VII. — La Reconnaissance
Ils ont loué une jolie boutique au coin de la rue de Hièvre. Ils l'ont arraiigrede manière à attirer le chaland. Le goût s'est joint k la grande proprvié.
Ils ont aussi une arrière-boutique; mais ce n'est que pour eux. J'y entre pourtant quelquefois, quancl Hastien est avec sa femme.
11 veut absolument nous rembourser, M. Thibaut et moi. Il nous envoie tous les jours ce qu'il a- de mieux chez lui, et il écrit.
.l'avais d'abord rejeté cet arrangement; mais M. Thibaut, qui a le sens droit, m'a dit : — l.aissons-le faire ; la nécessité du travail lui en fera eonlracler l'habilude.
Eu coiiséipiencc, -M. Thibaut, qui tient table ouverte, sert tous les jours à ses convives des entrées de la boutique de Bastien, et je m'accoutume à dîner avec le bout de boudin, le morceau de petit salé, ou la traiiclic de j.iinbon.
J'aime (pic liasliiii ne veuille rien devoir qu'il lui-même. Je lui donnerai une petite lète le jour oii il me présentera un mémoire de mille écus. C.vtlv fêle n'aura lieu ipie dans cinq ou six ans... Je voudrais que ce fût demain.
Jeannelon pense aussi bien que son mari, et elle s'est mise à la lêle de mon petii ménage. Elle s'est chargée exclusivement du soin de mon linge, cl elle le raccommode à merveille.
Tous les matins, avant que d'ouvrir elle vient donner le coup d'œil chez moi. Souvent elle m'évi ille ; mais je ne m'en plains pas.
Elle ouvre mes volets ; elle s'assied sur la bergère qui est pris de mon lit; elle ])rend ma chemise du jour, elle eniile son aiguille, elle me conte qiiel(|ue histoire, et quelquefois je me rendors en écoutant. Assez communément je m'éveille davantage; je la considère, el intérieurement je félicite Bastien.
Antoine a beaucoup d'ég.irds pour Jeanneton. Elle passe dans son cabinet pendant que je meis ma robe de chambre, et Antoine ne manque jamais d'épousseter le siège rembourré qu'il lui présente.
liastien ne veut pas que sa femme aille au Grand-Salon. On y entend et on y voit, dit-il, ce qu'une femme décente ne doit ni voir ni entendre. Mais Bastien la conduit chez moi, l'y laisse, vient ou ne vient pas la reprendre. Quel intérêt de mon argent !... oh ! j'en prêterai encore.
Ce matin elle était sur ma bergère; il ne manquait rien à ma chemise, et nous causions. Elle me parlait de son bonheur; cette idée me riait. Je lui parlais de mes espérances; ce qui m'intéresse lui rit aussi. — Mariez-vous, me disait-elle d'un air de langueur. — Ah ! si je trouvais une Jeanneton...
Je ne sais comment cela s'est fait... elle n'était plus sur la bergère; elle était assise sur le bord de mon lit. Je tenais une de ses mains, et je crois que je l'ai baisée. Je lui ai adressé quelques mots sans suite; elle m'a répondu de même, et nous déraisonnions tous les deux. Je lui ai dit je ne sais quoi de très-sentimental; sa charmante figure s'est colorée. J'ai soupiré, et elle m'a embrassé... peu s'en est fallu que j'aie osé... heureusement j'ai pensé à Bastien.
Je ne veux plus de ces baisers-là. Si Jeanneton n'est pas faible, je me brouillerais avec elle; si elle l'était, je me brouillerais avec moi.
J'ai sonné. — Marguerite , toutes les fois que Jeannelon viendra , vous monterez, et vous ne descendrez qu'avec elle. — Qu'avez-vous à craindre, monsieur? Jeanneton est une honnête femme. — Oui, et je veux qu'elle le soit toujours.
Toute autre se serait permis des plaintes, peut-être même des éclats ; elle m'a entendu, et n'a point paru humilié. Elle s'est retirée en me disant, avec une douceur angélique : — J'aurai peut-être une fille, et c'est à vous que je la confierai.
Un quart d'heure après, Bastien est entré. II s'est jeté dans mes bras en versant des larmes de tendresse. — Oh! me suis-je dit, elle lui a tout confié 1 Jeannelon est une femme estimable , et j'ai toujours des droits à l'amitié de Bastien.
Oui, si je trouve une Jeanneton, je l'épouserai. Mais la femme d'un autre ne s'asseoira plus ni sur ma bergère ni sur le bord de mon lit. Un éclair de plaisir... Mais le déshonneur du mari , les larmes de l'épouse séduite, les remords du séducteur... Non, je n'embrasserai plus que Bastien, et je penserai, en l'embrassant, au danger d'embrasser sa femme.