‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 187 sur 379 · XI. — Le petit monsieur · texte numérisé non relu

XI. — Le petit monsieur

Je dînai à Nanterre. On m'oflfrit des petits gâteaux ; c'est tout ce qu'il y a de remarquable à Nanterre.

Un moment, <lonc... Mais sainte Geneviève était de Nanterre. Sans elle, point de gi'-novéfains; sans eux, rien de ce monument... Remercions au moins Kanterre de nous avoir donné le Panthéon.

Et celui qui 1 a bâti ? Son buste est ;i la Bibliothèque : c'est tout ce qu'on peut pour des cendres éteintes.

Les grands hommes meurent aussi ! Celui-ci laisse son Panthéon, et que re.^lera•t-il de moi? Mon image dans le cœur des trois marmots. .Te les verrai en repa.ssant, et je feiai en sorte qu'ils me bénissent encore. On admire Soulllot : ils pleureront peut-être sur ma tombe.

Comme ces pensées étendent l'imagination! Comme elles mènent naturellement à des idées grandes cl sublimes ! C'est le vermissou qui oulilie son néant, qui cesse de ramper, et duquel jaillit une étincelle qui s'élance vers l'immensité.

L'immensité! 'cl mot ! avec quel orgueil on le prononce! qu'il est ridicule de le proiio ner ! Rien de moi ne m'appartient. Mes idées, mes actions, ma volonté même ne dépendent pas de moi, et mon œil faible et vacillant voudrait percer l'obscurité... Uh! homme, homme, jouis de la vie, puisque tu las; prépiire-toi à mourir sans remords, et sois tranquille sur le reste.

Je parlais très haut, et je gesticulais, selon ma coutume. Un petit monsieur en perruque nouée, en chapeau bordé, en habit de camelot gris doublé de lalletas bien, en basde soie troués, dont je n'ai pas distingué la couleur, un petit monsieur m'aborda familièrement en se frottant les mains, en me souriant d'un air agréable, et en s'inclinant lui peu. — Monsieur va peut-être à Mantes? — (Jui, monsieur. — Et il est sans doute de l'état? — Duquel parle monsieur? — Hépélail-il Orosmanc ou Zimbre, le Dissipateur ou le Glorieux? car on ne joue que les amants , a\ ec une ligure comme celle-là I

Je partis d'un éclat de rire, cl j'oubliai sainte Geneviève, le Panthéon el I immensité.

!Mon petit monsieur avait le nez violet, les mains bleues, la voix aigre, l'habit diaphane, l'abdomen adhérent aux reins, et les manières accortcs. Il me parut ressembler au vent de bise, qui siffle et s'insinue partout : je gelais en le regardant.

Il ne se couvre pas davantage , parce qu'il faut être l'homme de toutes les saisons.

11 voyage à pied, parce que la nature ne nous a pas donné des jambes pour nous faire trainer.

Il vit Irès-fmg.dement, parce qu'un estomac chargé rend la tète pcsiintc, et que de la clarté des conceptions dépendent les succès d'un artiste.

Il a l'honneur d'être membre d'une excellente troupe de comédiens qui fait les délices de Mantes. 11 a été près de débuter aux Fr.inçais; mais il a eu 1 imprudence, en rendant visite à M. le semainier, de laisser érhapper qnriqucs vers, el la cabale l'a exclu.

Au reste, il y a des jigei à .Mantes comme ailleurs; et, comme le

disait très-bien César, il vaut mieux être le premier dans une bicoque, que le second dans Rome.

Mon polit monsieur s'appelle Bella-Rosa. Il est pourtant excessivement fiiié; mais il ob.serve qu'un artiste qui a quelque célébrité tient nécessairement à son nom.

11 donnait le lendemain une représentation à son bénéfice, et il était allé à Paris emprunter une partition. Il ])0uvait à la vérité la faire venir par la poste; mais cela eût absorbé un quart de la reei lie. D'ailleurs un liomnie comme lui va plus vite qu'un courrier, qui repose de deux jours l'un.

En effet, j'avais peine à le suivre, et j'avais chaud comme au mois de juin. — ^lon frac me suffira; prenez ce surtout fourré. — 11 vous incommode? — beaucoup.

M. liella-Rosa ne se fait jamais prier. J'avais il peine répondu, qu'il m'avait désh.ibillé. Aies manches, excessivement longues, lui donnaient l'air d'un Gille, et le bas du surtout, qui faisait queue dans la neige, me rappelait les présidents à mortier.

11 ne snflit pas d'être jihilosoplie pour courir, il faut en avoir l'habitude. Je ne l'avais point, et je demandai quartier à mon petit monsieur.

IV'ous étions assis sur le revers d'un fossé. Une berline à vide passa. — La jolie occasion, s'écria-t-il, pour quelqu'un qui .uirait de l'argent! — Mais la nature ne vous a pas donné des jambes pour vous faire traîner? — Oh! je n'en parle que par égard pour vous. — C'est trop honnête, en vérité.

Le cocher allait coucher à Flins. — C'est précisément votre aflaire, dit mon petit homme en ouvrant la portière, el je vous tiendrai compagnie, si vous le permettez. Demain je n'aurai que trois lieues à faire, j'arriverai à Mantes frais et dispos. Mou organe aura repris son velouté , et pour peu que cela vous arrange , vous me verrez jouer Turcaret et Midas. Je vous étonnerai.

Il n'avait pas lirii qu'il était dans le fond de la berline. J'y montai après lui : je n'étais pas fâché d'avancer en me reposant.

— Il me parait, dis-je , que monsieur joue les financiers? — Et les Laruette. — Monsieur a sans doute une très-belle garde-robe? — Pas du tout. Je n'ai que l'habit que vous voyez, et il ne m'en faut pas davantage. A Paris , le mérite de beaucoup d'acteurs consiste dans une douzaine d'habits brodés : je parais à Mantes comme me voilà et on m'écoute.

Il ne prononçait pas quatre mots, que je ne me rappelasse la Grenouille de La Fontaine. Le pauvre petit homme s'enflait quelquefois à crever. Je le laissai dire : il m'amusait.

Nous an'ivâmes à Flins à dix heures du soir. M. Bella-Rosa marchanda avec le cocher jusqu'à se disputer. Il tenait beaucoup à mes intérêts ; mais je payai, comme de raison.

Une jolie lemme, qui tient l'auberge des Ruis détrônés, nous éclaira et nous conduisit. Je la regardai d'abord avec une sorte de déplaisir, et bientôt... Je ne vois pas de femme qui ne me la rappelle, et je n'en vois pas que je puisse lui comparer.

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