X.\XI. — Le Mariage
<< Vous voilà seul, affligé, et moi, qui suis vraiment malheureuse, je vous cherche pour vous consoler... Mon ami, voyez-moi, parlezmoi ; si vous pouvez vivre sans moi, je ne peux vivre sans vous... Ta poitrine est oppressée, ton œil éteint... Reviens à toi, à ton amante , à ton épouie. J'ai été dure dans mes expressions : la douleur a de l'énergie; elle ne calcule pas les mots, et lu n'es pas sans indulgence... Pense, bon ami, que c'est l'offensée qui revient , qui voudrait oublier, qui ne le peut, mais qui est toujours pleine de toi. •
Quel besoin j'avais de l'entendre! Je ne saisissais rien de ce qu'elle m'adressait. IMais sa voix me calmait, me ramenait à elle, tout a elle... à elle pour jamais. Je la regardais avec un gentiment délicieux. Elle avait cessé de parler, et j'écoutai» encore.
lille s'assied près de moi; elle prend ma main; elle y porte ses lèvres... C'en est trop. C'est à moi qu'il convient d'être suppliant, respectueux. Je tombe à ses genoux; l'amour, le repentir cherchent des expressions : celles du cœur ne «ullisent-clles pas à qui sait les entendre? Elle me sourit, et cette fois c'est d'amour et de désir. Oubliant nos peines, confondant nos âmes, unissant tout notre être , nous arrivons au comble de la félicité. Nous mourons pour renaître et pour mourir encore... Serait-il vrai qu'un raccommodement soit l'aiguillon de la volupté?
Sophie est heureuse, parfaitement heureuse... Elle cherche à prolonger son ivresse et la mienne... Craindrait-elle le réveil?
Ôh! oui, oui , je l'ai pénétrée : elle voulait s'oublier au sein des illusions. Celle-ci est ii peine dissipée et un soupir nouveau s'échappe. Celui-là n'est point un tribut à l'amour, il est amer comme la douleur. Cette figure enchanteresse, divine, quand elle exprime le plaisir, devient froide et sombre... A-t-elle trouvé dans mes yeux la plainte, ou le reproche ? « Bon ami , me dit-elle , je crois que le temps est le médecin des plaies de l'âme ; mais il suffit d'un souvenir pour déchirer la blessure.
)> — Eh bien , Sophio , séparons-nous du monde , où les occasions se présentent à chaque pas, et oii ces souvenirs, renaissants sans cesse, ne sont cependant que la crainte de l'avenir. Allons dans un lien agreste et sauvage, où rien ne les rappelle, et oii ils s'éteindront peu à peu. J'ai une terre au milieu des i'yrénées ; point de château, une simple habitation, en mauvais état peut-être, nous la rétablirons, elle nous suffira. Tu as embelli la cabane de Servent, lu porteras dans ces montagnes le charme qui ne te quitte jamais. Quelques pâtres, quelques paysannes, brûlés du soleil, usés avant le temps par le travail et la misère, voila ceux que nous rencontrerons quelquefois, et qui nous rappelleront que nous ne sommes pas seuls au inonde. Sophie , te sens-tu le courage de renoncer a la foule , au bruit , auv jouissances du luxe, aux plaisirs tumultueux? Es-tu disposée à vivre uniquement par moi et pour moi ; parle; en descendant de l'autel , nous partons, et nous allons porter dans notre vallée l'amour , la constance et le bonheur. »
Elle ne me répond pas ; mais sa paupière est humide, elle est attendrie, et cependant son œil est incertain et déliant. « Ce que tu me proposes est-il l'effet d'une résolution formelle , ou cèdes-tu à une impulsion qu'excite la pitié , et qui passera avec l'instant qui l'a vue naitre ? — Sophie , avec quel transport , quelle vérité je répète ce que nous nous sommes dit ici, à celte place même : toi, toujours toi, rien que toi ! — Ah ! tu as prévenu mes vœux les plus doux ; tu les as comblés, je n'en ai plus à former. Je peux être heureuse encore ; je le serai , je l'espère , si la solitude , l'uniformité de la vie que nous allons mener ne te paraissent jamais ennuyantes et pénibles. lu doutes encore , ma Sophie ! — Eh bien ! rassure -moi , je ne demande qu'à l'être. — Que faire pour cela ? — Etre toujours ce que tu es en ce moment. . ,
. — Sophie , jeudi est le grand jour qui nous unit a jamais. Je vais me hiler de donner mes ordres à Georges : il n'a que le temps nécessaire pour les exécuter. — Un momfnt, I-rancheville. — Que veux-tu , ma Sophie ? — N'as-tu plus rien à me dire? — I>on je n ai plus qu'à ré,.éler. - Estimable autant que sensible, tu n as plus rien à me dire ! Tu n'as pourtant pas oublié que tu vas être deu, fois père. - J'élais certain que tu t'en souviendrais. - El tu te rapportes a mo. du sort de cet enfant ■ - Tu ne lui fer-3 pas expier la faute de son
père.
A quelle somme monte ton rc
venu? — A soixante mille
UNE MACÉDOINE
franc*, plus ou moins. — J'ai un peu dav.iniage. I.a moitié de ta forlune « cet enfant ; l'autre, et ce que je possède, au mien : es-tu content, Krancbeville ? — J'admire, j'adore , it je me lais.
> — Mais, mon ami , mon l>on ami, tu ne reverras point Fanchelte? tu n'auras avec elle aucune relation ' tu me le promets ? ^- Et que je meure, si je viole mon serment!
» — Tu me donneras t.i signature, el j'arrangerai moi-même cette .ifi'.tiie à Pans. ïu saur.is si je peu\ li.iir. Je verrai ranclielle , je lui |iarlerai , je la consolerai... Ah ! qui l'aime et te perd u besoin de cuiisul.ition». Rentrons, mou ami , et soyons tout à nos projets et à l'amour. »
On nous altendail avec une inquiète curiositi'. L'air radieux de SopUie annonçait uae réconciliation francbe , cnlière.
ijHipr
Justine.
Je déclarai hautement la résolnlion que nous venions de prendre, et je parlai de notre retraite en liymme enchanté d'èloiijHer de Sophie j'isi|u'au plus léyer nua^e. Madiioie d'Elmont avoua sans détour son eloi);nement ]iour la solitude ; mais elle ajouta que, tout bien examine , elle aimait mieux s'ennuyer avec nous que dans le monde sans sa fille. El elle n'a pas trente-six ans ; et elle a des moyens de plaire encore ; et elle nous sacrifie des illusions, toujours plus précieuses, à mesure qu'on approche de leur terme. Ces deux femmes sont dignes l'une de l'aulre.
La comtesse et Soulanges croient qu'on peut aimer longtemps , toute la vie même , avec certaines modifications; ils ne conçoivent pas que l'amour puisse tenir lieu de tout : ils ne le connai&sent pas.
Je fais signe à Soulanges, il m'entend , nous sortons. Nous rentrons avec nos écrins, et chacun de nous pare son idole. La physiouomie de la comtesse s'anime et devient brillante comme ses bijoux. « Ah ! me dit .Sophie , l'amour est nu ; c'est ton cœur qu'il me faut. »
Ah ! j'ai acheté deux jolies bagues : je les aime assez aux mains qui ne me plaisent pas. Je les offre à Justine : elle m'a rendu des services , et je suis bien aise de la rendre intéressante aux yeux de son maître d h<'itel.
Les minutes, les heures, les jours s'écoulent avec rapidité, et chaque instant est marqué par une jouissance. L'amour , l'amitié , la piété filiale nous occupent tour à tour. Je ne m'éloigne pas un instant de Sophie , el cependant elle ne se croit jamais assez près de moi; elle sait qu'un regard , un sourire, un mot, son fichu produisent une sensation, et que l'imagination de l'homme qui sent ne s'éloigne pas de son CŒur.
Il sort enfin du néant, ce jour précurseur du beau jour qui fixera nos destinée». L'amour heureux nous présente au réveil la certitude du lendemain.
Le cœur n'est jamais difficile sur les dispositions du départ quand on brûle d'arriver. Nous ne pouvons èlre assez tôt en voiture, ni courir au gré de nos vœux. Nous payons les guides au décuple, nous allons comme le vent, et Paria semble reculer devant nous. Pourquoi cet empressement? Que nous manque-t-il ? L'amour n'a-t-il pa
tout fail pour nous ? L'hymen pourra-t-il davantage ? Ah ! je le sens , il faut à l'homme plus que du plaisir, et la considération qui suit une cérémonie auguste et légale en élevant sa mailresse jusqu'à lui , ajoute à sa félicité.
Nous arrivons, nous descendons tous chez Sophie. Soulanges et moi nous courons , nous nous assurons que les mesures que nous avons prises pour le lendemain auront leur elïet. Nous rentrons. Soulanj;es , pénétré comme moi d'un sentiment religieux, salue la comtesse avec une sorte de solennité. Je cherche Sophie... Elle n'est pas a l'hôtel... Je sais oii elle est allée.
Ah ! pourquoi n'est-elle pas ici ?... Ces mots, ces mots d'une effrayante vérité : Qui t'iiinw el te perd a henuiii de cunfMlatidint ; ces mots retentissent au fond de mon cœur. Fanchelte soulïrante . plus belle pcut-ëtie de sa douleur, se présente à mon imagination tourmentée. Je la vois, je l'entends ; je ne peux lui répondre. Ces consolations , qui lui sont si nécessaires , lui sont offertes par celle qui la sépare à jamais de moi. Elle ne croira point à sa sincérité ; elle pensera que par un raOineraent de cruauté, Sophie a voulu jouir de son triomphe ; elle m'accusera d'y avoir consenti ; je vais lui être odieux. Il faut la désabuser, je le dois, je le veux. J'y cours ; je vole lui dire un éternel adieu , contempler pour la dernière fois cette figure enchanteresse , ce sein qui recèle le fruit de la plus vive tendresse... Malheureux , oii vas-tu ? Tu as juré de ne pas la revoir.
Homme faible, sois du moins homme d'honneur. L'honneur ! y en a-t-il dans les peines que l'on cause '...
Reviens, Sophie, reviens, ou je succombe. Je vais oublier mes promesses. Et loi... Je l'entends, je la vois ; c'est elle... Elle est sauvée !... Je le suis aussi.
Georges vient me rendre ses devoirs. Il me dit à l'oreille qu'il a préparé chez moi une petite fêle. Elle devait avoir lieu après la cérémonie : notre départ immédiat dérange ses projets, et cependant il voudrait bien que ses apprêts ne fussent pas perdus... Et d'où Georges sait-il?... Etourdi que je suis. Je l'ai chargé de la distribution des billets de mariage.
Du RejTiel tient de la main un enfant nu par l'oreille, l'autre le suit en pleurant.
• A quoi bon une fête? dit Sophie. A amuser des gens dont nous nous soucions peu. Chaque jour n'est-il pas pour nous un jour de fête ? — Ma bonne amie , rejeter l'hommage du zèle, n'est-ce pas humilier celui qui l'offre ? — Tu as raison. — El puis, Georges nous suit dans les Pyrénées; il renonce pour nous à ses amis, à ses habitudes. Ne lui devons-nous pas quelque dédommagement ? »
Elle s'approche de (ieorges, elle lui parle avec bonté , elle accepte ce nouveau témoignage de son affection. Le bonhomme est enchanté , il va , il vient de l'un à l'autre. Il nous presse de monter en voiture; nous partons.
Quelle fêle ce bon Georges a-t-il pu préparer? Je lui connais de l'exactitude, de la probité, de l'attachement; mais de l'imagination!... C'est, m'a-t-il dit, mon suisse et lui qui ont tout arrangé : cela sera beau !
UNE MACÉDOINE
INous soDinu's reçus p;ir du Heynel , el Sopbie el la comtesse roiigissi-nt jusqu'au Maiic des yeui. ■ <^'ue dialile siynilie tout ceci .' dit le jjros garçon. On est marié là-bas, dt'iiiarié ici ; on se remarie demain : je n'y com|irrnd-i rien. • J'aurais volontiers battu (leorges ; et .'< quoi cela eût-il servi :' l.e pjrli le plus Siige ftait de mettre un terme aux conjectures et au bavardai;ede du Hi-ynel , en lui confiant tout, et c'est ce que je fis... ^ oilà une Icle qui commence bien.
ISous montons au salon ; personne. I.a foule .lu moins ne nous incommodera |ias. (ieortjes a range les fauteuils en face de l'anlicbambre : il nous invile a nous asseoir : il est dans l'ordre de faire ce que prescrit le niailre des cérémonies.
Les portes s'ouvre. Les Servf lit , les l'acliard, l'.uslacbe el Olaire ]iarais9eiit. Ils ont etiacun un gros bouquet à la main ; ils vont chanter cbacun leur couplet. Allons, allons, cette idée est heureuse.
Pauvres femmes' dans quel él«t les a mises l'observation de ce vieux imbécile! l'.lles n'osent lever les yeui. Il est si humiliant de »e voir attribuer la vertu qu'on n'a point:
il n'y a jns il revenir sur ce qui est ilil. Le coup est pori»! ; chercher à l'adoucir, serait enfomer le trait, n l'iiiissons, (ieorgei, débite tes trois cents vers et laisse-nous. — OU! monsieur, j'ai aussi mes acteurs, n
Il leur donne le signal , el aussilot un carillon infernal se fait entendre sur les degrés, l.e bruit augmente et s'approche. Je crois en vérité qu'on se bat, ou peu s'en faut, .le m'élance , j'ouvre la porte, et un héros, en casque el en cuirasse, vient rouler d.ms mes jambes. Ou Heynel , d'une main, a accroché le bas de sa manie; il lient de l'autre un enfant nu par l'oreille. Un second enfant suit le premier, j en pleurant, et en criant qu'ils n'ont pas demandé à faire l'Amour, et que c'est monsieur (leorges qui l'a voulu.
o Je ne le souffrirai jias, s'écrie du Ueynel. Foi de gastronome, il n'en sera rien ! — De <iuoi s'agil-il donc, mon ami ? — Je fais eiécuter ici le menu que j'avais réglé pour la noce d'Kustache. Je surveille tout, je suis tout k tout, et malgré ma vigilance, le cuisinier et ses marmitons s'échappent sans que je m'en aperçoive. Et j'ai là -bas trente casseroles sur les fourneaui, de» jus, des purées à passer, et il ne me reste qu'une i;rosse '/d'/ic , qui n'est propre qu'à laver des légumes! Je crie, je tempête ; je vais, je cours. Je tombe sur les genoux au milieu d'un escalier, et je me fais une bosse à la li^le. Je me relève ; j'entre partout... personne. Je monte jusqu'au grenier, el j'y trouve monsieur, habillé en Mars, et ces deux petits drôles en Amours. Ln cuisinier en Mars! Faites des sauces, monsieur, et faitesles bonnes.
» Je les renvoie à la cuisine ; je les pousse devant moi. Ils marchent en grondant, en répétant i|u'ils ne peuvent manquer à monsieur Georges! Manquei à tout l'univers, monsieur, et point à mon diner. » Je les avais conduits, traînés jusqu'à renlr>>-sol. Je mettais dans mes propos , dans mes actions une énergie que je ne m'étais jamais connue, et qui était bien légitime : je sentais le brûlé.
C'est mon enfant, c'est l'enfant de Fanehétte.
Philippe s'approche avec son violon. Ah ! monsieur Philippe est l'orchestre.
La petite Claire se range au premier plan. C'est elle sans doute qui va commencer. Elle est vraiment jolie, cette petite Claire , et sa taille rondelette lui sied à merveille. Ah ! il n'y a plus de trou au fichu. L'aisance dérobe toujours quelque chose aux grâces.
Mon suisse est derrière elle, un gros livre à la main. Je devine : il a été le répétiteur ; il est souffleur maintenant
Claire commence la fameuse chanîon du menuisier de Nevers : Aus^'ilôt quf la lumirrc . et nous partons tous d'un éclat de rire. Une chanson bachique pour épithalarae ! Claire rougit , baisse les yeux et se tait. • Je vous le disais bien , reprend Eustache , que ce n'était pas de vin qu'il fallait parler à madame el à monsieur. — Taisez-fous ! s'écrie le suisse. Ce chanson il est le plus peau qu'on ait fait en France , et le plus peau est ce qu'il faut offrir à matame et à monesier. » Eustache soutient son opinion ; le suisse défend la sienne ; la contestation s'engage. Georges s'agite, se dépite , se désole. Il fait de vains efforts pour rétablir l'ordre : la première scène est tombée ; elle ne finit pas.
IN os bons villageois déposent tout simplementleur.> bouquets à nos pieds; ils nous félicitent et demandent la permission de nous embrasser. Claire me présente sa jolie petite mine : cela vaut mieux que le meilleur couplet.
Georges tourne autour de moi, il est timide, embarrassé; il y a quelque chose encore, et il craint que déjà sa fête nous paraisse trop longue. • Allons, parle, mon vieux ami ; ne te décourage pas. — Au moins, monsieur, je serai court : trois cents vers au plus. — Voyons tes vers. — Oh ! je n'en suis pas l'auteur. — Je le crois. — Je les ai trouvés dans un vieux Mercure. — Ces vers-là s'oublient promptement : ceux-ci auront le mérite de la nouveauté. — C'est /u Sicltée il'Aiiinurf. — Ce titre promet. — Et je craignais d'adopter l'ouvrage. — Et pourquoi cela ? — C'est qu'il s'y trouve une S énus qui fait des enfants avant que d'être mariée, et ces dames pourraient être choquée;... — l}\c- 1" .li.iUlr l'pinpTtp' •
Uq homme d'un haut rang se présente.
r» Pan!,la^laveuse'.de vaisselle sort comme nn trait d'iue petite chambre. Nue comme la main , laide comme le diable, elle se présente devant moi, el me fait reculer jusqu'au mur. Elle m'invile à ne rien craindre; elle me conte qu'il est écrit que Vénus est sortie nue du sein d'Amphitrite. .Amphilrile n'a rien produit de bon que les huîtres de Cancale.
» Je m'emporte contre cette Vénus de basse-cour; je lui applique cinq ou six vigoureuses claques sur les fesses, el pendant qu'elle se les frotte , que je la rejette dans sa chambre , que je lui ordonne de reprendre ses habits et d'aller soigner ses légumes. Mars elles .\mours erollés m'échappent, traversent la cour, el enfilent l'escalier qui mène aux appartements. Je les suis, haletant, couvert de sueur, au risque de me rompre le cou. Je les joins à cette porte; je m'accroche k eux. Je proteste qu'ils descendront à la cuisine , et que je les y
UNE MACF,l)«»INii.
tiendrai soiu clefs et venons. Monsieur me répond Iroidement qu'il fiul qu'il joue la comédie. Jouer la comédie, quand le diner brùlo! Dine-l-on avec des vers, quelque beaui qu'ils soient? Peul-il exister un motif qui autorise un cuisinier ii quittter ses importantes fonclioDa?
..' T ^î"" *""' Georges, nous te savons gré de l'intention ; mais la AVc/if'f d'Ammirs ne vaut pas un bon diner. Ilenvoie les acteurs à la cuisine.
• — De deux pièces ne pouvoir vous en faire entendre une, c'est bien dur, monsieur! \u reste, je ir.ii pas perdu tout le fruit de mes soins, .le vous ai procuré une sensation agréable : vous avez vu le plus grau I nombre des lieureui que vous avez faits. Il n'a pas tenu à moi qu'ils ne fussent tous réunis , et je ne sais pourquoi mademoiselle Fanciiette s'est refusée il mes instances. — Vous avez invité l'anchette ' — Oui, monsieur. — (Juand ? — Hier au soir. — Elle sait que je me marie demain? — Oui, monsieur.
Un frissonnement général s'empare de Sopliie; ses joues se décolorent, elle laisse tomber sa tète sur sa poitrine... Elle s'est montrée à l'anchette épouse indulgente et sensible, et Fancbetle savait que leur position était la même, leurs droits égaux, que t>ophie n'avait rien à lui reprocher, rien à lui pardonner. Modeste et bonne, elle a eu l'air de recevoir une i:ràce, elle ea a paru reconnaissante. Sans doate elle a craint de m'alUiger dans Sophie. Délicatesse, désintéressement, résii;natiun, qualités, vertus, elle a tout, elle embellit tout.
l'^ncbette '. l'.uicbette ! ah I il m'est impossible d'oublier celle femme, de prononcer son nom s.ins délire et sans douleur!... Mais Sophie ! Sophie est humiliée, soufl'rante. Elle l'est par moi, pour moi, et je ne la rappelle pas à l'amour, qui console, qui elïace,qui e.it tout!
Je suis auprès d'elle, et elle ne me voit pas. Je prends sa main ; elle lève ses jeux sur les miens; elle me reyarde avec une e.\pression déchirante. « Je suis accablée, me dit-elle tout bas, pour aimer le bien, pour avoir voulu le faire. Il est donc vrai qu'une bonne action peut lai>ser des regrets! » Sa voit sentimentale, un air de langueur qui peut-être l'embellit encore, la douce pression de sa main, nie pénètrent, m'agitent, m'exaspèrent. Je me lève furieux; je vais à Georges, je lui saisis le bras... Je ne sais ce que je vais faire... Je me, sens arrêté... Par qui ? C'est Sophie i|ui a jugé mon mouvement, qui me sauve de moi-même. • Bon ami! il a cru bien faire; il eût fait bien, si des circonstances qu'il ignore... Retirons - nous ; je ne suis pas à mon aise ici. •
Je sors avec elle ; madame d'Elmont nous suit. Elle nous demande la cause de cette étonnante, de celte brusque disparition. Sophie éloigne d'elle toute idée qui me serait défavorable. Elle n'est pas bien, elle souffre , dit-elle simplement. Oh ! elle a dit vrai. Madame d'Elmont monte en voiture avec nous.
" Eh bien ! eh bien ! nous crie du Rejnel , que faites-vous, que deviendra mon diner? Le ferai-je manger aux paysans d'Ermeuil , aux comédiens allemands ?» C'est bien le moment de nous occuper de ces niaiseries-là ! Nous ne répondons rien ; nous partons.
Le reste de la journée s'écoule tristement. Etre humilié aux yeux de Faiichette ! répétait «Sophie. Et ce nom toujours répété , toujours m'agit.mt , me reporte , malgré moi , vers celle a qui je ne dois plus penser. La présence de Sophie me contient, me calme par intervalles ; mais mon coeur est partagé. 11 possède l'une , il désire l'autre ; l'excès même du sentiment lui ùte toute son action.
Ce sont les nuits heureuses qui font les beaux jours, a dit un homme ingénieux et sans expérience. Quelle nuit pins douce que la dernière? Quelle journée que celle-ci! Que sera le lendemain ?
Il parait ce jour si longtemps , si vivement désiré, et je n'éprouve pas cette satisfaction intime, cet empressement, ces transports que la présence stule de Sophie faisait naître, entretenait, augmentait, que je croyais inépuisables. Je vais cependant me donner à une femme charmante, que j'aime avec passion... mais jeme sépare à jamais d'une autre...
Sophie est pensive, rêveuse même. Son imagination est péniblement affectée. Peut-être a-t-elle remarqué ma préoccupation ; peut-être s'est-elle aperçue del'eft'et toujours certain de ce nom... Ah ! Sophie ! je t'épouse, je l'abandonne ; pardonne au moins un regret !
La comtesse , Soulanges, Georges , nos autres témoins paraissent; nou3 sortons. >ou3 avons satisfait à la loi , et nous entrons dans le temple , oii je vais jurer de n'aimer que Sophie, de ne plus former un vceu dont elle ne soit l'objet. Je promettrai... Puisse -je tenir ma promesse !
Le prêtre est à l'autel ; il a ouvert le livre de notre irrévocable destinée : le recueillement de Sophie ressemble au dévouement d'une victime. \h '. ses craintes se sont renouvelées. Une nuit froide a donné à la réflexion le temps de naître , de se développer. Elle se marie parce qu'il le f.iut , parce qu'elle l'a promis , et elle ne voit dans le mariage qu'un lien nul pour l'inconstant, pesant pour l'infortunée qui le porte.
Ah ! je dissiperai ces nuages , que peu d'heures ont formés, accumulés. Je me charge ici du bonheur de sa vie; je ne l'oublierai pas.
Le prêtre nous interroge ; il va prononcer l'auguste formule. Sou-
langes et sa comtesse ont répondu oui , comme s'il se fût agi d'une contreilanse ou d'un boston. Le oh/ de Sophie est timide, faiblement articulé ; je donne au mien l'énergie et la décence que commandent l'instant et le lieu.
A peine l'ai -je prononcé , qu'un profond soupir se fait entendre dans l'éluignement. Un bruit sourd lui succède. Je me tourne; je vois une femme à demi masquée par une colonne , tombée sur le carreau, et il n'y a dans l'église qu'elle, le célébrant et nous.
« Va, dis-je ;i (ieorges, va secourir celte femme ! »
Avec les meilleures intentions , cet homme-là fait tout mal. Que de peines il m'a causées !... Il va, il revient, tremblant, hors de lui. Il s'écrie : « C'est mademoiselle Kanchette , qui s'est blessée , et q'ii est évanouie.
» — Que faites-vous? me dit Soulanges. Vous perdez sans retour la confiance de madame de Francheville ; vous décidez le malheur de sa vie. u J'avais franchi , avec la rapidité de l'éclair , l'intervalle qui me séparait de Fanchette. Je l'avais prise , relevée ; je soutenais sa têie , j'étanchais le sang qui coulait de sa main , je lui parlais comme si elle eût pu m'enlendre ; je cherchais , à force de caresses , à la rendre au sentiment. J'ignorais oii j'étais ; j'avais oublié l'autel et mes serments ; je ne voyais que Fanchette.
" Sommes nous mariés? dis-je enlin à Soulanges. — Oui, mon ami, et votre femme vous attend. — Ah ! celle-ci est aussi ma femme ; je l'ai rendue mère aussi ! — Plus bas , plus bas , par grâce ! Sophie vous entend. »
Les yeux de Fanchette se rouvrent; elle me fi\e , elle me reconnait , elle tresiaille. « J'ai voulu vous voir pour la dernière fois , me dit-elle, et je n'ai pas été maîtresse de moi. — Pour la dernière fois ! « répétai-jc avec l'accent du désespoir. Je la presse contre mou sein ; son cceir bat contre le mien ; ils s'unissent, ils se confondent encore. « Fanchette , dit Soulanges avec un ton sévère, voulez-vous perdre le mérite et le fruit de vos efforts et de vos sacrihces ?» Ce mois nous frappent l'un et l'autre ; elle se dégage de mes bras ; je suis sans force pour la retenir. Soulauges l'emmène ; je la suis des yeux.
Je me rappelle que j'ai une épouse.. Effrayé de ma conduite et des suites qu'elle peut avoir, je me rapproche de l'autel en treuiblant. La figure de Sophie n'exprime aucun ressentiment. Je n'y vois qu'un accablement profond. Celle de sa mère annonce la stupéfaction , le mécontentement : il est fondé , j'ai violé toutes les convenances.
Je leur prends la main à toutes deux ; nous nous retirons en silence. Nous montons en voiture. Les yeux de Sophie évitent les miens. Pas un mot de l'église à l'hôtel. Quel mariage, bon Dieu ! et tant de moyens pour qu'il fût heureux !
A la suite d'un déjeuner triste et court , nous partons ; nous quittons Paris pour jamais. Même tristesse, même silence. Une mauvaise honte me retient, me ferme la bouche. Il est pourtant cruel de ne pas lui parler, de ne pas chercher à réparer des torts graves , à ramener le calme dans son cœur. Si prompt, si ardent à m'égarer, et si lent à revenir sur moi-même! Hélas ! je ne trouve pas une idée dont l'expression puisse la satisfaire. Mais qu'importent des phrases ? N'est-elle pas à moi ? n'est-elle pas tout amour ? n'éprouve-t-elle pas la soif du bonheur et le besoin de pardonner?
F'erai-je un long voyage ? Passerai-je les jours et les nuits avec elle eu évitant une franche et indispensable explication? Est-il un autre moyen de se rapprocher? Chaque minute de délai n'est-elle pas un tort nouveau? Ne doit-elle pas penser que la réflexion sanctionne en ce moment des transports que je n'ai pu maîtriser,- mais que les circonstances seules ont fait naître, et que ma raison désavoue ?
Allliger Sophie est un crime ; prolonger sa peine est le plus grand de tous.
Je prends la parole. Je ne cherche pas à me disculper. Je rends compte avec candeur des sensations que j'ai éprouvées. Je remonte à leurs causes; mais j'établis en principe que l'humanité bien entendue soulage sans acception de personnes, et je demande si je pouvais laisser Fanchette froide , inanimée sur le carreau. Mon départ de Paris, le lieu que j'ai fixé pour notre demeure, n'annoncent-ils par le dessein formel, une volonté soutenue de rompre tous les liens qui m'attachaient à l'infortunée, de vivre entièrement pour Sophie, de faire de sa félicité mon unique étude , mon devoir essentiel? « Ma félicité! Il n'en est plus pour moi, répond-elle. Vous partez; mais votre cœur n'est pas ici. Vous voulez fortement, sincèrement, et vous ne pourrez rien pour moi : où il y a eu combat, hésitation même, il n'existe plus d'amour. »
Ses larmes coulent en abondance. Elle a raison ; mou coeur n'était pas ici; sa douleur l'y ramène; je reviens au premier sentiment que Sophie m'a inspiié. Il se reproduit dans toute sa force; il agit sur tous mes sens. Impétueux, brûlant, il prend un caractère de vérité qui ne persuade pas Sophie, mais qui la calme. Ses larmes se sèchent à mesure que je les recueille. Son front est nébuleux eucore; mais ses joues se colorent. Est-ce l'amour qui répond à l'amour? Jamais un sentiment haineux n'a trouvé place au ceeur de Sophie.
Aladamc d'Elmont joint la force du raisonnement à l'éloquence expansive que je déploie. Elle ne me justifie point; elle observe qu'il n'est pas d'homme sans faiblesses, et que le moins imparfait est celui qui fait tout jiour les elïacer. Elle fait remarquer que se mettre dans
ONH MACËUOINK.
l'impossibilité de faillir, c'en satisfaire à U fois k l'équité, et ilé>armer le resnenlinifiit le plus légitime. Klle insiste , elle presse , ellr caresbf, elle nut sa lille dans mes bras.
•Sophie est sans défense; un baiser est le piii d'un b;iiser, et cependant des soupirs douloureui s'écbappent au milieu des plus douces étreintes.
Je ne la quitterai plus d'un instant. Sans cesse je lui parlerai amour; sans cesse je lui prouverai (|ue je l'aime. Je ne lui laisserai pas le temps de s'arrêter à un souvenir ; j'empèclierai le souvenir de Btitre.
• Oui, je me suis chargé du bonheur de ta vie; je t'en dois compte; j'en compterai avec toi à tous les instants du jour. •
IS'ous marchons ii petites journées, ÎSgus urrélons de bonne heure ; nous prolouj;eons les nuits. Supliie passe du délire au sommeil, du sommeil au délire ; mais son sommeil est agité ; une tristesse prufoiule succède à la jouissance. Sa gaité passagère poite avec elle une teinte de mélancolie i|ui m'alVecte. Ah ! si ces torrents de feu brûlaient un an, un mois, une semaine, ils détruiraient toutes les iuipressions pénibles ; ils eu elVaceraieiil la mémoire. Je les rallume; je les reproduis il toutes les heures, et les intervalles sont encore trop looijs.
• lu me tues , dit elle , et de plaisir et de chaijrin ! »