‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 197 sur 379 · XXIV. — Le grand étalage · texte numérisé non relu

XXIV. — Le grand étalage

U est des nuits dont on nevoitpas la fin. Celle-ci me parut longue... ah!....

Le jour vint... il me semblait plus clair, la neige plus blanche, ma chambre plus gaie... C'est un n flet de bonheur i{ui brillantait tout cela.

Je rherrliais, en m'habillant, à arranger les petits mensonges qu'il faudrait f.iire encore quand Antoine serait arrivé .. Ah'... je me rappelai que je n'avais pas rendu compte de la lettre de la veille. — bon ! elle sera du notaire; il nous attend ce soir, et il m'envoie une voilure. L'essieu sera cassé en route; il est donc indispensable de marcher jusqu'à la poste de Bois Guillaume... Antoine dira tout cela.

Maison, meubles, jardins, heureux petit bois, gens, chevaux, équipages, garde-robe, bijoux, il faut que l'ensemble frappe l'œil, que tout séduise à la fois.

— .Mais il est comme moi , cet Antoine : quand il ment, il est d'un gauche!... Il se laissera pénétrer... Diable, diable!... et je me grattais l'oreille, comme l'oncle du pays d'Auge , lorsqu'il attendait son bouvier.

Il fdlait pourtant prendre un parti. Je me décidai à faire pour le mieux : c'est là ce qui s'appelle raisonner.

J'arrivai chez madame Elliot : — Eveillez -vous donc, charmante espiègle! disje en gratt.inl à sa porte, — Ah ! monsieur croit qu'on dort? — Nous avez passé une mauvaise nuit? — Au contraire. — El vous n'avez pas dormi plus que moi? — laissez-moi donc mes secrets, homme exige. mt. Ils sont à moi pour deux gr.mds jours encore. — Oli ! oui , deux jours bien longs. — Voyons, mon ami, que me voulez-vous ?

Je voulais d'abord ne pas causer par le trou de la serrure : cela n'est pas commode du tout. Je priai, je suppliai. ...Elle tira son cordon , la porte s'ouvrit, et, pour la première fois, je la contemplai dans son joli lit blanc, enveloppée jusqu au menton, plus fraîche que le ruban rose qui altacliail son bonnet.

Oh! l'eue h.interesse, qu'elle élalt bien!... Si bien, que je n'osaîi! p.isser le seuil de la porte... Tant pis pour qui me trouver.! riilii iih !

Je voulus commencer mes contes, mes mensonges, mes perfidies, comme on voudra, et je ne savais ce que je disais, car souvent elle ri.iit aux éclats. Je m'arrêtais, je la regardais, et ce n'étiit |ias le moi en de retrouver le fil de mes idées. Il faut en vérité être fou pour s'imaginer conserver sa tète auprès de la plus jolie femme, et qui vous reçoit au lit. Je me dépilai contre moi • même, je tirai la porte, et je m'en allai comme j'étais venu, comme un sot, ou à peu près.

Elle n'en parut pas fâchée , lorsqu'elle descendit. La femme la plus sage aime as-ez à voir déraisonner l'homme qu'elle estime simplement... Et quand elle l'aime, donc!...

J'annonçai en déjeun.int qu'il fallait être prèles à midi. On m'interrogea : oh ! je mentis alors avec des grâces, avec une facilité... Elles étaient trois.

11 était onze heures et demie, et je ne voyais arriver personne. J'étais ilistrait, j'étais impatient, j'étais presque de mauvaise humeur. Cloué il une croisée, je ne répondais plus qu'à Aiigéli juc, et je lui répondais sans tourner la tète. Vinrent les plaisanteries, les niches même. Peines perdues que tout cela : j'étais inébr.iiilible à mon poste.

Enfin mes yeux fatigués démêlent un individu; je les fatigue davantage en cherchant à le reconnaître dans l'éloignement. Il approche, mais si lentement!... comme l'espérance au coeur d'un m. Ilieureux. Cependant... Mais oui .. non... si (ait, si fait. Habit de ratine brune, veste ronge bordée d'un petit galon d'or, culotte de velours noir, bas de soie gris, le gros bouquet, les gants blancs, la chaîne de montre qui tombe au milieu de la cuisse.. C'est Antoine, c'est lui. Ali ! je respire.

Je ne l'attends pas. Je cours, je le joins, je lui fais la leçon... Le coquin! Je le croyais un malidroit, et il nie trompait moi-même.

U la jugea au premier coup d'œil; il la salua avec un air de la vieille cour; il lui tourna un compliment très-passable; enfin il arrangea sa fable avec une bonhomie à persuader les pins fins.

Il fallait délerminer ces dames à faire une demi-lieue à pied, par la gelée la pins belle, mais aussi la plus pitiuante. Elle aimait mieux marcher qu'attendre : sa mère et sa sœur n'étaient pa's si pressées. Elle lève les diliicultés; elle apporte des coiffes, des pelisses; elle enveloppe loul le monde, elle prend Adèle sous un bras, elle donne l'autre à madame Elliot; elle cache son nez agaçant dans son mouchoir, et nous voilà en route.

Quel changement une heure va produire dans tous les esprits! moi-même je ne serai plus lliomme obscur qui n'a dû qu'à lui le cœur de la siduismte fille. Piiissé-je le garder au milieu de tout cela... Encore des inquiétudes!... OU! oui, il est à moi ce cœur, et il est à moi sans retour.

L'impatience n'est pas un mal qui Si' gagne : madame Elliot n'avançait cas. — Mon cher MontforL, chargez - vous d'Adèle et de notre maman; moi, je m'empare de mon Angélique. Je la cache à peu près sous mon habit fourre, je la soutiens, je l'entraîne, je l'enlève ; nous volons, nous irriions à la grille.

Elle parut frappée des p.inneaiix gris-dc-lin, de la tournure fringante des chcv.iuv , de l'élégance des harnais. Je le fus, moi, de trouver dans la cour une troisième voiture, sur laquelle je ne complais pas. Antoine riait dans sa barbe... le fripon!

Il nous fait monter le péristyle, traverser une ou deux pièces. Il ouvre une porte , et deux personnes, que je n'ai pas le temps de reconnaître , me pressent dans leurs bras : c'étaient Thibaut et Jeanneton. — Quand on n invite pas ses amis, me disent-ils, ils ne s'en fâchent point, mais ils arrivent.

Elle n gardait Jeaiincton d'un air qui disait clairement : Pourquoi connaître une aussi jolie femme ! Pourquoi ne m'en avoir rien dit? Pourquoi surtout celte familiarité?... La jolie femme ne me paraissait plus si bien. Jeanneton pourtant est toujours la même : elle n'a perdu que dans mon cœur.

Jamais le plus léger nuage ne troublera le repos d'Angélique. Je la dissuadai, je lui fis un précis de l'intéressante histoire, et elle offrit son amitié à Jeanneton avec une tranchise, une cordialité dont je lui sus bien bon gré.

Madame Elliot, Adèle, Montfort arrivèrent enfin. Je ne pouvais empêcher Thibaut (le donner un moment à l'amitié... Mais j'abrégeai, j abrégeai... et nous commençâmes à courir la maison.

Antoine, mon maréchal des logis, marche en avant. U nous conduit à la salle à manger, ouvre un riche buffet, et demande à l'aimable fille si clic veut être servie en porcelaine, ou en vaisselle plate. Elle répond avec indiflérence que cela lui est égal. Antoine passe, nous le suivons.

Toutes les chambres sont propres, rangées, grand feu partout. Il indique à chacun son logement, et chacun se trouve fortbien. .Madame Elliot demande simplement si c'est là que se fera lu noce.

>oiis entrons enfin d.ins sa chambre .. Vous savez bien, la chambre a alcôve ? Un jardinier, deux cochers, un cuisinier, une jeune personne bien faite paraissent aussitôt, lui oîTrenl des bouquets , et lui demandent ses ordres... Ah! elle commence à s'étonner.

La jeune personne l'invite à choisir ce qu'elle mettra le soir. Trou armoires sont dégarnies en un clin d'œil. Les robes, les dentelles, lei

ANGfiLigUi: KT JEAN>KTON.

fli'urs. les |)iorrerii's sonl éUilrfs sur le lil, sur l'olloiii.inr. sur les f.iutciiils... Ici rétoiiiieiiieiil reiloulilr, on luinterrofio, on me presse...

Je ne ré|>on>ls rien, mais je devions uctenr. Je prends l.i cliiiine en iliumants, je l;i lui |ir»'sente, je l'alLiclie; ses jolis doijjts sonl coiiverls d'oi et lie l>rill.ints ; mon |iorlrail enfin est entre les m^iins d'Adèle... Stiipéf;irtiun, eneiMnIenirnt sur toutes les ligures... In rcsie d'ineertiliide reniliriinissiiit de temps en temps le t.ilile:iu. — M^iis, mon Dieu! 011 souiiLit's-iiuus donc? me dil-elle eiilin. — \ oiis êtes ilie?, vous. — Quelle pl.iis.iiilerie ! Toutes ces ricliesses?... — Sonl les vôtns. — Kt ce superbe t'ipiip.ige?... — Kst à vous ; tout est ii vous, .nvec qiiiirnntc mille li\ris de rente... Je l'ji Irompéo, lille ndonbli-, m;iis p.ir e^c^s de délic.itesse : j'ai voulu te devoir à moi seul. lU'cois rUonimage de ma reioiin.iiss.ince, roninie lu as reçu celui de mon amour.

l.'exlrème sensibilile est muette. Personne ne parla : je les entendais tous

J'avais oubliéThibaut et Jeanneton ; je n'avais pensé ni à une femme de chambre . ni à un cuisinier, ni à mille détails. Tliibaut avait tout prévu... Il n'est pas amoureux.

On se mil à table. Je voulus que dès ce moment elle jou.il le rôle de uiailresse de maison. Elle le remplit comme elle f.iil toul. La facilité, le senliinciit, la saillie, les grâces, rien ne lui est étranger, et jamais rien qu'a propos..

rendant ce diner, que la joie intérieure, l'amitié, l'amour embellissaient de concert, Justine préparait ce qu'il lui fallait pour paraitre .\ Rouen avec un certain éclat. Anloiue disposait, de son côté, ce qui . m'était nécessaire : sans vanité, nos équipages demandaient de la toilette.

.Monlforl avait envoyé son domestique prendre chez m.idame F^lliot ce qui manquait aux diux dames. Chacun s'enferma d.iiis sa chambre. Je l'avais conduite à la sienne : j'aime tant à voir celte alcôve !

Antoine s'iUil surpas.sé dans ma coiffure, dans le choix du frac et du gilet. — Encore une tricherie, dil-elle quand on se rassembla .. lia dédaigné jusqu'ici de faire valoir ses agréments personnels... Le méchant! il sait trop qu'il n'a pas besoin d'art.

Je me regardai un moment... Je fus presque de son avis. Je lui pris la main : ses liagius me piquèrent ; je lis otai toutes... — Le luxe pour les autres, lui dis-je, la nature pour moi.

Je levai moi-même les cadenas de l'éléeant carrosse, et j'exigeai que la divinité du temple y entrât la première. Sa mère se plaça auprès d'elle; Adèle et moi nous primes le devant. Monlfort, Jeanneton et Thibaut montèrent dans l'autre carrosse.

Combien celte estimable famille paraissait satisfaite ! combien il est doux d user ainsi des dons de la fortune !

Avant de procciler à la lecture du contrat, le notaire nous dit les choses les plus flatleuses; et ce (|u'il disait n'était pas étudié... Je le crois bien, p.irbleu ; j'avais avec moi les trois plus jolies femmes que j'aie vues de ma vie.

On se rangea, on s'assit, il lut. Les dix mille livres de douaire ne produisirent sur son visage aucune aitération sensible. Mais les trois mille fr.inrs de pension à sa mère!... Elle ne tint pas contre ce dernier trait. Elle se leva les bras ouverts, vint à moi, m'cmbra.ssa avec une tendresse !... des larmes coulaient sur ma joue... Celait le premier baiser ; il me brûla. Ses pleurs, qu'arrachait la piété filiale , me rafraichirenl et me calmèrent.

Je voulais les conduire na spectacle, faire préparer un souper et des lils à l'auberge. — Non, non, dit-elle en cssuvant ses yeux, les plus beaux yeux du monde! point de spcct;icle, point d'auberge. Uctoiirons au Bois-Guillaume; laisse-moi jouir d<' tes bienfaits. Que des • ir.ingers ne gênent ni les expressions de mon amour, ni la reconnais- ■ nce de ceux sur qui lu répands le bonheur. Épuise pendant cette ulicieuse soirée tous les tributs que peut ambitionner 1 homme de bien.

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