XL. — J'en aurai des nouvelles
Nous étions établis dans le presbytère. Rien de trop ; mais aussi Antoine n'avait rien oublié. Il avait apporté jusqu'à des papiers pour couvrir les murs charbonnés , et il restait encore quinze cents francs dans la bourse coniuiunc.
Je m'applaudissais de m'êtrc fixé auprès du bon prêtre. Un grand fonds de raison, un esprit passablement cultivé, une philosophie douce et modeste, et surtout le meilleur naturel, m'attachaient à lui Je jour
Le ton Antoine nous regardait fjire une partie d'échecs, qui l'étonnail beaucoup , car il n'y entendait rien.
en jour. Mes chagrins étaieiit de ceux que le temps seul peut adoucir, et jamais il ne m'en parlait le premier, (.'est par des occupations variées, des Ici turcs attachantes, une conversation animée, fiu'il s'ellorcait de me distraire. 11 me traitait comme un malade affaibli, à qui il ne faut que des remides doux.
Il me pria de l'aider à nettoyer son jardin , longtemps abandonné à la seule nature, et oii l'ortie avait cru a côté de l'aùllet. Il m'apprenait à émondcr, à tailler les arbres qu'il avait plantés, et dont un autre avait cueilli les fruits ; il me conduisait sous cet if oii ses iirédécesseurs et lui avaient si longtemps médité i il ouvrait Uajfon, et il m'apprenait,
ANGÉLIQUE ET JEANNETON
en commentant ce j,'raiiJ Uomme , à ne considi^rcr notre petit ylobe que coinnif un point d .ns rimmensili'. ses liubitanls connue ilts iitomes, 'enrs poiuis tuunuc une lunicc , leurs plaisirs coiuuie rien. I.e lii ros. eoiuiue le pùlro. s'éteint presijue en naissant. Tons ilcuv, me disait il, sûiil le su|M rllu pass.i[;i'r de ces rou.i|;rs ctiTUi-ls.
Le Imii Aiitiiiue, assis ii nos pieds, écoutait avec admiration, on nous ref.ardiit l'aire une partie d échecs , (pii l'étonn.il plus ciieor.', |iaice qu'il n'y entendait rien. Il nous iiitcrroiiipaii pour nous servir i;aienieiit le repas rliaiiipètre qu'il avait apprête, et il avait toujours une hislorietle pendant (pie nous inaiijjioiis. ll'cst par les soins de eesdeu\ lioinines eslinuililes que le trai' poienaiit s'énioussail (|ui lipiefois : il se l'ais.iit toujours sentir à de rrci|iicnt* intervalles. Il n'y a ip::; des trêves ii espérer <le la douleur.
Denneterre, l'officier de hussards.
Les nuits surtout , les nuits étaient cruelles : point de sommeiL Ce recueillement forcé qu'amènent les tembres; aucune de ces distractions que produisent les ol'jets extérieurs; le passé se déployant avec tousses charmes; l'avenir enveloppé d'un voile lnijulire ; un cœur qu'assaillaient sans relà' he le désespoir et l'amour; des heures comme des siècles, telles étaient aloi-s pour moi ces nuits aulrifois délicieuses. J'invoquais le retour du soleil; j'attendais qu'il vint terminer mon supplice, m'arracher à moi-même, et suspendre les larmes brûlantes dont j'arrosais ma couche solitaire.
Si je succombais un moment à la fatigue, je devenais le jouet des songes. Tantôt je l.i voyais folâtrant avec mes rivaux ; je la voyais d.ins leurs bras, et je me réveillais en sursaut, trempé de sueur, les cheveux hérissés, agité de inouvemciits convulsifs. Une autre fois, elle m'accablait des plus tendres caresses; elle me jurait un amour éternel. Tu mens ! tu mens ! lui criais-je indigné, et je me réveillais encore.
L'idée de cet enf.int qui va naître m'olisède aussi partout. Je l'attendais comme un bienfait de la nature, et je ne le recevrai pas dans mes bras; sa voii ne me lera point tressaillir; il n'apprendr.i point il balbutier mou nom. Il livra loin de son malheureuv |iire , de son ptre cintraint » élever une barrière entre le monde et lui, de son père réduit à la compassion d'un pauvre vieillard. 11 vivra... Eh ! qui sait si les veilles , si l'excès des plaisirs ne flétriront pas dans son alvéole la tendre fleur qui s'allait développer.. Arrête, arrête, Angélique. Tu as empoisonné ma vie : gr'ice du moins pour mon enfant.
Et j'étais à genoux en prononçant ces paroles ; je les lui adressais comme si elle eut pu les entendre ; j'écoutais comme si elle eiit pu me répondre. Le hruit du vent qui agitait doucement les arbres de la forêt frappait seul mon oreille.
Je veux savoir si elle se souvient qu'elle est mère, si elle s'est retirée au Bois-Guillaume, si clic a respecté mes dernières volontés.
.Ah I si elle s'i tait repentie, qu'elle eût sincèrement abjuré de coupables erreurs, qu'elle fût à la campagne, et (|n'elle voulût y vivre pour moi ?... Ses faiblesses n'y sont pas connues ; elles y seraient ensevelies a jamais... Des faiblesses! des crimes! Je les connais, moi, ei je ne saurais les oublier.
Mais ne puisje savoir où elle est, m'assurer que ce déplorable secret n'est connu que de moi, que l'abandon et le mépris public n'ajoutent pas il son opprobre ? Je crois ipie je serai moins k plaindre si elle n est pas conipleleinent inaltieuretise.
J'irai a Paris. Je me rendrai seer(*leiiu-iit elie/. Tliib.iut, je l'interrogerai... I^on, non. Si elle brave mon autorité, si elle était resiée cliei moi , et que je la renionlrassc chez iiiuii ami , je ne peux me le dissimuler, un mot, un regard, une larme amènerait une récuneiliatiun qui me convrir.iit de honte.
J'y eiueriai .\iil()iiie... Antoine, facile et bon, ne résistera pas pliii que moi ; il découvrira ma retraite. Je serai exposé a (uir eneure, ou à luller sans cesse contre les prières, les iinportunités, eonire moi-iiiéme... Insensé, tu te flalteras donc toujours ! eh ! feût-i-lle trahi, si elle pouvait s'occuper de toi i* N'importe, Antoine n'est pas l'hoinmc qu'il me faut.
C'était un dimanche; le bon ci ré avait fini son olVice. et il avait la semaine il lui. Je lui laissai entrevoir l'iinpiiétude ou j'étais du sort de celle femme, et, en eonvenaiil de ma faiblesse, je le suppliai de s'y prêter, le digne homme n'a rien, dit-il, a refuser à son bienfaiteur, î-oii bienfaiteur ! on aequierl ce titre ii bon marché. J'ai fait bien plus pour une autre : coiniiunt iii'a-t-elle payé?
Je donnai au vieillard des ihslnielions bien longues, bien détaillées, et qui durent lui paraître bien niinutieuses : il eut riioiinêlité de n'en rien faire paraître. Je lui lis promettre , sur son honmiir , de ne p s révéler il l liibaut le lieu oii je vivais, cpielques instanci'S qu'on lui put f.iire. Il le jura, et moula dans une as-ez bonne carriole que j'avais louée dans le village. Je restai .seul avec A.itoine et Uuffm.