‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 176 sur 379 · XXXII. — Los Pyrénées · texte numérisé non relu

XXXII. — Los Pyrénées

Nous sommes arrivés à Perpi|;nan Nous nous enfonçons au centre des Pyrénées, eu tournant par l'au , Tarbes et .Saint-(iaudens; nous entrons dans la vallée de Oampaii. Nous avons traversé des masses de roches, vieilles comme le monde, piésenlant partout des sites efiVayaiits ou rouianiiques. Insensibles à ces variétés de la nature, au contraste de ses tableaux, je n'ai vu que Sophie, Sophie n'a vu que moi.

Nous trouvons sur les rives de l'Adour une terre sauvage et presque inculte , luie maison en ruines : cette terre, cette maison sont à moi.

< Ah ! crois-tu que lu ne tiennes pas lieu de tout à l'homme qi!i consent à vivre ici.' — Ah! crois-tu qu'on puisse penser sans douleur que tu n'aies que ce moyen eitrème ^ opposer à l'inconstance :' »

Je ne me plains pas de l'amertume de ses rélleiiocs : je les ai provoquées, et elle eu est avare. J'aime mieux cependant l'euleudre que la voir mélancolique et muette. Parler la soulage; sesalVections coi: centrées, contenues, deviendraient dangereuses.

C'est pour m'aider à me vaincre qu'elle est ici, et elle ne fait aucune observation sur le désagrément des localités. Âh 1 je suis lii, toujours là, toujours une caresse pour elle, toujours quelque chose de sentimental à lui adresser. (Juand la réHeiion pourrait-elle naitre? Les dieux ont rebâti la cabane de Philémon et Baucis. il fallait rajeunir leurs cœurs, ils n'eussent pas eu besoin de cabanr.

Madame d'Elmont n'a pas les mêmes motifs de se résigner; aussi ne l'est-elle pas. Elle m'engage fortement à envoyer prendre des ouvriers à Saint-Gaudens. Le bon (ieorges , que je ne peux haïr, pressent avoir besoin d'indulgence. Il redouble de lèle et d'activité. Madame d'Elmont vient d'exprimer un désir, et déjà il est sur sa mule.

Madame Dulac, la pétulante Justine ne dissimule rien. Elle se trouve mal, très-mal dans nos montagnes ; elle le dit très-haut. Mais elle ajoute eu riant que l'empire de madame est plus doux que celui d'un mari, quel qu'il soit, et qu'on peut trouver mieux que le sien , même au milieu des Pyrénées. Justine se mariera partout. Partout aussi elle redeviendra veuve , pour se remarier encore.

Son maître d'hôtel l'a laissée partir sans résistance. Une dot de plus, une femme de moins, voilà qui arrange bien des hommes. C'est assez comme cela qu'on se prend aujourd'hui.

Mon amour, mon assiduité, mes soins, mes prévenances devraient convaincre Sophie de la sincérité de mon retour. Elle y croit, ditelle, et cependaut je la vois triste et languissante.

Craint-elle encore que mon cœur soit à Paris? Croit-elle devoir me cacher des soupçons injurieux ? La justice qu'elle parait me rendre n'est-elle que la suite d'un effort sur elle-même? Examinons.

Je varie mes plaisirs; je lui eu crée partout. J'anime pour elle jusqu'aux rives de l'Adour; à un exercice salutaire succèdent l'amour et le repos. Elle souiità mes efforts soutenus, elle m'en sait gré, et, au milieu de nos jeux, elle se tourne vers Paris; sa figure se glace; un soupir mal étouffé parvient jusqu'à moi. Je l'ai entendu, il a froissé mon cceur. Elle le voit, elle le sent, elle se précipite dans mes bras, elle me comble de caresses; elle croit donc me devoir une réparation. Le Irait acéré de la douleur est donc toujours dans son sein !

Je lui parle de notre enfant. Des trois, je ne fais qu'un tout indivisible, aimant, heureux. Elle sourit à cette idée ; un sentiment nouveau l'anime, li pénètre La sérénité est sur son front; la joie est dans ton cœur. Elle est inaccessible à ces tristes sensations, qui, malgré mes soins empressés, se reproduisaient trop souvent.

• Ton lils...m lui dis-jequani elle redevient sombre et silencieuse. Elle écoute, elle répond; la couversatiou s'tng^iije; l'enfant en est couslamoent l'objet. Je suis loin de sa pensée peut-être; mais sou imagination n'est plus à Paris, dans celte éylise.. Elle est la près de moi, toute à ce c|ue je lui dis. Ses yeux se portent sur son sein; elle le regarde avec attendrissement; une douce laime s'échappe de si

paupière... Cher enfant, tu n'es |ias né, ut déjà tu es le bienfaiteur de ta mère !...

11 en est une encore... seule, sans appui, elle redoute le moment tant désiré ici. Son a'il conlrl^lc h'cloi|;ne de son «tin ; s'il »'y |iorle involiiiitaireiuent , il ne trouve que des larmo. Elle pleure auaii.,, sa malheureuse fécondité

Et qu'a-t-elle fait (|ui la condamne à l'abandon? Pourquoi cette inexplicable différence '... IJui la surpasse en beauté, qui l'éiJdte eo modestie, en douceur, en résignation.'' qui peut aimer plus qu'elle?... J'ai du moins assuré sa fortune; elle m'a vu reluarner a l'autel ; elle a dùjui;er que je l'avais quille, i|uillé pour elle... INe lui devais je que cela ?

Sophie s'arrête, m'examine. Ses yeux se tournent alteruativeiueul vers Paris et sur moi... Et moi aussi je lance des regards avides vers cette cité oii j'ai laissé tant de choses , tant de souvenirs ! I )es souvenirs! je ne les laisse nulle part; ils me suivront partout; ils m'accompagneront dans la tomlie.

Sophie laisse échapper un profond soupir!... Insensé, que fais-tu :' Quel nouveau délire l'éi;are? Tu te livres à son impulsion, el lu oublies que Sophie lit au fond de ton .'une , <|ue son amour inquiet y démêle ta plus secrète pensée! Hevirns a ton épouse, à une épouse charmante, dont l'eilrême susceptibilité, fatigante peut-être, prouve le plus exclusif attachemenl.

Lu second soupir, plus pénétrant que le premier, me rend à moi, à elle. Je m'approche ; je prends sa main ; je la passe sous mon bras ; je lui propose de continuer notre promenade; je lui demande de quel coté elle veut prendre : « Tous me sont iudilVérenIs quand je suis seule. — Seule, Sophie ! — ^ ous veneï de franchir les Pyrénéen. »

Elle m'a pénétré; je devais le prévoir... je l'avais prévu. 11 faut penser tout haut quand ou a une physionomie expressive : ou s'arrête au premier mot, et la ligure reste muette.

Je la ramèn''. Toujours plus mécontent de moi , je m'efforce de lui parler : je ne lui adresse que des mot^. Elle y répand par un sourire amer et douloureux.

Dans l'état de soutïrance oii je suis, on a besoin d'épancher son cœur. Je cherche madame d'Elmont, Elle m écoute avec indulijence; elle admet ma justification, elle me plaint, n Mais, ajoule-l-elle, l'amitié et l'amour voient le même objet sous desrappoils bieu différents. L'une aime à pallier, ii atléuuer des torts supposés ou réels; oublier ce <|ui la blesse est pour elle une jouissance. L'autre n'oublie rien; il compte, il accumule, il exagère tout; il ne cherche pas de preuves, le soupçon lui en tient lieu. Il juge, il condamne aussi prompteraent qu'il accuse.

» N ous devez reconnaitre ma fille dans la première partie de ce second tableau; mais, loin de la blâmer, supposez un moment que vous partagiez son cu<.ur, que vous ayez seulement lieu de soupçonner un partai^e , votre caractère impétueux vous permeltrait-il de vous renfermer dans les bornes d'une douleur passive ? Elle souffre, elle ne se plaint pas : que peut-elle de plus pour votre tranquillité ?

» Prenez garde cependant que son coeur est tout amour, qu'il s'affecte dans la proportion de sa sensiliililé ; que ses forces ne sont pas inépuisables, el qu'une douleur soutenue est une lime sourde, qui, à la longue , ronge tout. N otre conduite envers ma fille mériterait les plus grand éloge.^ si elle vous coûtait quelque chose; mais il vous suffit de laisser aller voire cœur pour calmer le sien, naturellement soupçonneux et jaloux. Continuez d'opposer vos soins et une patience inaltérable a des peines cuisantes que vous causez sans doute, et que seul vous pouvez dissiper. »

Je prie madame d'Elmont de m'accompagner chez sa fille. Je sais combien la présence d'un tiers soulage celui qui s'attend à des reproches, combien elle en adoucit l'expression. Aii! puis-je craindre une expression dure de la part de Sophie !

Nous entrons. Elle est sur une chaise longue , dans un état d'abattement qui me touche autant qu'il lu'inquièle. Je ne suis plus que l'impulsion d'un cœur qui s'éloigne quelquefois d'elle , mais qui lui appartient, qui ne peut s'en détacher. Il ne lui échappe pas tuie plainte, mais elle n'entend plus ce langage qui la fit si souvent tressaillir d'amour et de volupté. Elle n'y repond plus; elle tsl sourde aux représentations, aux instances de sa mère.

Elle ne m'adresse que des choses insignifiaules, mais du moins elle m'a parlé. Je parle a mou tour, j'emploie la plus puissante de mes ressources; je lui parle de sou bis. « \ ous l'aimerez? dit-elle, jurezmoi que vous l'aimerez, — Sophie, que m'annonce ce ton solennel et prophétique! Il me glace d'elVroi. ■ Je la pres.se dans mes bras, sur mon coeur; elle reçoit mes caresses, elle y est insensible.

Les jours, les semaines, les mois s'écoulent, et rien n'a changé ici. La douleur s'y est fixée; j'ai perdu le pouvoir de l'en bannir, et j'ai la force de la supporter.

Celte figure bnllante , il y a si peu de temps , de jeunesse , de santé , de fraicheur, est éteinte et llclrie. Sophie n'est plus que l'ombre d'elle-même. Elle dépérit, je ne peux ni me le dissimuler, m me pardonner des maux que j'ai fait naitre, que mes imprudences ont alimentés, (lui tuent cette tendre victime.

\ uyage funeste ! Saiu la folie qui nous a conduits a ce château

UNE MACftnOlNE.

d'Ermeuil, je n'i-usse <tislin<;n<', je n'eusse aimé qu'elle. Elle serait heureuse, el mon l>oiiheur égalerait le sien.

Itéflexions tardives et inutiles! Détourneront-elles le coup qui me menace? Elles le rtiuiront plus cruel... !\lais, est-il donc impossible de le prévenir? La persuasion m'a-t-elle fui sans retour? Elle aime encore , et je désespère !

Je vais i elle , je tomlie à ses pieds , je la conjure de vivre pour son fils el pour moi. .le lui peins le lionbeur passé; je le pare de nouveaux cliarmes; je lui prouve qu'il siiflit d'un acte de sa volonté pour le rappeler, le l'uer à janiiiis. J'invoque sa raison , sa ijénérosilé; je reviens a son lils , à moi , au vo'u ardent de conserver une épouse adorée, au besoin que le malheureux enfant aura bientôt d'une mère. Elle est ébranlée, allcndrie, elle me presse la main I... l-'aveur inappréciable aujourd'hui , et dont j'avais perdu l'habitude!

Elle n'éprouve point le déi;oùl de la vie, dit-elle; elle consent à prolon|;er la sienne; elle la consacra tout entière à son his. « Mais loi, que me veu\-tu ? l^>ue |iuis-je pour loi ' l'oH'rir l'aspect fatigant d'une femme qui a perdu tous les ai;réments qui t'avaient séduit. Sans force , presque sans vie, je suis encore tout amour, et je ne peux plus en inspirer.

» — Ainsi , toujours prompte i« te créer des chimères , tu méconnais ta puissance et mon cœur! Est-ce de tes charmes seuls qu'il fut, qu'il est idol.'itre? IV'esl-il pas entraîné par la réunion précieuse de toutes les qualités? Ces charmes, que tu crois flétris sans retour, ne renailront-ils pas quand tu l'auras forlemcnt voulu? Sophie, tu n'as que vini;t ans, et tu désespères de la nature! Seconde-la, el cette fleur languissante sur sa lige se relèvera ]dus fraîche et plus Iirillanle. De la confiance , de la gaielé , ces tendres épanchements qui faisaient le charme de notre vie , voilà les moyens que l'offre l'amour, qu'il met à ta disposition, et qui le rendront à tous ceux qui le chérissent. »

En lui parlant ainsi je la couvre de baisers. Son teint s'anime, le sourire réparait sur ses lèvres; une nuance de volupté se montre dans ses yeux ; elle s'accroît graduellement, elle parvient à son comble... » Encore un moment heureux, dit-elle. Je n'en espérais plus... Je ne croyais pas pouvoir supporter ces délices... Ah! Francheville, encore... encore!... Que celte mort serait douce! «

Ces mots m'arrêtenl ; ils me font frissonner. Je la regarde; sa physionomie conserve l'expression du plaisir, mais sa faiblesse est extrême.

Je m'assieds auprès d'elle ; je me reproche mon imprudence , je m'accuse, je me repens. « Je m'attendais à ce retour, dit-elle. Je n'ai rien obtenu que de la complaisance et de la pitié. Non , je ne peux plus inspirer d'amour. »

E»l il possible d'empoisonner ainsi les plus doux moments, de déchirer un cœur avec celte froide cruauté, de tourner, de retourner sans cesse le fer dans la blessure ! Je suis au désespoir ; mais aussi ma patience s'épuise. Je sens l'impossihiliié de résister plus longtemps il l'injustice, a la multiplicité de ces inculpations; je vais éclater... Malheureux, [lossède-toi , elle est mourante.

Je lui dérobe un juste ressentiment. Je vais l'exhaler auprès de madame d'Elmonl.

• Persévérez, me dit-elle, soyez toujours bon, généreux. Peut-être, hélas ' votre indulgence ne lui sera pas longtemps nécessaire. »

Celle dernière pensée me ramène auprès de Sophie impassible el résigné. Un faible cri lui échappe ; il est suivi d'un second. La nature semble faire des efforts soutenus. Vais-je être père?... Oui tout l'annonce, et le terme n'est pas arrivé.

Nouveau sujet d'alarmes ! N'en avais-je pas déjà assez ? Cependant Richelieu , né aussi à sept mois, est mort octogénaire. Oui , mon enfant peut vivre; il vivra pour être le consolateur de son père et son appui près de sa mère infortunée.

On n'avait pu prévoir que les secours deviendraient sitôt nécessaires, et l'homme de l'art à qui elle a donné sa confiance habite la ville de Pau. Dix lieues à faire I II est impossible qu'il arrive assez tôt. Je fais partir Georges et ses camarades; je les envoie aux villes les plus prochaines. Je leur ordonne de consulter la voix publique, de choisir d'après elle, el surtout de faire une extrême diligence.

Madame d'Elmonl et Justine lui donnent les premiers soins. Je suis lii, toujours là. Elle semble me voir avec satisfaction. Elle m'appelle; elle me prend la main , elle m'attire près d'elle , elle semble vouloir m'unir à son enfant; elle me donne le doux nom de père, elle me sourit. Ah ! elle a tout oublié pour se livrer au plaisir d'être bientôt mère , et mon enfant la rattachera à la vie.

Les douleurs cessent et se reproduisent , elles se dissipent et se font sentir encore; mais elles sont faibles et deviennent rares. Le reste de la journée et une partie de la nuit se passent dans ces alternatives. Je suis tranquille , et j'attribue ces douleurs passagères à une suite d'émotions bien opposées. .le me persuade qu'elles disparaîtront tout à fait. Espérance ! hochet de tous les hommes!

A minuit C.eorges revient; la figure el le ton de celui qu'il me présente inspirent la confiance. Philippe, un de ses camarades en amènent un second , un troisième. Ils se réunissent autour de Sophie. Ils l'ciaminent, ils délibèrent. Mes yeux ne cessent d'interroger les leurs : je n'y remarque rien d'inquiétant.

Il» m'invitent à me retirer, à engager madame d'Elmonl à me

suivre : nous répondons que nous sommes inséparables de Sophie. 11^ annoncent un accouchement prochain el peut-être difficile : raison de plus pour ne pas nous éloigner.

Toujours des douleurs, mais faibles et courtes. L'un des trois, pour lequel les autres semblent avoir de la déférence, me tire à l'écart. « La nature est sans force, me dit-il tout bas; il est à craindre que seule elle n'opère pas la délivrance. » Sophie ne nous a pas perdus de vue. ICIle a remarqué un frémissement dont je n'ai pas été maître. o Faut-il mourir, s'écrie-t-ellc douloureusement, avant d'avoir vu mon enfant ! — Vous ne mourrez point , madame , mais votre état demande des précautions; il prescrit des mesures indispensables. » 11 luolile de ce moment d'alarme pour i)arler d'instruments. Leur aspect produit toujours une sorte de crise. 11 est probable que celle-ci n'augmentera pas, et il ne veut ))as la renouveler. Je le tire à l'écart à mon tour. Je l'interroge. " Vous êtes un homme, me dit-il. Vous en déploierez , s'il le faut, le caractère et l'énergie. Je ne dois pas vous cacher que je ne réponds de rien. •

Non , je ne suis |)lu3 homme; non , je n'ai ni caractère ni énergie , ijuand je tremble pour elle; je ne suis plus qu'un faible enfant. Ma douleur éclate , je le sens , et je ne peux m'éloigner.

C'est elle, qui peut-être me sera ravie dans quelques instants, dont j'ai 11 et ri, abrégé les beaux jours; c'est elle qui m'appelle, qui me console. Elle partage ses tendres soins entre sa mère et moi. Il semble que ce soit nous qui soyons menacés. Elle nous remercie du tendre intérêt que nous lui portons! Elle regrette de m'avoir tourmenté! elle me demande pardon, à moi l'unique cause de ses chagrins!

Les accoucheurs nous invitent à ménager la malade, à prévenir toute espèce d'émotion. Ils nous prient pour la seconde fois de passer ilans la chambre voisine. Pourquoi exiger que nous sortions? Ont-ils désespéré d'elle? Ils ajoutent que le moment d'opérer est arrivé. Madame d'Elmonl persiste à vouloir aider sa fille. Moi, je ne sais que souffrir.

Je m'éloigne de quelques pas ; je vois des apprêts effrayants... • Adieu, bon ami , adieu, « me dit Sophie. Je revole à elle, je la tiens embrassée; on emploie la force pour m'en détacher. Justine appelle Georges et Philippe. Ils m'entraînent à l'extrémité de la maison, ils me gardent à vue , et là j'attends mon sort dans les plus douloureuses angoisses.

Je prête l'oreille, je n'entends pas un cri... Peut-être l'éloignement... peut-être aussi son extrême faiblesse... « Va, Georges , va à la porte de sa chambre ; je te promets de ne pas m'échapper. Va, écoute, et reviens à chaque instant me rendre ce que tu auras entendu... 1)

Georges ne revient pas. « Va, Philippe, par pitié, tire-moi de l'incertitude affreuse où je suis. — Si monsieur veut me promettre comme à Georges... — Je promets, je tiendrai... Va. »

Humanité cruelle et mal entendue! Ils veulent ménager mes yetu, ils ne sentent pas qu'ils torturent mon cœur.

Je ne peux résister plus longtemps à ce que je souffre. J'ouBlie de vaines promesses; je sors, je m'élance, j'arrive... Je suis arrêté par madame d'Elmont fondant en larmes et ne pouvant articuler un mot, « C'en est fait! » m'écrié-je, et je tombe privé de sentiment.

Je me retrouvai sur mon lit. Madame d'Elmont, assise près de moi, s'abandonnait à sa douleur... Je veux la revoir encore ; je veux chercher la vie sur ses lèvres, l'animer de la mienne : mes gens se jettent devant moi. « Laissez-le , dit madame d'Elmont; qu'il la voie, qu'il lui adresse ses tendres et vains regrets , qu'il pleure et qu'il se soulage.

» — Il e.>t donc vrai... c'en est donc fait!... Et l'enfant, le malheureux enfant?... ^ous baissez les yeux, vous n'osez me répondre... J'ai tout perdu. Je les ai tués l'un et l'autre.

» Cruels ! vous m'avez ravi son dernier adieu, vous m'avez empêché de recueillir son dernier soupir. Elle ei'il répété son pardon ; il eût, ce me semble, modéré ma douleur... Allons, marchons, contemplons notre ouvrage... Qui m'arrête encore ? qui me tient la main?... C'est (ieorges baigné dans les pleurs.

» Eb ! que me font vos larmes, à tous ? Vous me plaignez, au lieu de me punir. Je vais me faire justice , je vais voir ma victime. »

Quel spectacle , grand Dieu ! celle femme , naguère brillante d'attraits, n'offre plus que l'image hideuse de la destruction, du néant. Il ne reste rien d'elle. Je ne la reconnais plus. Cet organe, si doux, si pénétrant , ne résonnera plus à mon oreille. Ce cœur brûlant ne répondra plus au mien. Tout est éteint, tout est mort. La tombe attend sa proie. Orgueil humain , venez vous abaisser ici.

Je m'approche d'elle dans un silence religieux. Je détourne la vue de ce visage défiguré. Je cherche sa main. Cette main , toujours prête à donner le signal du plaisir, est roide et glacée!... Son anneau! oh ! il ne me quittera jilus. 11 devait être le gage de son bonheur, il fut celui de sa mort...

Quel est ce bassin que couvre un voile? que renferme-t-il ?... Dieu! grand Dieu ! un enfant défiguré , presque en lambeaux... Mes cheveux se hérissent, un mouvement de frayeur me fait tourner la tête, et je retrouve sa malheureuse mère. La mort , partout la mort , toujours la mort !

Images affreuses dont je ne peux me détacher! Sans mouvement

ONE MACÉDOINE

au milieu ilVllcs , \e. Icî reilivile et les conlemple. le m'en t'loi|;iie , j'y reviens. J'ai la force île louclier encore ce voile funèbre : l'ellroi le fait retomber.

• Monsieur , il y a deux grande» heures que vous êtes ici. — (ieorjjes, j'y apprends à mourir. — Monsieur, n'ajoutta; pas il ce que je souffre. Suivez-moi par pitié pour mes cbeveui blancs , pour mes lODijs services. — M'en (iloiijner, c'est les perdre une seconde fois. Mi place est près d'eux , je ne les quitterai plus. »

Mes transports se reproduisent avec une forée nouvelle, .le saisis ('■eorges, je l'eutraiiie près du lit mortuaire : • \ ois-tu cette femme ? elle est morte de l'eicès de sou amour. >- .le le pousse vers le bassin, je relève le voile : •• Vois-tu cet enfant.' Je l'ai tué dans le sein de sa mère, et je ne trouve pas de larmes!... Des larmes !... elles sont la consolation de l'infortune : le coujiable n'eu doit pas répandre... "

Que s'e3t-il passé?... où suis-je?... Je reviens d'un long évanouissement. Je reconnais madame d'Elmont. S.i douleur me rappelle tout ce que j'ai perdu. Je me lève, je sors; ils me laissent aller. Oh 1 je prévois ce qu'ils ont fait I J'entre dans cette chambre... 'J'out est enlevé, tout a disparu. 11 n'y reste rien de ce qui fut à son usât;?.

11 n'est pas de forces humaines qui puissent résister à la violence , à la continuité de ces secousses. Je me sens défaillir une seconde fois... Je cesse au moins de soiilVrir.

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