X. — Vingt et une livres
Rien de ce que j'avais prévu n'arriva. Tous les objets me parurent maussades, fatiganU. Je crois qu'il faut être de bonne humeur pour voir les choses en beau, et j'étais triste.... ah I...
J'étais entre [Neuilly et Courbevoie. Je tirai iy'erther de ma poche, et j'ouvris le livre à la fin. Je ne sais pourquoi je l'ouvre souvent là. Serait-ce un pressentiment?
J'en étais au coup de pistolet. J'entends du bruit.... Trois enfants jouaient et se roulaient dans la neige. Ils étaient gros, frais, gaillards... On les eût pris pour des Amours, sans les baillons qui leur couvraient une partie du corps.
Je m'arrêtai pour les regarder. Ils se jetaient des pelotes de neige, il m'en vint une au milieu du front; j'en renvoyai vite une autre, et voilà la connaissance faite.
J'en recevais toujours trois pour une ; j'étais blanc de la tête aui pieds. Je me piquai, je courus sur mes trois adversaires, je glissai, jt tombai, et en trente secondes me voilà enseveli au milieu du grand chemin.
L'un me tenait les deux bras, que je lui abandonnais; le second s'était assis sur mes jambes , le troisième me couvrait de neige, et ils riaient aux éclats, el je riais comme eux.
Une pauvre mère, déguenillée aussi, vint grorider, et Ires-rurl. Elle avait une houssine à la main : personne ne rit plus, .Mes peliU drôles craignaient d'être battus; je craignais qu'on ne les batut.
J'entrai avec eux dans leur chaumière. Je trouvai une cscabelle vermoulue et boiteuse, et je me chauffai à une poignée de paUle qui finissait de brûler. . ., ■- n
La bonne mère souffla. — Le (eu, lui dis-je, a besoin d aliment. Il en est auquel il faut craindre d'en donner... Mais je rallumerai le vôtre : celui-ci n'est pas dangereux.
A quatre pas était un cabaret. J'y courus, el je revins une falourd*
AN(jftLIQUE ET JEA^i^ETO]V.
MOs cliaque bras, La pauvre nii're caressait ses l'iifants, comme si elle fût pti s'applaudir île leur avoir donnt' l'existence.
\i)ila, nie tlis-jo, un tableau plus salutaire (pie ceux que m'ofl're ce Il iillur. Dans l'asile de la misère, j'apprends ce que vaut l'existence, cl les avances de ces marmots me prouvent que mon être n'est pas à luoi seul.
Je déoliirai les derniers feuillets de llir/Zicr, et j'en allumai ma falourde : ce livre-là m'aurait fiil faire qui Iquc sottise.
Je me levai, après m'èlre diaulVé encore qiulipus minutes, et je rentrai au c.ibarel. l'ii jjros jambon pendu au pl.inclier... Sur le ilressoir, une niicbe de dix a douze livre,'... Des salmis et des elianssons étilés en deUors d'une petite fenêtre... Quelle rencontre! j'envoyai tout cela il mes pauvres petits.
Je payai. ISeuf francs!... Quelle misère comparée au plaisir que j'étais sûr de leur f.iiri' !
J'allais continuer ma route. Je ne pus m'empèeber de me tourner vers la cLaumière. \ oulais je m'assnrer que le petit cadeau fût arrivé à sa destination? Youlaisje recueillir le prix d'une bien faible action ? 11 y a de 1 lionimi' p.rrlont, ej je crois vraiment que ce fut un niouvemenl d amour propre qui me fit retourner.
La mère et ses trois i nfanis étaient ii genoux au milieu du grand cbeniiii ; leurs misses, ii peu près nues, étaient enfoncées dans la iicigc ; leurs mains jointes leurs yeux reconnaissants étaient tournés vers moi; j'étais leur l'roxidence.
Des actions de ijràccs pour neuf francs! Je nie sentis humilié. Je revin», je relevai les bonnes gens, et je glissai deux (jrus écus. Que de bénédictions je reçus encore, cl tout cela pour vingt cl une livres!
N oilà , disiiis-je en suivant mon chemin, voilà des gens qui m'aiment, et que je n'ai vus qu'en passant. Que serait-ce donc si ces trois marmots éiaicnt les miens, ipie je leur consacrasse mes soins, ma tendresse, tout moi? Oh ! j'aurai des enfants, et ils me feront aimer la vie.
J'aurai des enfants! Mais leur mère ?... F.li bien, ce ne sera pas Jeanneton;^ais ne peut-on aimer qu'elle au monde? Uh ! j'en ai peur.