XXI. — Mes dispositions
Elle reprend toute sa gaieté. C'est mon aveu, dit-elle, qui la lui rend Elle a été aussi inquiète, craintive, et elle veut bien me l'avouer.
Oh 1 comme elle sait aimer! La sensation qu'elle inspire est toujours celle quelle éprouve; le mot que j'attends est celui qu'elle m'adresse.
Elle m'abandonne sa main, et (|ueli|uefois elle prend la mienne. Je ne l'ai pas embrassée encore , et mon respect la flatte autant que mon amour.
Elle m'estime , elle me le dit, et mon bonheur est de la croire : je lui sacrifierais ma fortune, mon repos, ma vie, tout, hors son estime.
Aussi elle est confiante! je suis des heures avec elle dans une chambre , dans un cabinet... Madame Elliot le sait; mais elle a mis l'innocence sous la sauvegarde de l'honneur.
J'ai vingt neuf ans, et j'ai toujours été sage... Il m'en a coûté souvent; mais je n'ai fait aucun sacrifice qui n'ait apporté sa récompense. Jeanneton rougirait peut-être devant moi; elle me reverra comme son meilleur ami.
Honorons les femmes , et nous les rendrons respectables.
Je passe les journées chez madame Elliot; mais je couche chez Montfort : c'est Angélique qui l'a voulu.
Comjne elle sympathise avec moi! comme ses idées vont au-devant des miennes! J allais demander une chambre à Montfort; elle m'a piévcnu. Et ce n'est ni pour elle ni pour moi; mais l'opinion, dit-elle, est la reine du monde, et la réputation d'une jeune personne est une fleur que le moindre liâle ternit.
Elle a des connaissances, du savoir même, et je ne m'en suis aperçu que dan? notre intimité. Une femme savante étonne, une femme aimable attire; et elle ne veut pas m'étonner.
Ah! quel trésor j'ai trouvé là!
Voyagez donc en poste, vous qui appelez l'objet qui doit enfin vous fixer ! Viendra-t-il vous chercher entre quatre verres de Bohême ? L'Amour peut s'y renfermer , mais il faut l'y conduire par la main.
Je l'y placerai entre Angéliipie et moi.
A propos, j'oublie de vous rendre compte de mes petits arrangements.. Je ne sais pas m'arrêter quand je parle bonheur.
Montfort m'a dit ce matin : — Vous eotmaissez la fortune de madame Elliot; elle ne peut presque rien pour sa fille. — Elle me la donne ; c'est un présent inestimable. J'aime les bons exemples, et je suivrai le vôtre.
En effet, disais-je en me renfermant le soir, je n'ai pas pensé aux dispositions... et le temps qu'on perd aujourd'hui est un vol fait ai. leii<lem;iin. Hâtons- nous.
Je prends du p;i|)ier, et j'écris mes notes.
• Dix mille li\res de douaire. " Si laisance ne console pas toujours, elle aide au m ins à supporter la douleur.
« Trois mille livres de rente viagère à madame Elliot, et c< tte pension ci lui sera payée. » C'est peu de chose pour celle à qui je dois Angéli(pie; mais je peux avoir des enfants... Il faut être juste envers tout le iiioude.
Voilà pour l'essentiel : voyons l'agréable.
e( Un appartement complet dans le plus beau quartier de Paris. L'ameublement pris au coin de la place Dauphine. u Cet homme est cher; mais on n'a chez lui (iiie lembarras du choix.
i< Un carrosse neuf et du dernier goût. Les panneaux gris-de-lin. Au milieu, l'Amour brisant la faux du Temps. L'intérieur, bleu de ciel , brodé en fleurs par des mains habiles. > Je me réserve le plaisir de les voir effacer toutes.
" Deux chevatn soupe-delail. Les harnais piqués en argent; les cocardes, les crinières, les rênes, tressées argent et bleu.
A.NGÉLiyi t: Kl JtA^^ETo^■.
• \ ingl robos prises clii-i madame Liafranc, et qu'on la priera de bien coiulre... • Alil cl sj mesure!... Je voler li un de ses i-orsels.
« Une cliaine en dianiuiits, de einq à si\ tours. (Quelques jolies bar;ues pour une muin nii(;nonnc et effilée.
•> Un bracelet (pii renfermer:i mon portrait en miniature. On le fera sur celui que j'.ii l.iisso clici moi... ■> Non, non , pas de portrait. Qu'en ferait elle' .le ne la nuillerai plus.
• Alil mon Dieu!... j'oubliais... un habit neuf à Antoine, une montre d'or; ■■ il y a longtemps <iu'il en a en\ie.
« Il montera dans mon ancien carrosse. • Il sera au mariage; il y doit t'Ire : c'est mon plus ancien ami.
" Il aura en route la haute main sur les deux cochers. » Je le fais mon représentant.
■• Qu'on se garde bien de monter dans l'cquipaje gris de-lin : c'est une ollrande à la beauté. Qu'elle arrive intacte comme elle : un ca- ■lenas à chaque portière.
» Que tout cela arrive au plus tard dans huit jours, et plus tôt s'il est pos-sible. Kmployei cimiuante ouvriers... emploui en mille.
• I es équipages et les gens s'arrêteront au Hois (iciillautne , à une lieue d'ici. Antoine se détachera et viendra m'averlir. Il ne p.irler.i fiu'à moi .. Qu'à moi, entendez- vous , Antoine? ou je me brouille avec vous •
Récapitulons un peu. Tous ces articles peuvent aller ii trente mille francs. «Je vous en ai laissé quatre-vingts, mon clicr Tliibaut : j'ai donc encore cinquante mille livres à ma disposition. Noyons s'il ne niani|iie plus rien.
« Ah !... de la vaisselle plate pour deux mille écus. De la porcelaine pour moitié. •
Et Adèle... Adèle, donc... Je suis comme un fou. Le portrait sera pour elle ; c'est un souvenir d'amitié. ■ Un entourage de brillants. . quatre mille Irancs environ.
u Encore un mot : dites aux amis de la rue de Bièvre que je me marie selon mon coeur. » Cette nouvelle leur fera plaisir.
— Je vais à Rouen, dis-je à madame Elliot. J'ai deu\ heures à passer avec un notaire... Je les regretterais, si je ne me flattais de rendre tout le monde content. — Je m'en rapporte à vous, réponditelle; je signerai aveuglément.
Angélique me conduisit à deui cents pas. Son joli bras s'était arrondi autour de moi ; son œil avait perdu sa vivacité , mais sa langueur était si expressive ! — A demain donc , à demain ! me di<ait-elle quand je l'eus quittée. — A demain , réjiétais-jc en m'éloignant à reculons... Je ne la voyais plus... je la cherchais encore.