VIII. — La Succession
Tout est mêlé de bien et de mal. Le pauvre a ses jouissances comme le ridie, et il y est plus sensible, parce qu'elles sont plus rares.
Celait un jour de fête. Il y avait illumination , feu d'artifice, tout ce qui fait courir les badauds, et nous le sommes tous plus ou moins.
Bastien avait conduit sa Jeanneton aux Champs-Elysées. Fatigués de s'être soutenus sur la pointe des pieds, et d'avoir tendu le cou pour mieux voir les fusées volantes, ils étaient entrés dans un café.
En faisant mousser la bierre de mars, en goûtant l'échaudé, en regardant sa femme , en jouissant de la manière dont la regardaient ceux qui allaient et venaient, Bastien avait pris je ne sais quelle gazette, qui était l,i pour servir de maintien il ceux qui ne savent qje dire, et qui sont bien aises d'avoir l'air de penser.
— Oh ! Jeanneton. . ma chère Jeanneton 1... Et il se lève tout à coup, el il embrasse .sa femme d'aussi bon cœur que le jour oii il s'était trouvé, pour la première fois, avec elle, dans l'arrièrc-boulique de la cousine... Vous vous rappelez bien ?
Jeanneton, stupéfaite, ouvre ses grands yeux bruns, et Bastien saule par le café la bienheureuse gazette à la main.
ANr.ELi(,)Li: i:t jea.nmto\
Ou le rroil fou . on Sf le dit , il reiilcml. — Oui , je suis fou , mais c'esl lie 111,1 Je.iiint'loii. et je coiiii>le bien lie pas rcirouver ma raison de silol. ■^iell^, leiiuue .. lis... lis donc.
(hélait le jii!;e lie paix de laudiliec (]ui avertissait ses eoncitONen» que l'.iiil lli-il)iii \eiiait de luourii- ; iiii'il laissait \ini;l mille francs en espèi-es sonii.uites, et qu'il avait tieelaré avoir à l'aris un cousin assez éloigné, qui ilait son unique bérilier.
— Ce cousin-U, c'esl moi, ma Jeaniietoii. 'l'u n'auras pas encore un carrosse, mais tu ne gâteras plus tes jolies petites inenotles; tu ne le lè\eras plus avant le jour; j'aurai un ganoii, et tous les malins je resterai une heure de plus a tes cotés. >oiis rendrons a M. 'lliiliaut, et à cet autre qiiej'aiiiie bien davantage ce qu ils nous ont prèle... .Mloiis, viens, viens... Prenons un fiacre, pour arriver plus vite. On peut se permettre cela, quand on liérile de vingt mille francs.
J'allais me coucher. J'enlcnds frapper à grands coups à la porte de la rue. Bientôt on sonna comme Jeannelon sonna une certaine nuit... vous savei ?
J'ouvris avec asseï d'inquiétude, el je souris aussitôt. C'est toujours ce qui m'arrive quand je les vois.
Jeannelon me fil des excuses sur l'heure. .. — L'heure n'y fait rien, lui dis-je , je ne compte que celles oii vous n'êtes point ici.
Le cerveau de Uaslien ressemblait à un volc.ui. Il \ocilait que je le devinasse avant qu'il eut parlé. Il me présentait la gazelle, et il voulait que je lui répondisse avant que d'avoir lu.
^ous nous expliquâmes enfin. Il lira de .son petit portefeuille vert son extrait de baptême, les actes de mariage de son père et de son aïeul, et je fus convaincu que Baslien était le cousin dont parlait le juge de paix.
Il extravagua quelques minutes encore. Son imagination se fit enfin il l'idée de sa nouvelle fortune. Il se calma ; mais il coiumenra .i éprouver l'embarras des richesses Oii serrer tant d'argent, (|iu'l crii|il()i en faire quand on l'aurait, comment tirer ses fonds de Caudclicc? Il fallait y aller... V aller ! Il fallait donc abandonner son petit négoce pendant quinte jours, et peul-êlre un mois. Les pratiques pouvaient s'éloigner... on s'en serait consolé ; mais s'éloigner de Jeaiinctoii !
Et puis que faire à Caudebcc ? On n'entend ]>as les uiTaires, et les gens de chicane les entendent si bien ! et l'homme qui n'a pas un certain extérieur a tant de peine à se faire rendre justice !
A chacun des obstacles qu'il prévoyait, il s'arrêtait et me regardait. Je voyais oii il allait en venir : je voulus avoir le mérite tout entier de cet autre service.
— J'irai à Caudebec. J'eus à peine prononcé ces trois mots, que Bastien me sauta au cou. Jeannelon me serra la main... Elle n'ose plus m'embrasser.
Son mari était là ; je la baisai au front, cl cependant je sentis... Oui, j'irai ,i (!audi bec ; il est bon que je m'éloigne <l elle. ( est un sacrifice : mais je lui serai utile, et cela me dédommagera.