‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 209 sur 379 · XLI. — Je commcDCe i voir clair · texte numérisé non relu

XLI. — Je commcDCe i voir clair

("cite journée s'écoula comme celles qui l'avaient précédée. Elle fut plus aj;ilée peut-être, parée que j'éprouvais deux sensalions pénibles, (pu ne in'avaieiit pas toiirmci té encore, 1 incertitude et l'attente. J'avais ouvert Huffon ; je croyais lire, je ne voyais que îles earaeteies, ipii ne m ollralcnt aucun sens. .Mon cntendem'.rit , mon iiiia;;ination , tout mon être suivait la carriole. J'étais ii la fois sous le vieux if, et sur la route de l'aris.

Le scélérat se laisse désarmer, il tombe à mes geooux.

J'appelai Antoine : — Demeure avec moi ; parle-moi, parle-moi toujours, et force-moi d'écouler.

Le soleil allait disparaître, et je redoutais l'obscurité et la solitude. — Antoine, fais du feu dans ma chambre ; viens-y passer la nuit avec moi. Tu t'iras coucher quand je me lèverai.

Le bon homme avais mis une talde auprès de mon lit. 11 chantait, il me lisait . il me contait des histoires que j'avais cent fois entendue»: c'était lout ce qu'il pouvait.

Il éuit minuit ou environ, et je m'assoupis en l'écoutant. Je reposiii comme l'oiseau sur la branche, qu'une simple feuille intimide et réveillCk

ANGÉLIQUE ET JEAKRETON.

Je fus fnippi' (lu bruit il'uiie voiture qui roul.iit ni|iitlrMiciit cl qui seinliLil alli'li'o lie plusieurs cliev.iux. Elle s'arrêta ii notre porte , el j on tenilis (|u'oii frappait iloiieeinent. ^ous i^lioiis sansaruics. nu milieu il'uu Imis, el Aiiluine ne voulait pa* ouvrir. On rr.ii)pa plus fort : je pensii que ec pouvait être quelque voyii[;eur écarê, ipii veu;iil demander son rheuiin. Je in'liabiliui : je deseeii'lis, un llauiheau it la main; je parlai il travers la serrure , on me répondit . et je reconnus la voix du euré.

•Jtiel fut mon elonnenient lorsque je vis Tliiliaut descendre apri-s lui d'une chaise de poste. — .Mi ! mon père dis-je au vieillard, vous avez mni|ué à volie parole. — J'ai cru faire mon devoir — Dans quels endiarras nouwaiu \ous alliz me jeter ! — Je ne croyais pas, r prit Thibaut, que dans aucun temps ma présence di'it vous i tie im- |><irlune. — ^on, mon ami. mais... — Jen'aur.iis pas cru non pus que voun pii.s.sicz prendre un parti dcsi spéré avant de vous être ouvert il moi. Tcul se serait éclairci sans doute, el... — Eli '. monsirnr, a-t-il dépendu de n oi de me refuser à l'évidence? el quels conseils alors avais-je ri demander ! Tinissons. M vous i tes un émissaire de celle... — iNon, monsieur, on ne ma pas eliari;é d'af;ir. m.iis je suis l'ami de tous deux , el inc.qiable . surtout , de tromper personne. Des passions \ iolcntes née. ssileiit ili s mesures promptes, et l.i précipitation f.iit ciinimellre des f.iules. Entrons, et éeoutez-uioi. — Desf.iutes, réplicpiai je, des fautes ! je n'en ai poinl i> me reproeber. — Entrons, mon ami, entrons.

Ali ! me disiiis-jc en le suivant, s'il m'était Dermis de douter de ce que j'ai eiitciidii ! .. lm|ios>iblc, impossible.

On s'as-sit autour du foyer, et 'rUibaiit continua de parler.

— Kapp' lez-voiis les premiers iiicidciiLs qui suivirent votre arrivée à Paris. >iad.ime Dercourl prit du g ait pour vous , elle fut rebutée, et il est des oflenses qu'une femme ne pardonne jamais.

— Je sais cela. Après?

— Dcnneterre s'attacha sc'rieusemcnt ii votre épouse, et il se carda bien de se déclarer : il se fût perdu aupr s d'elle; mais il a été bien avec ni.idanic Dercourl, cl je présume qu'ils se sont concertés pour vous delaclier l'un de l'aiilrc.

— Je l'ai toujours pensé; mais ces détails sont étrangers à l'événement terrible...

— C e-l du raisonnement qu'il faut ici et non de vaines déclamations. Madame Dcrcoiirt cacha ses vues sous l'ciiveloppc de la friv^ lité el des grâces. Elle raillait souvent .\ngélique sur son atl.iclieincnt pour vous; elle eliercliait à lui inspirer le goût de la dissipation. Hcniicterre, au contraire, était réservé; mais il s'elToreait de paraître aim;ble. et il voulait être sûr de plaire avant de se déclarer. Il crut que la jalousie él.it un moyen infaillible avec une feiiime qui devait être persii.idéc de ce qu'elle valait , el c'est en piquant son acnoiirpropre qu'il vous attaquait dans son cœur. 11 hasarda de loin en loin quelques mots sur votre intimité avec Jeanneton.

— .leaniielon ! la seule femme estimable que je connaisse !

— Je crois que vous eu connaissez deux.

— .\li I puisse le ciel vous entendre !

— ISe lu'interronipez jibis ; sUivez-moi exactement.

— Je ne perds pas un mot.

— Angélique ne démêla pas le but de ces insinuations perfides. Elle De s'y arrêta pas même d'abord ; Uia-is elle vous aimait trop tcndremeni.

— Trop tendrement !

— l'uur que ces propos, qui paraissaient tenus sans intention, ne produisissent pas enfin une sorte d'cffel.

— El elle n'en a rien dit ! La cruelle a pu se taire !

— Lui avci-vous parlé des alarmes qile vous inspirait Denneterre?

— Je craigiiai-i son extrême sensibilité.

— El elle a pris le seul parli qui reste h une femme prudente, le silence et ta résignation. Elle soullrail beaucoup en secret, el jusque-là elle l'avait caché à tout le monde.

— .Mais, mon ami, d'oli savez-vous tout cela?

— >oiisy viendrons. .Mon accident vous amena il Bordeaux. D'abord votre correspondance fut tendre et suivie. Vous fûtes huit jours sans lui écrire ..

— O'esl faux ; demandez ii .Antoine.

— Vos lettres ont donc été soiistr.iilcs ; mais par qui ?

— l'ar Denneterre. sans doute. ( )u par Justine, dit .\iitoinc.

— l'ar Justine , cela se peut. On fil entendre à .Angélique que les momenti que vous lui dérobiez étaient peut-être consacrés à Jeanneton.

— I es scélérats !

— Elle ne la recul plus qu'avec froideur, et Jeanneton cessa de la voir. Bientôt le méconlenleniei l de \olre épouse perça, malgré elle, dans ses lettres, cl cependant elle vous écrivait loiis les jours.

— C'est faux encore, et c'est ce qui m'a fait partir si précipitamment.

— Mais on ne retire pas des lettres de la poste.

— El si Justine ne les jr a pas mises, reprit Antoine. — Vous revîntes * Paris. -Angélique apprit votre retour, el quitta tout pour alhr vous prodiguer s. s eares.scs.

— Ce A \rai.

— Jeanneton ne paraissait plus chez vous ; mais vous alliez fréquem-

ment chez elle. On ernp'iisonna vu» démarches, el Angélique, profondément blessée , atlceta les dehors de l'inilil)'. renée, cl essaya de vous r.imener par la jalousie. I^lle eut pour Dennelcrrc les pré>eiiaiices, les alleiition^ qui pouvaient vous inquiéter, sans la eompioaultre avec cet lioniMie, < t. (pirlipiefuis, niailrisée par son amour, elle le qiiitt ait, elle s'approchait de vous avec l'expression de la Iciuiressc , mais aussilôl, se r.ippelant vos torls prétendus, elle s éloignait, elle retournait a Ucnneterri', el s'en'orc ait de lui sourire.

— C'est vrai, c'ist trop vrai.

— \ ous filles atta(|ué d'une maladie mortelle. Votre danger fit disparaître tous les nu.ig' s qui s'étaient élevés dans son esprit : elle ne vit plus qu'un époux adoré...

— Arrêtez...

— Je me sers du mot propre. Elle ne vit plus qu'un époux adoré , que peut-être elle .illail perdre. B.iignée dans les iarims, elle p.iss il près de vous les jours el les nuits. Jeanneton se présenta pour vous voir, et la porte lui fut refiisTe. Denneerre qui lui él.iit inutile alors, fut éi; dément éloigné. C'est sur ces enlicfailes ipie j'arrivai ii Paris, cl (|Ue je partageai avec An.ijéliqîie les soins q l'ellc vous ilouoait. .\ peu près seul avec elle, je ne t.irdai pas à m ..peiecvoir que des peines secrètes l'atrcetaient sensiblement, l'.ien de ce qui xons louelie l'un ou l'autre ne peut ni'être indiU'érenl : je la pressai , et elle ne put résisler II mes instances, ou peut-être au besoin de s'ouvrir à un véritable ami. Assuré de la sa,gessc de leaiiiieton, de son allai heiiKiit pour liasticu. -c coîiiliatt s des idées qui ne me paraissaient pas l'oiuléts. Je l'engageai surtout à ne vous parler jamais d'une fuililessc qui, supposée ou réelle, ne pouvait durer longtemps.

— Voilà ce que j'ai entendu avant qu'il me fût permis de parler, cl ce que je n'ai pu comprendre.

— Vous guérites. Notre reconnaissance envers votre épouse, le désordre de vos sens, des e. pressions qui ne parlent que d'un foyer brùl.'nt, dissipèrent un moment ses soupçons, et la ramenèrent à la douce espérance d'être aimée uniquinient.

Il faisait beau. Vous files mellie les ehevrtux, el la sensible Angélique oll'rit de vous accompagner. \ ous parûtes touché de sou empresseineul ; mais une coin te priuiienade ne fui qu'un déloiir qui vous eonduisit cliez leanneton : elle le crut, au moins. \ olre premi re visite à Je.innelon, un dîner avec elle, une partie du jour passée dans celle maison, tout s'accordait à ranimer des soupçons mal éteints. Le tr.ul acéré se fit sentir de nouveau dans le cœur d'Angélique ; 1 amoir blessé, le de|iit, l'orgueil, agir, ni un moment. Elle écrivit un bil'et inconsidéré, et sorlil ; mais c'est chez moi qu'elle vint, c'est chez moi qu'elle déplora un malheur imaginaire.

— Oh! bien imaginaire, mon ami.

— Je le crois à présent. Elle me demanda un lit; elle me déclara l'intention formelle de ne rentrer avec vous que lorsque vous auriez rompu sans retour av ec Jeanneton. Je m'élevai fo. tenienl conlre un plan de conduite irrégulier et dangereux, je le combattis sous tous les rapports; mais elle ne raisonnait plus.

Denneterre entra, et j'en fus étonné : je ne le voyais jamais chez moi. Il avait constamment alimenté la jalousie d'Angélique, el s'était insinué jusqu'à un certain point dans son esprit; aussi sa présence ne détourna pas la conversation. Ellle persista ouvertement dans la résolution de vous éviter.

Les vues de Denneterre ne m'avaient point échappé, et ma surprise redoubla lorsque je le visse ranger de mon côté, lui représenter les conséquences de sa retraite auprès d'un homme seul, cl la conjurer de ne pas justifier vos égarements par cette démarche hasardée.

Il sortit el revint une heure après. Il employa de nouveau les raisonnements les puis convaincants. Angélique ne se rcndail pis encore. Je me prononçai nettement, et je lui déclarai que je ne me prêterais point à ce qu'elle exigeait de moi. Il fallut qu'elle cédât; elle monta en carrosse, el ordonna de loucher chez vous.

Voilà, jusqu'à l'inst.int de votre disparition, la conduite exacte d'une femme injustement soupçonnée, abandonnée d'une façon barbare, et réduite au dernier désespoir.

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