‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 185 sur 379 · IX. — Le Départ · texte numérisé non relu

IX. — Le Départ

Je ne connais rien d'aussi ennuyeux qu'un voyage dont les relais, les dîners, les couchers sont arrêtés d'avance.

.\u bas de son escalier, on trouve son carrosse. On monte, on s'enferme, on marche, on s'arrête mélhodiquemcnt, on bâille, on dort, on digère, on fait cent lieues, on n'a rien remarqué, on n'a joui de rien. On est dans une autre ville, voilà tout. C'est, au temps perdu près, comme si on passait de sa chambre à coucher dans un salon nouvellement décoré, et qu'on n'a pas vu encore.

Cette manière de voyager n'est supportable qu'autant qu'on a dans sa voiture quelqu'un qui... .\.vec elle, par exemple, je passerais des mois entiers dans mon carrosse... Allons, allons, plus de ces pensées-h. Si elles reviennent pourtant...

J'ai fait partir d'avance mon équipage, et je l'envoie directement à Caudebec. Je ne connais point ce juge de paix, et ie sais qu'un homme qui descend d'une élégante voiture commande ordinairement l'attention.

J'ai mis à la diligence une valise pour Rouen. Jeannelon n'y sera pas ; mais la propreté est partout un besoin.

Je partirai à pied. Il fait le plus beau froid ! J'aurai à peine dépassé la barrière, que mes souliers seront poudreux comme au mois de mai ou de floréal. Je préfère floréal : ce mot me peint la nature parée de ses plus riches couleurs.

Je m'arrêterai quand je voudrai. Je resterai dans un bourg , dans un hameau aussi longtemps que je m'y plairai. Je m'en irai quand je ne m'y plairai plus.-Je prendrai même la poste pour m'éloigner plus vite des lieux oii rien ne parlera à mon cœur. Ce qui ressemble à tout ne mérite pas un coup d'oeil de Ihomnie sensible.

Mais un site agreste et romantique, ces chênes respectables, ces rochers blanchis par les ans, une vallée riante et fertile, le laboureur souriant à l'espoir d'une abondante moisson, le vieillard, courbé sur sa charrue, appuyant légèrement sa main sur celle de son petit fils qui trace son premier sillon: la fête champêtre, oii le jeune é|ioui danse, boit avec sa compagne, et la caresse à faire croire aux habitants des villes que sa femme n'est pas la sienne, c'est là que je m'arrêterai à chaque pat , c'est là que tout sera jouissance.

Mais je crois que je déraisonne encore. C'est le printemps que je

peins, et nous sommes au fort de l'hiver. Ma pauvre tête Cette

femme- là renverse toutes mes idées.

Eli bien , je ne verrai rien de tout cela. Mais les frimas suspendu* aux arbres, la terre couveite de neige, ruiiiforiiiité momentanée de la u.iture, n'ont ils pas aussi leur agrément ' J'aurai U'i-r/Zur dans mx poche; je lirai en marchant, dussc-je souiller sur mes doigts.

Ce Werther ne m'a pas loujouis plu; j'en r.ill'ole aujourd'hui. Serait-ce à cause de certains rapports.... La voila ipii revient eiicurc,... Il faut la fuir à 1 inslani, à la minute, et je crains bien de la retrouver partout.

— Antoine, prenez ces sacs d'écus, faites-les porter chei SL Thibaut. Nous lui direi que je le prie de les garder jusqu'à mon retour. Il vous présentera une reconnaissance ; vous la déchirerez. 11 insistera, vous sortirez.

.-Viitoine et mes écus rangés dans un fiacre, j'ai mis une chemise dan. une poche, un bonnet de colon dans l'autre; j'ai fermé ma porte, l'ai donné la clef à Marguerite; je lui ai recommandé mon petit mobilier et mon vieux domestique.

Je l'aurais volontiers pris avec moi ; mais il aurait eu peine à m( suivre, et je ne veux pas gêner le bon Antoine. D'.iillcurs, son premier soin, en entrant ilans unt maison, serait d'instruire. le maître, la m.iitresse, les enfants, de ce que je suis, de ce que je fais, de ce que j'ai, et s'il m'arrive d'être f.ivorablemeiit accueilli quel'|ue part, je n'en veux avoir obligation à mon carrosse ni à mes quarante mille livres de rente.

C'est pourtant tout cela qui l'a prévenue en ma faveur. Heureusement, très-heureusement, elle a oublié ces b.igalelles, et quand elle me sourit, c'est bien à moi (pie son regard s'adresse.

.Me voilà dans la rue. Je demeure près du collège de Navarre, et mon chemin est par la rue Galande. Pourquoi tournai-jc du côté de la rue de Bièvre? Irai-je, ou n'irai-je pas!

Pendant que je me consulte, mon œil darde au fond de la boutique de madame ,Miroton. J'entrevois un juste de piqué blanc, un jupon de colonnade rouge, un chignon flottant, arrêté par un bonnet rond, dans les plis duquel paraissent jouer les Grâces....

Je pense que je ferai bien de prendre quelques fruits. On peut avoir soif en route, et une orange vaut bien le vin d'un cabaret de village. J'entre chez madame Miroton.

Le juste bbnc se tourne de mon côté : — Hé, oii allez-vous? dit la voix argentine. — A Caudebec. — Comment ! à pied ! — Je serai seul et plus libre de penser.... — Mais vous ne m'avez rien dit de cela? — Oh ! je ne vous dit pas tout. — Combien je suis sensible à ce que vous faites pour nous ... Sa sensibilité s'exprime d'une manière.... Elle a un regard.... Cette main, que je ne cherche jamais, se trouve toujours à côlé «le la mienne, el on ne pense pas à la retirer.

Le senliment s'insinue par tous les porcs. Il est un être dont je ne devrais pas même toiu lier le vêlement.

Je faisais cette reflexion en courant le long des quais. Je ne me suis arrêté qu'à Passy. Je me suis retourné, et je n'ai vu personne. J'ai eu loi moment d'humeur, et je l'aurais battue si elle avait été aussi folle que moi. Les hommes sont inexplicables.

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