‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 3 sur 379 · VI. — La blonde Esther · texte numérisé non relu

VI. — La blonde Esther

C'était beaucoup assurément d'avoir recouvré la liberté , mais il ne fallait pas encore chanter victoire , car l'important était maintenant de trouver moyen de la conserver. Après avoir marché rapidement, sans autre but que de mettre une plus grande distance entre lui et la prison, il songea à changer de vêtements. Mais à qui s'adresser? il avait bien quelques amis avant sa captivité; leur oubli durant ces deux ans de malheur l'eût fait rougir de recourir à leur assistance. René, son frère de lait, lui eût été d'un grand secours dans ce moment , mais qu'était-il devenu depuis leur triste aveuture ? La position cependant devenait à chaque instant plus critique , la soirée était assez avancée déjà, et, malgré l'obscurité profonde, la bizarrerie de son ■accoutrement et sa démarche embarrassée attiraient l'attention de toutes les personnes qui passaient près de lui. Le temps s'écoulait d'ailleurs; ([ue faire , quel parti prendre, oit passer la nuit sans argent?

A tout hasard, le pauvre fugitif se dirigea vers la maison de madame Salcns; il avait assez cruellement expié ses torts envers elle pour espérer (ju'elle ne le repousserait pas ; et d'ailleurs Eugénie ne devait-elle pas intercéder pour lui de sa voix touchante ? Cette dernière réflexion lui rendit un peu d'espérance, il hâta le pas et sonna on arrivant à la porte. Une servante à l'air maussade lui vint ouvrir aussitôt.

— Que demandez-vous à cette heure ?

— Je voudrais parler à madame Salens.

— En ce cas, vous avez un bon bout de chemin à faire, car elle est loin, la chère dame.

— iMadame Salens a quitté Calais ?

Après l'aventure arrivée à sa fille, elle n'avait, je crois, rien de mieux à faire... Il y a deux ans qu'elle est partie pour Amsterdam; si vous voulez l'aller trouver, la route est bonne. Dieu vous conduise.

Et , sans prolonger l'entretien , elle lui ferma la porte au nez. Cette cruelle nouvelle lui causait un bien vif chagrin; il ne s'attendait pas à ce dernier malheur : c'était l'espoir de revoir Eugénie qui lui avait donné le courage de recouvrer sa liberté ; c'était cet espoir qui le soutenait encore un moment auparavant, malgré les dangers dont il marchait environné.

— Eh bien ! j'irai la chercher , se dit-il; j'irai en Hollande !... je l'épouserai... Mais une question plus pressante venait l'arrêter au milieu de ces beaux projets : ()ii allait-il passer la nuit?

Il avait marché quelques pas tristement après avoir vu disparaître la servante, et il se trouva bientôt devant la maison de son père; il était nuit close, et il s'arrêta ([uelques instants pour réfléchir. En ce moment, une femme s'avançait vers lui avec un falot; c'était Catherine, bonne fille, depuis jdus de ([uinze ans au service du père de Pigault : le jeune homme l'arrêta au moment où elle allait franchir le seuil de la maison.

— Ma chère Catherine, arrêtez un instant, je vous prie.

— Sainte ^ ierge , quelle voix!

— Vous la reconnaissez , n'est-ce pas?

— Dieu me pardonne, c'est M. Charles en carême-prenant...

— Parlez plus bas... Vous ne voulez pas me faire reconduire en prison?...

— Ah! doux Jésus! que le bon Dieu me préserve d'avoir une pareille pensée!... Y faut convenir que monsieur a le cœur ben dur pour son sang... Pauvre petit monsieur Charles ! Mais aussi pourquoi

ne p«s lui écrire, lui demander pardon ?... car il paraît que c'est là ce (jui fait durer si longleuips s:t colère.

— >e parlons pas de cela, Catlierine, il s'agit avant tout de uie trouver uu i;ite pour celte nuit et de me procurer demain des liabits.

— Est-ce (|ue l'on ne trouve pas de tout avec de l'argent:' Ça n'est pas dilticile, et je vas dans ma cliamlire vous cliercher mon petit boursicot...

— Eli ! quand j'aurais de l'or, où veui-tu que je nie présente avec ce costume ?

— V faudra pourtant lien que vous couchiez quelque part '

— C'est ce c|ue je me lue de te dire... Tiens, ma bonne CalUerine, il n'y a qu'un moyen. Je vais entrer derrière toi, je me |;lisserai dans l'escalier, je monterai sans bruit au troisième, et tu m'apporler*s la clef.

— Vous voulez coucher dans ma cliaiiibre?... mais moi?

— Eh! parbleu! vous vous y coucherei bien tranquillement aussi!

— Sainte mère de Dieu I monsieur Charles, est-il bien possible que vous en vouliez à l'honneur d'une pauvre tille qui ne demande qu'à vous sauver!

— Mais non, Catherine, non, il n'en sera ni plus ni moins; personne ne le saura; je pars avant le jour... D'ailleurs nous nous connaissons depuis (|uinze ans, nous serons là comme frère et sieur. Et puis il n'y a que ce moyen de m'empêcher de retourner en prison; en me conservant la liberté, lu me sauves la vie... Veui-lu donc être la cause de ma mort:'

— Ah ! mon Dieu! mon Dieu! quelle terrible histoire!... dire qu'on est arrivée à quarante ans pour voir des choses comme celles-là ?

— Je te jure, Catherine, que tu ne verras que ce que tu voudras voir.

— Je ne veux pourtant pas être la cause de la mort de mon prochain... C'est qu'il n'y a guère de place pour deux!

— Bon! une nuit est bientôt passre !

La bonne fille se dérida : Pigaiilt fut introduit, non sans avoir promis de se coucher tout habillé, et un (]iiarl d'heure après il s'étendait tout tranquillement dans le lit de Catherine, qui ne tarda pas à le rejoindre.

— Ah c'a ! monsieur Charles, vous savez ce que vous m'avez promis! Mon Dieu! je suis toute tremblante : qui est-ce qui m'aurait jamais dit.'... Je vais éteindre la chandelle... faites-moi un peu de place... dire que nous sommes sous la même couverture... Monsieur Charles, vous avez dit comme frère et sœur!...

— C'est vrai, Catherine, mais ce n'est pas une raison pour se tourner le dos.

— Mon Dieu! le litest si étroit!... N'allez pas vous laisser tomber dans la ruelle au moins... vous avez bien assez soulVert ; deux ans de prison!... Quand je pense aux privations que vous avez endurées, ça me fend le cœur... Ah ! par exemple, nous n'étions pas convenus... Monsieur Charles, vous devez vous rappeler!... Ah! sainte Vierge... mon doux Jésus!... Ah! ah !...

— Puis un long silence succéda, qui annonça qu'en âme pieuse Catherine adressait au ciel l'hommage de sa résignation.

Elle avait raison, la bonne fille, le péril n'était pas très grand; mais des dangers plus réels et d'une autre espèce se préparaient. Après une conversation assez longue, oii Pigault put reconnaître dans Catherine des qualités qu'il n'avait pas soupçonnées d'abord, tous deux s'étaient enfin endormis; mais Pigault avait l'esprit trop vivement préoccupé pour que, malgré la fatigue, son sommeil pût être profond; aussi ne tarda-t-il pas à être réveillé par une sorte de bruit sourd qui se faisait dans la maison. Bientôt il croit entendre marcher avec précaution dans l'escalier; quelqu'un monte vers son asile, il n'en peut plus douter; a-t-il interrompu le sommeil profond de son père? tst-ce lui que l'on cherche? A-t-on découvert déjà sa retraite?... Dans celte perplesité cruelle , il prèle une oreille attentive, ses yeux sont fixés sur la porte dans l'obscurité; tout à coup il la voit s'enlr'ouvrir intérieurement et deux hommes entrent avec précaution. Il jelle la couverlure sur sa tête pour attendre l'événement, et bientôt il entend distinctement ces paroles :

— Tu dis donc qu'elle connaît le bon endroit... Il faut la prendre par la douceur ; mais si elle fait mine de crier... ma foi, en avant le baume d'acier.

Plus de doute , ce sont des voleurs. La résolution de Pigault est bientôt prise; il s'élance hors du lit, saisit une chaise et se jelle à la rencontre de ces deux hommes, dont l'un vient d'allumer une bougie.

— Tiens, dit un des deux voleurs au moment oii Pigault va porter un terrible coup, je ne croyais pas être ici en pays de connaissance! d'oii diable sortez- vous donc, mon camarade?

Pigault avait aussitôt reconnu Bontemps, et Tétonnement de retrouver ce coquin dans cette bizarre circonstance l'avait arrêté tout court.'.

— Etes-vous devenu muet depuis notre dernière entrevue? Pour moi, j'ai toujours la langue bien pendue... en attendant le reste.

— Je suis sorti aujourd'hui même de la prison oii nous nous sommes rencontrés il y a deux ans, et j'espère qu'en considération de notre ancienne connaissance, vous voudrez bien chercher fortune ailleurs...

— El vous avez grand tort d'espérer cela, mon camarade... Mais attende/ donc (pie je me rappelle votre histoire... Nous aviez un père magistral... possédé de l'imuiurale luhilude de vous faire manger de la prison.

— Il m'y aurait vraiment laissé jiH(|u'au jugement dernier >i je n'étais parvenu à m'évailer aujourd'hui.

— Kl n'est ce pas chez ce digne homme que nous avons l'hoiineur de nous trouver en ce moment?

— (^Iiez lui même.

— Eh I) en! mon cher camarade, j'en suis désolé pour monsieur votre père, mais je n'ai pas Thahiliule dr reiuetle la parlie quand elle est à ]peu près gagnée; nous sommes ici, nous n'en sortirons pas les mains utiles, et vous pouvez vous en féliciter comme nous, car d'ordinaire on sort de prison assez désargenté... Ah çà ! mais ou donc est la vieille ?

— lU-ndez-moi du moins le service de ne pas éveiller cette pauvre fille ; la frayeur serait capable de la rendre folle, et vous n'en pourriez rien tirer.

— Non-seulement ce service, mon g.irçon, mais un autre encore; j'y mets toutefois une condition , c'est que vous allez me donner votre parole de ne pas sortir de celte chambre et de ne pas prononcer un mol tant que durera notre eiiiéJilion ; le tout fini, je viendrai vous dire un adieu d'ami, car je veux, je le jure, iiue vous soyez content de moi.

La résistance était inutile, Pigault le voyait assez, puis, apiès loul, il ne s'agissait pour son père ijue d'une légère perle d'argent, tandis qu'il ne pouvait s'opposer à Tentreprise de ces misérables qu'en ris- (|uant sa vie ou du moins d'être découvert et reconduit en prison. Il donna donc la parole (|u'on lui demandait, et Bontemps sorlit aussitôt avec son compignon, en promenant de ne pas le faire attendre.

Il reparut bientôt en effet, tenant d'une main un panier d'argenterie et de l'autre les quatre coins d'une serviette ou il avait rassemblée pêle-mêle l'or, l'argent, les bijoux et tous les objets précieux qu'il avait trouvés.

Maintenant, mon garçon, dit-il après avoir tranquillement déposé son butin sur une table, nous avons le temps de causer, car l'opération est terminée et le bonhomme ronlle comme sur son siège du tribunal ; vous allez donc me dire comment il se fait que vous soyez sorti de prison tout exprès pour venir coucher avec celle vieille fille dont le sommeil de plomb célèbre si haut votre éloge.

Pigault lui raconta sur son évasion des détails qu'il arrangea le mieux possible pour ne compromettre en rien l'honneur de la pauvre Rosette.

Les hommes de résolution comme vous sont généreux d'ordinaire, ajouta-t-il : j'espère encore qu'après avoir prouvé cpie vous ne cédiez ni à la faiblesse ni à la crainte, vous consentirez à ne pas dépouiller mon père de ces objets, qui sont une partie de sa fortune.

Nous retombons dans la morale, mon cher ami, et vous me demandez l'impossible.

— Eh bien! alors, je ferai le sacrifice de ma liberté ou de ma vie, et vous n'irez pas plus loin !

Pour toute réponse, Bontemps fit entendre une sorte de cri guttural et sourd qui à l'instant appela dans la chambre quatre individus de mauvaise mine qui se tenaient sur le palier.

— Avec des sapeurs de cet uniforme, on s'ouvre passage partout, dit-il en riant, mais il ne faut pas croire (|ue je vous en veuille pour cela, mon camarade, vous avez le cu>ur haut placé, je vous en félicite sans doute; vous rendez le bien pour le mal, gr,.nd bien vous fasse; aussi je vous porte de l'amitié et je veux vous en donner une preuve. \ ous ne pouvez rester plus longtemps ici, n'est-ce pas? \ ous n'avez pas le sou pour aller ailleurs; eh bien! sans façon, acceptez celle bagatelle.

En disant ces mots, il prenait dans la servielle la plus grande partie de Tor qui s'y trouvait et la présentait à Pigault stupéfait de celle action singulière.

— Je l'accepte, dit-il après être revenu de son premier mouvement d'élounement, je l'accepte pour le conserver à mon père.

Un instant, tendre fils, ce n'est pas la mon compte, ^■ous lui

devrez, à la bonne heure, moi aussi, je lui devrai, la chose est juste ; mais vous allez me donner voire parole d'honneur de garder la somme pour vous, ou je vais tout à l'heure vous forcer a la prendre en vous faisant sou héritier. Sacrebleu ! ce n'est pas du père que je veux être l'ami... assez... ne dirait-on pas que je discute .. comme si je n'étais pas le maître ici?... Allons, endossez tant bien (|iie mal votre costume de pucelle, et 3ui\ez-moi... Je crois vraiment que si je ne me fâche, il sera d'humeur à se faire reconduire en prison plutôt que de contrarier un peu ce brave podagre qui ronde en bas : peut-être a t-il aussi le regret de ne pas offrir une rôtie au sucre à sa vieille.

Force était bien d'obéir, car il y a toujours folie à se buter contre un mal sans remède. Le jour commençait à poindre; Bontemps frappa à la porte de la première boutique de fripier qu'il aperçut , et dix minutes après Pigault , vêtu d'un costume de maquignon normand, était devenu méconnaissable. Bontemps lui remit alors de Tor, et le

\ lE KT AVKNI'UKES DE PKI A U I/l-L ElîRUN.

quitta après lui avoir cnnseillé de sortir <lp la ville le plus tût poisilile : c'i'iail ce (|u'il avait de mieui à faire en elïct; aussi prit-il imnil^diatemciit pl.ice dans la voilure qui ptrtaitpour Arras.

I.'inlonlion de I'ii;ault ^lait de si- rendre eu Hollande , et il avait mainleiiant une somme siilÏMante pour accomplir ce dessein ; nuis il ne pouvait partir sans bar.ige; il voulait aussi tàclier de se procurer des papiers sous un autre nom que le sien, alin de pouvoir se sou'itraire aux rcclicrclics que son père ne uian(|uerait pas de faire. Pour y parvenir, il se rendit d'Arr.is i Lille , où plusieurs de ses ancieui camarades de la gendarmerie d'éliie tenaient alors rjarnison. Il fut accueilli eu fri're parmi eui : on avait eu vaguement de ses nouvelles, on savait i[uc son pi're l'avait de nouveau fait mettre sous les verrous; aussi s'enipressi-t-on h l'euvi de le traiter de nianirre h lui faire oublier ses souffrances et ses chagrins. Ce l'ut pendant trois jours une suite non intorroiiipiie de parties de plaisir; on passait les jours a table et les nuits... Dieu sait où! Mailieureusement les jeunes olliciers n'avaient pas la bourse bien garnie , et l'or de Pigault allait d'un train à effraNor le plus iiupriidenl.

— Ab cil ! dit un d'eui le matin du quatrième jour, je remarque que Pigault paye plus souvent qu'à son tour, et en conscience ça u'est pas juste.

— Eh bien ! lâche de trouver de l'argent pour réparer l'injustice, ri'|Oiidit un autre.

— Cerlalnement, j'en trouverai, car il serait scandaleux (|ue notre ami nous eût fait les honneurs de notre ville. Ne dirait-on pas que c'est la mer à Inire ([ue de trouver de l'argent !

— .\ toi carte lilamlie : as tu ingénié un moyen?

— J'en ai trouvé deux , mon aini.

— Il suffit qu'il y en ait un de bon. ^ oyons.

— D'abord l'i<;ault paraît être assez alioiidainnienl pourvu d'espèces.

— M.iis ce sont précisément les siennes que lu proposes d'épargner.

— D'accord ; en conséquence, je vais le prier de nous prêter à chicuii dix louis : je suis sût qu'il ne nous les refusera pas.

— Assurément; mais tu as trouvé un secret précieux en finances, si tu parviens ainsi à grossir la bourse.

— In initant : tu t'im.'giues <|u'une fois les dix louis en poche il ne s'agit plin que d'aller les manger a la Oroix-BUnclie ou à la Cloched'.Argent! Du tout : il faut savoir se fa're une raison ; voilà pourquoi nous allons dinerche/. madame Lafoni; après le dîner la partie s engage , nous jouons prudemment, nous triplons notre somme, nous rendons i Pigault la bigatelle qu'il nous a prêtée, et avec le reste nous l'éblouissons de fêtes et de plaisirs pendant quarante-huit heure-".

— Et si nous perdons?

— C'est impossible... cela ne se jieut pas , vois-tu... prudemment... et puis, si cela arrivait, je mettrais la maison sens dessus dessous... Pui<que tu veux des raisons, on l'en donne.

La discussion en était là lorsque Pigault arriva chez les deux amis.

— Eh bien! que faisons-nous aujourd'hui .' Tâchons de bien employer la journée, car je pense partir demain.

— Mon cher Pigault, dit le premier interlocuteur, il y a assez longtemps que lu payes, c'est à notre tour mainlenanl. Permets-nous donc de nous charger de les plaisirs jus<[u'au départ , mais rendsnou* d'abord le service de nous prêter une vingtaine de louis que nous te rendrons demain.

— Ah! mes gaillards, il vous arrive des fonds ! je vous en fais mon rompliment.

— Et tu nous resterai un jour de plus , c'est une revanche qu'on te demande.

— Allons, si vous le voulez absolument, un jour encore à l'amitié , ensuite le reste aux amours.

— Wouj allons nous amuser en gens qui veulent rentrer dans le chemin de la sagesse, reprit celui qui avait trouvé ce bel expédient, après que Piijiull leur eut remis à chacun la somme convenue; nous IKisserons la journée avec des femmes cliarmanles... toutes femmes comme il faut: on n'en reroit pas d'autres chez madame Lal'out.

— Des femmes comme il faut, interrompit Pigault , c'est un peu sévère pour un dernier jour de folie.

— i)h' ne t'effraye pas comme cela! on te fer» faire conn^iissance ; tu verras d'abord la (iciite baronne Herthinel, jolie femme, gaie, stimulante... un peu mûre; mais, ma foi , ou n'a pas loui les jours soiii la main des baronnes de dix-huit ans... Et puis nous aurons madame hiiidin , la iluè(;iie de la troupe, et sa tille Eslher, blonde lani'oureuie et charmante... Un dit ([u'elle va se mirier au premier comique. bi)n enfant du reste, et qui aime trop à rendre service pour s'aviser de voir trop clair.

— Diable! mon ami ' il paraît que tu connais la plice.

— Et c'est pour cela que ji: te promets une journée délicieuse , et une nuit. . Miis je n'en veux pas parler de la nuit, à peine en auraisje le temp; d'ailleurs , car voici le moment de se ]irétenter.

Lei Irois amis se dirigèrent alors vers une maison d'a>sez médiocre appari-nce «iuiéc dans le voisinage rtei rempirls; une vieille femme deciépile vint leur ouvrir en se confondant en saliilalious , et bieulûl ils furent inlroduils d.ins un apparlenicnl dont le modeste aspect ne s'accordait giirre avec la vie de cocagne dont on avait fait entre-

trevoir les joies à Pigault. La maîtresse de la maison ne tarda pas à paraître : c'était une grande femme sèche, à la figure bohémienne , à la peau noire, aux yeux ardents , à la voix m.ile et assurée.

— Charmante personne! dit tout bas Pigault : c'est grand dommage que l'on ait licencié notre belle gendarmerie d'élite.

— Ne va pas te faire une affaire avec la dame , lui répondit soin ami , tu aurais afl'aire à forte partie; puis, s'adressant à la donna : — Helle dame , dit-il , permrtiez-moi de vous présenter un de mes bien bons amis, un ancien camarade de service, brave, galant, et beau joueur par-dessus tout... Aurons nous du monde aujourd'hui ?

— Chambrée complèle , monsieur Barnié : d'abord le petit capitaine . qui s'est fait prêter trois cents louis par son homme d'affaires.

— \ oilà trois cents louis bien aventurés avec une tête aussi folle... et puis ?

— Et puis ceux que vous savez, et de plus la petite Laure ; elle fait sa rentrée dans le monde après un veuvage de trois mois... toujours la même; sensible, tendre, le coeur sur la main.

Pendant ce colloque, plusieurs personnages étaient arrivés successivement, et l'assemblée était déjà nombreuse, lorsque l'on vint annoncer que le dîner était servi, .lusque-là Pigault n'avait rien remarqué qui justifiât les éloges que son ami avait donnés à celte réunion; madame Lafont eut soin de le placera lable entre la petite baronne aux yeux agaçants et la langoureuse Esther : en connaisseur émérite, le nouveau convive ne tarda pas à trouver le voisinage de son goût. Le premier service se passa assez bien , chacun s'occupait d'abord de satisfaire le premier appétit, et la conversation demeurait assez insignifiante; au second elle devint plus intime; au dessert la blonde Esther commençait à soupirer tendrement, l'impatiente baronne pressait vivement le pied de son voisin , et tout enfin promettait une soirée amusante, lorsqu'on se leva brusquement de table pour passer au salon.

Les tables de jeu étaient dressées déjà , et en un instant les diverses parties se lièrent. Bernié , ce brave garçon qui se croyait si assuré de tripler l'argent qu'il avait emprunté avec tant de confiance à Pigiult, fut la première victime qu'immola la fortune: il devint furieux en voyant s'évanouir sur le tapis vert son dernier espoir avec son dernier écu , et peu s'en fallut qu'il ne lîut parole en jetant la maiton par les fenêtres. On eut granJ'pi'ine à le calmer en lui faisant remarquer qic la fortune dont il avait tant à se plaindre traitait son ami le nouveau venu en enfant gàlé.

Déjà en effet, depuis un (|uart d'heure, le petit capitaine avait I perdu contre cet heureux champion le dernier de ses trois cents I louis; plusieurs autres des convives de madame Lafont avaient subi uneaussi funeste chance, et Pigault, imp.issîble autaut ([u'élonné du hasard constant qui le favorisait, avait un monceau d'or devant lui. C'était à qui, de la petite baronne ou de la belle Esther, lui donnerait des conseils : quant au premier comique , I heureux futur de la donzelle, il se contentait de suivre des yeux sa belle, et de lui faire queli|ues-uns de ces signes télégraphiques que l'ingénuité de province comprend presque toujours fort bien.

Peu à peu cependant tous les hommes de la réunion avaient disparu ; il ne resta bientôt plus que Pigault et ses deux amis au milieu d'un essaim de beaulés, plus ou moins piquantes, mais toutes également disposées à ne pas tenir rigueur à celui c|u'avait si favorablement traité la fortune. Pigault, en homme de goût, ne devait pas faire attendre son choix ; la petite baronne lui plaisait assurément , mais il se rappelait la plaisanterie de son ami sur la maturité de la jolie dame, et comme en pareil cas un sage aime toujours à manger son blé en her'oe, ce fut à la tendre et fraîche Esther qu'il dut adresser son hommage.

— Eh bien ! est-ce que nous ne soupons pas? dit un des officiers.

— Plutôt deux fois qu'une, mon ami, répliqua Pigault, avec l'agrément de ces dames, bien entendu.

Un murmure flatteur accueillit la proposition ; madame Lafont s'absenta quelques instants pour donner des ordres, et pendant ce temps la conversation, pour être nulle, n'en fut pas moins intéressante entre les trois couples. Pignult s'était rapproché d'Esther, un lies officiers serrait de près la petite baronne ; il ne restait au dernier que madame Kaiidin, la respectable duègne, mais c'était un garçon de courage, il prit bravement son parti, et attaqua résolument cette lilace démantelée.

La table fut bientôt couverte d'un ambigu assez modeste ; mais si le nombre et le choix des mets laissait i désirer quelque chose, la quantité des bouteilles, en revanche, et leur aspect vénérable étaient de nature à consoler les trois amis.

Déjà depuis longtemps on avait cessé de faire honneur au souper, les tètes devenaient lourdes et les verres se remplissaient plus lentement, lorsque l'un des olficiers proposa un punch, qui fut joyeusement accepté. Bientôt le liquide s'entlamma aux acclamations de ces damei, qui retrouvèrent du babil pour en saluer la flamme vacillante et provocatrice.

Le punch était délestable, chacun le trouva excellent : cela devait être, et déjii deux fois on en avait renouvelé la flamme, lorqiie la peiiie bironne s'avisa de demander s'il n'était pas bientôt minuit, l'igault tira sa montre et annonça gravement que trois heures allaient sonner.

VIE ET AVI^TllR^.S \)E ['IC, A l II -I.KHIUJ N.

— Ah! ifrand Dieu ! s'ëcria la mère d'Enher, Doui ne pourroiu jiliu rcnlrrr rli. / nom.

— Kt moi, r^iiliqiia la baronne, croyei vous que je veuille faire lever iiiei i;fus à celle beure .'

Or, la (lomesiicité de madame la baronne se composait d'une vieille servunlc piral^tique ; aussi l'assurance avec Idipirlle elle prononça ces paroles t'il-clle m:ilicieusemenl sourire les dem dames.

— Kh bien ! dit un des ofl'iciers, nous resterons i table juscju'au jour.

— Je le voudrais, répondit Pigault, ijui cspi'rait un dénoûmeni plus saiisfaisiiit , iiiai^ je sens (|ue cela me serait impossible. Je pars demain, ft j'ai vraiment besoin de repos.

— Au diable la ci'rt'monic 1 s't'cria le second ofl'icier; est-ce (jue nous ne sommes pas tous des amis de la maison ? Voyons , mon ange, ajout.i-t-il en s'adressant à madame l.afont , il ne nous faut que trois lils, et vous avez trop de charité pour nous refuser cette Rtàce.

^ialheureusement Pigault, qui dans ce moment s'essayait à mimer avec la blonde Ksiher une scène de pantomime assez eipressive, négligea d'appuyer de quelques louis la proposition de son ami : madame l.afont répondit donc que ces dames savaient combien elle l'estimerait heureuse de mettre toute sa maison à leur disposition, mais (|u'elle tenait trop aux convenances pour souffrir (|ue ces messieurs passassent la nuit entière sous son toit hospitalier.

— Noilà parbleu un plaisant scrupule! Les convenances!... respectez donc les convenances dans un tripot !

— Vous êtes un insolent ! s'écria madame Lafont.

— Un insolent ! oui ! je vais l'être, et le verre de puncli i|u'il portait à ses lèvres illumine le visage de l'hôtesse récalcitrante. Celle-ci

^ s'élauce aussitôt vers son antagoniste pour lui sauter au visage ; et ■dans la rapidité de son mouvement elle renverse le punch. Le liquide enflammé coule sur le parquet et communique rapidement le feu aux robes légères des dames, qui poussent des cris de douleur et d'effroi. Les trois amis volent à leur secours et travaillent si activement à arrêter les progrès de l'incendie , qu'en un moment robes et fichus volent eu lambeaux ; l'incendie s'éteint , mais ces trois dames se trouvent nues comme la main.

— Ah ! c'est affreux 1 c'est horrible: s'écria la mère d'Esther.

— Quelle honte ! disait la baronne.

Quant à Esther, elle ne cessait de crier malgré tous les efforts de Pigault pour calmer sa douleur.

— Allons, ma belle, rassurez-vous, le mal n'est pas irréparable, disait-il ; puis, la prenant dans ses bras et s'adressant * l'hôtesse : — Soyez assez bonne , je vous prie , pour m'indiciuer la chambre que vous destinez k celle charmante demoiselle.

Et comme cette fui» la demande était appuyée d'une apostille comfortable, la respectable , hôtesse chez qui l'effroi avait succédé à la colère, se rendit h «e» vœux, et les deux autres couples, profitant de son absence, se liillèrent de chercher un gîte, ipie leur connaissance précise des reiiourcea de U maison devait leur faire trouver aisément.

Déjà depuis longtemps la blonde Esther ne criait plus lorsque Pigault s'endormit ; et le soleil frappait depuis plusieurs heures ses rideaux lorsqu'il «'éveilla. Sa surprise fut d'abord grande de se trouver seul dans son lit; c'étiit le moindre de ses soucis cependant ; car il avait besoin de repos. Il veut savoir l'heure qu'il est et ne peut trouver sa montre, dont la disparition 1 émeut un peu plus que celle de la tendre Eslher, Il s'élance du lit , fouille dans toutes ses poches... sa bourse I cette bourse d'un embonpoint si satisfaisant a disparu aussi ! il n'y a plus à en douter, elle a suivi le même chemin que la montre et la belle ingénue.

L'aventure était trop piquante ; Pigault furieux fait bientôt retentir de ses imprécations la maison, qu'il parcourt en tous sens. En un instant tout le monde est sur pied; les deux officiers pu lent d'aller informer la justice, de faire venir la garde. Madame Lafont jure ses grands dieux qu'elle ignore ce qu'est devenue Esther ; la mère pleure, et la baronne se trouve mal. Les trois amis sortent £bfin; on cherche, on s'informe , et l'on apprend que depuis quatre heures Esther et son amant, le premier comique, ont pris le chemiu de la frontière. Les amis de Pigault jurent, tempêtent, se désolent; mais le mal est sans "remède. Il le reconnaît, lui, les rassure, et se console promptement.

J en serai quitte pour aller un peu plus tard en Hollande, dit-il; pour le moment il s'agit de vivre... Pailileu ! puisque ce diable de comédien m'a volé ma bourse, j'ai bonne envie de prendre sa place... Le directeur va se trouver dans un bizarre embarras, j'ai la mémoire facile... C'est décidé , je serai comédien.

Le directeur était par hasard un homme de sens et de goût; il acueillit avec joie la proposition de Pigault, et l'on décida qu'avant trois jours le néophyte malgré lui débuterait sous le nom de M. Legris.

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