‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 194 sur 379 · XX. — L'Explosion · texte numérisé non relu

XX. — L'Explosion

I.'insipidc dîner! je suis à une lieue d'elle! l'oncle s'en est emparé.

Il est bien extraordinaire, cet oncle! Elle lui déplaisait hier, il l'obsède maintenant, et il me tourmente, moi... Que ne rcslait-il dans son pa\s d'Auge !

.•\urait-il des projets? Ces vieux garçons sont si bizarres!... Ah! elle doit plaire à tout le monde , et si l'aimer n'est pas raison, je suis le plus fou de tous les hommes.

L'oncle est entre les deux sœurs. Adèle n'écoute pas : elle est toute il Montfort. Qu'il me parait bien! Rien ne sied comme le bonheur.

Angélique soutient seule une conversation qui, peut-être, ne l'intéresse pas, je m'en flatte du moins... Cependant elle j met une complaisance!... Je rexamiiie, cet oncle, il nu me semble ni si court ni si gros... 11 n'est pas de rival ii dédaigner.

Le regard, le langage, le silence même d'Angélique, tout ne me permet -il pas d'espérer? Il y a un moment je me flattais de lire dans son cœur , et je tremble maintenant... Je tenais à Jeanneton par le besoin d'aimer : je tiens à la charmante fille par le besoin d'ellemême.

.Moutfort a fait venir d'excellents vins. L'oncle se monte l'imagination ; il continue de parler; sa ligure est animée, son geste est expressif, et il a cent mille écus... Kh bien, j'en ai trois fols autant, douze ans de moins, de la taille, de la figure, et peut-être quelques qualités... >on, il ne l'épousera pas.

Cependant plus de prétexte pour rester ici. 11 faut partir demain, ou s'expliquer nettement ce soir... Je ne partirai pas.

Je ne peux les entendre, et pour achever de me désoler, une dame de Marome , qui, je ne sais pourquoi, s'est assise a ma droite, me parle agriculture, basse-cour, potager. . Hé, que m'importe ses ïoins, scf choux et ses dindons!... Je crois, en vérité, qu'elle me presse le genou .. C'est inutile, madame, cela ne se peut pas... J'ai envie de le lui dire.

Oh! encore cet oncle! il ne finira pas. Je souffre... je souffre!... .■\h! elle prend tout à coup un air froid et réservé... Cela me rafraîchit le sang... (iràccs, mille grâces , d'avoir daigné me rassurer... Elle me devine donc aussi?...

Un moment... que je classe mes idées... je ne sais plus oii j'en suis de mon récit... Ali! m'y voilà.

On avait quitté la table. Je la cherchais, j'allais la joindre. L'impitoyable oncle s'empara aussi de moi... Je l'aurais brusqué , s'il ne tenait pas a la famille.

— (orbleu! mon garçon, sais-tu qu'Angélique est charmante !... A qui le disait-il ! — J'aime mon neveu, mais je ne l'ai pas institué mon héritier... Je rougis, je pâlis. — Elle n'a rien, cette Angéliiiuc, mais j'en ferai la première herbagère d'Auge.

]1 ajouta cpi'il est désagréable de faire soi-même la demande. Angélique ne s'était pas clairement prononcée, et elle pouvait le refuser. C'est à moi qu'il réservait l'honneur de la persuader.

Il eût volontiers donné la préférence ii Slonlfort, mais les neveux n'aiment pas ii marier les oncles: d'ailleurs j'étais franc, loyal, considéré dans la maison, l'homme enfin qu'il lui fallait.

Je n'ai jamais éprouvé de situation aussi pénible. La crainte, la colère m'agitaient, me bourrelaient; je n'y pouvais suflire. Mon cœur crevait.

Avec cela une fièvre d'amour!... Jetais dans un désordre extraordinaire : il fallait avoir bien dîné pour ne pas s'en apercevoir.

— Je la verrai! m'écriai-je. — Tu la verras? — A l'instant même; mai» je ne sais pas tromper, et c'est pour moi que je parlerai... Je ne taii ce qu'il répliqua; j'allais, je venais, je courais la maison comme

un frénétique qui a rompu ses liens. Je la trouvai, je ne me rappelle pas oii , et je tombai à ses pieds. Mailanie Elliot ne m'avait pas perdu de vue ; elle était derrière moi... Mais la lave ne connaît pas de barrière. Elle couve , elle l'erincnte, elle s'échap|)e, elle se répand.

Je délirai longtemps, et je ne me souviens i)as de ce que je dis. Je me trouvai sur un fauteuil de canne; madame Elliot était assise auprès de moi. Elle tenait une de mes mains, et me regardait avec l>onlé. L'aimable fille était debout, les joues colorées, l'œil humide, la respiration embarrassée.

Je me levai, je demandai pardon. — Allons, mon Angélique, dit madame Elliot, rends-le tout à fait it lui-même. Un mot de consolation et d'espoir. — lié , maman ! que lui dirai je (|u'il ne sache déjà ?

De (piel poids je me sentis déchargé ! un baume bienfaisant coulait dans mes veines. Je retrouvai ma raison, mon jugement, et les expressions suivies de la plus vive reconnaissance... En effet, que ne devons-nous pas à ces êtres cliarmants, qui veulent bien se charger de la tâche pénible du bonheur de notre vie !

Le reste de la journée, elle évita l'oncle, et il me fit la mine. Toujours opiniâtre, il s'aMressa directement à sa mère : elle le refusa poliment. Il se le tint pour dit, il enfourcha le cheval pie , et retourna au pays d'Auge.

Je ne pus m'empêcher de le plaindre : il doit être affreux de perdre ce qu'on aime... 11 boit... cela console de tout.

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