IV. — Le Baptême
Il était trois heures du matin, et je ne dormais pas encore. Je pensais aux moyens de réconcilier Jeanneton avec sa mère, lorsciu'on frappa à ma porte h coups redoublés Antoine s'était jeté tout habillé sur un matelas; il fut ouvrir : c'était Marguerite qui venait, aussi vile que le perinctiaieht ses soixante ans, m'avertir qu'on sonnait chez moi à rompre le cordon.
J'envojai Antoine en avant, et je lui recommandai de ne laisser entrer personne jusqu'à mon retour. Je ne voulais pas que Jeanneton eût à rougir devant d'autres <pie moi.
Je m'habillai à la hâte, et je courus chez madame Durand. En cinq minutes elle fut pr.te, sa lanterne allumée, et nous partîmes.
Madame Durand est Irès-communicalive, et surtout Irès-qucstionneuse. Elle me demanda si la grossesse avait été heureuse, quels acci-
ANGÉLiyOE ET JEANNETON.
dtnls on avait rproiivi's; si jVlais le père, le frère, ou simplement un ami. Je répondis cjue la prcniicri- tpialité d'une s.igc femme cMt la discrétion, et in.ulanie Durand se lut.
J'ei Irai le premier. Je détachai d'une croisée un petit rideau de linon bien Idanc; j'en couvris le visaye de Jeaiiiietou, et je l'attachai, avec une épini;l<'. au haut de son lonnel rond. Elle uie serra la main: je compris quelle me suivait yré de l'attention.
Je fis entrer madame Durand , et je lui donnai Marguerite pour l'aider. J'ouvris mon armoire au liiiye, et je me retirai avec .\ntoiiie, après avoir eipressëment défendu à ces dames de lever le rideau de linon.
Nous n'étions séparés que par une mince cloison. J'entendais des cris éloufl'és, et je n'étais pas à mon aise. — Ali ! disaisje, est-ce bien du plaisir ce qu'on paye par tant de souffrances?
Jeauueton se tut tout à coup, l'ne petite voix aigrelette se fit entendre, et il me sembla qu'on m'ôtait un poids énorme de dessus la poitrine.
Madame durand passa bientôt devant le cabinet d'Antoine. Elle me fit une profonde révérence; j'entendis ce que cela voulait dire. Je lui rendis son salut en lui mettant un double louis dans la main , et elle me prodigua révérences et complimeuts jusqu'à la porte delà rue, que je fermai sur elle.
— Monsieur, me dit Marguerite lorsque je remontai, cette demoiselle-là vous trompe. — Ah! ah! — Elle a souvent nomme liastien. — En vérité? — Ce Bastien est le plus joli garçon du quartier. — Diable I
Parbleu! dis-je à Antoine, lorsque Marguerite eut fini son bavardage et que je l'eus éconduile, je conçois que 1 homme qui a fait à une femme tant de bien et tant de mal doit lui être infiniment cher. Encore un service à Jeanneton : va lui chercher Bastien.
Je levai moi mi'nie le rideau de linon, cl je la trouvai bien. Je regardai le nouveau né : il était bleu. — Ou fait des fautes, ni'écriaije involontairement, et pour les cacher, on s'expose à être parricide. Oh ! combien je me repentis de cette sortie grossière ! La mère fixa son enfant; une larme vint mouiller sa paupière... Je m'empressai de l'essuyer.
Bastien entra. Jeanneton sourit en le voyant. Elle se souleva avec peine, prit son fils dans ses bras, et le présenta à son père. Bastien les baisa l'un et l'autre, il les baisa, les rebaisa encore, il ne me voyait pas, et je lui en sus bien bon gré.
Il me demanda pardon , et je l'embrassai. Il reprit l'enfant en silence. Son oeil se voilait, sa poitrine se gonflait, sa respiration était embarrassée. Il se soulagea en accablant de nouvelles caresses le petit bambin et sa Je.mneton. — Le premier moment, me disais-je, n'était pas à lui; la nature l'entraînait. Il a eu le temps de réfléchir, et cependant il est le même : Bastien est un honnête garçon.
Il faisait jour, je l'en avertis, et je le priai de se retirer. — Ah ! un mot, mon ami Bastien. Sous quel nom le ferai-je enregistrer? — Comment donc, monsieur? reprit-il avec véhémence. — Si vous le reconnaissez, madame Miroton... — M'empêchera pas que ie ne sois le père de mon entant. Ce pauvre petit, ma Jeanneton et de l'ouvrage, voilà tout ce que je désire. — Va, brave jeune homme, ajoulai-je tout bas, tes vœux seront accomplis.
J'ai aussi un carrosse quand je veux. Je fis monter avec moi Bastien et Margutrite, et nous nous rendîmes à la maison commune. La naissance du petit fut constatée, et je revins déjeuner à côté de ma commère ./eanneton.
Elle avait prié M. Antoine d'aller lui chercher un vieux prêtre de 8a connaissance. Il est pauxTe et timide comme la plu|iart des prêtres d'aujourd'hui. Il débita pourtant force sottises ihéologiques, et je le laissai dire : l'infortune mérite des égards.
L'immersion faite, et mon filleul purgé de la tache originelle, le prêtre prit congé de nous. Je le suivis^ et je glissai sous sa capote, percée au coude, ma petite casserole d'argent. Je suis bien sûr qu'il l'a vendue; mais je crois que je l'aurais humilié en lui offrant ma bourse.
\. — La Réconciliation.
Il était une heure après midi lorsque je descendis chez M. Thibaut. C'est un homme de bonne mine, qui s'exprime assez correctement, et qui a des qualités. Peut-être Jeanneton a-t-elle eu tort... Mais il y a un enfant, et on ne revient [las là-dessus.
Je ne m'étais pas tout à fait expliqué, que M. Thibaut ouvrit son secrétaire, et en tira un petit sac qu'il me mit ilans la main. — Quoi que ce soit, dis-je, j'en mettrai .lutant. Je compte... mille écus. Avec six mille francs, Jeanneton peut commencer sa petite fortune. — Elle vous intéresse donc aussi ? — Je lui ai été utile, et je sens que rien n'attache comme un service rendu.
Je luittai mon carrose au bas de la rue des Noyers, et j'entrai dans la bo'itiquc de madame Miroton. Je voulais marchander des oranges, car il faut commencer par quelque chose. La boutique était remplie des commères du quartier, et madame Miroton criait à tue-tête que la fuite de s? fdie la deshonorait. — C'est nne malheureuse, c'est une
ci , c'est une là et ses joues étaient enluminées, son œil était at.tcot, et elle frapp.iit le pavu de son sahol
J'aurais pu lui répondre : Cist vou» qui déshonorei Jeannetrn. Si vous avicï su vous taire, on i-i'il imiorc sun rsenpailr, cl elle serait rentrée sans cpic personne eit remarqué son absence M.iis je ne l'interroiupis point, et qu'y aurais-jc gagne? la cok-rc et la déme.ice se ressemblent suus bien des rapports, et on ne persuade pas un fou.
On se lasse de tout, et la l'eiiiine l.i plus acariâtre se fatigue même de crier. iMadame Miroton, sans haleine et sans voit, se laissn tomber sur sa chaise, et les commères délièrent ses cordons, et lui tirent respirer du vinaigre. Elles avaiei.t alimenté, soutenu, partagé «ou ressentiment; elles la soulagèrent avec la même vivacité : les comnicrei sont bonnes à ti>ut.
Un profond accablement succéda à la fureur. Madame Miroton chaiigea de ton et de style. Elle pleura sur sa fil'e, qu'elle avait maudite si énerijiquemeiit : C'est là que je I attendais. Le moment était précieux, et je me g.ird.ii bien de le laisser écliapper. Ce qui rsl ilifffti n'fsl pas perdu, dit le proverbe, et moi je dis: Cf. lyui esl dilffrà ne se retroui'i' jamais a propos.
Je tenais une orange de chaque main, et je les faisais sauter: eel i me servait de contenance. Je m'approchai de m.idame .Miroton, et je lui dis tout bas que si elle voulait être bonne mère, la petite Jeanneton reviendrait : — Ah ! monsieur... mon bon monsieur, pourrie'z-xou» me donner des nouvelles de cette chère enfant? rejiril très-h.iut madame Miroton, qui n'a de secret pour personne, et deux iiiiins larges et [intelées me pres,saient les deux joues, et deux lèvres épaisses et vermeilles se reposaient sur les miennes.
Les caresses de mailame Miroton n'ont rien de séduisant; mais j<^ m'y prêtai de bonne grâce : l'intérêt de .leanneton l'exigeait.
— Vous la verrez, poursuivis-je toujours très-lias, vous la verrez aujoiird hiii même, et vous embrasserez, votre petit-fils. Ah! mon Dieu! ah ! mon Dieu ! s'écrie plus haut que jamais madame Miroton : — Qu'estce que vous me dites la ?... Ce petit coquin de Bastien aura l'.iit des siennes ! (Test lui, n'esl-il pas vrai, mon bon monsieur? — Oii, c'est lui, et il a six mille Irancs pour payer les mois de nourrice. — ^ix mille francs!... six mille francs!... Et madame .Miroton se lè\e, et, les deux points sur les rognons, elle danse dans s;i boutique en chantant l'air de la Fricassée. — Je suis grand' mère, ma commère (Catherine, je suis grand' mère, ma commère Fanchon... je suis grand' mère, et je ne m'en doutais pas.
Antoine avait exactement suivi mes ordres. Le cirrosse parut devant la boutique. Je donnai le signal , la portière s'ouvrit, et Marguerite parut, le petit-fils dans ses bras. Madame Miroton le barbouilla de tabac, mêlé à ses larmes maternelles. Toutes les commères se le passèrent en jurant que c'était le portrait de leu M. .'Miroton.
Bastien était resté dans le carrosse, et regardait, du coin de l'teil , ce qui se passait dans la boutique. La bonne humeur de la grand' maman l'enhardit. Il se présenta d'un air décent, mais tiiniile. Je lui rerais les mille écus de M. Thibaut, et trois billets de la caisse des comptes courants. Stupéfaction, ravissement de la p.irt de Bastien, it bientôt l'assurance que donne toujours l'or, et surtout à celui qui n'en a jamais eu.
Bastien fit à madame Miroton un compliment fort bien tourné, pour un garçon charcutier. — .\llons, allons, dit elle, ce qui est fait est fait: à tout péché miséricorde. Oii est-elle, cette chère enfant?
Nous partîmes tous au grand trot de deux forts chevaux , et en un moment nous arrivâmes chez l'accouchée.
Je montai l'escalier en quatre sauts. — La paix est faite, criai-je en entrant — La maman me suit, préparez-vous à la recevoir. Mailnme Miroton était sur mes talons. Elle s'approcha du lit; et prenant un ton aussi imposant que le permettait sa voix rauque. elle dit : — Tuas f.iit un faux pas , Jeanneton 1 que le bon Dieu te le pardonne comme ta mère I
Bastien se mit à genoux, et madame Miroton le bénit aussi avec toute la dignité dont elle était capable.
J'aime les enfants qui croient que la bénédiction de leurs parents est bonne à quelque chose. J'aime les parents qui sont dignes de bénir leurs en'ants.
La mère et la fille se tinrent longtemps embrassées, elle visage de Jeanneton était rayonnant, et Bastien était content, il était content !... Et moi, et moi donc I
Je retournai le soir à l'hôtel de Provence, et j'éproux'ai que rien ne fait dormir d'un bon somme comme le bon emploi du temps.