XLIV. — Les Rccollets
En entrant dans l'ancien Hainaut français, je trouvai les chemins détériorés, rompus même en quelques endroits. On m'en annonçait de plus mauvais encore vers Cambrai , et la crainte d'éprouver le moindre retard me détermina à changer de direction. Je pris par Lanilreeies C étaient quelques lieues de jdus à courir, mais je comptais les regagner par la facilité de la roule.
Je n'étais resté à l.andrccies que le temps nëcessairo»pour changer de chevaux. Mon coi her m'avait fait observer que le temps chargé, un air lourd et chaud, indiquaient un orage très-prochain : je n'en connaissais pas de comparable à ceux qui me torturaient depuis longleiiips. Le danger d'An;;èli(|iie, mon imagination ardente, ne me permettaient ni d'entendre, ni d'arrêter. D'ailleurs j'étais dans une bonne chaise : que m'imperlaient la pluie, les éclairs et le bruit?
INous lil.ons le long du bois de Morinal lorsque la nuée creva. Une grêle énorme et des coups de tonnerre, que l'écho renvoyait de dill'éreiites parties de la forêt, intimidèrent les chevaux; ils arrêtèrent. Le postillon rangea la voilure sous les arbres qui bordaient le theiuin, et mon cochir et lui ne trouvèrent d'abri contre les grêlons que sous la voiture même.
Je les priais, je les conjurais de repartir; je leur offrais l'or ipie j'avais sur moi, celui dont je pouvais disposer, et je ne pensais pas que c'eût été exposer leur vie pour satisfaire mon impatience. La grêle hachait les branches, et je sus, deux jours après, qu'elle avait tué ou blessé la plupai t des bestiaux qui étaient dans les pâturages de Tontainc-aux-liois.
Je me désolais, je me désespérais, lorsqu'un éclair terrible faillit m'aveiigler; en mêine temps un coup épouvantable éclata au-dessus de nous Les chevaux prirent le galop, quiltèrent la grande route, et me traînèrent à travers cliimps. Jetas au mouieiit d'être brisé : je n'y aurais pas fait attention s'ils eussent galopé vers Namur.
Je crus remarquer, au contraire, qu'ils retournaient du côté de I andrccies; je ne balançai pas : j'essayai d'ouvrir la portière, décidé à sauter à terre dusse je êire moulu par la roue.
J étais parvenu avec quelque peine à faire jouer le ressort; j'allais exécuter ce dessein imprudent, mais je vis que j'étais engagé dans le bois, et mon opiniâtre vivacité ne m'empêcha pas de sentir que si j'évitais la roue, je courrais risque de me tuer sur les arbres devant lesquels je pa^s.lis avec une incroyable rapidité. Eh ! qui sauvera 1 infortunée, si son unique défenseur périt misérablement ici? Celle réflexion m'arrêta aussitôt.
Cependant le chemin devenait plus étroit; les moyeux accrocbaicit à cliaque seconde, et le péril était égal de toutes paris. J'attendais le moment oii ma chaise de poste volerait en éclats, et, je l'avoue, cette perspeclive me lit frémir : je tenais à la vie depuis que j'avais conçu 1 espoir de vivre encore pour elle.
( e que j'avais prévu ne tarda point à arriver. L'essieu rompit par le milieu , les roues se détaihèrcnt, la caisse tomba, et je fus sauvé par ce qui semblait assurer ma perle. I e devant de la voiture tourhait aux jambes de derrière du cheval de brancard; il fut contraint de s'arrêter; le bricolicr ne put entr.iiner seul les deux niasses : je descendis. I a nuit était close, mais l'orage était calmé; la lune blanchissait le faîte des arbres, et je ne désespérai point de me tirer de ce bois malencontreux
Je dételai mes chevaux. Ma valise, mes provisions de bourbe, mes bougies et mes deux lanternes, j'attachai tout sur l'un; je moulai sur l'aiiire, j'abandonnai la chaise et je marchai devant moi. Le chemin élail battu, et je ne doutais pas qu'il ne me conduisît à quelque village oiije Ir.uver.iis les moyens de gagner la première poste.
Les chevaux, harassés de la course for. ée qu'ils avaient fournie, et -4 r.issiirés par le beau temps, ne voulaient plus aller qu'au pas. Je fus leiilé vingt lois de les laisser et de poursuivre à pied; mais si je m'égar.iisdaiis cette forêl , mes provisions devenaient une ressource qu il et. lit important de conserver. Je me plaignais amèreiiicut du contretemps que j'éprouvais, m. lis je nie soumis à la nécessité.
Je pensais a mon cocher, à l'embarras oii il devait être, à la difliculté de nous réunir, lorsque j'arrivai sous un mur ruiné qui fermait une espèce de parc. Je présumai que j'étais près d'une habitation ; j'avaiic;ai encore, et je me trouvai devant un monastère déiii.inlelé. Une partie des toits élail enlevée, les portes, les croisée s démoulées et il n y avait pas d'apparence i|ue ces masures recelassent aucun être vivant. Cependant, en examiniint avec plus d'attentiuii, je démêl.ii cerl.iins bâtiments (pii étaient deineurés intacts. J'en conclus (|u il pouvait y rester des eflèls de quelque valeur, et il élail vraiseiiiblable qu'on y avait mis un co;. cierge. J'attachai mes chevaux à un arbre, et j'entrai dans une vaste cour au fond de laquelle était léglise.
Je jugeai qu'elle communiquait au cloître, d'oii , appelant à Irèuliaiite voix, je serais infailliblement entendu, dans le silence de la nuit. Je fis du feu, et j'allumai une de mes bougies pour me guider
ANGELIQUE ET JEANNETON
(I.ins les détours inroiiiitis que j'iilliiis |i.iiToiirir. Je iiioiiliii ;iii portail; jo iMOnt'Ii.ii sur qiu'li|iie iliusc i\v xoliiiiiimin i|iii tt.iit sur lis cl<'(;ris stipirii iirs. J'approch.ii ma laiittriio : c'était un liomiin' qui iloriuail |iroroiul(iiionl. Ji' le poussai lonjjli'nips avant (|u'il s'cvcillàt. Il me réponilit, ilans son patois lirahatii on , qu'il Otail un pauvre voya|;i'ur qiit l'orai;!' avait surpris, ipi'il s fiait misa couvert sous l'cnroncenient en avant île la porte, et que la falljjue l'avait enilornii.
Je lui >lenian>lai pourquoi il ne s'était pas retiré dans I intérieur, au lieu de se teiur dans un endroit où il était presque aussi exposé qu'en plein cliani|>. • Alil monsieur, me répond-il, vous ne savei donc pas i'Iiistoire de ce couvent? — INon. — On nie l'a contée à Bavai. — Eh liieii , qu'est-ce que c'est?
Il allait ,1 l.andrecies, el son liote de IJavai, bon lioiiime, à ce qu'il me semlila , lui avait dit qu'il (;agnerait une lieue eu eoiipant par la forêt; mais qii il passerait devant l'ancien couvent des Hécollets, et qu'il se gardai liieii d'y entrer, surtout la nuit, p.irceqii'il y reven.iitdes esprits depuis qu'un juif avait aclieté le monastère , et eoTiimeneé ,i le démolir ; que les liùc'.ieroiis , les saliotiers et les autres lialiilanls de la forêt <ivaieiit cliuclnilé à l'oreilli" du juif ipi'ils le lin'ileraient vif s'il reparaissait dans l'iiabilatiou des lions péris, dont le ciel prenait la d. fense, et qu'il avait fait suspendre les travaux, après avoir enlevé pourtant les fers, les plombs, U menuiserie, et une partie des cliarpentes.
Je n'étais pas d'Iiumeur .'i m'aniuscr de ces sottises. J interrompis mon homme, qui ne paraissait pas disposé à finir; je lui demandai s'il voulait partir à l'instant pour l.aiidrecv. et se charger d'une commission dont je le paverais honnêtement. Il me répondit qu'il était à mes ordres. Je lui mis douze fiMius dans la main , et je lui dis d'aller à la poste, d'apprendre au niiitre que j'étais aux nécollets avec mes elïets et ses deux chevaux , incapables d^' marcher au moins de vingt-quatre heures; qu'il m'en fallait d'autres sans délai, avec une cil lise bonne ou mauvaise; qu'd fit courir sur la route de Landrecies à Bavai , pour avoir des nouvelles de mon cocher, et lui recommander, si toutefois ma voiture, sous laipiellc il s'ét.iit réfugié, ne l'avait pas écrasé quand les chevaux s'emportèrent, de pousser de suite jusqu'à Mons, et de ni'attendre à la poste.
J'avais eu d'abord quelque envie de retourner moi - même à Landrecies; mais je ne voulais pas laisser les chevaiiv il la valise à la merci d'un inconnu; d'ailleurs, c'était un garçon de vingt-cinq ans au plus, fortement taillé, qui pouvait faire le chemin en trois .quarts d'heure. Je ne le détournais pas; je n'exigeais qu'un peu plus de célérité, et le délabrement de ses habits annonçait quelqu'un qui ne gagne pis souvent douze francs dans une heure. Je pouvais donc compter sur son zèle; aussi m'assura-l-il qu'il irait tout courant, et qu'il n'arrêterait p..s que ma commission ne fût faite. Ses protestations avaient un ton de bonhomie qui augmenta ma confiance : les bonnes gens sont ordinairement bêtes , mais toujours sûrs, à quelques exceptions près.