‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 214 sur 379 · II. — Que ferai-je de ces deux homme(-là · texte numérisé non relu

II. — Que ferai-je de ces deux homme(-là

me iant

Le titre de ce chapitre rend assez bien l'espèce d'anxiété oii je

trouve. Ce n'est pas la première fois que je nie suis dit, en altaeli

quelques feuilles de papier ensemble: Que xais-je faire? Je commence n'importe eoinment , je vais; quelques faits se lient; une action forte ou faible, lionne ou mauvaise s'engage; j'arrive à un dénoiiiiK nt ]>révii ou uoii ; le livre est lancé; on le lit, puisqu'on le cniii|ue, et moi je me repose.

î'i cette maiiièrc n'est pas la meilleure , elle est au moins la plus

eoiiimodc. Je m'en trouve trop bien pour en changer. D'ailleurs, ce n'est pas après avoir mis pendant quarante ans du noir sur du blanc qu'on s'avise de clierelier le mieux possible. Allons, avançons, aux risques et périls des oisifs qui voudront nous lire.

Ou ne manque pas de se luontrer en iiiiblic le jour, où, pour la preoiiire fois, on s'es? passé un cordon rouge au cou. \ ersac élait allé il l'Opéra, et vous prévoyez bien qu'il n'avait pas négligé les précautions d'usage. Ses gens avaient quille la livrée et s'étaient partagé le parquet. (^)iiclcjucs protégés, lieaucoup de ceux qui espéraient l'être, étaient dispersés dans la salle. Dés que \ crsac parut, 1111 murmure llatteur se fit entendre, et ceux qui n'avaient encore que des espérances murniuraieiit plus haut que les autres : ils voulaient se l'aire remarquer du patron.

\'ersae n'élail pas connu de loule la France, et de bonnes gens se dcmanilaicnt ;i qui s'adressaiciil ces marques d'approbation. Je vais vous le dire, répondit assez haut un petit homme sec, au teint hâve, aux sourcils rapprochés, au nez saillanl, à la bouche renirante, à l'haiiil lâpi'', et qui avait les deux mains appuyées sur une vieille iiiiiie que ses ancêtres lui avaient transmise. (Wl lioiume-la aimait le plaisir qui ne lui eol'ilait rien, par la raison toute simple qu'il ne pouvait l'acheter. I.a femme de chambre d'une danseuse lui avait (louiié un billet de ]iarquel pour applaudir un pas de deux, et il se lioiixait précisément sous la loge dont \ crsac occupait le devant.

« Ce personnage i|ue vous voyez là, dit la iictit hoiuine, oblige beaucoup de gens ipii n'ont besoin de rien, parce qu'ils saut répandus dans le grand iiioiiile, et qu'ils élaxcnt une réputation de philinlliropie iiui chancelle quelquefois, et que le prolecteur s'est aciiuise on ne sait hop Cdiumeiil. ils se gardent bien de dire que cet homme est dur, ingrat, injuste luêiue à l'égard de ceux qu'il ne craint pas. J'ai servi trente ans dans les bureaux de son adiuinistraliiiii, et j'di élé renvoyé, jiarce que ma jilace convenait au frire u'uiie petite lille pour ([ui il a des bontés. Ou le félicite assez dircc- Iciupiit sur la décoration (|u'il vienl d'obtenir, et celui qui l'avait luéiitée est mort aujourd'htii du chagrin d'avoir été écarlé. u

^ crsac n'avait pas perdu un mot, et rinlentiou du petit homme (tait de se faire clairement entendre : on a nécessairement de l'hunieiir quand on a perdu un em|iloi dont on tenait l'existence, et il est bien difficile de ne pas se venger quand on en trouve l'occasion.

Ce (|ue venait de dire Moulllard passa de bouche en bouche, et lientôt des murmures d'improbation couvrirent ceux qui Ûatlaienl si agréablement l'oreille de Versac. Il ne pardonnait la contradiction qu'a d'Alaire. 11 était vif, emporté, et déjà il pâlissait de colère. Cependant nous n'étions plus au bon temps où un grand écrasait riionime du peuple qui osait le juger, et il faut imposer silence, de quelque manière que ce soit, à un censeur d'autant plus dangereux (|u'il est véridi(|uc. Versac prit tout ii coup un air atïabic et lit signe à .^louBlard. i\lo;illlard ne savait s'il devait se rendre à l'invitation de \ ersac : la loi le protégeait; mais on l'élude quelquefois. Un second signe, un sourire de bienveillance eucourageni le petit homme. 11 se lève, il traverse le parquet au grand méeontentemeut de ceux qu'il dérange. Il sort, il gagne l'escalier des premières, il arrive à la loge de monseigneur.

'( Dites-moi, monsieur, pourquoi depuis trois jours vous n'avez point paru dans les bureaux? — Parbleu, monseigneur, vous m'en avez chassé. — Chassé! ah! mon ami'... je ne retrouve pas votre nom. — Moufflard , pour vous servir, monseigneur. — Moii^rd, c'est bien cela ; un ancien employé... — Trente ans de service. — Et vous avez pu croire que je vous aie destitué! — Je ne vois pas comnitnl j'en aurais pu douter. — Vous n'avez donc pas reçu votre nouvelle commission? — Ma nouvelle commission! Quoi, monseigneur, vous auriez eu la bonté... — En vérité, rien ne linil dans ce bureau du personnel. Oui, mon cher, j'ai nommé à votre petite place un ji'uiic hoiiiiue qui donne de grandes espérances, et je vous ai fait monirr a un emploi de mille écus. — Ah ! monseigneur, coinnient reconnaitre... — l'.n continuant de vous conduire comme vous l'avez l'ail jiisiju'iei. l'assez demain à deux heures au bureau des expédilions. Allez, 'Moulllard, allez.

.Moufllard se retire ii reculons en faisant des révérences jusqu'à terre. La porte de la loge est à |iei!ie IVijiiée qu'il se relève et se carcbse le menton; son air est rayonnant; il traverse d'un pied léger CCS corridors dans lesquels il s'élail traîné (|iielqucs minutes auparavant. Il rentre au parquet, il saute sur une baiiquelte; il s'appuie sur une épaule; il fait tomber un chapeau, il froisse du genou une (iinoplale. On lempèlc, on le maudit; il va toujours, il n'entend rien, il a une place de mille écus.

il a retrouvé celle qu'il occupait au parquet. Le rideau n'est pas levé encore, et il se livre aux idées les plus riantes. « H faut avouer, dit-il il ses voisins, que les hommes sont bien injustes! J'ai osé blâmer la conduite de monseigneur, et il vient de luc prouver qu'il est le ])ère de ses employés. — (^luoi ! votre emploi •■^'1 '»'<-'" a doiiin; un qui double mesappointemcnts, et je l'ignorais!... et il a eu la bonté de me le dire en personne! Oh! je lui suis dévoué pour la vie. — .le vous fais mon coniplimenl rclalivemenl a vous; mais ce cordon rouge... — Ce cordon rouge, ce cordon rouge!... JNe faut-il p.is que le chef d'une administration militaire soit décoré? Doit-on un

L'ÉGdISMI..

jour il'iiiidience Atrc olilij;i' de deinniulfc ii l'Iiiiisticr (|iii de c?% inrssiiMirs rsl iiiniist'i|;ii(>iir ' l'i inoiisi'i|!iiiiir poiivuil-il pri'voir <|iu' smi c'Oiiciii'i'fiil |iifiuliMit la rlicisc ii iiriir un |M)iiit ilo se laisser iiiiiiirii- :' (l'élail lin iinlu'i-ilr que cet li(iiiiiiii'-lii. N'y aiir.iit-il lias imi iiiii- proiiiriticiii iKiiivi'lli' dans si\ mois, duns un an ;' Tout virnt ii point ii (|iii sait atH'nili't'. '

l.'oiivrilMir rdiiiiiit'ncc Pi 1rs i(invfrs:iliiiiis rinisscnl. (!f i(iii' venait de dire Minillluid avait éti'ciilendn de eeiiv i|iii reiiloiiraienl, et n'avait persiiaile personne : on sait assez (|iii 1 i'liaii|;einenl apporte duns la inanièip de voir une i;rài'e iiialirndne. On cessa do s'oeeiipcr de monsei|;iieiir et de >t(nilllard.

1.0 petit lioiiiiiie avait iiiiatjiiu' l'aire un i-oiip de inailio en s'cfloreanl de réialdir une répiitalion (pi'il avait si vivoiiient atlu(|iiéc, et il avait parlé à liante voiv : il l'allail liii'u (|ue nionsei|;iiour le erùt roeoiuiaissnnl. tielle iiiarclie est connue, et jiourlant elle pouvait le conduire plus tard île mille tiiis à i|iialre iiiille Irancs. ICneore un éfjoiste.

lii lioiniiie dont la l'orlune l'st inopinément doublée se soucie fort peu de roulades rt il'enlrcelials, l.'uiidace du tyran, les larmes d'une princesse oppriuiéo sont des balivernes iiidii;ii(s île l'ocenpi'r : Moiiffliird élait tout entier à remploi (|u'il ferait de ses mille éeiis. Il descendra du siviciiie au sniniil : il aura une l'enillelle de vin dans sa cave, nue pilile lionne, i|iii l'eia un peu de tout, et ili-s le leudeniain il ndielera un liahil neiil' à erédil. Il ne pense pas ii la place qu'on lui a doiiuéo. il ne se deiiiauile pas s'il pourra la remplir : il n'en voit que les éinoliimenls.

Ah! eoi|uiii, se disait \ ersae, tu m'as forcé à te faire du bien! va, je t'en punirai à la première occasion.

• Monsieur, dit le lendemain Vorsac h un clief de division, vous m'avez, fait eommeltre une injustice. — Moi, monseir;ucnr ! — Nous m'avf/. fait destituer Moiililard. — \ olrc Kvccllenre voulait placer M. Maurel, elle m'a demandé quel était l'imliécile ({u'oii pouvait renvoyer. — Je n'ai pas dit un mot de cria, mmisienr; vous cnteudei toujours mal. D'ailleurs .Moiilllanl est loin d'être un sot : je sais qu'il connaît les liomines. — Mais les clioses, monsei];neur? — Et puis il a trente ans de service. — Je vous l'ai dit, monseijjneur. — Aon, monsieur; si je lavais su, Moiitllard serait resté dans mes bureaux. .Au reste il est inutile de discuter l:i-dessu«. Vous m'avez fait faire le mal, il faut ipic vous le répariez. — Ordonnez, inonsci(ïncur. — Je veux i|ii';i deux beuros Moiilllard ait la commission d'une place de mille éciis. — Monseigneur, il n'y en a pas de vacunle. — Oéezen une, monsieur, — En vérité, monseiijiicur, je ne sais... — Hé! monsieur, vous trouvez ilis dllliciillés à tout. l)ites-moi, s'il vous plait, pourquoi j'ai des cliel's de division , est-ce pour tout voir , tout faire par moi-même, pour entrer dans les moindres détails ' Allez, et faites ce que je vous demande. >•

Une heure après le chef de division rentra et présenta une commission à la signature. « AU! voyons cela, dit \ ersac... Inspecteur des fournitures dfs bureaux. J'aime assez ce litrc-là. Kt quelles seront les fonctions de cet inspeelciir .' — .Monseiijiieur, il tiendra note des rèjjles, canifs et ijrattoirs qui seront distribués aux employés ; ils n'en recevront de neufs que sur le bon de l'inspecteur, et ils n'obtiendront ce bon qu'en lui présentant le manche de l'instrument cassé. — Comment donc, monsieur, ne m'avez-vous pas proposé plus tut de créer cette place-là ':' Elle est vraiment nécessaire. (,)uoi ! un employé pouvait meitru son canif dans sa iioelie et en demander un le lendemain! Je ne m'étonne pas si les frais de bureau sont si considérables. Ue l'ordre, monsieur, de l'ordre jiisi|iie dans les moindres parties, entendez-vous'... Ah! vous ajouterez aux attributions de l'inspecteur qu'il sera charifé de la distribution du papier et des plumes, et (]u'oii en justifiera l'emploi en lui présentant toutes les minutes : je ne veux pas que les femmes de mes employés fassent des papillotes avec du papier blanc. Et ne m'avoir pas encore parlé de cela! c'est inconcevable. Savez-vous, monsieur, qu'il résultera de la création de celte place une économie réelle pour le trésor? >i

.M. le chef de division élait né plaisant ; mais il est convenu qu'un subordonné ne peut rire en présence de son supérieur que lorsqu'il y est autorisé par l'exemple : or, monseigneur (jardait un sérieux impertiirhable. I.e cliet de division se retourne pour étoiilTer uii éclat prêt a lui échapper, et il marche sur la patte du sapajou de Son Excellence. I.e sapajou jette uii cri, saute sur la cliemiiiéc et renverse la pendule. Le chef de divi.sion s'enfuit; l'huissier du cabinet accourt au bruit de lu chute et de la fracture; le sapajou, effrayé, donne de la tète dans un carreau de vitre et le brise; il file le lou{; du balcon, >;rimpe au haut d'un treillai;e, et en quatre sauts il est sur le toit. .Monseiglicur ordonne it l'huissier de le suivre et de le ramener.

Le sapajou avait pris le ebemin le plus court. L'n homme en liabit noir complei, poudré a blanc, décoré de l'ordre argenté de l'anticliamlire, ne pouvait sauter comme lui. Il eut été tres-inconvenant d'ailleurs de eomproinettre la dijjnité du costume. L'huissier prend gravement sa route par le grand escalier. 11 arrive au grenier, et passe avec précaution la tête à travers une lucarne. Tout être aime la liberté. Le sapajou, enchanté d'avoir recouvré la sienne, faisait sur le toit mille gentillesiies qui arrêtaient les passants. L'huissier lui re-

présente que ec qu'il fait est très-joli, mais que iiioiiseigiieiir est in- (|uiet et qu'il convient qu'il reiit'c. I.esap.ijiiii répond par une gambade au discours très -sensé île l'huissier. L'huissier le menace de» yeux et de la main , le sap.ijoii lui fait la grimace. L'iinibsirr, accoutumé aux marques de di'-lerriiee que lui proiliijuent ceux qui sollicitent riioiineiir de dire à .Son ICxcelleiiee un mot qu'elle oubliera quand ils seront sortis, l'huissier se croit un personnage, et trouve la grimace du sapajou déplacée, imperlinenli'. Il lui lance un moreeuii de |ilàlre, qui se trouve sous sa main. Le sap.ijou ueiepte le déli , et le eombat sengMi;e. Des débris d'ardoises volcnl au nez et aux oreillci de l'huissier , qui trouve convenable de iiiellre sa tète à l'abri dei coups. Il la rentre, et deseend aussi gravement qu'il est monté, eu secouant légèrement de la main la poussière dont ses épaule» sont chargées.

^Kiiiseigneiir, à qui rien ne doit résister, est in ligné que le sapajou soit resté sur le toi). Il apprend il l'huissier (|ue ses foiietiuns sont susceptibles de varier, selon les eireonstanees, et que dans celle-ci il ne doit pas balancer à exposer un bras ou une jambe. L'huissier n'est pas persuadé, il se soucie très peu de .Son lAcellence et de son sapajou ; mais il u contiaclé l'hahitiido de l'oisiveté, et il tient à sa place. Il sort iliieabiiiel de monselgiieiir, et il descend avec l'espoir de trouver en bas quelqu'un qui fera ce qu'il n'a pu faire en haut. La cour, la rue sont olislruées p.ir la viilelaille de l'Iiolcl et une foule de curieux. L'huissier prend la lia rôle, et sa ri|;iire solenuclle commande le silence. On apprend que le sapajou appartient à Son l'.xcellciicc , et qu'une récompense lumnéte est destinée ii qui le ramènera.

Le sap.ijon de monseigneur ne peut être un sapajou comme un autre. ()ii ailmire celni-ei dans la prdporlion de la dignilé du niailre, et un pauvre diahie qui sollicilait une pl.iee de garçon de bureau lui ôte respectueusement son chapeau : l'Exeelleiiee iminait ra|ierecvoir il travers ses croisées et concevoir des dispositimis favorables pour l'èlie qui lui est dévoué jusque dans la personne de sou sapajou.

Aloulllard attendait avec impatience (|ue deux heures sonnassent. Le marteau de l'horloge lui coiumiinique une aelivi'é nouvelle. Il trotte, il coiirl, il arrive, il s'étonne, il interroge, il a trouvé l'occasion précieuse de justifier les bontés de nion.scigneur. Il fend la presse, il s'élance. 11 n'a pas encore son liabit neuf, il ne craint pas de gâter celui qu'il porte , et en quatre secondes il esl sur le toit. Les applaudissements, les bravos qui lui sont proiligués de la rue reiiconraijent : il avance, et le sapajou recule. .Moulllard pressent que de toit en toit il peut aller jusqu'au bniit de la rue, et cette manière de voyager n'est pas agréable jioiir qiieliju'nn qui n'y esl pas accoutumé. Mais que ne l'ait-on jias avec de l'iiiiagiiialion, j'allais dire avec du génie ? .Moulllard a dans sa piielie le petit juiiii cl la pomme de rainette destinés il lui faire attendre son modisle dîner. 11 ne perd pas de temps il pérorer, comme les héros d'Homère et l'iiiiissier. Il tire sa rainette de sa poclic , il la fait voir au sap.ijou ; il le caresse de la voix et du geste. Le sapajou s'approche, recule, avance encore ; la g'ourmandisc étouffe enfin l'amour de la liberté. La rainette de Moulllard est croquée; mais il tient le sapajou sous son bras. Les applaudissements redoublent, et il rentre Iriompliaiil par cette même lucarne, théâtre de la fuite bonlcnse de l'huissier.

Le sapajou, qui n'a plus rien ii croquer, regrette le grand air, et prétend se remettre en jouissance de ses droits naturels. .Aloulllard résiste; le sapajou mord, égratign?. Semblable à ce jeune Spartiate qui se laissa déchirer le ventre par un renard , Moiililard périra plutôt que de ne ]ias réintégrer le sajajou dans le cabinet de Sun Excellence. Il court, il arrive à la porte du s.im laire ; l'huissier l'a prévenu, et se présente pour recueillir le f u de la victoire qu'il n'a pas remportée. -Sic vos, non co^i'.s...

.Moufllard presse le sapajou de ses deux b:a,i, ct.jiire qu'on lui arrachera 1,1 vie avant de le lui enlever. L'huissier insiste ; .Moulllard se défend avec les pieds, ne pouvant mieux faire. L'huissier, macéré dans certain endroit sensible, s'emporte, tempête; ses vociférations parviennent jusipran tympan de inonseigneiir. L'Excellence ouvre la porte. Le sang qui coiiVie li bgiirc de Moulllard atteste ses exploits. Le vainqueur présente humblement le vaincu. Monseigneur prend son sapajou, le caresse en rentrant dans son cabinet, et en referme la porte sans daigner adresser un mot à Moulllard. "N'est -il pas en effet trop heureux d'avoir reçu quelques égratignurcs pour riiomme à qui il doit tant ? . ,

Ah! pcn.'.ait Moulllard, monseigneur ne m'a pas remercie parce qu'il était tout entier au plaisir de revoir son sapajou ; mais il ne caressera plus ce charmant petit anijial sans penser à ce qu'il ni eu a coûté pour le rendre à sa tendresse, et ma fortune est assurée.

Il court au b;ireau du personnel, et il se présente avec la

fierté d'un îiéros sortant du champ de bataille. On" l'entoure, on l'interroge; on sait bienlôl qu'il ne lui manque qu'un poète cpiquc pour transmettre son nom à la dernière postérité. On lui remet sa commission, on le comble d'éloges, parce qu'on le croit an mieux dans l'esprit du patron ; et un sot qui a du crédit est a ménaijcr comme un autre.

Le garçon du marchand papetier venait d'apporter qurlques fourniture's. 11 apprend que Son Excellence a créé un ins|)ccteur de canifs et de grattoirs, il sort avec Moulllard et lui demande son adresse,

It

L'EGOISME

Moiidljr.l ne prfvoil pas ce qu'on en veut faire; mais il n'a pas le

U■lll||^ (If l;iiri' lies (|iioslions. 11 imliciuc le cafi' qui est iiu lias ilc la maison tlcml il occiiiu' le coinblf ; il m- ic'ie\ la pcisoiiiic iluz lui avant d'èlri- ileMiiulu au sicoiul clajje. Il se liait- «l'iiitr.r cIkz Ir suisse lie riiôti-l. Ou lui pro.lijpif l'eau rraiclii-, ou lui iMi'Miite une serviette sale ; il se met en ilat île paraître sans être suivi d'une meute île polissons.

H était siv heures ilu soir; le tailleur avait apporté l'iiahit eoniplel, pajalile ii tant par mois. MoulllanI s'en était paré, et il était tiescenilu au eafé il'iin air iiiiporlanl. Il était ilii nonihre de ceux qui Il entrent dans ces sortes de maisons que pour j lire les joiiruauv, Voir jouer aux donilnus et au\ dames, et qui deloiii en loin se l'ont servir un verre d'eau. Uieii de tout eela ne se paye, et il ci! résulte pour celte espèce d'iialiiliiés une écoiioiuic journalière de liois cl de cliandclle. (.'e sont de inaiivaiscs |)ratii|ues pour la liiuonadiirc ; mais il faut liieii que les oisil's iiiiMijculs liouvont uii asile. D'ailleurs il en est qui ne maiiqueut ])as d'esprit, qui savent luonler la eonversalioii sur un ton intéressant, qui se foui écouter, autour de qui ou fait cercle, et qui attirent quelques eoiisoiuiualeurs. I.c ijarçou a l'onhe ue donner a ecu\-ci le luorceaii de sucre avec le verre d'eau.

AlouOlard n'était pas né orateur, cppi iidant il u'élait pas sans iiiia- );iiialion. Siui cliaiii;emeiil de siluatiuii lui avait inoiité la létc, et il faisait l'éloi;e de iiionseijjiieiir avec eutliousiasiuc et avec la cDiiliauto audace que donne un habit neuf. Il racontait coiuiiiciit il avait remis dans les liras de Siui Kxccllence le fugitif sapajou, cl cinq ou six liandi'lcltes de talVelas d'.\ii;;lcterre a])])liquées sur ilifl'crciitcs parties de Sii lij;iire atlestaiiiit la vérité des faits. On l'écoiitait avec allciiliou. avec dclerence même, lorsqu'un honiiiie entra d'un air alVahle et naiil. Il portail ses yeux autour de lui , et ses regards scmlilaieut dire : Oii donc est M. l'iiispecteur de canifs et de graltoirs:' Il le reconnut bientôt aux emplâtres qui couvraient ses honorables blessures; il le salua poliment, lui prit la main, et le lira ii l'écart. C;'étail le fournisseur i\ci bureaux de Sou Excellence.

Ouaiid on veut traiter une matière délicate, on prend ordinairement un délour pour arriver au but. « Monsieur a-l-il pris son café? dciiiandc le marchand de papier à 'MoulUard. — .lusqu'à présent, monsieur, je n'en ai pris qu'aux quatre grandes Iclcs de l'année. — \ ous en prendrez aujourd'hui, monsieur, et il dépend de vous d'eu preiulre

tous les jours. Carçon! deux demi-tasses et deux petits verres.

.^lais à qui ai-je l'honneur de jiarler ? — A un homme qui ne s'occupe qu'il faire prospérer son commerce iiar tous les niovcus honnêtes qui^sont ii sa (lisposilion, et qui sera tlalté d'ajouter ii\dlre bieuètre. C'est moi qui vends tous les objets qu'on vient de soumettre à votre inspection. — \h ! monsieur, je suis fort aise... — Il est reconnu que les employés passent la moitié du temps au bureau ii lire la fiazetle, à déjeuner et ii tailler des plumes. t:'est leur rendre service que chercher à prolonger la taille des plumes et le grattage d'une faute ou d'un pàlé; et comme il faut obliger le prochain, surtout quand on y trouve son compte, nous leur iloniierons des iiistruiiients qui coii])eri>nt peu, mais qui ne coûteront que six sous et que je ferai payer vingt. Comme il faut encore que tout le monde vive, je vous mets d'un tiers dans mes béiiéliccs, cl cela pourra monter à soixante francs par mois. — Kn vérité ! — Faites-moi le plaisir de recevoir le premier mois d'av.ince. — Monsieur... — Ah cà ! il est convenu que vous trouverez bon tout ce que je fournirai. — Si cependant on crie trop fort?... — Des employés se plaindre de ne pas travailler ! cela ne s'est jamais vu. Et |)uis, ils sont intéresses ii me ménager : je leur donne ii chacun, au premier jour de l'an, un almanach doré sur tranche. — Mais le travail souffrira... — Qu'est-ce que cela fait? qu'est-ce que cela fait ? On créera vingt ou trente emplois de plus, vingt ou trente pères de famille seront placés, et j'aurai fait notre bien particulier et le bien public a la fois. Oh ! je ne suis ].as égoïste, moi. — Ala foi, monsieur, je n'ai rien à répondre it d'aussi bonnes raisons. • Et .Moulllard met ses .soixante francs dans sa poche.

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