II. — Ma commère Jcannnlon
C'est la lille unique de madame Miroton, la marchande lu plus riche et la plus brutale de la place Maubcrl, bonne femme d'ailleurs.
Elle était accordée à Dastien, gareon cliarciitier, dont l'extrême propreté donne envie à tous les passants de goùler de ses saucisses. Hasticn aime Jeanneton de tout son cœur, et Jeauneton n'est pas en reste avec lui. Le mariage allait se conclure.
M. Thibaut, fils d'un facteur de la pnsti' aux lettres, s'est tyit remué depuis 8!), qu'il est enfin entré dans un hôtel à lui, n'en sort que d..ns son carrosse, ])aye cl nourrit bêles et gens du produit de deux terres considér.diles qu'il a trouvées dans la ci-devant Beaure.
IM. Thibaut aime beaucoup les melons, et madame iliroton en vend d'cxccllcnls. Le cocher, en fuucttant a l'iiôlel, s'arrêtait devant la boutique, et Jeanneton présentait, en rougissant, et avec une petite révéïviu'e, le plus beau de ses canlalous.
M. Thibaut ne ressemble point à la plupart de ses pareils : il a des mœurs. Jeanneton avec ses deux déshabillés, sa demi douzaine de chemises et trois fichus, dont il me semble qu'elle pourrait se passer, Jeanneton lui parut digne d'être parée des dépouilles de la république.
L'amour n'est pas spécnl..leur , et B.istien , qui ne possède au monde que dix-huil an^, des chevcu'x blonds et un teint de rose, est, aux yeux de Jeannelon, bien au-dessus d'un carrosse, d'un hôtel et de toutes les terres de la Beauce.
Cependant madame Miroton, qui n'entend rien à ces calculs de jeune lille, avait notifié sèchement à la sienne qu'il fallait épouser M. Thibaut. La timide Jeanneton n'avait osé répliquer, et était allée pleurer à l'autre bout de la place Maubert.
Bastien passait par hasard. Il vit Jeanneton, et l'accosta. la petile le regarda avec complaisance, puis elle pensa à M. Thibaut, et se mit à pleurer plus fort.
Une cousine de Bastien, qui est dans la confidence, les fit passer dans sou arrière-boutique, de peur que Us pleurs de Jeanneton ne la rendissent la risée du marché. L'intention était louable.
Mais la cousine était restée sur le dev.int. B,i,sticn est compatissant de son naturel; Jeanneton était bien innocenté, et enfin... enfin...
Ici je l'interrompis, et je lui fis prendre le reste de sa rôtie. Elle se remit un peu , et une rougeur excessive, qu'elle attribuait à l'cfl'ct du vin de Bordeaux, se calma insensiblement.
— Ce n'est pas le vin de Bordeaux, lui dis-je à l'oreille; c'est la pudeur, et cela vaut mieux.
Jeanneton n'osait contredire sa mère, et elle avait eu le courage d'écrire à M. Thibaut : les extrêmes se touchent. Elle s'exprimait de manière à laisser pressentir à son futur le résultat de sa conversation avec Bastien. Elle invoquait sa générosité, et elle s'abandonnait à la Providence.
M. Thibaut, qui ne manque pas d'une sorte de délicatesse, avait ménagé l'inforlunée, et rompu avec madame Miroton, sans entrer dans aucun détail.
Bastien n'en était pas plus avancé. La maison lui était toujours interdite; mais la cousine était obligeante, et il était difficile à deux jeunes amoureux de ne pas retourner .à l'arrière-boutiqùe.
Cependant le lacet était devenu trop court, et le corset troji étroit. On serrait, on comprimait, et on était arrivé, à travers mille embarras, au moment où j'avais mis mon passe-partoul dans la serrure.
— Et pourquoi vous être plutôt adressée à moi?... — La cousine de Bastien aime à causer, et ma mère m'ira sûrement chercher chez elle. M. Antoine prend chez nous votre beurre frais et vos petites raves. Il dit sans cesse du bien de vous; c'est ce qui m'a déterminée.
Je regardai Antoine. Il paraissait content de lui, et j'avoue que je ne l'ét.ds pas moins de moi.
C'est un très-bon domestique qu'Antoine ; il a une qualité qui paraîtrait un défaut essentiel à bien des gens, c'est de chercher a tout savoir, de dire tout ce qu'il sait, et voilà pourquoi je le garde : il 1 m'impose l'obligation de ne rien faire que d'honnête. I
— Marguerite, dis-je en sortant à la jiortière, vous coucherez dans le lit d'Antoine. Si vous entendez la sonnette de ma chambre, vous courrez à l'hôtel de Provence, oii nous allons passer le reste de la nuit.