‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 191 sur 379 · XVI. — Bar-y-va · texte numérisé non relu

XVI. — Bar-y-va

Je m'étais levé de très-bonne heure, et je croyais partir sans déranger personne. Madame Elliot était levée avant moi. .Mon déjeuner él.iit prêt.

On peut faire plus somptueusement les honneurs de chez soi , on n'inspire pas plus pronipteineiit la eonhancc et l'amitié.

Elle ét.iit a son aise avec moi, comme si elle m'eût connu depuis dix ans. J'étais chez elle comme chez moi.

le mariaLC devait se faire le décadi suivant, et elle me près»» de revenir, si je ne voulais pas rester.

— J'ai entrepris ce voyage pour une femme qui , sous bien des rapporis, ressemble à m.idciiioiselle Adèle, et on ne néglige pas ce» femmes-là. — Partez donc ; mais vous reviendrez? — Oui . madame; nonidi, au plus tard. — Vous me le promettez? — Et je tiendrai ma promesse avec plus de plaisir encore que je ne la fais.

Je m.irchai une heure avant de penser que j'avais encore perdu un jour : j'étais occupé de l'intéressante famille... Je revins à quelqu'un dont les droits étaient plus anciens et plus forts , f t je repris la poste au premier village, pour me punir de l'avoir oublié un moment.

Le petit monsieur accepta le souper, bien qu'il n'en eiit pas l'habitude.

J'aime les comparaisons , et je comparais, en courant, Adèle a -Angélique, et Jeanneton à toutes les deux.

Selon moi, l'homme le plus heureux est 1 époux de Jeanneton. Aprei lui , c'est l'époux d'Adèle , si ce n'est pourtant celui qui obtiendra Angélique. ■, • ■ .

Cest une fille unique qu'Angélique. Il n'est pas possible de s ennuyer avec elle, et celle qui tient toujours limaginalion éveillée ne peut cesser de plaire.

Oui... mais elle peut cesser d'aimer, et alors... toutes réflexion» faites, Jeanneton et Adèle sont préférables à Angélique.

ANGÉLIQUE ET JEANNETON

J'iirrivai à Cauilcbcc sans ni'tn apercevoir : le temps vole, quand on cause avec son coeur.

Je ilescenilis a l'auberge où devait m'attendre mon cocher : il était arrivé de la veille. La voiture l'tait lavée, les clievau.x reposés, leur crinière tressée. Il ne me restait qu'à faire pour moi ce que nioii cocher avait fait pour nus chevaui.

.le m habillai sur-le-champ, je mootai en carrosse, et je me fis conduire chez le jui;e de pai\.

C'est un boniuic ailuldc, de mœurs douces, avec qui il suffit d'avoir raison.

Il ne s'apenut pas que je sortais d'une très-jolie voiture, et que j'avais un b.ihit neuf, il n'eiamina que les papiers de Uastien.

Avant la révolution, il avait un emploi luor.ilif. lien occupe un où on n'arrive que par la confiance et la considération publique : un lioniièle liomiue trouve toujours sa place.

Il se rendit avec moi au domicile d'ilcrbin, leva les scellés , et me mit en possession de rliéritage. JVmportai les vingt mille francs à mon aiibrri;.-. Je fis faire le lendcm.iin la vente du mobilier; j'en touchai le produit, et je retournai chez le jui;e de [laix.

Je retourne toujours où on m'accueille, et où je me trouve bien.

Je suis , en vente , trop lieurcuv. Le juge de jiaiv me reçut comine madame Elliot. Il me présenta à sa soîur et il sa cousine. C est cnco e une famille ii cminaitre , et j'aime , après bien des années, à lui proi ver que je n'oublie rien.

Ceci n'est pas clair pour lout le monde ; mais le juge de paix di Caudebec, sa sœur et sa cousine me liront, je l'espère. Sentiment de reconnaissance, soupir d'amour arrivent toujours à leur adresse.

Je ne savais comment envoyer mes fonds a Paris. On vole ipielquefois les diligences; quelquefois aussi les banquiers font banqueroute. C'est encore la faute du temps; mais je ne voulais ]ias que mon Bastien fût la dupe ni du temps, ni de ceux qui ne sont pas fâchés d élajer leur honneur délabré des tristes circonstances qu'ils savent quelquefois amener.

Mou juge de paix a un frère à Paris, et il partait lelendemain pour aller passer quelques jours avec lui. On n'attaque point un juge de paix : l'emploi n'est pas lucratif. Je le priai de se charger de ma somme,» et je lui donnai une lettre pour Jeanncton.

— Vous la verni, lui dis-je , et le port sera payé.

Il voulait me donner une reconnaissance; je le traitai comme M. Thibaut. J'ai toujours jugé les hommes au premier coup d'œil , et je me suis rarement trompé.

Je renvoyai mon cocher, mes chevaux, mon carrosse et mon habit neuf à Paris. J'avais promis de repasser à Slarome ; mon goût m'y portait au moins autant que ma promesse : voilà pourijuoi je ne voulais pas d'entourage. Tout pour moi seul : je suis parfois éf;o'iste.

Je ne quitte pas un endroit sans voir ce qu'il y a de curieux. C'est une bonne ville que Caudebec, et voilà tout... Mais le quai , mais les rochers qui bordent la Seine jusqu'à liir-y-va '....

Il faut vous dire ce que c'est que Bar-y-va!...

On appelle la barre les premiers flots de la marée montante, qui, comprimés par les deux rives de la rivière , s'élancent avec impétuosité au-dessus du paisible courant.

En je ne sais quelle année cette barre couvrit le chemiii, élevé de quarante ou cinquante pieds au-dessus du lit ordinaire. Les parties basses furent inondées , comme vous le pensez bien , et sur la partie haute, nommée depuis lîar-y-va , on b.Uit une chapelle à la Vierge.

l.'élait sans doute pour la prier de ne plus faire de miracles de ce genre-là, et, dans ce cas, la chapelle ressemblait fort à la Chandelle que la bonne femme brûlait au diable.

Quoi qu'il en soit, je passai un jour à rêver dans les rochers de Bar-v-va. J'y retrouvai mes douces sensations, et je n étais arrêté ni par les convenances ni par la crainte de mal faire.

La chaleur pénétrante du soleil me rappelait Jeanneton , Adèle, Angélique , si insinuantes, si belles et si pures'.... Les branches que le vent agitait, les feuilles desséchées qu'il froissait peignaient assez eiaclenient l'état de mon cœur.

Oh! pourquoi ai-je un cœur, et à qui sera-t-il enfin?... Je ne peux vous le laisser, Jeanneton... Mais à qui le donnerai-je?

XVIL — L'Examen.

Il faut que je le donne. Il me pèse , il me fatigue , il me suffoque.

Presque jamais, dit-on, une femme n'épouse l'homme qu'elle aurait choisi. Sommes- nous plus heureux, avec la liberté de porter nos vœux partout? La première est mariée, la seconde va l'être; la troisième .. si elle était moins vive... Peut-être est-ce impatience de se fixer; peut-être son premier soupir sera-t-il l'aurore de sa raison, et la raison que voile la gaieté est moins auguste mais plus aimable.

La reconnaissance d'ailleurs... N'y comptons pas : l'amour ne connaît que des échanges, et, en effet, le bonheur qu'on reçoit vaut-il plus que relui qu'on donne ?

Mai» l'habitude... Oh! qu'elle est froide! Son nom seul tue le sentiment.

Cependant une femme vive, enjouée, est tous les jouri nouvelle.

Avec elle, point d'uniformité; ainsi point d'habitude, à moins que ce ne soit celle d'aimer.

Oui, pour le mari sensible. Mais cette femme vive, enjouée, est-elle capable de se fixer? C'est là ce qu'il faut examiner, et très -sérieusement. Le souvenir de la félicité perdue est le plus cruel des souvenirs. A la vérité, avec du mérite .. Hé, qui te prouve que tu en as? Qui te persuade que ton nu'rile soit celui qui lui convienne , et , en admettant tout cela, qui te répond que sa légèreté ne l'entraînera pas vers un objet qui en aura plus ou moins que toi ?

S'il en a moins, tu mépriseras douhkmcnt la femme... 11 est affrciLX de mépriser ce qu'on a tantaimi', et qu'on aime peut-être encore.

S'il en a plus, quelles seront tes ressources? Tu invoqueras la décence, la morale, les mœurs, et une femme passionnée ne veut de joui; que celui des passions.

Mais uni; (cinnie d'un caractère tranquille ne peut-elle pas aussi?... Hé, mon Dieu! tout comme une autre : ces femmes- là y niellent de I ciilètcnicnl.

Oh ! <|u'il est difficile de se marier! EIi bien , j'aurai une maîtresse... Fi donc! L'amour e.>.t-il à vendre , et qui pourrait le payer? Il est pourtant des hommes... Oui , sans doute il en est. Il est aussi desboueurs qui se làmlliarisent avec les immondices qu'ils rainassent. iNon, je ne me dégraderai pas. Le spectacle des caresses pures de Jeanneton et de Bastien, de l'abandon modeste d'Adèle, elle cri de ma délicatesse, voilà mes garanties, ma sauvegarde.

Quoi! je peux pnlciulre à une fille honnête, et je balancerais! je serais arrêté par des craintes puériles! N'ai-je pas <îu une mère ver- ' tueuse , cl pourquoi celle de mes enfants ne le serait-elle pas aussi ? Ou remarque une femme galante, on ne s occupe pas de celles qui \ivcnl pour leurs époux. Peu de femmes ont le malheur de fixer l'ai lenlion ; et si l'attenlion ne se fixe que sur Us objets qui alimentent la maliynoté, il est donc beaucoup de femmes eslimiibles.

Oui , je me marierai... .Ma foi, non, je ne nie marierai pas... Mais vivre seul , c'est bien dur ; cela ne se peut pas. Que fcrai-je donc !

— Vous vous marierez! me dit un homme à cheval , qui m'iToulait comme mon petit monsieur. — Bah! lui fis-je. — Composer avec le désir, n'est-ce pas déjà se rendre? — Je crois que vous avez raison.

Et où allez-vous donc, continuai -je ? — A Marome. — El moi aussi. — Pour une noce. — Moi de même. — L'épousée n'en dira mot; mais elle sera aussi aise que celle que vous choisirez : mon neveu est presque aussi joli parçon que vous. — Son nom? — Monlfort. — Montforl ! — ^ ous le connaissez?

INous étions en face dune auberge, et j'engageai l'oncle de Montforl à faire connaissance le verre à la main.

C'est un drôle de corps que cet oncle. Il voulut payer , parce qu'il était à cheval, et moi à pied. Oh! je le laissai faire.

Va, va, me dis-je en moi-même, je ferai peut-être venir mon carrosse à Marome, et nous verrons si tu tireras encore vanité de ton bidet.

Page 1