XXIX. — Se» Amis
Elle se prête cependant à tout. Elle est persuadée qu'il est plus aisé de se plier aux travers communs que de les corriger.
D'ailleurs nous sommes toujours cn.somble, et nous trouvons partout un remède contre l'ennui et le dégoût.
Elle s'occupe à se faire une société peu nombreuse maii choisie;
Ou me conduisit , les yeux toujours bandés , au milieu de mes Juges.
elle observe, elle oxanii 10, elle juge. Les avances qu'on lui fait Hiins cesse, les éloges prod'uués, même par le» femmes, ne sont pas de» litre» il sou iiitiiiiilé.
Celle evlréme prudence lui donnerait peut-être un ridicule, li h plus jolie, la plus aiui.ible, et peut-être la plu» »en>ée pouvait jamais avoir lorl.
liastirn a fermé sa boutique; il fait le coinnieree tn gros. Jeannetoii est moins occupée, et tous les matin» elle iléjciiiie avec nou». C'est l'heure de la confi.uice, de la Ir.iiiehise et de l.i g.iiité.
riiiliaiit vient aussi souvent nous ileni imlor ,1 iliiier. Assez communéineiil il reste jusqu'à la nuit, et je 110 m'en plains pas. I.'amour aiuie à se reposer au sein de l'amitié. Il est iiiênic bon d'oublier un moment son CfTiir; on le n trouve avec plus de plaisir.
Il sent renaître une forle envie de ni.iriage. Rien n'est séduisant comme l'.ispei t du bonhoiir... Pauvre Thibaut ! il n'a pu obtenir .leannoton, et il ii'ist qu'une Angélique.
Il nctis 1 fait coiinailre madame Deiinelorri'. Elle |ussail pour la plus jolie femme de Paris, avant que nous y fussions. Elle a un mari qui 1 e s'orcupe que de ses afl'aircs , qui la néglige, et elle s'en ilédomm ige en se livrant à tons les pl.iisirs avoués par la ilécenee. I^lletieni une 1 xcellei.le maison, et elle en fait seule les lionnenrs. M. Dinnetere pisse du cabinet à table, et de la tib'e au cabinet. On joue la comédie, on danse chez h:i ou à sa r.iiiipi<;no; il ne s'en inquiète pas. Il ne comple jamais avec sa femme et il no lui refuse rien. Elle est, dilelle en plaisantant, la veuxe la plus heureuse de France.
Son caractère enjoué , sa tournure d'esprit ont beaucoii[; de rapports a^ec la manii rt d'être de la femme charmante ; aussi se sont-elles liées dès le premier moment. Elle eff.ice cependant madame Denncterre, mais elle a l'art de se faire pardonner sa supériorité.
On rencontre dans cotle maison la simplicité et l'importance, la frivolité et la raison, les grâces modestes et la coquetterie, des qualités, des ridicules, des vertus et ^eutêtre des vices. Voyez six moi»
madame Denneterre , et vous connaîtrez le monde.
On y trouve ordinairement une petite blonde, étourdie par principes, prodigue par faiblesse , inconséquente dans ses discours. Elle a toujours à sa suite trois ou quatre de ces petite messieurs qui peuvent plaire pendant une décade à des femmes à fantaisies. Tous les hommes la recherchent, et personne n'a l'air de l'estimer. Madame Dercourt enfin a beaucoup trop de célébrité.
Elle prévient Angélique en tout. Elle lui oITre sa loge aux Italiens, elle l'invite à ses concerts, elle propose des soupers. Angélique, embarrassée, sent que cette femme ne lui convient pas; elle nie jette un coup d'oeil, et je me garde bien de répondre iiour elle. Dicter le Jcvoir à son épouse, n'est-ce pas lui ôler la silisf'Clion de le remplir.
La contrainte et l'amour n'habitent pas ensemble. L'amant et l'époux s'évanouissent-«lès que le niaitre parait.
Non, jamais je ne serai le tien, jamais même de représentations, de conseils. Je ne te montrerai que l'amant toujours enprcssé de te plaire. Je me repose du reste sur ta prudence et sur ton cœur.
Pauvre enfant ! elle a tant de peine à trouver une réponse évasive Elle est si contente quand elle a pu se soustraire à quelque nouvelle imporlunite!. . Comment, avec de l'esprit, madame Uercourt ne voitelle pas que nous évitons des relations trop directes ?... C est donc de l'opiniâtreté.
Madame Denneterre prétend, quand nous sommes entre nous, que la petite blonde a des vues sur m<ri. Je crois plutôt qu elle serait bien aise de se montrer en public avec une femme estimable, et de parer de l'honneur d'Angélique une réputation équivoque.
Avoir des vues!... Cela serait dune présomption, dune impertinence :... Il n'est pour moi qu'uue femme au monde, (lut le» au-
ANGÉLKIUE ET JEAiNKETOK.
Iris te rcnJcnt justice, cl (iue h plus fiùrc &e coulcnte du second rang.
XXXi — Les petites Pétcs.
Thibaut ne veut p:is user du privi'ége des g;irçons. Il u'eiilend p.is ^oi^ toujours ses amis cite» eux; il prétend les traiter à ion tour, et il les Ir.iite soui|itueusenieul.
Il voulait uous mssembler tous; u ais les détails iju'exige celle fètc lui sont il peu près itr;iiigers, et il s'en ellr.ijail sérieusement. — Cliarge-t'cn, ma lionne amie, dis-je à l'eiulianti resse, el la voilà "jui ranj>e lu oieiiii, qui distribue les lustres, les eaiidélubres, qui moule le buiTel, i|ni place l'oicbestrc . qui f.iil la liste des gens à inviter, et tout cela en diii.int ehiz nous, sur une feuille de papier que je tenais iur le ri vers d'une assiette traiisforiiiic eu pupitre; ilc l'encre dans une siliére, et la plume passée dans son cliii;uon pendant qu'elle réfléchit.
C'est son chignon, c'est le sien. Elle ne veut pas de ces jicrruques plates et écourlées, qui rappellent la coiffure des vicaires de village. t.lle soutient que ses cheveux sont faits pour son visage, son visage pour ses eheviut, qu'une nuance de plus ou de moins détruit l'harnionie, et elle a raison.
nevenons. Elle en était ,i la liste des convives; elle avait écrit quelqu'un qu'elle efl'aea avec vivacité : c'était mailame Dcrcourt. El!e déchira sa liste, se disposa ii en reiommencer une autre, el prit Thibaut de ilicter. Il va chez U petite blonde, il la nomma avec vingt autres : elle fut donc invitée.
Rii n de inieu\ ordonné que la fête de Tliib.tiit. Rien de plus gai , à quelques incidents près : c'est elle qii avait tout f.iit. Les femmes ont une délicatisse, un tai t que nous admirons, nous autres homnies, quaud nous sommes de bonne foi , mais dont nous u'appn cîioiis jam.iis.
Je dansais avec elle, et cela p.iraissait un peu e\traordiiiaire. On danse avec sa maitresse, et on ne danserait pas avec sa femme! Eu quoi d'ailleurs ai-je blessé le préjugé barbare? fie suis je pas toujours son amant ?
Je crois que je me répè-te un peu; mais quand l'amour remplit le coeur, son nom vient toujours à la bouche.
Elle a aussi le bon esprit de ne pas rougir de sa. tendresse, et elle ne cherche pas même à la dissimuler. Elle est partout la même avec moi... autant que les bienséances le permellent.
ÏSous dansions donc ensemble, et la petite blonde vint m'en;;ager pendant un moment de repos. — Ce n'est pas l'us-ige, dit-elle; niais je dois ce service à la société. Vous vous emp.irez exclusivement de madame : vous ignorez donc qu'une jolie femme est une pièce d'or qui est faite pour circuler? — Entre les mains d'un prodigue, reprit ma danseuse en riant. Je le connais; c'est un avare, il veut garder son trésor. — Eh bien , madame, je me saisis du vôtre, et je n'imagine p as que monsieur me refuse. Que répliquer à cela ? Une profonde inclination, et je finis ma contredanse.
.M.idame Uercourl vint me prendre. — Jusqu'à quand, dit elle, »er z vous amoureux de voire femme? — Jusqu'à ce que j en rcucontie une aussi aimable el aussi aimante. — Sans do. tir. monsieur, cela ne se peut pis. — Ce que vous dites en plaisantant, '.uadanie, moi, j'en SUIS convaincu; et si c'était une erreur, personne ne gagnerait à la' détruire.
Elle ne dit plus un mot; elle dansa d'un air distrait, et je la remis rcspeetiieiisenieiit à sa place.
Je crois que je me suis exprimé un peu crûment. Mais il est bien eitraord'.nairc qu'on veuille se déclarer la rivale d'Angélique, comme si elle pouvait en avoir jamais... Oli ! je n'entends pas raison la dessus.
Cette feiiinie d'.iilleurs est assez bien pour donner des inquiétudes, cl je ne me euiisolerais pas d'en avoir fait naître. — Oli ! je mmprai avecillc dis-jc à m;'danie D. nnelerre. — l'ourquni rompre, poiinjuoi brusquer? Il laul ipi'ui.e femme soit bien raisonnable ou bien modeste pour icehercliei longtemps la vôtre, i.a plupart de celles-ci s'i n éloigneront volontiers. Soyez froid seulement, et on ne fera plus d'attention ni a elle ni à vous.
Ce pauvre globe est un mélange de bien el de mal : il faut donc vivre avec tout le monde. On n'arrache pas un rosier parce qu'on s'y pique quelquefois. — Tout cela est fort bien, mais je rendrai ces lèles, et bien certainement elle n'y sera point. Ce ser^clair, je l'espère. Cela voudra dire : Nous me faites bien i!c I honneur; mais, de grâce, laissez-moi tranquille.
— \ oiis auriiz tort, reprit madame Dennctcrre, de ne pas la ménager : son mari esl un de nos premiers magistials. — Eh ! que m'impoite à moi ? I.'ai-jc élu pour me protéger ou me nuire? Je respecte, j iibserve les lois, el je ne crains personne.
Hiiel esl d'ailleurs l'homme raisonii.ilile qui se fâche parce qu'on lui laisse sa femme? c'est tout ce qu'il pouirait faire si on voulait la lui r.vir.
Tenez, tenez, voyez-vous Angélique seule lu milieu de ceux qui l'environnent, sourde aux choses flatteuses qu'on lui adresse sans doute? La vovez-vous rôveuse et pensive? Je vais la rendre à ellemême. Retirons-nous, ma chère amie : j'ai fait danser madame Denneterrc, j'ai dansé avec loi : je n'ai plus rien à faire ici.
Ah!... son œil se ranime, le sourire reparaît sur ses lèvres, sa jel'C main presse la mienne. — Enfant que tu es. ne me f.iis donc pis oe ces iirustircs-la. — Ah! si un homme aimable me f.iisait la cour:.,.. — Je le plandrais, el je ne le cr.iiiilr.iis point. — Tu le crois!