XXXIX. — Je trouve un consolateur
J'avais sur moi les mille écus de Dastien : c'était assez pour le premier moment, assez inêiiie pour six mois. Nous moulâmes dans un c.ibriolel de louage qui passa, et nous descendimes à Saint-Germain. Je vis dans une boutique un homme qui paraissait heureux, et que sa femme trompait peut être aussi : elle le caressait. Je pa.ssai précii'itnmment; je conliniiai de marcher; je sortis'de la ville, et je pris le premier chemin ipieje trouvai devant moi.
Kous eiitiâines dans la forèi. Un nuchant cabaret se présenta, j'y fis entrer Antoine, et, après un repas li'ger, nous nous reniimes en route. Je ne pouvais lu'éloigncr assez vile de cette rue de Grenelle... Je croyais m'en éloigner, elle me suivait paitoiit.
Un tertre couvert de mousse tournait autour d'un chêne antique. Un vieillard pauvrement vêtu, mais d'une figure vénérable, s'y était assis et lisait. 11 leva les yeux sur moi, et parut étonné. Il me sourit, il me tendit la main, et je m'arrêtai.
— Vous parais-ez soulTrir, me dit-il. — Oui, beaucoup. — On a des ressources à votre âge; on n'en a plus au mien. — Des ressources! il n'en est plus pour moi. — Quoi! pas même d'espérance? je croyais que ce scnliiiicnt ne s'éteignait jamais. — Vous n'êtes pas tout ii fait iiil'orliiné. puisque vous espérez encore. — Je n'allends ]ilus rien de la Providence. — Croyez y comme moi, jeune homme; croyez-y au moins pour votre intérêt : c'est la dernière ressource des malheureux. Assejez-vous près de moi; que je vous jiarle , que je vous console, ou que je m'alîlige avec vous. J'ai l'Ii.ibilude de compatir aux maux des autres, et quelquefois je les leur ai fait oublier.
(.'est le curé des Loges, petit village situé dans la forêt de Saint- Germain. Il n'avait qu'un revenu modique, et cependant il n'y avait pas d'indigents dans sa paroisse. Il avait orné son presbytère, embelli son jardin. Il a perdu son bénéfice, on l'a chassé de sa maison, tt il a tenu le serment qu'il a prêté à lEtat. » J'étais Français, me dil-il, avant que d'être prêtre. Je ne prononcerai pas entre les dillérents partis : mon ministère est de prêi lier la soumission aux lois, et j'en dois donner l'eveinple. Je n'ai plus rien, j habite une chaumière, je vis d'aumônes; je reçois aujourd'hui de ceux dont je soulageais la niLsere; mais ils me bénissent encore, et je ne m'afflige que de l'inipiiiss.uice de leur faire du bien, u
11 me parl.i longlemps encore, et il savait se faire écouter. Son langage est simple eouime ses moeurs; mais il a quel |Ue chose d onctueux, de pénétrant de pitri.ircal.
Il cragnait d'êlre indiscret. Il ne m'interrogeait pas; il cherchait la blessure. Il peignit tour a loiir les éeucils qu'on, trouve à eh.iqiie |'as dans le monde, le vide iiisiippnrlalde et quelquefois les ngrcls q li suivent les jouissances qui nous séduisent et nous abusent J.- ne lépon-
dais rien. Il p.irla enfin de 1'^ iir : c ét.iit niellrc le doigt dans la
plaie. Mon cœur meurtri , déchiré, s'épmclia dans le sien. Je ne lui c.ich.ii que mon nom et celui de la misérable... 11 m'écouLiit avecia-
Si
ANGÉLIQUE |:T JEA>'NET0\.
téri^t, il me |>hii{;nait, il s'atleiiiliissuit avec moi, et je sentais que je soulVr;iis moins iiupros de lui.
il inc proposa ili' iiii' reposer soiis son humble toil , ilo m'y arrêter quel(|iies jours : j'allais lui ilemaniler eetle ijràec. Il m'olViil de parla- (;er avec moi le peu qu'il devait à la bienfaisaiiee. — Oui, lui dis- je, voire pauvreté, mou aisance, nous metlrous tout en eon.mun.
ÎSous passimôs devant son presbjlere ; il soupira en lourjianl la tele lie l'aulrc côté : — C'est la «pie j'ispérais vivre et niiurir ; c'est la ((ue je recommandais la soumission .in\ enfants, la l'uKIitc au\ épou< , I amoiir des liomnies a tous; c'est li que j'ai quelqucfuis réconcilié des ennemis : ce n'est (dus ipi'un cabaret.
L'ami Thibaut.
Nous entrâmes dans une espèce de butte, que des journaliers bii avaient élevée, en sacrifiant le salaire de ([uelqucs heures. — Ils ont fait bien peu me dit-il; mais ils l'ont fait gaiement : c'est le denier de la veuve.
En effet , quelques bâtons croisés , un peu de bourre et de la terre t'Iaise composaient les murs; du jonc de marais formait le toit. Une mauvaise table, deus cscabelUs, quelques poteries fjrossicres et un grabat, c'étaient la ses meubles. Dans l'endroit le plus apparent, il avait élevé un autel de pierres et de gazon. — Fanoul , me dil-il , on peut remercier le grand Être, ou se soumettre à sa justice.
In m'offrant le part.ige de sa petite propriété, le digne homme n'avait écouté que sa philanthropie : il n'était pas possible que ce réduit nous rei ùt tous les trois.
Il f.dlaitdonc s'éloigner. Je m'affligeai de l'idée de quitter ce lion prêtre. Son entretien m'était nécessaire comme l'appui qu'on donne a l'arbuste battu par les vents.
— Si je vovais un cabaret, me dit Antoine... — Oui, vois. Une chambre et deux liis, voila tout ce qu'il faut.
t)n va a la messe le dimanche; mais on ne boit que le décadi, et on boit peu, parce que l'a.-gent est rare. Le cbaretier fait donc mal ses affaires ; aussi a-t-il des chambres et point de lits : tel fut le rapport «l'Antoine.
— Eh bien ! voyons ces chambres. — Elles sont dans un triste état. — Nous les arrangerons.
lÊlIes ne pouvaient convenir qu'à l'homme occupé d'un seul objet, et indifférent ii tout le reste. Je proposai donc au propriétaire de me louer le haut. II me proposa, lui, d'acheter la maison : il lavait eue pour une poignée de mauvais papier, et il voulait m'en faire bon marché.
L'idée «le réintégrer mon curé, de l'aider à mourir en paix, me fit éprouver une sorte'de |ilaisir. J'allais répondre à louvertiire du eabareter; je me rappelai que j avais tout sacrifié, i^l^ql^à la possibilité de faire des heureux : je n'avais plus que si\ mille livres de rente.
Je me retirai sans npo'dre , la tète baissée, le cœur navré. Il est rare q .'il ne se présente pas quelques mojcns a celni qui veut le bien et qui le veut fortement : je retournai sur mes jws.
I.a m..ison et le jardin valaient au plus quatre cents livres de loyer. J'en offris mille pendant la vie du vieillard, plus six cents francs compl.;nt pour la coniplais.ince qu'aurait le propriétaire de déménager dai'H la journée, le qui ne lui était pas diffnile.
— Tu es sobre, Antoine; nous vivrons avec cin ) mille livres, n'estce pas ? — C'est beaueouii pour moi, monsieur; mais vous ?... — Jloi, je n'ai plus de besoins.
Les ving'-eiiiq louis étaient étalés sur table. Ils devaient éblouir quelqu'un (]ui n'a jamais eu le quart de cette somme à sa disposition. Je n'éprouvai pas de dillicultés. Deux carrés de papier marqué terminèrent tout.
!Mon liomiiie courut le village, en ramena un mauvais cheval et une vieille ch.irrette d'emprunt. Deux futailles, vides ou pleines, occupèrent le liuid ; lin mobilier exigu trouva place par-dessus. Le eabaretier fouetta , et p.irlit pour Saint-Germain , où il comptait s'établir plus avanl.ijjeiisement.
J'eiivojai Antoine avec lui. Je le chargeai de prendre chez un tapissier ce ([ui était de première nécessité, et de profiter du retour de la charrette. Je lui donnai ma bourse, et je lui recommandai d'en être économe.
Je revins à la hutte, déjà payé intérieurement de ce que j'avais fait. Le bon curé était en prières Je mis sur son petit autel les clefs de son presbytère ; il les reconnut, il les baisa. Il par lissait inquiet, incertain ; il attendait en silence que je m'expliquasse : je lui présentai l'écrit qui le remettait en possession de son asile. ,
Son visage s'épanouit, ses yeux éteints se ranimèrent, ses mains tremblantes embrassèrent mes genoux. Je le relevai, et il me pressa sur son sein. — Vous le voyez, dit-il en regardant le ciel d'un air reconnaissant, vous le voyez, il est une Providence. — Pour vous, mon père... — Ingrat ! eh, ne vous a-t-elle pas ce matin envoyé un consolateur ?