs, ce oout dos gendarn.os.

'l'emme qui a s'est rendue , que

baiseis de la colombe..

Non, point de petit» jeux.

Mais commeni éloigner une idée qui semble plaire à tout le monde?

« Madame, on vous demande. » C'est Justine qui parle à .Sophie. .So|ihie sort; j'en suis enchanté. (,>u'on joue maintenant à ce i|u'<in voudra, je suis prêt à tout...

pourvu cependant que Sophie ne rentre point.

« Monsieur, on vous demande. • Je me lève, je suis Justine. " (Jui donc nie demande? — Moi, monsieur.

— Que me veux-tu? — (Jue vous alliez joindre madame.

— Ou est-elle? — Dans son apiiarlemeiit. — Avec qui ?

— Elle esl seule. — Qui l'avait demandée? — Encore moi , monsieur. — Et pourquoi?— Pour lui éviter ces gros baisers de village, et pour procurer à tous deux uu moment de plaisir. Pendant que vous causerez , madame d'Elmonl fera les honneurs du salon. — ïu es une lille unique. »

Elle est sur son ottomane.

p:ile rêve; je m'approche.

Elle lève les yeux sur moi , et ses yeux disent amour et plaisir. Je crois saisir l'un et l'autre... Elle m'échappe, elle me rappelle la confiance de sa mère. C'est à elle que madame d'Elmont a remis le dépôt précieux. Elle veut le ménager, le conserver; elle est sûre d'elle, elle ne cédera point de huit jours...

ime est vaincue avant d'avoir cédé, lui resle-t-il à faire?... Recom-

illanl de santé... — Mon ami !.

une heure.

Pauvre Sophie !

et quand elle

mencer. .

t. Ma tendre amie, tu me vois bnl ie t'en nrie. accorde-moi un jour... — ■ ,• . ■

^ Je U ré èOe radieuse et fortunée... C'est l'Aurore qu. s échappe des bras de Titibn pour se présenter à l'admiration des morle s. \ oyez-la, déîiranle encore, se couvrir du voile des grâces en célébrant la vo-

'To mon ami! cent ans d'une pareille vie! - ^^'l^^^^^';^";'}^:

lrb^:ra^l:^K^'irrer.n:=^^;

prévoyante... Justine! J"^''°«J:--,*=-Lron peu" avoir besoin depuis Apportez-nous en diligence tout ce uoni un i sept heures .lu soir jusqu'à huit heures du matin. ' - - • ■ ■ ■ ---'■.•ures, bon... Du ma „

irte pas plus loin les recherches.— I -i Vénus ne doit pas toujours être

VDeU pâtisserie; des confitures, b.-n... Du malaga et du madère. mprvpiUei — Mon ami, ne porte "" : lu ceinture brillante de

as raison

vue. — Je crois , monsieur, que je peux

vous remettre les doubles

^•^Mr^siè;"^'" '^--p"--'''^ " -''- - ^' r""""

MM' MACÉDOINE

f.itiijiu' lii<>r. — Tu iliiH avoir lioioiii ilo repos. — M'en promets-tu?

— Jiigfj-en. — I.e pouls est tranquille.

• viens, cher ami, viens reposer dans mes liras... Soyez donc sa<];e, monsieur... Vous me l'ave? promis... vous... AU ! Krancheville, tu es ailoralile ! •

Pan, pan! «Qui est U? — A-t-on jamais porté l'eitravagance i ce point' Se coucher h sept heures du soir! — Maman , nous sommes fatiguas. — Le joli moyen de vous remettre! — Mon ami se porte à merveille, j'en »uis sûre, maman. — Je désire que cela continue. — Ah ? et moi aussi , maman. — Bonsoir, mes enfants. — Bonsoir, maman. ■

Avec de la ténacit(5 on arrive à son but : nous voilà émancipés.

• Ah' Sophie, quel beau jour •iuccède.'i une nuit délicieuse! jouissons de celui-ci , levons-nous. \ lions revoir tes lilas et tes linots.

— Non, allons rendre .i ces gens d'hier leur ennuyeuse visite, et n'ayons plus de rapports avec eui. Nous, mon lion ami, nous, toujours nous rien que nous. — I.e moyen le plus sûr de les empêcher de revenir, c'est de ne pas aller chez eui. — Ils nous accuseront de grossièreté ou de hauteur. Donnons un moment à l'usage, et le reste de notre vie k l'amour.

» — l.iisions, puisque l'usage et toi le prescrivent, des plaisirs et des épanchements divins, pour aller nous ennuyer à l'heure... Que dis-je? Je te verrai, je le parlerai, je te toucherai, et l'ennui peut-il pénétrer dan» le cercle magique que les griices ont tracé autour de loi? ■

Madame d'Elmont se propose de nous accompagner. Nous déjeunons, nous nous habillons, nous parlons.

C'est sans doute il celui que les hommes ont établi médi.iteur entre le ciel et eux que sont dues les premières marques de considération et môme de respect. Nous descendons chez le curé.

Une gouvernante, très jeune, et d'une figure assez remarquable, nous reçoit, et met tout en combustion dans le presbytère. Elle chasse de la salle à manger des poules qui paraissent avoir le privilège de sauter sur la table, sur les chaises, et d'y faire tout ce que bon leur semble. Les poules s'enfuient à l'asiiect du balai , crient, courent , volent , et nous rasent, en passaiil, le nez et les oreilles. Une d'elles couve dans une vieille perruque de monsieur le curé. Protectiice courageuse de ses enfants à naître, elle s'élance, elle va fondre je ne sais surqui. Ses ongles s'accrochent.'» la perruque; elle enlève nid et poussins; les oeufs tombent se brisent : voilà une omelette sur le plancher. <• Dixsept poulets perdus! dit en soupirant la petite bonne. Monsieur le curé, ajoute-t-elle en s'eftorçant de sourire, n'en sera pas moins enchanté de recevoir ces dames et monsieur. >>

On ne met pas des souliers blancs dans des œufs cassés. On ne se sert pas de chaises sur le siège et le dossier desquelles des poules ont fait... vous savez bien... l.a petite bonne nous conduit dans la chambre à coucher de monsieur le curé , qui est dans son jardin , qu'elle va appeler, et qu'elle nous invite à attendre.

Le lit de monsieur le curé n'est pas fait encore. Un oreiller est tombé à droite, un second à gauche : monsieur le curé aime à avoir la tète haute. Une aube ici , une culotte là; un tablier de taiïetas noir sur un prie-Dieu, un petit soulier vert dessous : il faut mettre quelque part sa parure des dimanches. Mais le soulier vert , l'aube, la culotte , le tablier noir ne nous permettent pas plus de nous asseoir en haut qu'en bas. Nous nous décidons à aller trouver le curé dans son jardin.

Moins magnifique que Joad, et par cela même plus modeste dans son ton et ses manières , il nous salue de cinquante pas , et s'approche, en saluant, jusque sur le bout des pieds de mesdames. C'est trèsbien , pensé -je , car il e.U écrit : (^)uiconque s'abaisse sera élevé ; et pour accomplir la prophétie , je prie le curé de se relever et de recevoir nos salutations.

• Nous vous dérangeons, monsieur le curé. — Pas du tout , monsieur. — Vous ne faisiez donc rien dans votre jardin ? — AIi ! je m'amusais. Je faisais la guerre aui hannetons, aux chenilles, et je la ferai ce soir aux cousins. — Je ne sais, monsieur le curé , si cette guerre-la est bien orthodoxe. — Comment donc, monsieur? se défendre , soi et ses propriétés , est de droit naturel. — Monsieur le curé , il est incontestable que Noé introduisit dans l'arche , je ne sais pourquoi , j'en conviens , une paire de hannetons, de chenilles et de cousins, car depuis .\dam il n'y a pas eu de création. Ainsi le droit divin, d'après lequel ces espèces existent, est ici en opposition avec le droit naturel. Si vous admcllii le dernier, craignez que le cheval que

vous usez, que le bœuf que vous mangez , l'invoquent à leur tour.

Mais , monsieur, Dieu a fait tous les animaux pour le service ou la table de l'homme. — (^omme il a fait votre tète pour porter ))erruqiie. Et puis vous avouerez qu'il y a des exceptions à votre principe tfès-général. Les hannetons, les chenilles et les cousins, par exemple, ne sont propres ni à votre service, ni à paraître sur votre table. Vous les tuez uniquement parce qu'ils vous gênent , et j'ai bien peur, monsieur le curé, que ce prétendu droit naturel nesoil réellement que le droit du plus fort. Ceci peut donner lieu à une longue et savante discussion , qui nous fera passer une heure de plus à table, quand vous voudrez bien venir prendre place Ji celle du château. •

Nous quillons le presbytère ; nous entrons chez l'homme aux huit ou div mille livres de revenu , au dos de carpe et aux phrases .i prétention. Il nous reçoit avec des compliments interminables : le premier fourbe fut un complimenteur. Tout ce que nous entendons du galimatias de celui-ci , c'est qu'il a eu l'intention de nous dire des choses agréables et polies.

Tout est inintelligible chez cet homme-là. Il nous fait voir son jardin, c'est tout simple : ;à quoi servent un jardin, des bosquets qu'on sait par coeur, si ce n'est pour les faire admirer aux autres? Le propriétaire de celui-ci nous en fait remarquer la belle tenue, et en effet il ressemble à un jardin de plantes botaniques. Sur de petites plaques de fer-blanc, attachées au haut de bâtons fichés en terre , on lit ici laducœ, là asjHiragf ; dins ce carré on lit '/lass/cic ; dans celuilà sativir, dans cette plate-bande rapœ ^ dans cette autre (wrcfulium...

« Toutes ces plantes, monsieur, sont donc étrangères? dit Sophie.

— Il faut dire erotiques , madame. — Exotiijues, soit. — Non, madame, elles sont indiiiènes. Laducœ \ eut dire des laitues; iisparage des asperges , lirassiciv des choux , satii'd' des carottes , rapce des raves... — Eh ! monsieur, pourquoi ne pas appeler tout simplement les choses par leur nom connu ? — Un nom trop connu devient vulgaire, et il est démontré, madame, qu'on n'attache maintenant quelque prix à une plante qu'autant qu'elle a un nom grec ou latin. Allez, madame, allez au jardin des plantes... — De quel jardin parlez-vous , monsieur? car je ne connais pas de jardin sans plantes.

— Je parle, madame, du jardin ci-devant dit du Roi. — Au moins cette dénomination est précise. — Allez-y, madame , et vous verrez les promeneurs en admiration devant cinq cents étiquettes , par cela seul qu'ils ne les entendent pas. Ils passeraient avec dédain s'ils y lisaient panais, helleraves, romaines, etc. Il y a un mois, une fort belle dame s'arrêta devant cœrefnlium. Elle admirait la douceur harmonique de ce mol, et aflirmait que la plante doit avoir la lige amoureuse et l'odeur zriiliijrieiiiH'. J'ai transcrit le mot, et je l'ai liché là. — Et qu'avez-vous semé dessous? — Monsieur, j'y ai mis des ognons de lis, parce que je ne connais pas de plante qui ail plus de rapports avec la définition de la dame. Tige amoureuse, c'est-à-dire taille fine, svelle , élancée... — Je suis fâché pour vous, monsieur , mais c'est du cerfeuil qu'il fallait mettre là. — (^)uoi ! monsieur, ce cierefulium si harmonieux... — Signifie uniment du cerfeuil. •- Ma Sophie et sa maman éclatèrent de rire ; mon savant rougit, et nous prîmes congé de lui pour le tirer d'embarras.

Nous passons chez l'époux fortuné qui s'entend appeler mon cœur, et c'est madame qui s'empare de nous. Elle a la haute main dans la maison ; et les douceurs qu'elle adresse à son mari ressemblent à la dorure qu'on applique d'une main sur des fers qu'on rive de l'autre.

Le lieu que madame soigne et affectionne particulièrement, c'est le poulailler, et c'est là qu'elle nous conduit. Encore des poules ici ! J'espère qu'il n'y a pas de couveuse... Celles-ci ont les extrémités des plumes tournées vers la tète, au lieu de l'être du côté de la queue, « et rien n'est beau comme «ela, parce que rien n'est plus rare. — Par la même raison, madame, un bossu est bien plus beau qu'un bel homme, car une bosse est plus rare qu'un dos uni. — Cela peut être, monsieur, mais je n'aime pas les bossus. — Ni moi les poules aux plumes retournées. — Ah! monsieur, si vous saviez ce qu'elles valent ! Malgré que la saison ne soit pas encore très-avancée, elles me font des pontes conséquentes , et ce n'est pas qu'à moi que cela arrive. Celles que j'ai données l'an dernier à ma voisine pondent déjà trèsciDiséquemment , malgré qu'elles n'aient encore que huit mois. Venez, mesdames, je vous ferai admirer mes œufs, et mon cœur, si vous le permettez, en enverra-/-un demi-cent au château. — Madame a ouvert ce matin sa boîte aux T. — Non, monsieur, j'ai pris du chocolat.»

Nous voilà chez la dame à l'épaule élevée et à la poitrine rentrante. Exceller en quoi que ce soit, c'est être quelque chose : l'auteur d'un bon madrigal vaut mieux que celui d'une mauvaise tragédie. Madame fait des bourses , toujours des bourses, rien que des bourses; mais elle les fait si jolies ! Elle en fournit l'épouse de M. le préfet, celles du secrétaire général et des conseillers de préfecture. Elle ne lésa jamais vues, et peut-être ne les verra-t-elle jamais; mais elle en reçoit des lettres très-obligeantes; elle sait qu'on parle d'elle dans la capitale du département.

Elle me conte à l'oreille que son mari a besoin d'uu protecteur pour le dessèchement d'un marais, dont les eaux ne peuvent s'écouler dans l'Oise qu'en traversant les terres des voisins; et elle ajoute finement qu'elle compte faire avec des bourses vides ce que d'autres ne savent faire qu'avec des bourses pleines. Pas trop bête !...

Du reste, madame ne se mêle de rien chez elle; elle ne sait pas même où est son mari: moi, je m'en doute. Je sors d'après le prétexte connu... Celui-là éloigne les curieux ou les surveillants. Je fais une inspection générale des lieux; je trouve dans une mansarde monsieur avec Ursule; je croyais que le bœuf à la mode ne se faisait qu'à la cuisine.

Elle est fort bien, cette petite Ursule. Ses couleurs vives font ressortir ses yeux... Oh ! le feu... l'action...

Nous arrivons chez la dame affligée des déportements de son fils, de son fils qui a cinq ans, et si heureusement dédommagée par les ijualités de son petit chien. Celte jeune maman est appétissante. Il est

UNE MACEDOINE

Uclieui qu'elle :<it le cœur dur, ou |ilulû( qu'elle u'en uil \tM. Le lireniicr speclucle i|ui s'olVie i non )Cu\ , i"»l celui il'un enfant , beau comme l'amour, allacWé avec une corilc du lueil d'un lit. Il ne rll ni ne |>leure. Il viiirsit sim|ilenient ilre dans une potilion gênante, mais liabituelle. Il mange avec trani|uillilc' un morceau de puin bl«. l'"idclc don sur un coutiin auprès d'un tas de uiiulielcttts qu'il n'a pu que mâchonner. Ce que c'esl que la saliclc 1 11 nous enti-iul, il «e lève, il aboie el vient se jeter dans mes jambes. D'un coup de pied , je lais voler l-'idèle par-dessus la t£te de sa inaitrcsse, et d'un tour de main j'ai délacbé l'enfant, .le le prends dans Bics bras, je le carcsseï .^ophie le caresse à .son tour) il ne sourit pas; il parait être insensible aux bons comme aux mauvais traitements : on en a fait un automate.

I ne grosse fille de basse-cour saisit le moment pour lui!;lisser un morceau de pàlo , qu'il avale furtivement... Je glisse un louis à la >;ro3se fille. • Conserve ton coeur tel qu'il est aujourd'hui. Il vaut mieux que le rang et la richesse. >

II était inutile que personne se contraignit : rcadame avait relevé ion Tidèle , s'était assise à terre , le tenait sur ses genoux , ne voyait que lui, p'eurait sur lui , et répétait , en me regardant de travers, qu'il avait une patte cassée. J'aurai- voulu que ce fiit le cou.

(.'vtte mal^o^ ne nous convenait pas; nous ne pouvions améliorer le sort de l'enfant ; nous nous bàl.imes de nous retirer.

l'inlortuné mari nous coiidtiisil. H me remercia d'avoir donné une leçon à Fidèle et ii sa feiuiue; il nous remercia de l'iDlérêt que nous avions marqué à son enfant. • Kh ! monsieur , si vous traitiez une fois votre feiuine comme je viens de traiter Fidèle, vous seriez le maître cbci vous, et un mari doit l'être, lorsque sa femme se conduit mal. • Le malheureux aime la sienne : il ne l'assommera pas.

» Ma chère amie, par où entrerons - nous ici? Je ne vois pas un pouce de terrain perdu; mais les orties débordent de droite et de gauche, et couvrent à peu de chose près la surface de cet étroit sentier. Comment passer là avec des bas de soie ou de coton à jour? Ma foi, écrivons-nous sur la porte. — .Monsieur , mesdames I — Qui nous appelle? »

C'est une espèce de laquais, qui porte je ne sais quoi... • Âh! ce sont des guêtres de peau ! — Uui , monsieur, il y en a ici vingt-cinq paires de toutes longueurs et de toutes grosseurs; plus, des caleçons pour les dames. C'est moi qui suis chargé de les ofl'rir aux arrivants, et voilà un pavillon divisé en deux parties, où chacun peut faire modestement sa toilette.

x — Voilà un début qui promet. Mam.in, entrons dans le pavillon. — Mon gendre, passez de l'autre coté; vous avez les yeux et les mains partout. »

Le propriétaire nous attend ii l'entrée de son vestibule. « Baissezvous, baissez-vous, nous crie-t-il , dès qu'il croit pouvoir se faire entendre. •' Il était inutile de nous recommander cela.

Le vestibule, la salle à manger et les autres pièces de la maison sont garnis de branches sèches, depuis le plafond jusqu'à cirq pieds du sol. Il faut plier le dos , à peine de se prendre dans les toiles d'araignées, comme îMars dans les filets de \ ulcain. n Faites attention à vos pieds. Serrez les coudes. • A terre et contre les murs sont fixées, en échelons, des ardoises, suffisamment enduites de miel, pour que les mouches puissent y manger, et la couche est ménagée de manière qu'elles ne puissent être arrêtées par les pattes. Un entend partout un bourdonnement insupportable , et on est continuellement piqué au visage et au cou. • Il eût fallu joindre, monsieur, aux caleçons et aux guêtres de peau, des capuchons tombant aux extrémités des épaules.

» — Il est vrai, monsieur, que je n'ai pensé qu'à l'essentiel ; c'est que l'habitude me rend insensible à la gène et aux piqûres. Nos colons d'Amérique supportent les moustiques et les maringouins, parce qu'ils gagnent beaucoup d'argent; moi, je vis au milieu de mes mouches et de mes araignées , qui sont bien moins incommodes, parce que l'année prochaine je leur devrai une fortune immense, — Et eelle-ci ? — Oh ! celle - ci , je fais les avances ; vous savez qu'il faut semer avant de recueillir.

>' ^ enei, mesdames, venez par ici. >• Nous entrons, presque ployés en deux, sous un vaste hangar, où sont déjà tous les ustensiles nécessaires à une filature. « C'est ici que je ferai mon coton et ma soie. L'n fabricant de Lyon va m'envoyer dix métiers et dix ouvriersdu premier ,» mérite. Je compte faire du velours de toutes couleurs, (|ue je donnerai à dix francs l'aune, sur lesquels j'en gagnerai sept.

« Sortons par là. — Oh! très-volontiers : je ne saurais rester plus longtemps dans cette attitude. — ^ oyez-vous ce bois qui est là devant nous? Il a cent cinquante arpents, et j'y ai déjà mis trois millions d'araignées des champs, de celles qui lont celte superbe toile blanche qui vole au gré du vent , et qu'on appelle vulgairement /// à J' fus. (;'est du coton de la première quslité. Vous sentez que les rameaux de mes arbres empêcheront mes toiles d'aller se perdre dans la campagne ; mais, comme cette esfèoe d'araifjnée aime le soleil et le grand air, j'ai mis dans ce bois eeiil cinquante ouvriers occupés en ce moment a en arracher toutes les feuilles; et comme il faut tout prévoir, j'ai acheté deu\ mille greloLs à uiu'cl , et je les ai fait coudre sur la veite , les culottes et les bas de mes ouvriers. — A quoi bon

relte mesure? — Vuiis ne le devinez pu? — !Non, en vérité. — Mej fileuscr, , averties par le bruit des grelots ne retirent dans let erevasses de la terre, nu dans celles de l'écorre de» arbres, et évitent ■ iiisi le pied destructeur. — N oilà, pnrrvemple, un elVort de génie. — >'csl-il pas vrai.' Je vais vou.4 étonner bien davantage. \ ou» sentes i|ue mes arbres, dépouillés de leurs feuilles... — Criveront. — .Sani iloute ; mais ils i-e>teront debout vingt ans encore , et ils m'auront procuré en coton vini;l mille lois ce qu'ils m'eussent rendu en fagots. Kcveuons. Vous sentez que mes arbres, dépouillés de leurs feuilles, laisseront un libre passage aux hirondelles, et vous savez que les hirondelles mangent les araignées. Je vais faire entourer et rouvrir mon bois d'un treillage en fil de fer et à mailles serrées au point de n'y pouvoir passer le bout du peiit doigt. — \ oila une idée vraiment admirable — \ ous goûtez donc mes plans? — J'en suis enchanté!

— Tant mieux. Vous ave/, du crédit, et vous m'aiderez à obtenir un brevet d'invention. »

Il nous invite à venir suivre les progrès de son établissement. Nous le quittons, bien décidés à n'avoir plus besoin de ses guêtres ni de ses caleeons.

• lion ami, ne trouves-tu pas qu'on devrait interdire cet hommelà? — Non, mon ange; il se ruinera d'une manière (ilus originale que la plupart de ceux qui font des entreprises, voila tout, et il ne faut pas interdire ces gens-là. Ils sont trèi-utiies aux ouvriers qu'ils emploient; ils le sont même à la masse des citoyens, en rétablissant, autant qu'il est en eux, l'équilibre des fortunes. — .Mais leurs femmes, leurs enfants ?... — Travailleront à leur tour pour ccuv qui ont aidé il les ruiner , et avant la quatrième génération, leurs enfants en auront ruiné d'autres. — lu parles de cela bien à ton aise; si on nous ruinait, nous ? — Ou ne ruine pas les gens raisonnables et satisfaits de leur sort; mais, assez ordinairement, leurs enfants dissipent, el tout est bien.

» — Comment donc! ma fille raisonne ! — Sophie fait tout, et fait tuut bien. i'.eUr bouche charmante embellit la raison, comme elle sourit aux amours. — \ oui la gâtez , monsieur. — (iela n'est pis possible, madame. Te louer, ma Sophie, c'est simplement être vrai, et quelque étendue qu'on donne à l'éloge, il ne peut être exagéré. ■.

X\X. — Suites naturelles de ce qu'oo a lu.

I ne surprise agréable nous était réservée au château. .\ous y fûmes reçus par la comtesse, Soulanges et du Heynel. On aime à épancher son cœur avec ceux qu'on a faits dépositaires de ses secrets. Sladame d'Erraeuil et Soulanges savent les nôtres el doivent présumer que nous avons deviné le leur. Nous serons tous parfaitement à notre aise, el nous aurons toujours quelque chose à nous dire : après le sentiment du bonheur , rien de si doux que d'en parler.

Du Reynel nesailrien, ne verra rien. Ses jouissances intellectuelles sont dans le Cuisinier impt'rial , el sa sensualité se borne aux plaisirs de la table.

L\ première question que font des campagnards à ceux qui arrivent de Paris a toujours pour objet la nouvelle du jour. • Kh bien ! Sonlanges , mon auii , qu'y a-t-il de neuf à Paris ?

0 — On y parle d'un mauvais sujet , qui vole ceux qui dorment et qui s'enfuit avec leurs habits et leur argent. — Bah! on y parle de cela ! On n'y a donc rien à faire?

„ — Mais en allant el venant, on recueille quelque anecdote... — Qu'on oublie le lendemain. — Nous n'avez pas encore oublié celle d'hier. — Non , parce que indirectement elle vous intéresse un peu.

— Ah ! contez-moi cela. — Ces belles dames à qui vous devez un coup d'épée el la possession de la charmante Sophie sont grosses toutes Us deux. — Et on dit que les filles ne font pas d'enfants ! — Ceux-ci se sont faits sans l'intervention des maris. U'AMival avait résolu de se battre avec son coadjuteur; mais comme il en a eu dix ou douie depuis trois mois, il n'a su auquel se prendre, et ne pouvant tuer personne, il s'est borné à battre madame, qu'il a si bien battue que probablement il se moquera de l'aiiome : Lsl /jdter itle i^uetii riujyliœ demonsirant.

» Le procureur impérial, qui ne veut pas qu'on fasse d'enfanlt adultérins , mais qui veut encore moins qu'on les tue , prend connaissance de celte affaire, et d'Allival est allé prudemment allendre le dénoùmcnt à Londres

» \ alport s'est contenté d'appeler sa femme du nom qu'elle a si bien acquis. C'est sous ce nom qu'il la désigne à ses amis , à la société ; il rit de ce (|ui a si vivement affecté d'Allival , et il dit avec raison qu'il vaut mieux avoir un enfant de plus que la tête de moins.

i> On croit cependant qu'il va se pourvoir en divorce pour n'être pas surchargé des résultats des distractions de madame. "

II me tire à l'écart. « Mon ami, mon cher ami, j'ai été distrait aussi. Madame d'Ermeuil est furieuse, elle pense, elle fait eu aecret ce que madame de Mirville dit et avuue : leur opinion sur les suites du mariage est la même. La comtesse ne se console pas de la nécessité où elle est de finir comme nous aurions pu commencer. Je l'ai déterminée à venir de préférence ici prendre le bon air et de l'exercice , parce que j'espère que vous in'aiderei à la réconcilier ivee l'hymen.

UNE MACÉUOlNt.

» ^l.iiiitrn:int que je votis:<i mis dans m:i rontidriirL' la plus intime, je vous clianje des fonctions de maréchal îles logis. \ ous savez, commeat il faut iojjer des t'iioiii qui ne sont pas falii;ué3 de l'être.

• — Kli ! parlileu, mon ami, je vais tout arranger conjugalement. Aucun de nos domestiques ne vous connaît, et la comtesse sera madame de Soulanges, comme ma charmante Sophie est madame de l'rancheville. — Et Baptiste que nous avons amené ? 11 est observateur , causeur, railleur. — Il faut le renvoyer à Paris. — On connaît peut-être déjà dans votre antichambre nos noms et la nature de notre intimité. — Noyons cela. « Haptisle est encore dans les écuries, il n'a pas encore été en contact avec les domestiques du ch.iteau; Soul»ni;es le fait monter ;i cheval et l'envoie à Ch.ilons. Là il apprendra qu'il n'est plus au service de madame d'Ermeuil , et on lui trouvera une place convenable.

Servons maintenant l'amitié , faisons une douce violence à l'aimable comtesse. Il est des choses qu'on ne persuade pas et qu'on obtient de la nécessité. • Justine , vous ferez ]iréparer l'appartement vert pour M. et madame de .Soulanges. • Soularges me serre la main à son tour; Sophie et sa maman me regardent , la comtesse se lève et vient à moi.

« Plaisantez- vous , i'rancheville ? perdez -vous la raison? — Justine, vous direz au maître d'hôtel que M. et madame de Soulanges restent avec nous. — Il est bien eilraordinaire que vous vous permetliei ainsi de disposer de moi. — Justine, vous dire/, au maître d'hiUel d'attacher à monsieur et à madame de Soulanges le plus intelligent des domestiques. Allez. — l'rancheville, je vais éclater. — A quoi bon ? Psr3Uïderez-vous à cette lille que je n'aie fait qu'une plaisanterie, cl une plaisanterie qui ne pourrait avoir pour objet que de vous compromettre vis-à-vis de nos gens ? Un homme bien élevé s'en permet-il de ce genre-là :' .\-t-il jamais parlé devant une femme décente de la faire coucher avec un homme qui n'est pas son mari? — C'est ce que vous venez de faire. — El c'fst ce qu'on ne croira pas. — Il est clair que ce monstre-là vous a tout dit. — Tout absolument. — La jolie manière que vous avez trouvée là, messieurs, de vous faire épouser? — Epouser ! quelle marque plus positive d'amour et d'estime peut-on donner à une femme? — Je crois que je finirai par voir comme vous. — Oh ! combien je le désire ! \ ous assurerez le bonheur de mon ami, et votre exemple entraînera mon aimante et timide Sophie.

• — [ion ami, tu es d'une étourderie sans égale. — Qu'ai-je fait, chère Sophie? — Tu maries de ton autorité privée Soulanges et la comtesse, voilà qui est bien jiour nos gens. Slais du lleynel ?... — Ah ! mon Dieu! ni Soulanges, ni moi n'avons pensé au gros garçon... Madame d'KImout , vous avez la tète calme ; par grâce , aidez-nous de vos conseils. — Le conseil le plus sage que je puisse donner à ces dames, c'est de mettre lin à ces tracasseries, à ces embarras, en se mariant toutes les deux. — Je vous supplie , ma petite maman , de ne point parler de cela. Mais du Reynel , bon ami ?

" — Soulanges, m'écriai-je, n'aurez -vous pas une idée, vous que la chose regarde si particulièrement? — Moi, je m'en tiens à l'avis de madame d'Elmont. — Mais Soulanges, en admettant que je me détermine à l'instant, que faire à l'égard de du Reynel? — Le mettre dans la coiil'iilence. — Faites-moi rougir devant toute la terre; vous savez combien je tiens aux bienséances, et vous voulez...

• — Parbleu, mesdames et messieurs, il est bien extraordinaire que tous mes amis s'épousent et que je n'en sache rien. • C'est du Reynel, qui arrive en trottillant, dépité autant que peut l'être un gourmand dont le diner n'est point gâté. « Il était tout simple que Francheville marié inopinément, ne me prévint de rien. Mais vous, Soulanges, me cacher votre mariage et même votre amour! J'apprends tout cela, oîi? a l'office.

» — -Mon cher du Reynel, vous connaissez l'éloignemenl qu'a toujours marqué madame de Soulanges pour un second engagement. Elle a exigé que la cérémonie se fil secrètement, et que nous quittassions la ville en descendant de l'autel. C'est d'ici que nous ferons part au public de notre félicité , et, à notre retour, on aura épuisé les bonnes et mauvaises plaisanteries sur la versatilité des opinions. — Eh ! qui vous empêchait de me dire tout cela en route ? — Est-ce en courant la po.ite, au bruit des roues et des fouets, qu'on parle d'un événement qui doit être anuoncé avec une sorte de solennité? — Pourquoi Justine en est-elle instruite avant moi? — Il a fallu nous loger, et il n'est pas dans les convenances que les témoins de l'union la plus intime ignorent qu'elle est consacrée par la décence et les lois. INous avions lixé pour vous mettre dans notre confidence le moment le plus intéressant de 1.1 journée, celui du diner. C'est le verre à la main qu'il faut apprendre un Cvi-nement agréable; c'est le verre à la main qu'on chante dignement le bonlieur des nouveaux époux. — Ma foi, Soulanges, vous avez rai.-;on ; il faut savoir tout faire à propos. INous trouverons l'épithalame au fond d'une bouteille de côte-rolie. Je retourne la-bas. Il ne faut rien négliger pour fêter un tel jour; et llatter la seni>ualité , c'est ajouter à l'excellence des vins. »

Le bon homme que ce gros du Reynel! Il croit tout, pour se dispenser de rien discuter. Toujours occupé de la table, il n'aime pas ï se distraire de son objet essentiel.

Heureux .Soulanges! il a surmonté lous les ob.ilacles. II a réconcilié ^a Delphine avec l'hymeu, et moi .. moi ! j'ai trouvé comme lui

la roule des plaisirs, et n'y cucillerai-je que des fleurs, lorsqu'il attend le plus doux , le plus précieux des fruils?

J'allais descendre dans le parc, oii l'enchanteresse m'attend. Je voyais d'une croisée Soulanges et la comtesse s'enfoncer lentement sous cet ombrage mystérieux. (,)uels sentiments nouveaux doivent les animer ! Enfant chéri avant de naître, déjà ils s'occupent de toi. Ils croient te voir, te presser de leurs bras caressants; ils répondent à ton premier sourire... « Monsieur, voici une lettre qui éclaircil bien des choses, et que j'ai cru ne devoir remettre qu'à vous. — Pourquoi cette préférence , Justine? — l!n homme aimable n'est jamais rigoriste : tout embarrasse une femme sensible. — A ([ui donc est adressée cette lettre? — A madame la comlese d'Krmeuil. — El lu l'as trouvée?... — En rangeant les cartons de madame de Soulanges. » La friponne sourit d'un air malin.

« Cette lettre est ouverte. J'espère que lu ne l'as pas lue. — Pardonnez-moi, monsieur. — Lire une lettre qui ne l'est pas adressée !

— Monsieur la lit aussi; je ne suis donc pas si coupable...

» — Ma chère amie, je ne me rends pas aux raisons que vous opposez à Soulanges. Vous êtes dans une position à ne pas diflférer d'accepter sa main, et au lieu de vous rendre à ses instances, à des réflexions que m'a dictées l'expérience, vous partez aujourd'hui même avec lui pour aller vous établir chez madame de Mirville.. qui pense comme vous... se conduit comme vous... et dont les préventions soutiendront les vôtres... »

Et Justine a lu cela ! Elle sait... J'ai une envie d'éclater ! oh ! une envie ! Qu'y gagnerai-je ? Je lui donnerai de l'humeur, et il faut ménager ceux qui ont notre secret , soit que nous l'ayons confié ou qu'ils l'aient surpris. Et puis elle est fort bien, cette Justine: comment attrister cette ligure-là? Je prends cependant un air très-sérieux. « Justine surprendre le secret de ses maîtres... — Est d'une fille d'esprit. — En abuser... — Serait d'une bête. — Qu'en prétendez-vous faire? — iM'en servir. — Et comment? — Je vais vous le dire, monsieur. Encouragée par votre gaieté, par vos manières faciles à vous faire un aveu nécessaire; retenue cependant par la crainte d'éprouver quelque sévérité, j'ai fait, après avoir pris lecture de cette lettre, un raisonnement qui m'a tout à fait rassurée.

» Maîtres ou valets , nous avons tous nos faiblesses , et nous blâmons ouvertement dans les autres celles dont nous ne sommes pas soupçonnés. Nous avons au contraire plus que de l'indulgence pour les fredaines de ceux qui connaissenlles nôtres. — Finiras-tu! — Eh bien ! monsieur, ce que madame d'Ermeuil fait avec M. de Soulanges, ce que vous faites avec... — Tu l'as fait aussi de ton côté... — Avec le maître d'hôtel, monsieur. Nous demeurions ensemble chez le comte de Saucy avant que d'être à madame. — Eh bien !que m'importe cela?

— Il m'importe à moi que vous sachiez que je n'ai plus de lacets assez longs... — Encore un enfant ! morbleu, il n'y aura donc que moi...

— Vous en avez fait un aussi, monsieur. — Ah! Justine, si lu disais vrai!... je le donnerais... — Vous n'avez pas remarqué ce cercle brun qui paraît quelquefois autour des yeux de madame? vous n'avez pas vu ses lèvres se décolorer tout à coup?... — Ah ! Justine, ma chère Justine ! si tu as deviné... — Que me donnerez-vous ? — Ton maître d'hôtel. — Par-devant notaires? — El par-devant l'Eglise. — Voilà oii m'a conduite la curiosité, et, quoi qu'on en dise, monsieur, elle est bonne à quelque chose.

)» — Ah çà ! Justine, entendons-nous. As-tu parlé de cette lettre à quelqu'un? — A 7)ersonne , foi de fille d'honneur. — Tu n'en parleras à qui que ce soit? — Mon intérêt vous répond de moi. — Pas même à ton maître d'hôtel? — Il est bon de s'habituer d'avance à être discrète avec son mari. — Et tu continueras de marquer à ta maîtresse les mêmes égards, les mêmes prévenances. — Ne lui ai-je pas jusqu'à présent prodigué tout cela? — Mais jusqu'à présent tu ne savais rien. — Je savais tout. — Tu savais... tu savais... — Qu'un homme fait pour plaire ne court jias après sa femme avec des habits d'emprunt; qu'il n'a besoin de l'entremise de personne pour coucher avec sa femme; qu'il ne commence jias les nuits avec sa femme a sept heures du soir; qu'il ne s'enferme pas le jour avec sa femme; enfin qu'il n'aime pas sa femme au point de ne pas s'apercevoir qu'elle a une suivante de vingt ans, fort bien faite et Irès-éveillée. — Je te le répète, tu as de l'expérience. — Je vous l'ai dit, comme une veuve.

— De combien de maris? — Vous ne croyez pas que je réponde à cette question-là.

>■ — Adieu, Justine. — Adieu, monsieur. — Discrétion et prudence. — Mariages de lous les côtés. «

La voilà, la voilà, celle femme céleste, qui d'abord ne me préférait que sa vertu et qui maintenant me préfère à tout ! la voilà, belle de sa be.iuté, du calme d'un cœur pur, du souvenir d'une nuit délicieuse, de l'espérance du lendemain!... Dieu, grand Dieu!... Soulanges et la comtesse la soutiennent... Je cours, je vole... je respire! .lustine a deviné. Des maux de cœur !...

« Ma tendre, ma séduisante amie, l'amour a donc comblé tous mes vœux! Il va doubler mes sensations et mon existence. Ah! Sophie, quelle force nouvelle donnera cet enfant au lien délicieux qui nous unit déjà! C'est ton image, c'est une partie de toi-même que je tiendrai dans mes bras, que je mouillerai de douces larmes.

» Mais, mon amie, je te le demande à genoux, que mon enfant, le

UNE MACÉDOINE

tien, ne soil pas, ilis sa naissance, fii'lri pir l'opinion! Tu Ini dois le nom, l'clat de son iiire : no lui (lonnei,is-tu (|iic la vie? INoii , lu rempliras tes devoirs dans toute leur l'tendue ; lu auras rempli celui i|ue je te rappelle avant de toucher au moment dosiri' et douloureux, <|ui ne laisse quelquefois ^ une mi're qtie le Icmps de brnir le fniil de son amour, et de dire a son amant un rieiiiel adieu... Ah! Sophie! quel que soit l'tïvénenu'nt, lu ne iliras pas : Il a formé un vœu que je n'ai pas écoulé; je le laisse avec son l'ils, et son lils n'a poiiil de pcre... Lève tes yeui charmants, (|ue la main louihe dans la mienne, et dis-moi : Je me rends.

• — Ah! Krancheville ' ah! mon ami, je ne croyais pas... le ne présumais pas... Ma sixurité était entière... Alleitdons au moins (pie le temps confirme des espérances incertaines encore, attendons...

■ — l.e temps, dis-tu ! tu parais l'invoquer et le craindre ; lu ignores que sans cesse il s'arme contre toi. Demiin , on |iubliera dans ce village que nous liravons les bienséances et la pudeur, que, maitres absolus de nous uièmes, nous dédait;nons la sanction (|ue nous offre la loi. — (}ue dis-tu, bon ami! — l.a vérité, .lustine a loul pénétré, tout jugé, et une lettre de madame de liieulle à la comlesse, qu'elle a trouvée, qu'elle a lue, vient de l'éclairer sur les moindres détails. l!lle aime le luailre d'hôtel , et cache-t-on rien à ce qu'on aime? Un secret ronnu de deux personnes est-il encore un secret ' On peut les renvoyer, aller chercher un autre asile; mais ceux qui les remplaceront seront-ils moins pénrlranls ' et quel serait alors l'asile où nous n aurions |)oint à rougir, où nous pourrions échapper à nousmêmes .'

" Sophie, je tombe .'i tes pieds pour la seconde fois... Mes amis, seconde/.-moi : lâchons de la fléchir. Suppliez-la pour elle, pour moi, pour mon enfant. » Elle se peiichr mollciuent sur moi ; sa joue touche ma joue; sa main cherche lentement la mienne... La voilà , je la liens, je triomphe, Sophie est ma femme.

• Mon ami , je perdrai ton amour, je le sens, je le sais; mais les circonstances sont impérieuses; je ne résiste plus.

• Oui, je serai ta femme, .le sacrifie à ton fils mon bonheur et mon repos. Nourri de ma substance, il aura aspiré mes sensations avec elle. Il t'aimera comme je t'aime; je le placerai entre nous, et quand mon amour et ma constance te paraîtront fatigants et pénibles, je lui dirai de te demander grâce pour sa mère, et tu ne le repousseras pas.

• Pars demain avec Soulanges , fais toutes les diligences nécessaires, et reviens prendre cette main et me conduire à l'autel. Hélas 1 cette main, mon cœur, tout n'est il pas à toi? (jue me resle-t il k l'ofl'rir ? »

Je m'elTorce de dissiper ses craintes, de lui inspirer de la confiance. Je lui répèle ce que je lui ai dit cent fois, ce qu'elle n'a pas écouté... lille n'était pas mère alors. Je parviens à la faire sourire d'espérance... ou d'amour. J'arrondis mon bras autour d'elle; je la soutiens, je la conduis. Je cherche l'herbe la jilus fine, la plus molle. C'e.il moi seul qui, à mon retour de Paris, lui donnerai des .soins, qui veillerai sur elle, qui en écarterai les objels, les idées même fatigantes ou pénibles, qui entretiendrai dans son âme cette joie douce qu'aocompagne toujours la santé.

INous rentrons au château : les importuns sont sortis. Nous pouvons nous livrer sans réserve à l'allégresse, i l'.^mour, à l'amilié. Je présente à madame d'Elmontma femme et mon fils. Ma femme! que je suis aise de pouvoir enfin la nommer ainsi! J'embrasse tendrement sa bonne mère. Je lui raconte mes combats, la résistance de Sophie el ma victoire.

Madame d'Elmont me félicite : elle partage tous mes seniiments. l.lle m'appelle son fils, son cher fils, le restaurateur de la répulalion de sa fille bieu-aimée... Elle observe cependant qu'elle ne se doutait point, il y a quelques mois, qu'il fallût employer un pareil moyen pour ramener Sophie à la raison et à l'hymen.

11 est décidé que ce jour sera un jour de fête, non de ces fêtes où on n'entend que du bruit, où on ne voit que du monde et des fusées , oii on se fatigue sans s'amuser. Celte fêle sera celle de toutes les affections; elle ne sera que pour nous : l'indifférence serait déplacée ici.

Jusiine vient recevoir nos ordres. Elle est ce qu'elle doit être : point de légèreté offensante , point de respect affecté. Cependant Sophie baisse les yeux; elle rougit. Justine s'approche d'elle, lui parle bas. Les yeux de Sophie se relèvent ; elle répond quelques mots : Jusiine son.

« ChiTe amie, que t'a-t-elle donc dit? — Que l'amour doit être une vertu dans mon cœur, qu'elle seule a besoin d'indulgence, et qu'elle me prie de la protéger. — Oui , ma Sophie, nous la protégerons : que ce jour soit pour elle aussi un jour de fête .. Quelle différence inconcevable dans la manière de voir les choses! L'ne femme repousse un lien respectable; il est l'objet des vœux d'une autre. II faut combattre, vaincre l'une ; l'autre demande appui et protection. — Bon ami, la seconde ne veut qu'être mariée; moi, je veux te plaire toujours. Arrange ce mariage qu'elle désire tant, et puisse son lit nuptial n'être pas le tombeau de l'amour ! »

Noyons si Justine m'a tenu sa parole, si elle a été discrète, si je

peux compter que, pendant mon absence, Sophie ne »en p«» en

liutte au sarcasme, au mipris.

Je cherche, je trouve le m.iilrc d'hùtel , el, au risque de l'entendre me répondre : Monsieur en a bien fait autant, je preinls le ton d'un homme indigné de l'incomluilc de ses gens. Il rougit, jiAlil, balbulie; il ne sait rien. Je le presse; il avoue ce qu'il appelle son crime, mais il ne parait pas très-disposé ii le réparer : il esl ilou\ de pécher, il est dur de f.iire pénitence. J'éclate, je tonne, le parle du reKpecl dû à ma maison , de l'audace du séducteur de la femme de confiance de madame de Eraiicheville. ,1e fais valoir les agréments de la peliti-, sa gaieté, son esprit, el j'appuie sur deux mille éciis île dot que lui donne sa mailresse... C'est un peu cher, mais il faut payer la discrétion de Jusiine.

Deux mille écus dérident bien de» fronts, et je m'aperçois que le maitre d'hôlel préfère la dot i la femme. Il convient enfin que Justine est fori intéressante; mais il ajoute qu'elle est excessivement sensible, qu'elle l'est depuis quelques années, et qu'il est il craindre qu'elle le soil encore longtemps. Au reste, il s'expose volontiers à tout pour prouver à madame et ii moi sa soumission tt son respect. Du Keynel ne conçoit rien à la gaieté qui nous anime tous. Il remarque que Justine elle-même fait tout eu riaiil, en cliantant, en sautant. Soulanges et moi lui faisons cent coules, et il rit sans savoir de quoi. Il ril parce que Sophie, la comtesse, madame d'ICImont rienl. Elles s'amusent des ii-propos, des mois a double sens que le gros garçon voudrait avoir l'air d'entendre. Que de gens sont mystifiés el ne s'en doutent pas !

Du Keynel ne rit (dus quand il apprend que Soulanges et moi partons demain. Il devient rêveur lorsipril sait i]ue le maître d'hôtel a des affaires urgentes qui l'appellent ii Paris. 11 ne conçoit pas qu'une maison puisse être tenue sans un mailre d'hôtel, et il ne peut ejisler que dans une maison montée. C'est un très-bon garçon que 'lu Keynel; mais il n'est jamais l'ami du maitre; il est toujours celui du château. Il nous propose de le prendre avec nous. Nous le prendrons : nos dames n'auront rien à dissimuler; elles s'occuperont lilirenienl de nous, de nos projets, de notre retour.

Je m arrache des bras de Sophie au lever de l'aurore. Je n'ai pas dormi un instant : le bonheur vaut mieux que le sommeil. Je m'élance dans la berline; je franchis l'espace; je m'éloigne d'elle : c'est [lour la retrouver bientôt et ne la quitter jamais.

Je crois n'avoir rien oublié, .l'ai sa procuration; je l'ai priée d'ouvrir mes lettres, et de me renvoyer à Paris celles qui seront de quelque importance.

Du Keynel nous gêne beaucoup. Nous ne pouvons dire un mot de l'affaire essentielle; mais nousjiarlons amour, nous en parlons encore, el ici amour veut dire mariage, félicité inaltérable.

Je ne fais qu'un somme de Montrairel à la Ferlé. Soulanges me secoue, m'éveille. Du Keynel est déjà à la cuisine : tju'il épouse une casserole.

JNous déjeunons, nous repartons. Je reparle amour ; le tlegmalique Soulanges ne répond plus que par oui et par non. Du Keynel digère en silence : il jouit. Je me rendors. Il y a des gens qui ne dorment que dans leur lit ; je ne dors plus qu'en courant la poste

Je suis étonné de me trouver à ma porte. Mon suisse me reçoit avec un visage à la glace. Le drôle estrancuneux : il se souvient que je l'ai attrapé!" Mon bon Georges ne sait que m'aimer et m'accueillir. Il ne m'offre pas ses services : il prévoit tout, et il agit.

Nous convenons, Soulanges et moi, que nous vivrons, que nous logerons ensemble, que nous ne nous quitterons pas, et que nous ne cesserons de nous occuper de notre affaire.

Dès le premier jour, notre mariage est affiché à la maison municipale; le notaire a reçu ses instructions, la marchande de modes ses ordres. C'est d'elle que nous aurions dû nous occuiier d'abord : je demande pardon aux dames d'avoir cru qu'il est quelque chose de plus important que des modes.

Le lendemain, M. le maire nous promet de nous unir à cinq heures du matin : c'est un aimable homme que M. le maire, l.e curé sera prêt à six heures : on le payera un peu plus cher.

« Eh bien! Soulanges, que nous reste-l-il à faire? — Mais rien, je crois. — Ah! des billets imprimés k cinq cents, k cinq mille. J'en enverrai à tonte la France. Je veux que tout le monde connaisse el envie mon bonheur. Eh! bon Dieu! j'oubliais... — Quoi donc .' — l'essentiel, les diamants. — Elles en ont déjà beaucoup. —J'en couvrirai Sophie.

• Georges , amène-moi le joaillier de la cour. Nous jaserons en l'attendant. » Soulanges trouve tant de luxe inutile. • Lue jolie lemme, dit-il, n'est jamais mieux qu'en bonnet de nuit. — Oui, pour nous, mon ami. Mais nous ne promènerons pas no femmes en bonnets de nuit, et le monde est si bêie ! il admire, il respecte si exclusivement ce qui brille ! La considération des sots est peu de chose, le le sais ; mais les neuf dixièmes de la société se composent de ces rens-là, et malheur au mérite modeste, sans art et sans entourage . ■' .Ah' voyons, monsieur, ce collier... Il fera valoir une gorge divine, et ne la cachera point. Ces boucles d'oreilles... elles ne nuiront pas à l'effet d'une figure enchanteresse.

>.Un diadème... Oui, oui. Celle qui règne sur mon cœur doit

UNE MACÉDOINE

porter les attributs de la toute-puissance. — Mais voyez donc, l'"rancLeville, ilaiis quelle dépense vous me jetez. — Moi, mon ami, je ne vous eogaue à rien. — Je suis perdu si lu comlesse a un diamant de moins que madame de Mirville. — Cber Soulanges, vous ne vous perdrez pas Satisfaire les i;oùls d'une épouse chérie, n'est-ce pas tout faire pour soi? Choisisseï, réglons : monsieur finira avec nos gens d'aU'airea.

• Nous avons tout préparé, tout arrangé, ce me semble. — Et en deui jours; c'est employer le temps. — (ïeorges, des chevaux de poste. — l^luoi ! déjà ? — Sophie m'attend, je ue peux vivre sans elle, je compte les minutes, je n'en perdrai pas une. — Courir la nuit ! — Nous dormirons le jour. — Arriver fatigués, harassés ! — Je suis infatigable. — Aloi , je ne le suis pas. — Eh bien '. je partirai seul. — Bon Uicu ! que dirait la comtesse si voui arriviez une heure avant n>oi .' — Mon ami, je désire pour elle et pour vous que nous habitions longtemps ensemble. — Vous croyez, être toujours amant. — J'en suis sur. (jeorges, des chevaux, des chevaux à l'instant! Va, cours! .. deorgis, mon bon (Ïeorges, reste, envoie l'hilippe, et qu'il vole! «

Toutes les observations de Soulanges sont perdues, sa résistance inutile : nous voilà partis. Je croyais qu'un mariaije à arranger est une chose interminable, et j'ai prié .Sophie d'ouvrir mes lettres... Si elle m'en .1 renvoyé queli|ues-uues à Paris... eh bien! elles reviendront en (ihampague.

Montuiirel est derrière nous ; j'aperçois le clocher du village; encore une heure, et je serai dans ses bras. Avec quelle légèreté elle franchir.i les degrés, le péristyle, quand elle entendra, quand elle verra la voiture ! (^)ue je vais la trouver belle de quarante-huit heures d'absence, d'amour et de désir !

Wous sommes dans l'avenue... l'resse tes chevaux, fais donc ré.sonner ton louetl... Encore! encore! toujours!... On doit nous entendre, on nous eulend sans doute, et Sophie ne paraît point. « Soulanges' qu'y a-t-il?l^)jc peut il être arrivé pendant notre courte absence?... « La comtesse vient au-devant de nous, et elle est seule ! J'éprouve un serrement de cœur affreux.

— \ ous savez tout, madame, et vous êtes sans pitié. — Depuis hier elle est profondémeut alïectée. — (^)u'a-t-elle ? au nom de Uieu !

qu'a-t-elle? — Une lettre qui vous est adressée, qu'elle a lue...

La calomnie s'arme-t-elle aussi contre moi? .le vais la combattre en détruire les effets... » Je ne me possède plus, je cours, j'arrive' j'entre. '

Elle est couchée sur son ottomane. Elle m'entend, elle me voit, elle ne se lève point ; ses bras restent fermés ! On m'a perdu, on a voulu me perdre dans son esprit, dans son cœur; mais ce cœur est k moi, et je suis fort de mnn innocence.

• Sophie, qu'a-l-on pu écrire, qu'as-tu pu croire, lorsque tu sais que tout mon être t'appartient exclusivement, que je n'ai pas une pensée ijui ne soit inspiration d'amour, qui ne se rapporte ii toi?... Sophie, injuste Sophie, tu rei.ois mes baisers, tu ne me les rends plus! Explique-toi, je t'en supplie ; ue me laisse pas en proie à cette affreuse anxiété ! »

Elle essuie une larme furtive; elle prend un air solennel. « Monsieur... me dit-elle. — Monsieur, moi !... Je ne suis donc plus pour toi qu'un homme ordinaire ? Tu brises donc les liens charmants qui nous unissaient.'... Tu crois pouvoir survivre à celte rupture !

• — Djiis la position oii je suis, je m'occupe peu de ce que je deviendrai, et cependant je ne suis pas étonnée du malheur qui m'accable : une femme sensible est perdue du moment oii elle suppose qu'il peut exister un homme de bonne foi. — Sophie, tu te fais un jeu cruel de froisser, de déchirer mon cœur ! Oue signihent ces inculpations vagues, CCS réticences qui n'éelaircissent rien, et qui à chaque seconde ajoutent à ce que je souil're ? Je le répèle, je suis innocent, et pourlaiit je suis à tes pieds ; je mouille tes mains de mes larmes, et tu te tais '. Parle, cruelle, parle donc, ou je meurs de ta peine !... 'Tu veux en vain la dissimuler... Je la vois, je la sens... Tes pleurs se mêlent aux miens...

L)e dessous un des coussins de l'ottomane, elle tire une lettre... elle me la présente... J'ai vu la signature : j'ai frissonné, j'ai pâli. Je tombe dans un état oii les secours de Sophie me deviennent indispensables. Elle daigne me les prodiguer des mômes iiiaina qui oui mis dans la mienne la preuve iriecusab'e de ma faute ! Avec quelle amertume je me la suis reprochée ! (JueU remords l'ont suivie!... Ah ! je le vois, le remords n'<.st paji une expiation.

Ma lête est penchée sur sts genoux ; elle la soutient; j'ai cru sentir sa joue effleurer la roienre... Elle ne me hait donc pas !

n MoMSIEVI ,

• Le bonheur a fui loin de moi, et il est toujours présent à ma pensée. Les époques s'éloignent, et il vous >«ra facile de le.s uultlier au sein des jouissances. Il est pour moi de la plus b.iute iuiporlauee que vous n'ayez )>as plu» tard un doute à former. Je dois vous rappekr

que vous seul pouviez me rendre mère ; je veux que vous sachiez que j'ai la certitude de le devenir.

» Je ne demande rien, je ne prétends rien que la justice que vous devez à mon dévouement absolu.

» Je tiens de votre générosité une aisance à laquelle j'étais loin de prétendre : j'élèverai mon enfant, il ne passera pas aux mains d'une étrangère.

>i Le premier mot qu'il prononcera sera votre nom. Le premier sentiment qui animera son cœur sera l'amour de son père.

» Vous aurez d'autres enfants peut-être, qui, par l'effet des institutions sociales, vous toucheront de plus près. Puissent-ils ne pas vous rendre les caresses de celui-ci désirables, nécessiires ! Puissiez-vous n'avoir jamais besoin de son appui et des consolations de sa mère !

" Jeme suis engagée à respecter le nœud qui vous lie : celte lettre est la dernière que je vous écrirai. Je ne vous verrai plus : l'éternité, qui rompt tous les liens, a commencé pour moi.

» Fanctiette. «

Je restai anéanti et silencieux. Qu'alléguer contre un fait avéré ? Je n'osais lever les jeux sur elle; j'attendais (|u'elle parlât; elle se taisait ; elle attendait elle-même. C'était à moi à me justifier. Peut-être elle esjiérait que je pourrais le faire; peut-être elle se flattait que j'opposerais au moins des circonstances attéauantes à une accusation positive ; peut-être m'estimait-elle encore assez pour ne pas douter qu'un déni formel et fondé... Oui, je peux nier, el je serai cru. Mais Fanchetle a conservé toutes les qualités indépendantes d'une faiblesse ; elle possède encore une sorte d'honneur : je n'ai pas le droit de l'en dépouiller, je n'en ai pas la volonté.

Quoi ! pour recouvrer la confiance de Sophie, je lui présenterais celle que j'ai tant aimée comme une femme sans retenue, qui cherche avec impudeur un père au fruil du libertinage! Jamais, jamais ! Je ne dégraderai pas l'autel oii j'ai sacrifié. J'avouerai ma faute; j'en solliciterai le pardon ; je l'obtiendrai. Ma grâce est dans son sein.

'( Sophie, m'écriai-je, ma Sophie !... — Je ne suis plus la Sophie de personne... » Deux ruisseaux de larmes s'ouvrirent à l'instant. Elle voulut les cacher et fuir ; je me traînai après elle. Je la suivais sur mes genoux ; je l'arrêtais par une main qui m'échappait, je saisissais le bas de sa robe, un pied dont je baisais la poussière. « Laissez -moi, monsieur, laissez-moi... Avec quelle facilité vous vous êtes joué de ma bonne foi ! Avec quelle cruauté vous avez triomphé peut-être !... Hélas! toute à vous, pouvais-je rien soupçonner? Douter de vous m'eilt paru un crime. Et vous, témoin de mon aveugle confiance, vous n'avez rien accordé à ma candeur ; vous n'avez pas même pense qu'un retour sur vous-même me fût dû. Les vertus dont vous vous pariez n'étaient qu'un masque qui cachait la plus cruelle, la plus Inexcusable perfidie !

• Et celle fille dont je louais le zèle, l'intelligence, le dévouement, affectait tout pour saisir la moindre circonstance, la tourner à son avantage, faire naître celle dont elle avait besoin. Elle recevait les marques de ma crédule affection sans honte, sans rougir. Je les lui accordais peut-être au moment même oii elle sortait de vos bras.

» J'avais tort de craindre, d'éviter le mariage ! Les raisonnements les plus solides n'étaient à vos yeux que des préventions. Répondezmoi , homme pervers et dissimulé, quelle sera maintenant la garantie de votre épouse ? Amant infidèle , que lui réservez-vous? Les perfidies, l'abandon, les mauvais procédés peut-être, voilà ce que je prévois, ce qui m'attend et ce que je ne peux éviter : chaque jour, chaque moment ajoute à la certitude que j'avais d'être mère. J'ai fait à cet enfant le sacrifice de ma vie, je ue le révoquerai pas.

» — Ah ! Sophie , comme vous me traitez ! voire ressentiment est juste, mais il vous égare. Non, je ne suis pas l'homme que vous dépeignez; j'ai été faible, coupable, sans doute , je ne serai jamais un monstre. Et cette bonne , celle sensible Fanchette que vous écrasez du poids... — 11 ne vous reste plus qu'à la défendre. — Je l'oserai. Fanchetle , liberline , avilie , n'eût jamais été dangereuse pour moi.

» — Il la défend, le cruel ! et peut-être pendant son séjour à Paris, il la cherchait, la trouvait, m'outrageait avec elle! — Soulanges!... mon ami !... Soulanges, venez, entrez , écoutez , et rendez-nous justice à tous.

» Vous avez mes secrets les plus intimes : ma liaison avec Fanchette a-t-elle été la suite d'un plan, d'une intrigue, d'une volonté déterminée? Le hasard, des circonstances imprévues, et un tempérament de feu , n'ont-ils pas tout amené ? Sophie , je suis repentant , affligé , désolé. Par pitié pour tous deux, pardonnez, oubliez... — Je vous ai aimé, c'est un malheur; je vous aimerai toujours, c'en est un plus grand encore. L'amour se plaint , il ne sait pas punir. Pardonner est facile ; mais oublier ! L'indifférence seule oublie.

1) Je crois à la sincérité de vos regrets; mais ils ne peuvent effacer le passé , ni me ras.surer sur l'avenir. Il ne dépend plus de vous de me rendre heureuse. »

Elle retombe accablée sur cette ottomane oii elle avait déjà nouille de ses larmes celte lettre fatale qui a détruit son bonheur. Je la reprends, c< lie lettre! je la |irésente à Soulanges : 'i Li^ez, mon ami , lisez, cl dites si ces sentimeuts ovut d'une femme méprisable. ><

DNh MACKIlOlNK,

Soulangei lit et preml la parole. Il s'eiprime en homme (U'itinti'ressi', il blàiiie lua (iMeuc, mais il soiilii-iit que le* circonstanrcs oui tout l'ail. Il i'eiii«r(|ue que KaDcliette, revciiuu de ton ivresse, respecte madame de Mirville et ses droits. " Qiie peut faire de plus une femme qui s'est oubliée , et comment une jeune lille, indépcndaule de tout , même de l'opinion , qui n'a jamais aimé , qui renconltc Fraucbevilic , peut-elle s'occuper de la raison ou du devoir 1*

• — Uelas 1 je ne méprise point lancbette; elle a comme moi des jeui et un civur, et comme elle j'ai été faible. Cepeudant elle connaissait mon amour, je l'ai laissé éclater devant elle , et elle a consenti à un partaf;e humiliant. INon, elle n'est point eieiuple de reproches, je ne lui en lais pas, je n'en ferai à personne. Je me flattai d'être aimée uniquement, je devais le croire, et cet bouuue est incapable de se liier. »

Je ne prolonge plus une inutile défense, je ne parle pins à son jugement. C'est son cœur , ce cœur, foyer précieui des plus tendres, des plus purs sentiments, que j'attaque , que je presse. C'est l'amour que j'invoque , c'est lui qui s'eiprime par ma bouche ; j'ai ses eiprciaious rapides et brûlantes. Sophie se tait, mais elle écoute. Je reprends sa main, elle ne pense plus à la retirer. Le sourire reparait sur ses lèvres , mais ce sourire est mélancolique et froid. » (^luel empire il a aur moi! dit-elle; avec quel art il sait tromper!... l'ar );r.)ce, permettez que je me recueille, que je revienne de l'émotion, du trouble oii celle scène m'a jetée. \ ous-mème avez besoin de vous remettre; votre tète est fatiguée. — Ma tète , madame , ma tète ! — Ah I si vous êtes vrai , que de peines dans deux coeurs, qui n'auraient dû conoaitre que le plaisir ! >

D'une voii timide, je demande un baiser, elle me repousse doucement , mollement. J'insiste. Soulanijes me prend , m'entraine : " Ne forcez point ce cœur qui brûle de revenir à vous; laissez à l'umourpropre quelques heures de résistance. »

Je sors, je m'enfonce dans ce parc, naguère l'asile des plus dëiicieu\ mystères ; je n'y eihale que les soupirs de la douleur.

Justine me cherche, elle m'apporte une lettre qu'elle a cru devoir soustraire, après avoir vu l'ellel de la première. « Ah! Justine , ce n'est pas celle-ci qu'il fallait lui cacher. »

Justine veut causer; elle croit la gaieté toute-puissante: la gaieté blesse l'être qui soull're. Je ne réponds pas; Justine s'éloigne.

De qui peut être cette lettre ?... Ah ! c'est Eustache qui m'écrit, je l'ai marié, il me doit son bonheur et la satisfaction d'être bientùt père. Je mettrai le comble à mes bienfaits, je nommerai l'enfant de sa petite Claire.

'l'oujours des enfants! Partout des enfants! Là, on se félicite, on se réjouit; on attend avec impatience le présent de l'amour. Ailleurs, on gémit d'avoir été heureui. .Si on l'osait, on imputerait à l'enfant même le mal qu'il a fait avant de naître. Et pourquoi lui rien imputer? Pourquoi soutVrirail-il plus tard des fautes de son père ? Qu'importe qu'une vaine cérémonie ait précédé ou non sa naissance ? IN'v avait-il pas des hommes avant le mariage , et ceux-là repoussaient-ils les fruits de leur amour?

Et sa mère , sa bonne , son aimante , j'ose trancher le mot , sa vertueuse mère, m'appellera en vain au milieu de ses douleurs. Isolée, ou environnée d'êtres indifférents , elle n'aura personne pour la plaindre, l'aider ii souffrir, recueillir avec elle \v premier cri de l'enfant!... Je l'entends, ce cri qui doit retentir au fond du cœur d'un père ; je vois Fancliette porter sur moi un œil calme et satisfait. Elle me présente mon fils , je le prends, je le presse sur mon sein , et elle oublie ce qu'elle a souflert.

Préjugés , institutions des hommes , disparaissez devant la nature. Non . je ne me condamnerai pas à l'abandon, a l'oubli d'une fille charmante , qui n'est coupable que de m'avoir trop aimé. Quelle femme est plus vraie, plus sensible , plus dévouée , plus séduisante ? Quelle autre a répandu sur moi une plus grande masse de bonheur ? Ses droits ne sont -ils pas plus anciens, et aussi respectables que ceux?... Et parce qu'elle est sans famille , sans considération , sans fortune , je lui préfère... Ob ! le monde! le monde ! on le méprise , et on le craint ; on croit le braver, et on fait tout pour lui.

Je serai homme dans toute l'acception du mot, je romprai les barrières que l'ordre social a élevées entre l'équité et moi , je serai juste envers tout le monde , et Fanchette, ma Fanchettc...

Qu'ai-je dit? Que vais-je ajouter? Malheureux! n'as-tu pas une Sophie à qui tu as tout promis , à qui tu es déjii lié par tes démarches ? T'«ime-t-elle moins que Fanchette? Auras-tu la cruauté, l'injustice d'appeler le déshonneur sur sa tète ?

Insensé que je suis, faible jouet des passions, me voilà donc réduit à choisir une victime ! Toutes deux me sont également chères : laquelle immolerai-je ?...

Tu pleures, misérable, tu te repens!... Larmes tardives! vain repentir!...

Je n'ai avec Fanchette aucun engagement. Jamais je ne lui ai dit aucun mot qui put autoriser des espérances... Elle a tout fait pour l'amour; seul il a sutVi à sa félicité , elle l'a dit, écrit, et aujourd'nui encore elle ne demande rien... Mêlas! le malheureux condamné à perdre la vie ne demande pas gr'ice, il l'espère, il l'attend.

Mais Fanchette me croit marié comme tout le monde. Elle res-

pecte, dit-elle, le nœud qui me lie; elle est donc résignée et sans espoir... Oui , résignée à me regretter, à souffrir, » user ses beaux jours dans les privations et les larme.i... Jeunesse, beauté, qualité:, du cœur, rien n'a pu la sauver de l'iiilurtune ; tei charmes mènirs ont été l'instrument de sa perte , et son malheur est sans remède.

Sans remède!... Il en est un ; tu le connais, ta conscience le parle, ton cœur te pousse... Et Sophie, Sophie !

Je ne sais ce que je dis, ce que je pense, ce que je veux. l'n voile épais s'étend sur mes yeux, sur mon ima|<iiiation; je tombe sur un tertre , incapable de lier deux idées et de prendre une détermination.

Qui vient à moi?... C'est une femme... c'est elle , c'est Sophie... 11 était temps !

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