‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 196 sur 379 · XXII. — Le Notaire · texte numérisé non relu

XXII. — Le Notaire

Croyez-moi, c'est une règle à peu près générale, l'homme modeste, qui se présente simplement et sans entourage, n'attire pas la moindre attention. Nous sommes de grands enfants; nous voulons des hochets.

Mon carrosse m'avait été inutile à Caudebec , il m'eût été nécessaire à Rouen.

Le notaire ne concevait pas qu'on pût parler de neuf cent mille francs, quand on arrive à pied, et sa manière de s'élonner avait quelque chose d'impertinent.

J'entrai dans des détails. Il me crut à la hn ; mais il me prit pour un original.

Ma façon de l'être ne fait au moins de mal à personne, et la sienne me choquait. Je pris le ton tranchant de l'opulence, je le menai lestement : je me donne des airs tout comme un autre , qu.iiid je veui bien descendre jusque-là.

Je notifiai mes intentions en jetant sur le bureau un rouleau de vingt-cinq louis pour le papier marqué, pour ne pas atti ndre , et pour convaincre qu'on ne serait pas dupe du ]iirton.

Comme ce chien de méUil rapproche les hommes! Mon ton, plus que familier, avait remis celui ci à sa place; mon rouleau me valut une considération, des égards dont j'étais presque honteux. Il me fit pitié; mais j'avais besoin de lui : je restai.

11 prenait des notes pour la réilaction du contrat de mariage; il minutait une procuration qui autorisait Thibaut à remplir les fornialilés d'usage... Les opérations des notaires n'ont rien de fort amusant, même pour la clientèle : pendant qu'il écrivait, je bâillais, moi, en lisant les affiches qui tapissaient l'étude.

\ ente après décès... Bail emphytéotique à céder, et je bâillais de plus belle, comme autrefois sur le rudiment, qu'il fallait que j'eusse l'air d'étudier.

Ah!... Jolie maison de campagne entre Marome et le Buis-Cuillaume. . A un quart de lieue du petit domaine de madame Elliot! \ oyons cela, et je deviens attentif... Bon! elle est assez petite pour qu'on s'y trouve toujours, sans s'y chercher jamais; elle est assez grande pour recevoir quelques amis... Toute meublée! Mais c'est trèscommode... l'otnger, parterre, jardin anglais, petit buis... Ah! un petit bois... — Est-il bien touffu, citoyen notaire?

J'y mettrai un lit de gazon : quels heureux moments nous passerons en été dans ce petit bois! c'est là que nous joinrons de nous-mêmes.

L'hiver, la musique, la chaue... Mais que fera-t-clle pendant que je chasserai? Non, non, cila n'est pas ju>le. Elle est jeune; il faut (|u'elle s'amuse, je le vcui. ij: pl.iisir e>t a la beauté ce que le s(deil est aux fleurs. iVoiis passerons les hiver» à l'an>. Elle sera toute à la sociélé , et elle en fera les dé'lices... (.'est fort bien; iiiaiii iiiui , que deviendrai je à mon tour? Les iiiiils d'amour sont trop courtes ipi.ind les journées paraissent longues.

N'importe, je ne 1 aime pas uniquement pour moi; l'amour, d'ailleurs , se nourrit de ses sacrifices : c'est un point résolu , elle verra Paris.

Mais, aussi, à peine les feuilles commenceront à poindre, que je m'emparerai d'elle exclusivement. Nous viendrons rire, folâtrer, faire l'amour à la campagne. Nous reverrons le petit bois...

— Combien la maison, citoyen not.iire? — Treille mille franco. — J'en donne vingt, et je paye comptant.' — Mais... — l'as de mais. All'.iire conclue ou manquée ce soir : je ne resterai pas demain, me donnât-on la maison pour rien... Ah r.'i, pas de mineurs, de don. lire <rii\ jcilli qiies... — Je garantis la vér.icilé de ralhehe. — ("est assez : l.i parole d'un notaire est respectable pour moi. Finissons, si cela vous convient.

Et il rommence un sous seing-privé, et j'écris s Thibaut d'envoyer au not.iiie du \ ieiix-Marclié les trente sept mille livres qui lui risteront , et je reeiiiiiiiiaii(le bien .à Antoine de prendie les ciels en passant il Rouen, et cwl,r<j, et cnieni.

Je signe gaiement l'écrit du notaire, qui me reconduit Jiiimblement jusqu'au milieu de la rue. Je gagne l'auberge oii j'ai déjà logé. J'y retrouve mon oflicier de hussards... Je crois, en vérité, qu'il avait encore envie de souper avec moi. Je déclarai que je mangerais seul, parce que j'avais des affaires importantes. En etlet, je voulais penser à elle le reste de la soirée.

J'étais levé avant le soleil ; il y avait dix-huit heures que je l'avais quittée. Je courus prendre un bidet à la poste... On s'éloigne au petit pas , on revient volontiers au galop.

Je m'arrêtai cependant à la maison que j'avais achetée. Je donnai un coup d'onil rapide, et je fus content de tout. Je remarquai entre autres la plus jolie petite chambre! fraiche, élég.mle, comiiiocle... et une alcôve enfoncée... Ce sera la sienne, disais-je en remontant ii cheval; c'est dans cette chambre... Et pensers d'amour Ralopaient axec moi.

J'approchais de chez madame Elliot, je regardais... La croisée au midi était ouverte. Une jeune personne avec une longue-vue... Oh! c'est bien elle, et aujourd'hui c'est pour moi qu'elle y est.

Elle me fait signe de la main , et je l'entends, et vite je saute de cheval, et je renvoie le postillon. Elle sort, et elle est seule : je l'avais préx'u, et je ne fais plus un pas Je distingue successivement les plis ondoyants de la robe, le fichu, confident discret; le sourcil noir, l'œil bleu, le nez en l'air, les lèvres rosées : chaque seconde amène une jouissance.

— Ah! méchant! me laisser faire tout le chemin! — J'en aurais perdu la moitié en courant au-devant de vous... Et le bras électrique reprenait sa position, et nous allions doucement, si doucement!... Nous craignions d'arrixer... Et son œil me disait : 11 y a un siècle ipie je ne t'ai vu , et le mien répondait... Il répondait juste, car elle sourit si tendrement!

XXIll. — Inquiétudes, impatience.

Je suis tourmenté par mille idées dilTérenles, et qui toutes se rapportent à un seul objet.

Thibaut fera-t-il tout ce que je lui demande? fera-l-il tout bien? ferj-t-il tout assez proinptenient ?

En pensant à cette foule de détails, je me reprochais les courses. Us ] eines, les embarras que je lui causais... Avec deux mois, je c.iluiais mes craintes : •■ Il se mariera peut-être, et j'en ferai autant pour lui. ■.

Quand je la vois, d'ailleurs, il me semble qu'on ne peut trop l'aire pour elld": je serais son meilleur ami, si je n'étais son amant.

Encore quatre mortels jours avant la signature du contrat; deux ensuiie avant celui si désiré... Que le temps est bizarre! il vole, ou il s'arrête impitoyablement.

J'alliais pu hâter sa marche : je n'avais qu'à déclarer ma fortune, mes projets, terminer tout de suite, et laisser arriver mes gens quand ils pourraient. !Mais la surprise que je lui réserve, le plaisir que lui causera cet entourage imprévu et complet d'opulence et de Une, tout cela eût été perdu pour elle. Attendons, attendons patiemment, cl qu'elle ait une jouissance de plus.

Peut être aussi ai-je fait une imprudence. Si, trop sensible à cet éclat, elle se montrait moins empressée, moins tendre... Elle ne serait qu'une femme ordinaire; cela ne se peut pas. . Ingrat, tu le sais bien.

Nous sommes injustes, nous autres hommes.

Quelquefois elle me demande si nous habiterons Pans, ou si je consentirai à me fixer auprès de sa mère: si je prendrai un éLit, s'il en est qu'on puisse exercer chez soi, près de sa f.ninie, sauf à avoir quelques distractions; si je suis répandu; si ma société est dispendieuse... Il est des moments oii mon secret vient errer sur mes lèvres,

AIVOl'I.IQUE KT JEANNETON.

où jf II.' si'iis ijui s'oiliiipjic : mon rn'iir alors iiif tiri" iri'iMli;ui;is. Un luol sciitimt'iit il tli'toiii'iu' la conveisatlon , il amène ces lo: gs et dont c'|Kinciu'UK'n(s, |>i iidunt lesquels on onlilic fortune, ambition, passd, avenir, tout, hors le présent et l'.inioiir.

Ciie autre fois elle arrange son petit plan de ménage. C'est un lo- Remeiit pruprc et agréable, à un seeoiid ou troisit'iiie étajje; une table frugale, mais saine; une mise simple, mais éléjiante; très-peu d'amis, et de la elasse mitoyenne; de fréipientes luoinenades l'été; «les lectures pendant les soirées d'hiver; rareiiieiit au speetacle, il est cher, à l'aris, et la foule efl'raie les amours. Elle sait broder, tailler une robe, ehilTonner un bonnet; elle fera .'i peu près tout ellc-nièmc; elle trouvera dans ses économies l.i dot (pi'elle ne m'apporte pas.

Et tout cela est dit avec tant deeaiiileiir, semé de réflexions si justes, d'idées si ingénues et si piipiaiiles à la fois! des expressions si llalleiisis, un abandon si vrai, et toujours ce reyard si modeste et si tendre! enfin, que sais je moi?... Délicieuse créature!

.Ml! je le sens, je l'aimerai toute ma vie.

Ciuiimenl peul-on être inconstant!

L'amour est le délire du cœur: l'inconstance n'est que celui du cerve.iu.

Ce premier, dit-on, ne dure pas toujours : le second le remplace-l-il jamais?

Je eoiirois que le désir change d'objet, mais on n'aime qu'une fois; et quand c'est .'Viigéllque, que peut-on ilésirer après?

Le sentiment du bonlieiir perce et s'écliappe malgré nous; il s'étend, il pénètre tout ce qui nous environne. Sa mère it sa sœur étaient heureuses déj.i : je crois qu'en nous reKard.mt, elles lé sont davantage.

On n'a pas ses lettres quand on veut à M.ironie. .l'en altenda-s de Paris, et chaque instant ajoutait a mon impatience J'avais envoyé un lionime à Itoueii, et, en altemlanl son retour, nous étions tous rassemblés autour d'un bon feu. Elle s'était mise pris de moi; nous chantions, et sa main répondait ii la mienne. I\Ion coureur arrive avec deux paquets, l'un pour moi, l'autre pour madame Elliot. (Ui se lève, oa court , on se retire chacun dans une embrasure de fenêtre

Elle lisait par-dessus l'épaules de sa mère, et ( ependant elle suivait tous nus mouvements : c'est assez son habitude. Elle voyait le plaisir que j'éprouvais en lisant : elle eut la discrétion de ne pas m interroger; et moi, la (letite cruauté de ne lui rien dire.

Thibaut me m.mdait que mes ordres étaient exécutés. 11 en avait coûté un peu cher; mais tout était ]irêt , cl le lendemain à midi Antoine devait être .'i Maronie. Demain , fille charmante, tu ne penseras plus.i ton troisième étage, ni auv économies, ni aux privations... Tu n'auras pas de désirs qui ne soient satisfaits, car tu n'en auras que de raisonnables.

Dans mi lettre était celle que madame Elliot avait écrite à Thibaut. Qu'elle ét.iit fl.ittcuse pour moi! — La candcurdc son âme, disait-elle en finissant, se peint dans tous ses traits. < e sont moins des conseils que je vous demande que le plaisir de vous voir confirmer l'opinion avantageuse que nous avons tous de lui.

Je ne dis rien à madame Elliot de l'aimable trahison de Thibaut; mais je l'embrassai de tout mon cœur.

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