‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 192 sur 379 · XVIII. — Les Présents de noce · texte numérisé non relu

XVIII. — Les Présents de noce

C'est un marchand de bœufs , mais de ceux qui ont des herbages de trois quarts de lieue de long , et qui fournissent le marciié de Poissy.

H a quarante ans ; il est très -gai, et il se permet de dire tout ce qu'il pense.

Il demeure entre Argentan et Morlagne. C'était son quatrième jour de route; le bidet était un peu fatigué. Il le laissait aller au petit pas, la tête basse, les oreilles pendantes, et il causait d'amitié avec moi, parce que je suis, dit-il, un garçon tout à fait avenant.

11 aime beaucoup son neveu, et il espère aimer aussi sa future : c'est de quoi je lui répondis.

Il boit sec , et nous ne passâmes aucun bouchon sans y faire une station. Plus il en fait , plus il est drôle , et il vous prend au collet quand vous parlez de payer.

Cette manière d'être |ioli me parut assez singulière ; mais on se fait bientôt aux ridicules des bonnes gens.

iVous allâmes ainsi jusipi à Thomas-de-Ia-Chaussée. C'est là que j'avais dit à mon cocher de déposer ma valise, au premier cabaret en entrant dans le village.

Il n'y eut qu'une difficulté, c'est qu'on ne voulait pas mêla rendre ; à moins que je prouvasse que je fusse bien moi , et comment le prouver à des gens qui ne m'avaient jamais vu ?

Je tenais très-peu à la valise , mais beaucoup à mes besoins. A la campagne , on peut danser en gilet de satin vert; mais encore faut-il la chemise blanche.

— Eh , parbleu ! je vous en prêterai , me dit mon brave marchand. — Oui? Adieu donc à la valise, ne perdons pas de temps : j'ai li^te d'arriver chez madame Elliot.

J'avais à peine prononcé son nom, que le caharcticr^m'avança une chaise, me fit des excuses, m'apporta la valise, et me dit que ceux qui connaissent madame Klliot n'ont pas besoin de répondant.

L'éloge n'était pas suspect; elle ne l'cntcndail pas. Je le lui rendis jilus tard : elle n'en parut pas surprise, mais elle n'en fut pas plu» vaine.

ANGELIQUE ET JEANNEÏON.

Il éUit midi lors(|iii' iioiii» urrivAiiics eu vue ili- lu prairie iiiomli'c. Ju rfcoiiiius iiioii |u'lil pàtri'; iiiais poiiil de (jili t ruugc , point de dames. I. es paliiis lie cuiivuuiieiit qu'aux (jeus Uésœuvri's, et ou ne l'est |ias la \t'illi d'un mariage.

ISoiis tournailles eourl vers la maison. Une croisée était ouverte iiil midi, et une jeune personne paraissait observer eeu\ qui passaient sur lu );rande route.

(Je n'était pas Adèle; Moutfort y eût été aussi : c'était Jonc Aiij;élii|ue.

Alais pour qui serait -elle là?... K'allai-je pas m'iuiajjiner?... trèsbcureusi'iiient je a eu dis rien.

Ce n'était ni I une ni l'autre. L'oncle avait écrit qu'il arriverait le uouidi , et ou avait mis en v.'delte une petite amie du village. Le lîuelter au pas.sai;e, e il.iil la eonsisiiie; |;ios, euurl, les joues vermeilles, et le elieval pie, c'était le siyii.ileiiieiit.

I a prtite personne disparut dès qu'elle put juger l'oncle et sa mouture, i.'iiist.iiit d'après, la porte s'oii\ rit. iMontfort et les trois dames vinrent au-ilev.inl de lui. Tout s'expliqua, et je roujjis, comme si on (!Ùl pénétré l'idée vaniteuse qui m'avait aliusé.

L'unele deseendit de cheval, se passa la bride au bras, et, en mardi.iiit, il examinait attentivement les jeunes personnes. — Je voudrais que ce fût celle-ci, dit-il, et il moiiir.iit Adèle.

Anyélique avait lieu d'être piquée; cependant elle n'en lit rien paraître. — (JU! oli! me dis je, elle se possède quand ou blesse son amour-propre : c'est beaucoup, cela.

.Montlort essaya de n p.aer l'ineivilité de son oncle. — Point d'excuses, répondit-elle, 1 oncle de mon frère ne peut en avoir besoin. itlontrurl lui serra la ni.iin. 11 me semble ipic j'aurais fait niicui.

Un m'avait salué comme quelqu'un qu'on est bien aise de revoir. Cependant toutes les attentions étaient pour l'oiiele, et quoiqu'il fût un peu ijrossier, je ne pouvais me pliindie de la préféreiue. Honorons nos grands-parents. C'est un bon exemple, à donner à ses curants : on retrouve cela plus tard.

.Xngélique surtout s'attachait à pénétrer, à prévenir ses désirs, et elle devinait toujours juste. Sa manière de se venger n'échappa point à l'onele . qui ne manque pas de bon sens.

— Il me serait égal niaiiitenant que ce fût vous, lui dit-il... Il avait senti sa sottise... — Vous êtes charmantes toutes deux; mais entre 1 œillet et la rose, il n'y a que le goût qui décide.

Li coniplimcnt était très-bien tourné pour un marchand de bœufs. Elle l'embrassa avec une cordialité qui me l>t plus de plaisir qu'a lui. — Oh ! oh ! me dis-je encore , elle revient aisément : mais c'est une qualité , cela.

Elle me prit la main. — Venez, dit-elle, que je vous fasse voir qui'l(]ue chose. — Serais-je de trop ? dit l'oucle. — Vous ne le croyez pas , répondit-elle avec un sourire si doux ! Et elle lui prit aussi la main.

Elle nous fit entrer dans une chambre jolie, mais jolie !... C'étaii la sienne : voilà peut être pourquoi elle me plut t<inl.

Les chaises ékiient chargées de robes, de rubans, de dentelles; cinq à six bonnets sur une commode, et tout cela d'une élégance, d'une fraîcheur!... C'étaient les présents de noce.

Pauvre petite! elle n'avait presque rien : Jloutfort lui a fait un trousseau tout entier.

— Diable! diable! dit l'oncle en se grattant l'oreille, ce coquin-là n'arrivera pas.

— Je n'aurais pas cru, dis-je à la jolie propriétaire , qu'on eût autui.t de goût à Uouen. — Oh! tout cela vient de Paris : I\Ioiitfort à chargé de ses emplettes un ancien ami de mon digne père... — 11 fait très-bien ses commissions. — Si jamais je me marie, je n'eu chargerai pas d'autre que M. Thibaut. — M. Thibaut! in"écriai-je , et je me repentis de m'ctie écrié : il fallut convenir que je suis très-lié avec lui.

II doit une partie de sa fortune au colonel Elliol. C'est par lui qu'il a obtenu une entreprise considérable à l'armée d'Italie.

L'oncle lous laissa : il ne se coiinait point en parure, et ces détails lui étaient indifférents. Il descendit ; il regardait sur la route par où nous étions arrivés, et se grattait toujours l'oreille; quelque chose le trac.iSSiiit.

Jloi, je pensais aux suites de mon indiscrétion. Pour peu que j'intéresse, au premier mot qui me décèlera on ne manquera pas d'écrire à Thibaut. 11 fera un étal.ige de richesses... Et, si on m'accepte, je ne saurai point si c'est moi ou mon carrosse qu'on aura épousé.

Je demandai du papier à la séduisante tille, et pendant qu'elle essayait tous k|s bonneis, qu'elle drapait ses étolfes de cent manières, j'écriv.iis à Thibaut :

• Si on vous demande des renseignements, dites franchement ce que vous pensez de ma personne, mais ne me faites pas riche à éblouir. Ae me faites pas non plus d'une p.iuvreté telle, cproii ne puisse recevoir ma main sans avoir perdu l.i tète : ce serait être trop exigeant. Six mille livres de rente, entendiz-vous? »

Il )• il une boite aux lettres à Maronie , et j'y portai la mienne : dans us aflairts importantes, je ne m'en rapporte qu'à moi.

l-.ii revenant , j'aperçus sur la grande roule une nuée de poussière. i^'onelc riait; il ne se grattait plus l'oreille. — Le voilà, enfin, le voilà, ce maraud-là I

Il saute il poil sur le i hi Val pie, it eiuirt au devant du maraud. Je ne prévoyais p.is qui lie expiée d'honiiue pouvait nbseurcir ainsi l'air.

Le nuage s'a|iproclie , il iii'envelop|>e , et le maraud, son bAton à lu main, fait arrêter son détaclieiuent.

— Voila mon présent de iioec , à moi, dit l'oncle à son neveu. ( l'est du fruit de mes herliagrs , et de la première qualité : cela ne déparera pas tes prairies.

C'étaient nu taure.ai et douze vuclies du jiayii d'Auge. L'oncle sou-

tint que son cadeau était plus solide que liii la-haut, et nous lùiiiOs tous de son avis.

imborions qu'il avait vus

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