XIX. — Premières seneations
Le troupeau était encore dans la cour. Angélique y était restée. Je r.ii déjà dit, je reste oii je suis bien, et je inc trouvais au mieux auprès d'elle.
Elle tenait une badine. Elle agaça le taureau : ceux du pays d'Auge enkndeiit mal la plaisanlei ie.
Celui-ci mugit, baissa l.i tête, frappa la terre du pied, et courut sur Angélique. Ses traits se décomposèrent; je frémis, mais je me déterminai u l'instint. Je l'enlevai dans mes bras... Le taureau fondit sur moi... Elle jeta un cri peivaiit.
J'élais accolé à un bâtiment. L'animal demeurait immobile devant moi, et il faisait des etlorts violents. Je croyais feriuement que ses cornes m'étaient passées au travers du corps, ('ependant je ne sentais pas de mal , et cela me paraiss.iit exiraordînaire.
Moutfort accourut. 11 prit Angélique, cl la remit à sa mère et à sa soeur pâles et terrifiées. Il me dit île me baisser; je le fis assez niacliinalement, je l'avoue, et je fus très-étonné de n'éprouver aucune difficulté.
L'indigène du pays d'Auge gardait fièrement son altitude, et je ne concevais rien à son opiniâtreté Je me remis, je l'observai, et je finis par rire d'un incident qui pouvait avoir des suites funestes.
Je m'étais trouvé pris entre ses cornes très ouvertes , et il s'était lancé si vigoureusement, qu'elles avaient percé une cloison en plâtre et en clièue. L'animal, qui ne savait pas se baisser à propos, restait accroché i une traverse en bois , et sa position , que je croyais l'effet d'une noble fierté, n'était que celui de la résignation.
— Tu es un brave ganon! me dit l'oncle, et il nie secoua fortement la main. La famille se pressa autour de moi, me remercia, me c.iressa... Angélique surtout... Je regrettai presque de n'avoir pas été blessé.
Des attentions, des soins si délicats, des prévenances si flatteuses, une rceoiiiiais.ianee si profondément sentie!... Elle ne sait pas qu'en la sauvant je n'ai rien fait que pour moi.
Elle répétait vini;t fois qu'elle me devait la vie... Je lui devrai peutêtre davantage.
Je l'aurai, ce taureau; j'en rendrai deux à Moutfort... Mais la fille eharuiante n'aura plus de badine ; elle ne rapprochera même plus. C'est moi qui lui porterai la mesure d'orge et la poignée de luzerne, et je m'aciiuitlerai envers lui.
Un événement de ce genre établit une sorte d'intimité entre deux jeunes gens disposés à quelque chose de plus. Nous n'avions qu'un jour et demi à être ensemble, et les cœurs se rapprochent en raison de la crainte c|u'on a de se quitter. Pas un mot cepeuilaut ([ue je pusse favorablement interpréter; mais un ton si doux, si afTcetiie.'ix, et quelquefois un air si rêveur, peiné même... On voit bien, quand on a intérêt à bien voir.
J'étais assis près d'elle; je la regardais, et je rêvais aussi. Madame Elliot avait l'air de travailler... Je lu crois observatrice, et je soupçonne qu'elle pensait de son côté.
Elle me parla pour la première fois des occupations de ma première jeunesse, de l'état actuel de mes afl'aires. C'étaient des mots, de loin en loin, qui paraissaient jetés au hasard et sans intention... Il y en avait beaucoup.
Je ne sais pas mentir. J'avouai que je suis le fils d'un président du parlement de Besançon ; je déclarai six mille livres de rente, et c'était encore la vérité : qui a plus a moins.
Miadame Elliot sortit sous ipielque prétexte. Je restai seul avec Angéli<[ue, et j'éprouvai de l'embarras Je sentais que l'aflaire s'engageait, et que le parti le plus simple était d'annoncer sans détour... jN rst-il pas des choses qu'une jeune personne aime autant deviner qu'entendre? Je l'aurais embarrassée aussi. D'ailleurs, avec l'esprit qu'elle a, pouvait elle .s'y méprendre?
Le dumesliipre de Moutfort passa devant la croisée; il tenait une lettre. Madame Elliot rentra; un de ses doigls élait taché d'encre. Oh! que j'ai biiii fiit, peiisai-je, d'avoir écrit à IliilKUt!
Elle me demanda, le décadi malin, comnâCiit je la trouvais mise. — Trop bien pour ces gens-là : ils ne remarqueront peut-être que vos ajustements. Moi , je trouverai toujours Angélique; mais j'aimerais à la chercher moins.
Elle lie répondit pas, et je craignais de lui avoir déplu. Elle revint un moment après. Elle avait des gui- landes, des boiill'etle>, des plumes de moins; mais des gr.iccs de plus, et c'est la verit.ilili' parure.
Elle me jeta un coup d'œil en dessous; je lui souris, cela voulait
ANGELIQUE ET JEANNETON
ilirc pour nous : — Voyons s'il inc tii'ut conipte de ui:i «ouiplaisance. — Oui , sans iloulc , et je vous en reuieicic.
I. 'oncle conduisait Adèle : Montrorl donnait la main à madame Elliot. Il ét.iit tout siniplc (|ur je lui olïrisse nu>n hr.is; elle me le demanda.
H ) a assez loin du domicile ii la muniei|i.ilité. INous avions le temps de nous dire bien des choses, et nous ne dinies jiresque rien. Souvent ce bras, qu'elle avait préleré, ])ressait léjii'reinet sa main, une rouçeur iires(|ue im|ierceptible repondait à cliacun de mes mouvements... C'est causer, cela.
Pendant la cérc'monic, son maintien fui réservé, austère mime. Je m'aperçois qu'elle a toujours l'esprit du moment, et je l'accusais de frivolité!
IVoiis revenions. Un soupir evpira sur ses lèvres. Peut-être rcpondait-il à ceui que je ne jij'nsais plus à retenir. — Montfort est liiureuv, lui dis-je. — .Ma sœur ne l'csl p.is moins... Mon bras pressa aussitôt sa main. — Vous vous trompez, monsieur, je ne parle que d'Adi'Ie. Et elle ronijit, elle rougit !... Je ne trouvai pas un mot; je n'eus pas même assez de force pour reprendre celte main qu'on avait retirée, .le marchais il coté d'elle d'un air si gauche , j'étais tellement décontenancé... Elle eut pitié de moi ; elle reprit mon bras.
iM-'d nécessaire de l'cludier davantage, puisque je sais tout ce qu'elle pense? L'n visaiie candide ist un prisme oii se réunissent toutes les nuances, mais oii l'u-il les distingue aisément.