X.XXUl. — Conclusion
Où m'a-t-on transporté? Je ne reconnais pas celte chambre , Cet ameublement. Combien d'heures, de jours se sont écoulés? Pourquoi suis-je environné de gens que je ne connais jias ?... Quel vide dans ma tète et dans mes idées ! Il me semble que je suis malade , bien malade ; je me sens incapable d'aucun mouvement, .le veux parler; je ne trouve point de voix. Je porte un oeil alVaibli sur tout ce qui m'entoure...
Un vieillard affligé relève sa tète abattue. Il me fixe , il vient à moi. « Grand Dieu ! s'écrie-t-il , nous le rendez-vous pour la seconde fois? " Le son de sa voix ne m'est pas étranger. Je regarde plus attentivement... C'est Georges, mon bon (Veorges. Je veui lui tendre la main , je n'ai pas la force de la soulever.
Quel est ce jeune homme qui s'élance vers moi ' Il me presse dans ses bras ; son œil est humide , sa figure pleine d'expression... Me irompé-je ?... Non ; c'est bien lui , c'est Soulanges ! Pourquoi est-il ici .' pourquoi garde-t-il le silence? Je sors d'un songe pénible et sans liaison, et on ne dit rien qui me rappelle le passé, qui m'éclaire sur le présent.
Une femme! une femme!... Ah! c'est Justine. Justine! où est Sophie ? Pourquoi n'est-elle pas près de moi ?... Dieu ! Dieu ! il se reproduit, ce passé que j'étais trop heureux d'avoir oublié! je m'en retrace toute l'horreur... L'émotion est trop forte, je ne la soutiendrai pas... Ah! des larmes!... J'en retrouve enfin. Je me sens soulagé !
boulanges me parle enfin et ne raisonne pas. Il ne cherche pas à me consoler; il s'afflige avec moi. 11 méfait sentir le danger que j'ai couru, la nécessité de me modérer longtemps encore, et il ne m'entretient cependant que de mes peines. Il sait qu'il ne peut m'en distraire ; il a l'adresse de me les montrer dans l'éloignement ; il les fait, pour ainsi dire, rétrograder. C'est mettre entre elles et moi le voile salutaire de la distance et du temps.
Je suis à Saint-Gaudens. J'y suis venu sans tenir de route suivie, fuyant les habitations , les enfants , les femmes qui se trouvaient sur mon passage, appelant, invoquant Sophie, mon fils et la mort, (jeorges et Philippe me suivaient à une certaine distance. Ce sont eux qui m'ont relevé privé de force et de sentiment , qui m'ont placé dans cette maison, qui y ont conduit madame d'Elmont, et tous ont veillé sur des jours que je ne désire pas prolonger.
Mon esprit a été aliéné; une fièvre brûlante a desséché mon sang; di'puis deux mois je suis dans un état désespéré... Eh ! que m'importe la vie? Un signe avertit Soulanges que ce n'est pas de moi qu'il faut m'entretenir ; qu'il me parle de Sophie.
Au moment où ma maladie s'est développée, madame d'Elmont a envoyé un exprès à Soulanges. Elle ne m'a quitté qu'après l'avoir établi près de moi. Elle est allée déposer dans la sépulture de ses ancêtres les restes embaumés de sa fille et de mon fils. Il n'y a plus rien d'eux dans les Pyrénées. Deux cents lieues nous séparent déjà ! Dans l'état où je suis , c'est un monde qu'on a mis entre nous.
Soulanges a le ton d'une profonde sensibilité, et cependant ses expressions douces et mesurées adoucissent ses tableaux. Il calmerait une douleur ordinaire... mais la mienne!
Justine me présente je ne sais quoi , quelque médicament sans doute. Et elle aussi, elle devait être mère... Elle l'est, je m'en aperçois en prenant le remède. Est-elle plus heureuse que moi ? N'a-telle point ii pleurer sur cetle innocente créature ?
On interprèle mal mes signes. Justine sort, et revient avec un enfant, beau, plein de vie et de santé. Je détourne la tète avec un serrement de cœur affreux. •• Otez cet enfant ! ôtez - le !... Que sa mère s'éloigne ; c'est une femme ; je ne veux plus en voir. " Voila les premiers mots que je prononce. Ils sont arrachés par la violence de mes sensations.
(^et état d'exaspération ne poiiv.iit diiter. Nos douleurs sont pro porlionnées à nos forces pbysii|ues. Il faut des organes vigoureux pour sentir avec énergie. Les miens, alfaiblis, affaissés, ne sont susceptibles que de mélancolie; mais celle-ci est profonde. Elle ronge, elle mine, elle tue peu à peu. Oue lui reste t il à faire, je suis déjà mourant !
tjuel est cet homme? Mon médecin. • Je trouve beau<oup de mieux, " dil-ii. .'boulanges repond par un mouvement de tète. ■ Abl j'entends ; la mémoire est revenue avec la raison et le juijemenl. — Et il ne s'en sert que pour nourrir sa douleur. — Il a dé^a trop du mal physique. Monsieur, l'homme raisonnable sait donner de juntei bornes à tout. L'allliction immodérée annonce absence de principes ou de caractère. • Il veut éveiller mon amour-propre , l'opposer k mon cœur : que m'importe ce qu'ils pensent de moi!
Soulanges et lui commencent une conversation, qu'ils rendent sans doute agréable et variée. Ils cliercheiit i me distraire, à forcer mon attention : je ne peux écouter. Ils me rappellent cependant le roman astronomi({ue de Soulanges. Il m'a occupé une journée entière; mais alors je n'avais point de remords.
Je m'efforeai de me tourner de l'autre côté : je ne voulais ni voir ni entendre, et il s'apenurent bientôt que l'esprit et l'érudition dcviennenl fatigants quand ils sont déplacés. « Il ne peut vivre quatre jours dans cet état , >■ dit le médecin à voix basse. J'entends ce que j'ai intérêt à savoir. Dans quatre jours donc tout sera fini. Je croyais qu'il est plus diflicile de mourir.
.< 11 faut le ramènera des sensations ilouces, attachantes. . Présomptueux, quels sont donc vos moyens? ■> Monsieur de Soulanges, il n'y a point à balancer : employons le grand remède. — Je ne crois l)as qu'il soit temps encore. — Peut être dans deux jours il sera trop tard. — l'ourra-t-il supporter une pareille émotion? — Je l'ignore; mais de toutes les afl'ections, celles de la joie sont les moins dangereuses , et nous sommes réduits à la nécessité d'opter. • De quel remède parlent-ils donc?
L'enfant de Justine pleure. Il est dans la chambre voisine! Pourquoi le mettre aussi près de moi 1 Ce n'est pas cruauté, sans doute; c'est une inexplicable imprévoyance : ils ont cependant vu quel tflèt a produit sur moi cet enfant... Je l'entends encore! « Eloigmz-le , éloignez-le donc! — Pourquoi l'éloigner, mon ami? — Sa vie me fait maL — Elle peut rajipeler la votre. — Elle l'abrégera. — Mon ami, renvoyez cet enfant. — Je consens à mourir; mais, par grâce, épargnez-moi quelques douleurs. — Vous ne m'entendez pas, et je crains de m'expliquer. — Parlez , je puis tout entendre, hors les pleurs de cet enfant. — Vous en avez perdu un; mais vous en aviez deux. — Fanchette! Fanchelte !... •
La force des sels , de l'élher me rouvrent les yeux. « Fanchette >• dis-je encore , et mes muscles , longtemps contractés, se distendent; je sens que je souris. J'éprouve un calme bienfaisant, réparateur. Justine est là. Elle tient l'enfant; elle me le présente. Mes bras s'élèvent vers lui; je trouve de la force pour le prendre; je le place à côté de moi. Ma joue louche à la sienne; de douces larmes s'échappent... Oui, oui, ce remède est bon.
« Et sa mère, sa mère! — Elle est à Paris. — Vous cherchez à abuser ma douleur. Pour la dernière fois, ôtez-moi cet enfant. S'il était le mien , Fanchelte serait ici. Je relèverai, m'a-t elle du , il ne passera pas aux mains d'une étrangère. Fanchelte ne l'a pas repoussé au moment de sa naissance; elle ne lui a pas refusé son sein; elle n'a pas voulu qu'une autre fut aussi sa mère. ■
La porte s'ouvre... c'est elle! Oui, c'est eUe, je la vois... je me meurs... je renais.
Je rapproche l'enfant; j'attire à moi sa mère ; je les tiens embrassés tous les deux. Nos larmes se confondent. • Fanchette, il y a quelques mois, lu as sucé ma blessure ; aujourd'hui , tu arraches de mon cœur le Irail empoisonnné : je te devrai deux fois la vie. "
Depuis huit jours elle est ici, et elle n'a pas osé m'approcher, se faire entendre! Elle s'éloignait pour donner un libre cours à ses sanglots. Elle souft'rait comme moi; elle s'éteignait avec moi. « Cher enfant, depuis huit jours tu t'es abreuvé de larmes. Viens prendre le sein de la mère rassurée et heureuse. »
L'innocent entend sa voix; il lui tend les mains; il lui sourit. Elle s'assied près de moi; elle ouvre son corset. La bouche rosée de l'enfant s'applique à un sein d'albâtre. Elle le reg.irde avec une expression ! Son œil enchanteur se tourne vers moi. Il semble me dire : Vois comme je t'aime en lui I
Quel tableau! quelles sensations il fait naitre! Ah! qu'elle soit 14, toujours là. Elle seule peut éloigner le sotivenir déchirant de la malheureuse Sophie. « Oue je te voie toujours; que je me partage entre toi et mon fils. — Monsieur... — Fanchelte , ne me nomme pas ainsi. — -Mon ami , vous désiriez... — Non, Fanchette , non, pl'is de vous. L'amour dit M/. — Et j'aurai tant de plaisir à le dire! Mon ami, tu désirais un fils, mais... — Eh bien ! j'embrasse ma fille I ourquoi ce ton timide? Qu'importe qu'un nom obscur s éteigne ? « Et je les presse encore toutes deux dans mes bras.
Le médecin fait un signe : lexcellente fille obéit. - Fanchette, tu me quilles! - Monsieur, vous sentez trop vivement. Je ne crois pas devoir prolonger votre émotion. - Eh ! monsieur, croyez-vous qu elle me soit moins présente pour n'être pas ici ?
UNE MACEDOINE
» — Vous r«veï voulu , ildcleur. dit Soiilan^rs. — Ali ! mon ami , qu'il II (lien ftit ! — Il ne nous reste ui:iintt'n:int qu'uo ^larli ii )ircii(lre, c'est (le lui ciiler. — Je ne rèUe j;in<.iis. — \ ou's ne sivez (las it quel homme nous avons affaire. ^11 est indispensable <|u'il prenne un peu «le repos. — Kh ' monsieur, jouir n'est-ce pas reposer! — Tout cela est fort bien; mais je suis inexorable. J'cxiije que madame se retire. — Kancbette , laisse-moi, ma lille, et je serai sur de le revoir bientôt, •
Il a raison, le repos m'est nécessaire. Une potion calmante me le procure: je m'endors d'un sommeil doui et paisible.
A mon réveil . je retrouve Kancbelte , ma hlle et mon ami. Le médecin me prend le pouls, et dans un accès de vivacité gasconne, il jette par la fenêtre potions et opials. \ oilà le seul remède que j'ordonne, dit-il en désignant Fancbetle; mais il faut en user avec une ejtrème discrétion.
Je n'ai eu jusqu'ici que le temps de la voir; je n'ai pas eu celui de l'examiner, n Approclie-toi , Kancbelte, viens, que j'achève de le reconnaitre. Ab ! c'est bien loi. Je retrouve les charmes, la j;aieté,tes Kr.ices , Ion aimable abandon, ce loul inconcevable dont tu ne connais pas la puissance , mais auquel il est impossible de résister. Fancliette, donne-moi ta main : je te vois mieux quand je te touche. — Mademoitclle , relirez votre main , et raisonnons. \ eus m'avez prouvé ■I faris l'inutilité des précautions, et je n'en prendrai pas ici.Ubservei senlemeiil que l'ivresse des sens est mortelle dans l'élat de faiblesse oii se trouve Franrhcville. RappeUr.-vous que vous êtes venue de Paris en poste; que vous ne vous êtes pas arrêtée deux heures en roule ; que vous avez passé ici huit jours dans le désespoir et les larmes; qu'un sanr; à demi brûlé portera le ravage dans les veines de votre Honorine; qu'il est urgent de rendre au vôtre une fraîcheur salutaire.
• — Il n raison, l'anchette; nous n'avons plus le droit de vivre pour nous : tout gioiir Honorine ! »
Justine est maintenant au service de Fanchelle ; c'est mon bon (leorges qu'on établit près de moi.
Il est causeur quand cela me convient. Il m'apprend bien des détails que j'ignorais, et tous prouvent le dévouement absolu de Soulanges, l'amour inépuisable de Fancliette.
File a pleuré .Sophie. <■ F'Ie aimait M. de Francheville, a-t-elle dit. Je pleure sur elle et sur lui. Georges, parle-moi encore de F'anchelte, répcie-moi souvent son nom .. Ce n'est pas cela, Georges; tu m'endors... — Alors, monsieur, je suis le conteur qu'il vous faut. »
File a devancé l'aurore, elle parait avec elle. Mais l'infaligable Soulanges est là. Les surveillants rendent les caresses plus rares, mais plus douces. Un baiser pris à la dérobée en vaut vingt.
Le médecin est enchanté de mon état; il ne se doute point que nous nous sommes un peu écartés de l'ordonnance. Voilà ces mestieurs ! ils prescrivent la diète, on mange, et on guérit.
Je roule dan» ma tête un projet bien simple , bien naturel , que le monde désapprouvera , et que le lecteur devine aisément. V.eWe qui, sans naissance, sans fortune , sans étal, sans consi<léralion, a balancé constamment dans mon coeur celle ([iii avait tout ce qui éblouit, attache et fixe les hommes , n'cst-elle pas l'objet que j'ai toujours préféré? Celle qui n'a jamais prétendu à rien , que l'amour désintéressé H constamment conduite; qui, à l'issue de mon combat, a exposé sa vie pour me conserver à sa rivale , qui a ménagé sa fierté, et qui a ployé sons elle ; qui m'a vu sans murmurer passer dans ses bras, qui a donné des larmes à sa mort prématurée , qui au premier mot de .^oularges est revenue à moi, que le destin semble avoir conservée pour la consolation, le bonheur du reste de ma vie; celle-là, dis-je, n'a-l-elle pas des titres, des droits incontestables, sacrés? Que leur opposera l'opinion? Des préjugés. Je leur oppose, moi, l'équité et l'amour.
• Fanchnlte, ma séduisante, ma digne amie, toi qui m'as consacré tont ton être, et à qui j'appartiens désormais sans retour, te laisserai je en butte * l'humiliation qui poursuit une fille sensible et faible? Kn serai je moins Francheville quand tii seras mon épouse? Je ne serai p.is descendu aux jeux scrutateurs du monde ; je l'aurai élevée jusqu'à moi. Fanchelle, lu veux répondre; je le pénétre. Point de mots, des choses. Parle, j'écoule.
• — Mon ami, ta proposition ne m'élonne iioint ; tu devais me la faire, je l'attendais. M.iis il dnit me suffire d'en avoir été jugée digne.
— Fanchelle. que vas-tu dire .' — Aussi tendre, aussi délicate que toi, je n'avilirai point l'homme que j'adore. — M'avilir ! Ah ! l'anchelle, quelle opinion as-tu donc de toi ? — Mon ami , ces conventions , que tu appelles des préjugés, sont respecUbles : c'est sur elles que repose l'ordre social. 11 indique des places, il marque des distances. Cent mille individus qui voudraient tout rapprocher à la fois, détruiraient tout. Destiné par ta naissance, par tes talents, ii remplir les grandes places ; appelé i être un des conservateurs de cet ordre que lu veux iiilerverlir aujourd'hai, que répondrais-tu à ceux qui seraient tentés de l'imiter, et qui, foits de ton exemple, te diraient : Celle que vous avei honorée du nom de votre épouse est aussi une liile de néant ?...
— Ce que je leur répondrais ' Elle m'a sauvé deux fois la vie, et elle n'a que des vertus. Pu n'as point d'ancêtres ? Vénus n'en avait pas ; CD fut-elle moins la reine des amours ?
" — Mon ami, je ne dépends que de moi ; je n'ai point d'enlours : le blâme ne peut m'alteindre. Je vivrai avec loi et pour loi. Fière d'.ivoir refusé le plus précieux des titres, je le serai encore d'être tu maîtresse. — Fh bien, p'anchetle, as-tu fini ' n'as-tu plus rien à m'opposer '... Je laisse tes objections, et je lève tous les obstacles. Je réalise ma fortune ; je t'épouse ; je passe avec toi dans l'Amérique septentrionale. On ne demande poinl là quels étaient les aïeux d'une femme cliarmaule qui fait les délices de la société, parce qu'elle n'en a pas besoin. — Kon, mon ami , je ne l'enlèverai poinl à ta patrie ; elle réclame tes services; lu les lui offriras. Tes loisirs appartiendront à Fanchelle; son amour attentif les embellira.
• — Soulanges, vous êtes désintéressé, équitable , prononce» entre nous.
» — Vous ave/ fait tous deux votre devoir. Je n'établirai pas à quel poinl vos motifs sont admissibles ou faibles, l ne discussion est inutile avec des personnes qui tiennent aux principes et qui ont du jugement. Mademoiselle, les années passent rapidement; te charme qui se répand jusque sur votre faiblesse a'évanonua enfin, (jue ferez-vous de votre vieillesse, quand la société, que vous aurez cessé d'éblouir, vous délaissera ? \ ous avez un enfant : que lui répondrez vous, s'il vous reproche un jour de l'avoir volontairement privé de son état et dfl nom de son père ' Honorine est un lien qui vous unit déjà ; elle sera votre excuse aux yeux du monde quand vous en aurez contracté un plus fort. »
Il prend l'enfant ; il me le remet. « Mademoiselle, le père et la fille sont également à vous ; vous ne les séparerez pas.
" — Crois-lu, me dit-elle, qu'il ne m'ait pas coûté de le combattre? N'as-tu pas jugé que j'ai élé soutenue par l'orgueil flatteur de tout te sacrifier? Ne sens- lu pas avec quel sentiment délicieux je prendrais ton nom et ton rang, j'avouerais publiquement mon amour? avec quel empressement, quelle active constance je m'efforcerais de justifier une élévation qui blesse les convenances? Souviens-l'en, mon ami : l'adorer, le trouver un moment, te posséder avec la certitude de le perdre un moment après, étaient pour moi le bien suprême !... (,)'icl nom donner à la destinée qui m'attend? Mais, Francheville, cette inexprimable félicité durera-l-elle? Si le temps amenait la froideur, le dégoût ; si lu réfléchissais i des espérances fondées et perdues sans retour ; si un mol, un seul mot annonçait des regrets, ah! Francheville, que deviendrais-je ? Ta chaîne est légère aujourd'hui : quel fardeau pour moi que celle que lu t'efforcerais de rompre, et que tu me reprocherais de t'avoir donnée ! — Arrête, Fanchelle, arrête ! Ne prévois pas un avenir qui n'existera jamais. As-tu remarqué dans ma conduite, dans mes procédés , dans mes discours, dans les choses même les plus indifférentes, rien qui annonçât l'ingratitude ou la dureté ? L'amour peut s'éteindre sans doute dans le cœur d'un galant bomme; mais combien de dédommagements n'a-t-il pas alors à offrir? L'estime, l'amitié, la confiance ne suflisent-elles pas aux glaces de la vieillesse? Mais pourquoi, rayonnante encore de jeunesse et d'attraits, frauchis-tu une suite d'années qui appartiennent aux amours et aux plaisirs ? Employons-en le cours, lâchons de le prolonger, et lorsque enfin la volupté aura fui loin de nous, nous en parlerons, pour en reparler encore ; nous eu retrouverons les traces dans le bonheur de nos enfants. >
Un baiser, mille baisers sont sa réponse. Il est convenu que nous serons unis quand les bienséances le permettront, et qu'en attendant....
" Combien de jours faudra-t-il encore attendre ? — Autant que l'ordonnera le médecin. — Ah ! Fanchelle, il a interdit les baisers, et lu vois quel bien ils me font ! — Plus bas , mon ami. M. de Soulanges nous écoule , et tu n'as pas oublié les portes fermées à double tour , les clefs sous le traversin,.. — Eu vérité, mademoiselle, vous n'êtes pas plus raisonnable que lui. — Eh! monsieur, ma pauvre tête , mon coeur sont dans l'ivresse : sais-je ce que je fais , ce que je dis ? 1)
Je me porte bien, fort bien. Je me lève, je marche... les jambes un peu faibles cependant. Ah ! cela m'autorise à prendre le bras de Fanchelle ; nous faisons quelques tours de chambre, et quand le régulateur Soulanges a le dos tourné...
Justine l'appelle ; il la suit ; elle ferme la porte ; j'ouvre mes bras; l'anchelle s'y précipite. Délices toujours nouvelles, vous allez donc renaître ! » Mon ami , sois prudent. Songe que le cher enfant n'a pas (|uatre mois encore... •
Ai-jc été prudent , je l'ignore; mais je sais que j'ai été heureux , parfaitement heureux, et je consentais à mourir ! .le n'étais pas dégoûté de la vie ; mais je ne croyais plus au bonheur. Je l'ai retrouvé tel (|u'il se présenta à moi à l'auberge de Chantilly, au château d'Erlueuil, dans la grotte d'Fuslacbe, dans le petit lit de la rue Saint- Antoine, et jamais , je le sens, je l'avoue , je n'en ai goûté d'aussi pur, <l'aussi vif. Ah ! Fanchctte , c'est toi que j'ai aimée , que j'aiiue , que j'aimerai par-dessus tout.
'( Parbleu, Justine, c'était bien la peine de me déranger pour une semblable vétille! H est arrivé un malheur, disiez~vous , d'un air affecté, et il s'agit d'un lapin qui s'est cassé la patte I »
Elle est toujours fine, toujours obligeante, celte Justine ! Je la remercie par un coup d'oeil imperceptible. Soulanges me logerait à un
UNE MACf:OUINE.
l>aia Je la ville, l'Kuchelte ï l'autro , il fi'rait iiriller le< portai et les fi-nt^trei , Jusiino Irouvemit les moyens Je nous rt'unir.
Il est ronveiiii que JiDs huit jours nous renJrons Saiilan|;es \ Paris e( 3III plaisir'. iNous voyageroDS peniisnt le reste Je l'annc'e, et nous rentrerons Jiids U capitale sur les ailes Je l'hymen et Je THniour.
I.c uitMccin a cesse J« me voir , Soulanijes Je me surveiller. Nous sommes libres , parfailemens libres. Les jours , les nuits se succèJenI , se ressemblent , et paraissent toujours couvcaui.
Tout est prêt ; nous partons Jemaiu ; nous quittons les Pyrénées. Ce Jépart réveille Je tristes et atlucbaiiles idées. F.lles m'agitent ; elles me tourmentent. « Mon ami, pourquoi me Jissiniuler quelque chose? Je n'ai pas mis il'obstacle k les transports , t'interJiiui je un souvenir ! Vient, viens avec moi Jonner une Jernière larme a la jeunesse et au malheur. >
Nous sortons ; nous observons en route un silence religieux ; nous entrons dans le Jernier asile. Sous 1rs arbres antiques s'élève un monument à la fois noble et simple. Klle ilirige mes pas Je ce côté. Je m'approche, je lis.. .Je croyais aller ii ma ferme, y visiter cette chantbre où s'est passée la Jernière scène. Je la croyais transportée il Paris. . On a bien fait Je me le dire.
C'est Jonc ici qu'elle repose. Cette terre, que je presse Je mes genoui , Joit couvrir tour ii tour les objets Je notre vénération et Je notre culte. C,>u'en reste-t-il quanJ vingt générations sont enfouies après eux !... quelques livres... qu'on ne lit plus.
Cette rélleiion amène un prol'onJ soupir. Je regarJe Kanchetle ; ses yeux sont liiés sur moi. Chacun Je nous semble dire Je l'autre : Ce sera tt aussi sa Jestinée... Uloiijnons ces sombres iJées; échappons au néant ; rentrons Jaiis le séjour Je la vie.
• Dis-moi, Fanchetle, qui s'est occupé Je couvrir Jécemment les restes Je Sophie:'... Tu rou|;is ! c'est réponJre. • Je l'embrassai avec l'expression Je la plus vive reconnaissance.
« .Mon ami , il te reste ii consommer un acte Je justice. La mère est morte avant sa Jélivrance. L'eufant , mutilé , a Jonné cepenJant i|uelques légers signes Je vie, La loi t'autori^e, dit-un , i> dépouiller ina- Jame J'Elmont... u — Kancliette, j'ignorais que j'eusse un Jevoir à remplir : je te remercie de me l'avoir indiqué. •
-V notre retour à Saint-Gaudens, je signe et j'expédie une renonciation formelle à tous mes Jroits sur les biens Je feu m.idame de Francheville. Quelle femme que celle qui m'estime assez pour ne jamais Jouter Je moi, et qui n'oublie rien Je ce qui peut flatter ma sensibilité , et ajouter à ma réputation !
Nous ne pensons plus qu'a nous éloigner de ces lieux si tristes et «i chers à la fois , oii j'ai tout perdu , tout retrouvé. Nous avons une voiture spacieuse , oti nous prendrons Justine avec nous. Klle se chargera quebiuefois d'Honorine : Fanchette ne se Joit pas tout entière à l'amour maternel.
Je donne à mon bon Georges une carriole commode. Philippe, armé J'une carabine toute neuve , nous servira d'escorte.
Nous sommes en roule, et je m'aperçois bientôt que Justine est de trop. Elle a un oeil perçant, qui intercepte la pensée, et qui quelquefois fait rougir Fanchette. Allons , au premier ;;îte , je changerai ces arrangements-U. Je mettrai Justine avec Georges. Mais Honorine? Eh bien! je la tiendrai à mon tour : je suis son père pour quelque chose, et je ne dois pas avoir les bénéhces sans les charges.
• Mon ami, dinera-t-on bientôt? • me dit Fanchette. H n'y a pas deux heures que nous avons déjeuné. Je n'ai pas plus d'appétit qu'elle ; mais, comme elle , j'ai besoin Je parler amour, et l'orateur éloquent aime à joinJre l'expression Ju geste au charme Je la parole.
Nous arrêtons, nous JescenJons, nous remontons, nous descendons encore. Il est sept heures du soir, et nous avons fait cinq lieues! N'importe, nous voilà dans une auberge, assez médiocre, à la vérité; mais que nous faut-il, un lit. Cela se trouve partout; et le meilleur n'est pas le plus Joux, Jisent les connaisseurs.
• — Mais, mon ami , nous allons, nous allons... Oii allons-nous?
— Je n'en sais rien. — Si tu voulais aller quelque part ?... — Quelque part .' nous y arriverons sans Joute. — Et sans nous en apercevoir.
— Nous sommes ensemble. — L'univers est dans cette voilure. — Laissons-la rouler.
» Mais Honorine? — Elle dort. — Elle prendra l'habitude d'être berrée. — L'habitude est déjà prise. — Elle ne te laissera plus dormir.
— Nous y gagnerons tous les deux. — Nous ne pouvons pas cependant l'élever Jans une berline. — Ce n'est pas mon intention. — H fauJra s'arrêter enfin. — .aussitôt que lu le vouJras. — Monsieur, je le veux tout Je suite. — Philippe, faites arrêter au premier village.
» Nous pouvions voir l'au , Bordeaux , Nantes. — Mon ami , je ne veux voir que toi. — Tu manqueras Je bien Jes choses Jans un village. — Un air pur pour Honorine , F'rancheville pour moi... — Et Fanchette pour Francheville , voiU tout ce qu'il nous faut. »
Ce village convient en effet à Jes amants qui veulent vivre pour eux. Là-bas, j'avais une maison : ici, il n'y a que Jes chaumières, .lustine nous demande si nous voulons nous faire ermites. Je lui demande si la retraite lui fait peur. «Oh! monsieur, on trouve un homme partout. — Et pour n'avoir pas à le chercher, on le mène avec soi. J'ai remarqué que M. Philippe... " Fanchette nie marche sur le pied.
Il est reconnu que tout manque ici. • tlue voulons-nous. Jil en rl:iBt ma charmante Fanrbette : passer i|uelqiies mois. (Qu'importe que ce «oit ici ou «illeur» ' Point de diitr.irtions extérieures, jioint de superlluités au dedans. Tant mieux , mon ami ; ces prétenJus avantages ne tournent jamais au prolit Je l'amour.
>■ — MaJame , Jit Justine, qui écoutait en enveloppant le cher enfant, voule/.-vous me permettre Je vous conter une historiette? — (Montez, Justine. — J'avais quinze ans; j'étais jolie , un officier de Jragoiis me le Jit; je le crus. Il me dit que jolie fille Je quinze ans Joit aimer; je le crus encore. Il me Jit que quand on s'aime , il faut toujours être ensemble; cela nie parut niilurel. Il me proposa son bras; je le pris. (,)uaiiJ nous fi'imes au pont Itoyal, il me proposa «ne voiture; j'y montai. Il me conduisit Jans un vill.ige qui ressemble assez à celui-ci. 11 loua une maison , ou , comme ilans celle-ci , il n'y avait point de superlluités; et quand on n'a qu'un lit, il faut bien coucher deux.
• Nous nous aimftmes passionnément; c'est l'usage. Au bout d'un mois, je me rajipelai que la société a son petit mérite. A la fin Ju secoiul , nous bâillions en nous regurJanl. 'Mon ollicicr Jis|iari>t h la lin Ju troisième , et... — l'rancheville, partons pour Hordeaux. .
Le déméniigemenl est fait en cinq minutes ; nous jiartons • Il me semble , dit l'anchelle , que l'amour est éternel. — Oui , celui que tu inspires. — Il su pourr.iit cependant qu'il eût besoin Je repos. — Quelques intervalles aJroiteiiient ménagés... — Font qu'on se retrouve avec un plaisir nouveau. •
Nous essayAmes de la recette bien avant d'en avoir besoin; et ici le remède doit précéder la maladie : l'amour «'envole dès que l'ennui parait.
Avec quelle aimable vivacité , quelles grâces louchantes , quelle inépuisable douceur, quelle richesse d'imagination elle sait être toujours nouvelle! Certaine de f;iire naître la sensation qui convient au moment, à la circonstance, elle fait succéder avec rapidité un enchantement il celui qu'elle vient Je proJiiire. Elle a une cour à Hor- Jeaux. Les femmes lui parJonnenl d'être jolie; les hommes en raffolent; elle plait à tout le monJe; elle n'aime que moi.
« Comment as-tu fait, Fanchette, pour réunir eu loi seule ce qui ferait Jix femmes aimables ? — J'ai méJité la leçon Je Justine — Mais cette facilité J'expressions , cette finesse Je pensées?... — Seule à Paris , et toujours m'occupant Je loi , j'ai appris la lan;;iie. J'ai voulu pouvoir t'entenJre et te réponJre, si je te retrouvais un jour.
— Madame, il n'est pas possible de mieux tourner un compliment. — Monsieur, est-il possible de vous en faire? — De mieux en mieux.
— N'en soyez pas surpris , c'est vous qui m'inspirez. •
Le temps fixé s'écoula au sein de la folie et de la volupté. Le jour cil tant de qualités et Je charmes devaient être couronnés parut pour le bonheur Je tous deux. Je ne laissais derrière moi personne à (fui il dût couler des larmes : triomphant et radieux, je conduisis ma l'anchette à l'autel.
J'avais pris cent précautions pour dérober la cérémonie à la connaissance Jes curieux, et cependant notre mariage devint en Jeux heures la nouvelle du jour. Les opinions se partagèrent, l ne prude se permit Je Jire qu'on ne pouvait plus voir celle femme-là. Une jolie femme lui réponJil qu'elle aurait eu raison la veille, mais qu'elle avait tort le lendemain.
Il y a un moyen Je faire reculer les Jemi-braves , c'est de les mettre au grand feu. J'annonçai moi-même mon mariage ; je l'annonçai avec la publicité et les formes d'usage , et les chiichoteur.'. vinrent nous féliciter. Fanchette les reçut avec celte douce modestie qui ne Jésarme pas la malignité, mais qui la réJuit au silence.
Une fêle brillante donnée à propos est encore un moyen certain de conciliation. De quoi se compose la grande société ? De gens désœuvrés. Mettez-les à table, au jeu; faites-les danser, faites-leur oublier le temps, dont ils ne savent que faire , et ils seront de votre avis , parce qu'ils sentent qu'il faut payer d'une manière quelconque ce qu'on appelle du plaisir.
Je donnai une fête. Je la donnai telle qu'on en parlait encore trois jours après , et que nous emportâmes les regrets des Bordelais. Ils étaient sincères... comme toutes ces protestations d'usage auxquelles personne ne eroit, et qu'on a pourtant la faiblesse J'écouier.
Nous touchons à l'instant critique; nous allons arrivera Paris : comment y sera t-elle vue ? On n'est pas plus fin à Paris qu'à Bordeaux, on n'y est pas plus méchant , mais on y connaît certaines par- , ticularilés ignorées en Gascogne. Cette petite Fanchette ne s'est pas tenue derrière un rideau à Chantilly, au château d'Ermeuil , dans h rue Saint -Antoine. On pardonne difficilement une élévation rapide, et la mériter est souvent le premier des loris.
Notre ami Soulanges n'oublie rien de ce qui m'est utile ou agréable. Il a bravement jeté le gant ; il à payé d'audace. lia dit ce qui pouvait intéresser, ce qui pouvait déplaire. Le fleuve allier qui roule ses flots en grondant est bien faible 1 sa source ; mais quand la source est pure , pourquoi la dédaigner?
C'est ce soir qu'elle fait son entrée Jans le monde. Javoue que cette idée me cause une forte émotion. Il y a grand cercle chez madame de Soulanges. Amis et autres y sont invités. Cette soirée fixera
ut
UNE MACÉDOINE
le degré dr considir.ilion , luarqueia lu place à laquelle elle peut préleudre. Pauvre petite !
i;ile se met liès-siniplemenl ; elle a raison : elle n'a pas besoin de parure, et elle ne veut pas étaler un Ime qui donnerait lieu à de malijjnes réileiions.
OÙ nous annonce... Le cœur me b»t... Ob ! il me bat ! Elle est timide , mais calme : le danger qui nous menace nous efl'raye moins que celui auquel est exposé l'objet de nos plus chères afl'ections.
Je lui donne la main, nous entrons. Madame de Soulanijes vient ;iu-devaiit de nous , l'embrasse , la fait asseoir auprès d'elle. Je l'aurais volontiers remerciée tout liaul.
Tous les jeux se portent sur elle , et je n'y vois encore que l'impression que produisent ses charmes et la prévention favorable que donne son maintien décent et facile.
Madame d'Elmoni ! Je n'ai pas osé me présenter chez elle , et je ne croyais pas la trouver ici. .Sa présence me cause un embarras qui ne lui échappe point. Elle fait les premiers pas, elle s'approche, elle m'embrasse, et me dit île manière à être entendue : « rrésentez-moi à madame de Francheville , je lui ai de grandes obligations, et je veux l'assurer de ma reconnaissance. » Je ne sais ce que cela veut dire. « J'ai su île M. de Soulanges , continue-t-elle, que je lui dois soixante mille livres de rente , que vous pouviez garder et que vous m'avez rendues. • Ces paroles me font un bien ! Fanchetle rougit , baisse les yeux ; mais je remarque dans toute sa personne l'agitation du plaisir. Sa satisfaction perce malgré elle. Les premiers mots dont elle est l'objet sont un éloge , il est prononcé par une bouche dont la véracité ne peut être suspecte ; il lui est permis de céder à un petit mouvement d'orgueil.
11 est convenu qu'elle est charmante et qu'elle a un cœur excellent. Mais a-t-ellc de l'esprit ;' Oh ! non , on ne peut tout avoir. Mettons le coté faible à découvert : voilà ii jieu ptes ce (lue signifie l'empressement de certains individus qui s'approchent pour entendre une conversation suivie entre mesdimes de Soulanges, d'Elmont et elle. t< Comment donc! dit à demi-voix une petite laide , elle parle aussi bien que moi ! — El elle pense mieux, répond Soulanges , car elle n'humilie personne- •
On rit assez généralement de la réplique ; la petite laideron s'éloigne , va bouder dans un coin , et sort un instant après. Une fille laide est à plaindre ; elle est délaissée ; elle a de l'humeur, elle l'exhale; elle a des ridicules , et pas un cœur de plus. Si elle est riche cependant... on épouse sa dot.
L'n homme du plus haut rang va se placer auprès d'elle; ill'examine; il lui parle , il attend sa réponse , et toutes lui font un extrême plai-
sir. Il prolonge l'entretien. Je suis là, je ne dis pas un mot , j'écoute, je retiens mon haleine, je souris au trait heureux.
La voilà donc entre une femme très-aimable, une autre généralement estimée et un grand de l'Etat, qui semblent s'accorder pour la faire valoir! Oh ! maintenant , il n'y a plus d'incertitude : sa place est marquée dans le monde, et elle est honorable.
Je suis d'une gaieté folle. Je la porte dans tous les coins du salon. Je la répands autour de moi ; elle amène la cordialité , la franchise.
Le prince lui-même se dépouille de l'extérieur imposant de la grandeur. Il me |ireiid la main , me la presse , et me dit très-haut : o Monsieur de i'ranchiville, vous avez fait un excellent mariage! «
Oh ! alors, il n'y eut plus de bornes aux égards, aux prévenances dont elle devint l'objet. Elle tournait souvent ses yeux sur moi ; ils semblaient me dire : Le monde t'approuve , je n'ai plus de vœux à former !
Oui reconnaîtrait dans cette jeune dame , recherchée , caressée , llaltéef, cette petite l'anchette du grenier... Dès lors il ne lui manquait qu'un théâtre. Elle l'a trouvé.
Que lie gens de mérite ignorés parce qu'ils n'ont pu percer jusqu'à leur place !
Mais aussi que de gens tombés pour être montés trop haut !
Quel fut mon étonnement , deux jours après , lorsque je reçus la nouvelle de ma nomination à la place de préfet d'un de nos plus riches départements ! Je me rappelai le grand personnage que j'avais vu chez Soulanges. « Ah! dis-je à Fanchetle , je te devrai donc tout, bonheur et considération! — Tu ne me dois rien, mon ami, ton bonheur est le mien; la considération rejaillira sur moi. — Hais comment, en aussi peu de temps, as-tu... — Mon ami, il faut, je crois, profiter de la première impression : plus elle est forte, et moins elle est durable. J'ai demandé avant-hier; je n'ai rien désigné, mais sur ma parole on t'a cru fait pour les premiers emplois : peut-être, dans un an, aurai-je de la peine à faire de toi un maire de village.
» Nous partirons quand tu le voudras. Arrivés à ta résidence, nous coiitinuerons à pratiquer la recette de Justine; mais lu utiliseras les repos de l'amour. Tu serviras ton pays , tu fe ras du bien aux hommes, qui peut-être ne t'aimeront pas davantage, mais tu auras pour toi ta conscience el Fanchetle. Elle sera là, toujours là. De ton cabinet tu passeras chez elle , et elle te fera oublier la fatigue du travail. »
Il Ah çà ! monsieur le lecteur, ou madame la lectrice, n'ètes-vous pas aussi las de lire i)ue moi de conter? '<
L'Amour variaMe.
FJJN D'UNE MACÉDOINE.
Paris. Ty|JOjra|)liic PtoN fhèrbs, rue Ue VainjirarJ ,36.
ANGKMOli:
JEANIVETOiV
PIGALLT-LKBULM.
EDITION' II.LUSTRKIi DK 13 VIGNETTES PAR BERTALL.
PRIX : oO CKMIMKS.
PARIS
PUBLIK PAR GUSTAVE BARBA, LIER AIRE-E OITEUR
RUE D E S E l S F , 2 !
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PIGALLT-LEBKLIV.