‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 188 sur 379 · XII. — L'Érudition · texte numérisé non relu

XII. — L'Érudition

La broche tournait, deux ou trois casseroles bouillottaient sur les fourneaux. ]\ous étions auprès d'un bon feu dans la chainbre voisine, et mon petit monsieur qui avait grand soin de l'attiser, faisait aussi tous les frais de la conversation : c'est un homme fort utile.

L'homme de loi parle jurisprudence; l'officier, tactique; la jolie femme, pompons; Bella Rosa ne tarissait pas sur la comédie.

Il a beaucoup lu, et il a de (a mémoire : c'est quelque chose.

En IGOO, les comédiens français jouaient à l'hôtel d'Argens, rue de la l'olerie. Ils se sont établis depuis au Marais, à l'hôtel de Huurnogne, au Palais-Royal, au haut de la rue /Jau/j/u>u', aux Tuileries, k VOiléun, à Loucois , à Feyileau, à la République ; d'oii M. ISella-Rosa conclut que tous les comédiens sont ambulants, et que cette dénomination, qui ne lui parait qu'un humiliant pléonasme, doit être supprimée.

En 1600, les comédiens de la rue de la Poterie commençaient à deux heures, et finissaient à quatre et demie. Ils prenaient cinq sous au parterre, et dix aux premières loges. A Mantes, on commence à cinq heures, on tinil quand on peut, et on prend douze et vingt-quatre sous. Il est clair que la troupe de Mantes, qui lient un milieu honorable entre les coiiiéiliens français de IGOO et ceux de lan \ 11, qui lèvent le rideau à six heures et demie, et qui perçoivent six francs, peut, sans ridicule, se mettre en ligne avec eux.

D'ailleurs, on ne joue la comédie à Manies ni en anglais ni en allemand : on ne peut donc contester à M. Bella Rosa le titre de comédien français.

11 n'y avait rien à répondre à cela. Loin de vouloir réfuter le petit monsieur, je pensais... Y penserai-je donc toujours!

11 ôta sa perruque, il lira de sa poche une bande de gaze vert et argent; il s'en fit un turban, il but un verre d'eau, et arrangea la couverture d'un des deux lits. Je lui demandai s'il ne soupait pas. 11 me répondit que ce n'était pas sa coutume, et sou air me disait qu'il en prendrait bien volontiers l'habitude.

Je crois que le superflu de l'opulence est le patrimoine des talents..

Ai>(.i;i.l(,)Ul-. F.T Jt;A.\M:T()N.

Ci'|icn(laiit je lie voulais pas IminiliiT If pclil nuitisicur <-ii iiayaiit liuijuurs (loiir lui. Je lui )iro|iosui de jouer uu |iii|uct le souper et le couclier, bien décidé à écurter uiun jeu.

Il lusita; il craij;ii:iil probablenieiil de payer pour deux, et le pauvre diiible... Je lui doiiiidi ï entendre que je jouais assez nml, et que j'étais fort distrait.

— Aviz-vous lu le Père Daniel, monsieur? me dit il (tendant qu'on allait iiou< chiTelier des rarles. — .Non , monsieur. — \ ous ne connaisse/, donc pas 1 antiquité, la profondeur, le sublime ilu jeu que vous allex jouer! je ne m'étonne pas que vous l'ayez né(;li|;é jusqu'ici.

Les cartes, monsieur, rurcnt imaginées en ia'.l2, pour amuser Charles \\, pendant sa démence.

— Je vous avoue, monsieur, que je ne savais pas cela.

— On lit d.ins un compte de Cliaile> l'ouparl, ari;eiilier de ce prince: Donne à Jacqueinin Hniujunneur. pfinlre, pour trois jeux de caries n or, ft à diverses couleurs, pour porter dei^ers ledit seigneur roi, pour soti èballement, cinquanle-six sols parisis. — Voilà une preuve sans réplique.

— Le Père Oaniel démontre, monsieur, ((iie le piquet est symbolique, allé(;oriquc, politique et historique. — Di.ibic!

— As, est un mot latin qui signil'ie, dit-il, une pièce de monnaie, du bien, des richesses.

Les lis, au piquet, ont la primauté, môme sur les rois, parce que l'argent est le nerf de la Ruerrc, et que c'est bien peu de chose qu'un roi sans argent.

Le tri/le, herbe si abondante dans les prairies, indique qu'un général ne doit jamais établir son camp que dans des lieux oii il puisse aisément faire subsister son armée.

Les piques et les ciirrenux désignent les magasins d'armes. Vous vous nqipelez les piques, monsieur? — J'en ai porté. — Moi , je m'en S'iis servi. Les carreaux étaient une espèce de flèches fortes et pesantes, qu'on nommait ainsi parce que le fer en était carré.

Les cffiirs sont évidemment le symbole de la valeur des chefs et des soldais. David , Alexandre, César et Cluirlemaqne sont à la tète de chaque quadrille, ce qui veut dire que les meilleures troupes ne sont quehpie chose que par l'expérience et le courage des généraux.

Vous concevcï , monsieur, qu'une position désavantageuse ne permet pas de disputer la victoire. 11 f.ml alors perdre le moins possible, et voilà pourquoi, quand on a contre soi les as, les quintes et les qualortes, il faut au moins tâcher d'avoir le point pour éviter le repic.

(Juand nous étions barbares, le titre de rarlit était honorable, et les seigneurs le prenaient jusqu'.i ce qu'ils fussent armés clieva/iers. C'est pour cela qu'on a nommé les quatre valets, Oqier, Lancelot , la Hire et Hector, capitaines distingues du règne de Charles VII.

— Mais, monsieur, repris-je, je ne vois plus de Lancelot dans nos jeux de cartes? — Le marchand carlier a substitué son nom à celui du valet de trèfle, sans que pour cela il soit un grand capitaine : il n'en est pas moins connu, et il vend ses cartes.

JL Bella-Kosa continue : — L'anagramme de Itegina est Arqine, c'est Itlaric d'Anjou, femme de Charles VII. liachel est la belle Soiel. Voilas représente la Pucelle d'Orléans, fière et sage, dit-oii. et Judith n'est pas celle de l'Ancien Testament, qui coucha a\ec llolopherne pour lui couper le cou plus commodément; mais Isabeau de llavière, qui ne tua personne, et qui aimait la bagatelle autant au moins que l'Iiéroine de Héthulie.

Vous reconnaîtrez aisément Charles VII dans le roi de pique. David, persécuté par son beau-père Saiil, attaqué par sou fils Absalon, représente (Charles VII, déshérité et proscrit par Charles VI, reprenant ses Klals à main armée, tourmenté, poursuivi depuis par son fils Louis XI, qui lui fit la guerre, et qui même causa sa mort.

^ous voyez, monsieur, qu'un jeu de cartes, qui paraît une chose frivole et indiflérente, n'est pourtant pas indigne de l'attention d'un philosophe ou d un comédien...

Le jeu de cartes n'était pas encore ouvert, et on avait servi. L'odeur «les mets attirait, lixait, repoussait le petit monsieur. Tous ses mouvements étaient significatifs.

La crainte trouble la digestion, elle empêche même de manger, et je prévoyais qu'il souperait mal, s'il n'était certain d'avance qu il ne lui en coûterait rien.

J'étendis sur un coin de la nappe son livre du destin. Il tira la main, et la gagna. La fortune continua de le servir : du premier coup je fus repic et capot... Il ht un saut qui faillit renverser la t b.c.

Cependant il m'ofl'rit poliment ma revanche. Je répondis que le :>ouper refroidirait, et que j'aimais, comme Strabon, à manger chaud et à boire froid.

Il se g.irda bien d'insister, et il se mit à table. Je n'avais encore vu personne s'y mettre aussi gaiement, ni manger d'aussi bon appétit.

L'n copieux ra-.;oùt de veau, trois pigeons en conipote et u:i chapon rôti furent à peine siithsants... ('ombien de temps avait-il passé sans rien prendre? Je n'osai le lui demander.

(Jiiand il eut fini , car il faut finir enfin , je lui rappelai qu'il jouait la comédie le lendemain, et qu'un estomac chargé rend la tête pesante. Il me répondit qu'il comptait bien se coucher sur son a|i])étit. Je l'aurais déhé d'avaler seulement une cerise.

Il se mu en cll'et au lit, tt cinq minutes après il ronflait à ëbtanler

la m(ii<on. — L'Iieureiu mortel! dis^iis je en me dé^lialiiHant. il ne mange pas tous les jours, mais il ne l'eil pas arrêté au coude la rue de Iticvre, et il dort d iiii bon somme

XIII — La spectacle d« HantM.

Mon petit homme me présenta à madame Della-nosa. (''est une Icmme de cinquante ans, de cinq pieds sept pouces, ii qui II reste peu de dents, et dont les bras longs et dérliainés ne ressemblent pas mal à dci br.incards de cabriolet; elle joue les premiers ri'des.

Sa fille, mademoiselle Bella-Kosa, a quinze ans et son nom lui va bien.

Elle joue les ingénuités. Pui»»e-t-elle, me disais-je tout bas, être longtemps dans l'csp, ' de ses rôles!

Mou petit monsieur lulait à liuile fon-e me donner à dîner, .le me défendais; il me pénétra II me dit nue sou nom était sur ralliclii'; iprii la salle serait pleine à crouler, et que ceux qui protègent les arts ont des droits à leur produit.

Il m'est plus facile de faire un mauvais dîner que de désobliger celui qui me l'ollre de bon cceur. Je restai.

Deux livres de pain humectées à peine par un bouillon blanchâtre, un bouilli desséché, deux merl.nis grillés et du cidre à di.scn'lioii ; les mains charboiinécsde madame Hella-Unsa, son p( rroquet, qui de temps à autre me pinçait l'oreille; un chien aO'amé qui ne cessait de m'égratigiier les jambes; m.iis de la cordialité, qui fait tout passer, et je dînai mieux que je ne l'aurais cru.

Je menai mon petit monsieur au café, pendant que madame se préparait à jouer la femme de qualité. Les amateurs de .Mantes y étaient rassemblés, et j'enlendais lîclla Uo.«.i leurdîreallerii.itivenunl à l'oreille que j'étais un député venu exprès de Paris pour lui voir jouer Turearet.

Ces messieurs me firent beaucoup de politesses, et me gagncrent quelques verres de liqueur au dniiiino.

Quatre heures sonnèrent, et mon petit homme m'avertit qu'il allait faire sa toilette. Il n avait qu'un habit, et je ne voyais pas trop ce qu'il entendait par sa toilette. Je le suivis : il fit sa barbe, poudra sa perruque , et décrotta ses souliers.

Nous nous rendîmes au lliéâtre. Il était construit dans une grange, et madame Uella-Rosa était déjà en travers de la porte, assise devant une petite table, sur la(iuelle étaient deux flambeaux, plus une assiette, pour recevoir les supplénienis , si le ciel en envoyait.

A sa gauche étiit son boucher; son boulanger, comme le plus nécessaire, avait prLs la droite. Il-; avaient des droits trop réels à la recette.

Je mis un écu de si\ francs dans l'assiette. — Vous êtes comédien français, dis-je à Bella-Rosa : c'est le prix. — Cinquante hommes comme vous , répondit-il en me serrant la ni.tin , et ma fortune est f.iite.

Je me présentai à la porte intérieure, et il lut expressément recommandé k un vétéran, qui faisait la police, pour dix sous, de me laisser aller o toutes places.

L'avant-scène était éclairée par quatre lampions du genre de ceux qu'on emploie à Paris pour les illuminations. J'étais seul, et j'examinai les dinérenles parties de la salle.

Un fort pilier de bois, qui soutenait la charpente, coupait le théâtre par le milieu, à six pouces en avant du trou du souffleur.

Cette charpente était drapée en toiles d'araignée, auxquelles lajK)USsière de plusieurs années avait donné une sorte de consistance.

Deux chai^cs, séparées par une tringle de sapin des bancs deslinél au public, m'annoncèrent l'orchestre, et on allait jouer le Jugement de Midas.

Derrière le théâtre était un réduit coupé en deux par «ne vieille robe de procureur, qui servait à jouer les commissaires et les médecins. D'un côté s habillaient les dames; de l'autre, les messieurs.

Deux terrines, avec de la braise, cliaiilTaicnt les deux foyers, qui n'en faisaient plus qu'un quand on donnait le Médecin maigre lui, ou I'^yoca< patelin.

Il entrait fort peu de monde, et je souiTrais pour mon ami Bella-Rosa. Ce boulanger, ce boucher!... Je me sentis alors l'estomac surchargé de ce que j'avais |)ris chez lui.

Le rideau, sur lequel on avait pieusement conservé le Castiijal de Sanlenil, se leva enfin, et je démêlai les restes d'un salon mesquin, souvent détrempé par la pluie sur la charrette commune.

On comiiienea. La comtesse était en robe d'indienne, en gants de fil, et son bonnet de gaze roussie était surmonté de quatre pluuies, dont il ne restait guère que les tuyaux.

l.e marquis était en habit de burat capucine, parements, doublure et vesie de même étofl'e vert-clair, boutons jaunes.

Le chevalier me parut être le matador de la troupe. Il avait un habit complet de d.imas fond gris, à grandes fleurs rouces. In seul p.i\ot lui couvrait les deux épaules, et la queue allait se perdre agréablement dans les plis.

Le reste était mis dans le même genre, et le talent était en proportion de la garde-robe.

Je ne sais précisément quels rapports il y a entre la troupe de .Mantes et les comédiens français de l«<)0; mais elle ressemble à ceux de 1 an VII , comme un bossu a Hercule.

ANGr.i.inUK i:t J^:A^^ETo^.

Je n'en riais pas moins de tout mon cœur : il faut savoir s'amuser lie tout.

Une mallieureuse basse et un pauvre violon comniciucrfiil l'ouverture (le I o|»Ta Les coi|uiiis me (U'cbiruient les oreilles, ah!

L'urtvur qui jouait Apollon a nue très-belle voix, mais il cliante roiume une lileuse, il est borgne et boiteux, et une guitare lui tenait lu'U de l\re.

L'organe de la basse-taille ressemble ii eelui de l'obligeant personnage i|ui criait autrefois à la porte de l'Opéra : Les gens de monsieur le coiiile, te eurnisse île iiiiHiaiiie /<i imirtjuise.

Je suis très lié avec Grélrj-, je pensai à lui, et je ne ris plus.

Je lins ferme cependant, par égard pour Hilla Ilosa. Il ne paraissait pas au premier acte II était venu se mettre auprès de moi, cl il faisait applaiiilir tous eeu\ qui él.iieiit autour de lui! — Ali! la délicieuse roulade! (Juelle manière de liler un son ! Allons, messieurs, allons donc... Lt |i.iii, et puii, j'en avais m, il aux mains.

A la lin de I acte, je n'y pouvais plus tenir. Je m'esquivai udroitemenl, bien dé idé à n: jamais retourner au spectacle de Mantes.

La mère de Jeanneton était une grosse et robuste fruitière qi:i vendait des melons superbes.

Je trouvai la petite Hella Rosa à la porte Elle était dans un embarras cruel. Klle ne sav.iit comment défendre son assiette des attaques du boui lier et du boulanger. Il leur était du soivante francs, ils n'en voyaient que quarante a la recelte : ils voulaient au moins ne pas perdre cela

la pauvre enfant avait ses deux petites mains sur la précieuse assiette, et son regard me disait : Défendez-moi donc.

— Cinipiante liuniiues comme vous, m'avait dit son père, et ma fortune est faite... Je pouvais faire Si fortune... mais dou/.e louis!...

Depuis quelque lemp^ j'.ii envie d'une jolie bague, et cette somme pouvait la payer en partie. Je retirai ma main, que j'avais déj.i mise dans ma poche. Mou premier mouvement avait épanoui le visage de ia petite; le second le resserra.

Je souffris plus en ce iiininent que si j'eusse perdu la bague. — Supposons qu'elle le soit, me dis-je; et les douze louis sont dans l'assiette, et je me sauve » l'autre bout de la ville, et je disais en courant : — J'aime mieux trouver un ami en arrivant dans une ville qu'un solitaire dans mon tiroir.

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