‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 215 sur 379 · Revenons au comte d'Alaire · texte numérisé non relu

Revenons au comte d'Alaire

Que faisait-il pendant que ^'ersac était à l'Opéra ? Il sortait de tible et il s'ennuyait : c'est ce qui arrive assez ordinairement aux vieux célibataires. D'.Vlaire avait eu pendant longtemps des idées de mariage, et il les avail combattues. Si je me marie, disait-il , je m'eng-igeralà faire le bonheur de ma femme ; elle sera exigeante, elles le sont toutes. Il faudra que je lui sacrifie ma vie entière , et je suis bien aise de vivre pour moi ; je suis éfoïste.

L'amour s'était une fois ou deux glissé dans son cœur, et il avait résisté. Celte dame si jolie, pensait-il, qui m'accueille, qui m'attire, donnerait de la vanité à tout antre. Mais que me prouverait sa faiblesse? Qu'elle a le goût du plaisir cl qu'elle a cru que je lui conviens mieux qu'un autre. Oue son espoir soit déçu, elle me qiiilkra; que je sois l'homme quelle cherchait, elle me quittera encore parce que l'amour s'use d'un côté pour gagner d'iiii autre. Et puis son mari s'aime passionnément eu elle. Que eclle intrigue perce, il sera malheureux ; si je causais le malheur de qiiclqu'uii', je ne dormirais pa'i tranquille, et j'aime à dormir d'un bon somme.

Ue projets en projets, de raisonnements en raisonnements , d'Alaire était arrivé à sa cinquantième année. Il pensait alors qu'il était trop tard pour revenir aux agréables chimircs qu'il avail caressées pendant sa jeunesse. 11 avait iliné. Il s'enniixait, comme je vous le disais tout a l'heure; il avait pris scu l'hitarque , et il passait d'un homme célèbre :i un autre : (!es prélmilus grands hommes, disait-il, n'ont rien l'ail ipie pour eux ; ils ont obtenu des honneurs pendant leur vie et ils sont morts avec la certitude que la postérité s'occuperait d'eux. i\ioi, je ne vols dans tout cela qu'une ressource contre l'ennui, et je m'embarrasse fort peu de ces messieurs-là.

('l'prnilanl d'Alaire coiiliiiuail de lire, et, sans s'en apercevoir, il souriait a tel trait de grandeur ou d'héroïsme. Se surprenait-il applaudissant malgré lui à Thémislocle, à Aristide, il jetait le livre, le reprenait après avoir fait un tour ou deux dans sou salon; et fatigué de le jeter cl de le repreiidr,' , il sonne et ordonne qu'on mette ses chevaux.

Il dtsceiul , et croil remarquer cpio son cocher n'est pas li'aploinb sur son siège. i< Malheureux ! ce n'est donc pas pour me servir que tu es entré chez moi, c'est ]ioih' y gaigner de quoi le griser; lu ne l'occupes que de toi : tu es un égoïste. \ a te coucher, maraud. Si je sortais, mou carrosse te passerait sur le corps, et je n'entends pas avoir d'être soulfrant chez mo'. Le spertaclede la douleur m'afflige , et je ne veux coiu])atir aux peines de personne, u

D'Alaire allait remonter et probablement reprendre son l'lu'ari[up. Son suisse ijiicrellail une jeune personne éplorée, qui voulait absolument ])arlcrii M. le comte. « l'ouf|uoi empêcher maderuoiselle de m'approehcr ? — M. le comte a fait défendre la po.-le. — Oui ; mais je suis Ici, et c'est ii moi d'éloigner ou de recevoir cotte jeune personne. Imaginez-vous, ))aree que je vous ai donné le baudrier, que vous soyei établi ijoiiverneur de ma maison , et que personne ne me verra sans votre bon plaisir ' D'ailleurs , quel usage faitcs-vojs de celte aulorité supposée? ^ ous avez l'amliiliou de marquer; vous voulez êlre un personnage , n'importe à quel prix. Vous allligez un enfant qui n'a peut-être que trop de sujets de chagrin. \ ous \oyez ses larmes sans émotion. S ous êtes un égoïste. Montez, mademoiselle, moulez.

I) — Un égoïste! un égoïste ! répétait le cocher en bredouillant ; qu'est-ce que cela veut dire , papa Sturmer ? — f^ela veut dire... cela veut dire... ma foi, je n'en sais rien. — Est-ce un cainpliment? est-ce une injure ? — Luc injure ! cela ne se peut pas. Monsieur répitc à chaque instant qu'il est égoïste aussi , et on ne .se dit pas de sottises il soi-même. — D'ailleurs, monsieur fait tant de bien! — C'est vrai, c'est très-vrai. — C'est donc un compliment que monsieur nous a fait. — Aous ne pouvons plus en douter. — Cependant il paraissait mécouteut de nous. — Bah ! ne gronde-t-il pas sans cesse? — C'est encore vrai, et il a voulu adoucir ce que ses premières paroles ont eu de ilur en tinissant par un mol propre ;i nous les faire oublier. — Je continuerai donc de boire pour le bien de mon marchand de vin. — Moi, je serai toujours ferme pour l'honneur de ma livrée et pour donner une haute liée de M. le conilc. »

D'Alaire a conduit la jeune personne il son apparlcment ; il lui a avancé un fauteuil d'un air all'alile , il s'est assis ii côlé d'elle. « Ae vous flattez pas , lui dit-il , que je ]ircnne ii vous le moinilre intérêt, que m'importe que vous souffriez ou non? mais je pense que j'aurai du plaisir à sécher vos larmes, et j'en tarirai la source. Parlez, mademoiselle. Qu'avez-vous ? que puis-je pour vous? »

Le lecteur n'a pas oublié un cerlaiu M.iuret, ii qui Son Excellence a donné l'emploi que Moulllard exerçait depuis trente ans. Il se souvient que la place d'inspecteur de canifs et de grattoirs est due à la conlïdciice que Moulllard a faite au |)ublic de l'Opéra, des amours clandestins de monseijjucur. La jeune personne est la sœur de Maurel.

Les premières phrases de d'Alaire avaient glacé .lulie. Ses derniers mots lui rendirent de la force et de l'espérance. Elle tourna vers l'homme qu'elle implorait un grand leil bleu, d'une douceur, d'une expression !... • Mon enfant, ne me regardez pas ainsi. Parlez; vous direz moins, mais je pourrai écouter sans distraction. Baissez donc les yeux, mademoiselle, et parlez. — iMonsieur le comte... monsieur le comte... monsieur le comte... — Hé! je sais bien que je suis comte, comte sans comté, sans privilèges. Monsieur le comte aujourd'hui ne veut pas dire beaucoup plus que monsieur Thomas ou monsieur (iiiillaume : aussi ne suis -je pas enorgueilli dï mou titre. Cependant je suis bien aise d'être homme de qualité ; cela me tire de la foule et commande les égards des gens superficiels il qui j'ai affaire. Ce que je dis, mademoiselle, cesserait de vous élouuer si vous saviez (|uc j'ai le vice essentiel de l'espice liumainc. — In vice, monsieur le comte, vous ? — Oui, moi, mademoiselle, moi, comme un autre, comme vous, sans doute... Vos larmes redoublent... Pardon, pardon, ma chère cufaiit. Je vous ai dit une vérité dure ; votre douleur m'afllige moi-même et je ne veux pas m'aflligcr. Parlez donc, je vous eu su])plie, bannissons ces tristes pensées. »

Julie ne comprenait rien à ce mélanfjc de dureté et île bienveillance. On lui avait vanté le cfeur d'.Vlairej et elle commençait à se rc|iiMitir d'avoir l'ait une démarche qui n'avait servi encore qu'à l'humilier. Cependant elle croyait n'avoir rien de plus à redouter, et

L'KGOlSMr..

l'Ile cuiiimnira ii s'o\pli(|ucT, ail risque il't^trc iiitei'i'oiii|iiio. — « Monsieur le cuinle , j'ui |u-rilu mou père bien jeune. — Je ne ]ieu\ viius le rendre. — (.e lui |our luoi le plus ijriind îles inallieurs. — Ali! j'entends; voire pire étiiit Ixui , viius aviez, en lui un ami vrai, un i;uide, et voilà piiuniuiii vous le r<'|;relle/. — Je l'aimais par reeotinaissance... — (!'e>l-a-dire par le siuivtuir de ee qu'il a l'ail |)(Mir vouh, et par l'espoir ([u'il ferait davanta|;e. — Monsieur, vous calomnie/, mon eivur. — Mademoiselle, de |;rauds nnits ne m'en imposent pas ; mais linissous. \.t) (|uelles uuiins vous a laissée votre pi're ?

— «l'ai une mi-re , nu)nsieur le conile... — \ ous soupirez. ( letle mi're ne viuis est pas aussi eliére que l'était votre père. — Ji' la respecte, Muinsieur. — l'.l vous ne l'aimez pas, parce <|u'elle a i|ueli|ues torts jj raves envers viuis. — Ali I monsieur!... monsieur!... — l.e\e/.-vous, madenu>iselle. Je ne souIVriiai pas que vous restiez, dans celte attitude Inimilianle. — Monsieur, sauvez-moi l'Iunineur ut la vie! .'

ll'Alaire la relève, la replace dans son fauteuil, se tait, et prôlc une oreille altenti\c. <i l.e valet de eliamlM'<' d'un >;r.iiul seiipieur est vcini chez nous il y a (|uclqucs jours: sou uiaitre, a-l-il dit, m'a vue il une représ;iilatioii de la Fitlf il'lunnu'ur... — Ali! vous allez au s|ieelaele! Les jeunes tilles aiment :i voir des iSmtinc . des l'ami'la : cela doiiiie des espérances flatteuses, l.uliu, vous aviez un l)illet pour eulciulrc la h'iltr d'IuiniU'ui'. — llcureu\ liillet! il m'a éclairée sur le dai>i;cr ipii me menace. — lion, lioii. Ilevciiez , s'il vous plait. l.e uiailrc ilu valet de cliamlire vous a vue au spectacle. — J'étais pourlaiil liicn liant. — Ma lille, le vice a l'ieil |)ercant. — Cet liomiiic a fait des oiVres brillantes à ma mère... — Qui b'S a acceptées:' — Hélas! monsieur... il a promis une place il mon frère... — lit il vous, mon enfant/ — Tout ee que je voudrais. — \ ous êtes née sans douitt dans une classe indii;eiite ' — Je suis ouvrière en dentelle. — l'.t vous êtes sans protecteur : le làclie n'outraKe jamais que lois<|u'il peut le faire impunément. Poursuivez.

— Cet émissaire est sorti, et ma mère a essajc de me persuader.

— (^)u'avez.-vous répondu:' — Que je préfi'rc ma ré|)Ul:ition il l'éclat des ricliesscs. — (!ela si|;nilic (|ue vous trouvez, à suivre la saijessc plus de salisfaclion que ne vous en prociireiaieiit l'or et les diamants. (Jn est lière, d'ailleurs, d'avoir résisté ii la séduction. On s'est élevée il SCS propies jeuv , et on se laisse aller au plaisir de s'honorer soimême. — Celui-là est bien léijilime, monsieur. — Je n'en disconviens pas, mon ciifanl; mais ce n'en est pas moins do réijiusme. Eiilin!' — Enfin . nioiisieur. ma résistance, mes prières, mes pleurs (Mit été iniililos, et ee soir, on doit, on veut. . il faut... — ()n tentera, on voudra vaiueiiunt. Nous n'irez pas... lit où veut-on vous conduire?

— -Monscii;neur doit venir déijuisé... — AU! c'est un mouseiijiieur ! Ils sont plai.-auts ces sciiïueurs, (|ui ne savent rien respecter! Son nom, s'il vous plait.' — On le dit votre ami; ou assiiri^ (|ue vous pouvez tout sur son esprit, et voilà pourquoi je suis venue me réluijier près de vous. — C'est Versac, c'est N ersac! Il y a trois jours que je n'ai eu le plaisir de le gron 1er. Oh! (juelle scène je vais lui faire ! quelle bonne nuit je passerai! Mais pourquoi, niadenioiselle , avizvous préféré un ami de ^ cr.sac à tout :iulre? — Je suis déterminée à ne pas céder ; mais mon frère a une place dont il avait le plus i;rand besoin, et vous seul , m'a-t-on dit , pouvez tout concilier. — Ali ! du calcul! Et vous aimez ce frèrei' — Uieii tciiilreiuciil. — J'cnlciids: vous vous aimez en lui. (Ju'on vienne me dire<)iie réj;oismc n'est pas le vice commun à l'espèce humaine, lorsiiiic la candeur et l'innocence en sont entachées! »

D'Alaire se li've et sonne. « Faites venir madame Bernard. » Madame Bernard est sa femme de charije. « Madame, je vous conl'ie luadcmoiselle , loi;e7.-la avec vous; qu'elle soit traitée :ivcc les éijards dus au malheur. .VUez, et félicitez-vous de ce que les bienséances m'obliijent à vous sacrifier la moitié d'une jouissance. Ah! dites ii Julien de m'aller chercher un liaere. »

.Madame liernard était une femme bien née , que de lonijs malheurs avaient réduite ii solliciter une place quclcon(|uc. On avait parlé d'elle à d'.\l;iire , (|ui l'avait ])rise sans savoir ii quoi il l'occuperait, et t|ni ne la lenconlrail jam;iis dans ses appartements sans se dire avec complaisance : (?esl moi qui ai éloijjué d'elle la misère et les humilialiiuis (|ui raceoiii|iai;ncut.

;.a feniiuc de cliarfje mourut. Il donna sa place à madame liernard , et il se disait encore : Elle ni' roui;ira plus de devoir son bien-être à la pitié; elle i;a|;ncra ce que je lui donnerai, elle sera tieureuse, et ma jouiss:iiiec sera plus vive et plus pure.

Madame Bernard avait reçu une édiic:ition qui inli'rdit les questions indiscrètes. Mais elle n'avait jamais eu de [las^ion dominante , elle viv:iit dans la retraite, elle avait (|u:irante-eiiir| ans, et tôt ou lard il faut pa\er le tribut au malin. Elle éiait de\ciiue eurifusc ii l'excès; et la manière dont Julie était entrée à l'hôiel, l'intérêt lionnèle , mais pressant, que le comte parais-ait preinlre à la jeune personne, lui promettaient une eouvcrsatioii lonijue et piquante. Elle sut bientôt ce que d'.Maire n'avait pas voulu apprendre, ce dont peut-être il n'avait pas pensé à s'informer, "tl. Alaiint était eapit:iiiie de cavalerie, et fut tué à la bataille de \\aj;ram. H laissa une jt une veuve et deux enfants en bas à|;e, dépourvus de ressources. :Madame .Maiiret avait été jolie, et à force de questions et d'interprétations madame liernard put croire cjue la délicatesse n'avait pas tou-

jours dirigé la mère de Julie dans le choix des moyens d'existence. I.a sa(;esse de la jeune personne l'éionna et lui inspira un allacheinent sincère. Jns(|ii'alors rlle ax.iit Mitli .1 tout; elle s'aperçut pour la première fois qu'il éliiil indis|iciis:ibli' d'attacher a la liii|;eric une ouvrière adroite , laborieuse et siirc. l'.ile j i<iiidiii>it Julie, et en deui heures de temps, elles formi'reiit un tas éuuriiie de lin|;e, qui avait ipielipie lu'soin d'être réparé.

Ces dispositions préliminaires terminées, madame Bernard revint à son i;oùl dominant , et releva la eonversalion. Il était as^ez naturel que Julie se fit expliquer la contradiction coiilinuelle qu'elle avait remarquée dans le comte, et comment on lient allier à l'eitrème bonté la bizarrerie et même la dureté des expressions. « Que cela ne vous inquiète pas, ma chère amie, lui dit maibime liernaiil, laissez passer les mots et arrêtez-vous aux choses, 'l'ont homme a sa manie ; celle du comte est de s<! persuader, de t:ieher de faire croire à tout le monde que réijoisme est le levier qui remue lc|;eiire liiimain. Depuis que je le c :iis, il n'a rien fait (|iie la vertu ne puisse avouer,

et il reiioiisse iivcc opiniâtreté le titre d'homme vertueux. S:ins cesse il pratique le bien , et son cceur est toujours sec et froid, (/est 1111 iiialheiir pour lui, sans doule , plaii;iions-le d'avoir adopté un semlilable svsteme; mais ];arilez-vous de le combattre, si par ha.sard il vous développe (piel(|ues-iim'S des idées qu'il a adoptées il ce sujet. .Attribuez aussi ii l'amour de vous le peu de bien que vous pourrez faire chez lui, et vous parviendrez en peu de temps à la plus haute faveur.

)) Du moment où je suis entrée ici, il m'a mar(|ué de la considération et de la eonliaiice. J'ai soulVerl de la constance avec laquelle il elierche à se déijriider à ses propres yeii\. Je me suis permis qui'lqucs représentations ; j'ai voulu prouver que l'homme de bien s'élève, et que s:i propre estime est la juste récompense d'un bienfait. Il a rompu toute relation avec moi, et ne m'a plus p:irlé que de la conduite de sa maison. Je ne lieux revenir sur ce que j'ai dit; mais l'avis (|iie je vou ; donne peut vous être tri's-iitile : profitez-en. »

Revenons à \ ersac , que nous avons perdu de vue depuis quelque temps. Moufllard avait cru faire un coup de maître en lui rend:iiit son sapajou, et \cr's:ie était révolté de l'idée de devoir qiiehpie chose il >iii liommeipril délestait. Ea répar:ilioii tardive que MoolU.ird lui avait faite à l'Opéra, n'avait pas elV:icé de sou esprit la sortie virulente (pii l'avait précédée. Et il f:iiit, se disait-il, c|iie je doive un service à ce misérable ! 11 a prétendu me forcer à la reconnaissance ! H payera cher cet allentat ; je n'attends que l'occasion , elle se présentera sans doule.

Peiidanl que le comte roulait niodcstemenl dans son fiaere, le valet (le ehaiiiiire de Versac vint lui aniioncer l'évasion de .lulie. Oh ! alors s:i furour n'eut [iliis de bornes. 11 oublia Moulllard pour maudire une petite imbécile , qui n'avait pas assez d'élévation dans l'âme pour sortir de sa iiiisirc , et bénir la ni:iiii respectable (jui voiihiil l'en lirer. Sou premier mouvemeiit fut de chasser Maiiret, cl de faire enfermer sa mère et sa sieur. 11 sentit aussitijt les dilTieultés (|ui s'opposaient à ce plan de veii(;c:iiiee. Chasser, sans motifs (|u'oii puisse avouer , un jeune liomme , eu faveur de qui on s'est permis , trois jours auparavant, lie commeltrc une injustice criante! E\erc;r envers ces femmes une autorité arbitraire, (|u'un simple mémoire dévoilera, i|ue l'autorité siiiiérieure ne iiiaii(|ucra pas de punir ! ' Heureux toiuiis ! s'écria-t-il avec douleur, oii les ministres sulijii|;uaieiit iioiiseulement les peuples , mais les rois ! Heureux temps , qii'êtcs-vous (le\ euu ;' »

Ou annonça d'Aluire , et Versac reprit aiissitiU nii air ouvert, alTabIc et riant. C'est un masque qu'il prend et quitte à volonté. « Ah ! \:ous voilà, mon cher comte ! — Votre cher comte a de l'iiiimciir, beaucoup d'huiiieiir. — Et contre qui ? — Et parbleu , contre vous. — Cela vous arrive souvent. — El vous n'en êtes pas plus sage. Qu'est-ce, s'il vous plait, ([u'une petite Julie Maurct... — Oh ! j'y suis , j'y suis ! \ ous savez que je suis philanlliropc. — H y a loni;le'mpsque vous le dites. — Je elierche le mérite dans l'obscurité. — C'est admirable. — La famille Maurct est honnête et même estimable.

— Qui vous l'a dit ? — .Mon v:ilet de chambre. — La belle autorité !

— J'ai placé le lils dans mes bureaux. — A la bonne heure. l'ai

fait une pension à la mère. — N'oilà de l'argcut bien placé ! — Je comptais même aller ce soir visiter ces bonnes !;eiis. — lit vous n'ii-fzpas. — Pourquoi ? — Parce (lue celle pour ipii la phil.inlliropie faisait tant , a jugé à propos de .s'éloigner de son domicile. -— N ous

savez cela , cher comte :' — Le cher comte sait tout , et \niti ee que vous ne savez p:is. La petite .Maurct est chez moi , et il n'est pas de puissance qui |iarvieiiiie ii l'en arnelier. — Elle est chez vous! — Je

ne la connais p;is ; mais j'ai trouvé du plaisir à la recevoir, a la protéeer; et je n'ai rien fait que pour moi, cnleiidezvoiis : je l'avoue, je Ic'proclame, je ne suis pas phihintlirope, moi. — Elle est chez vous! Je ne reviens pas de mon étonnemeiil. — Bien de plus simple cependant, et de plus facile à expliquer. La pelite Maurel est sa.ge ; sa mère est une infâme , et vous un lilierlin. — Modérez vos expressions, je vous en prie, monsieur. —Soyez décent dans votre condiiitc, cl les expressions seront ce qu'elles doivent êlre. — L'amour, monsieur le comte... — L'amour, l'amour! L'n amoureux de cinquante ans qui ne peut se vaincre ! Un amoureux qui est loin d'être beau ,

L'ÉGOISME

et ijui proloiiJ , à i|iit'li|iic prix tiue ce soil , que h> jeunesse et les i;ià(c.s Jui cillent I l u iiinouieux , (jui se «lc|,'iiiilc jusqu'à consentir à devoir sou trioiu|ilic à l'or ! — .^lousienr le ciiiule, l;i palicncc a ses liorncs, — 1.1 qui en a plus besoin i;uo moi .' Crojcz-voiia qu'il ne inc soil piis pcnililo d'iivoir a rouijir de vos inarciuciils ? Alun devoir u'cst-il pa', de mettre \olrc cieur ii no, et de \aos elïrajer de l'aspect repoussant qu'il ]>résonle!' \ ous, elianjé d'une ijranilc ailminislration, vous abuse/, de l'intluenec de votre place cl de celle des ri<liesses pour cjrrompre un enl'anl , dont la résistance est la satire sanijlanle «le vos désordres. Nous mettez votre répulati<ui à la merci il'nn valet que vous pouvez chasser, qui peut vous quitter demain , et vous jierdre dans l'opinion publique, (|ui est la sauvc|;arde d'un lionnne d'Ktat. tt je le simllrimij ! Je m'enlend rais dire que je suis l'amid'uti liomnic sans mœurs, d'un homme méchant! .le p.isserais pour être sans discerncnicnl .' Non , monsieur le philanilinqu' , je m'aime trop pour cela , cl je vous empêcherai de vous déshonorer. — Vous aviez bien raison de me dire l'autre jour, qu'en amitié il j" a toujours une dupe. Je vous déclare, monsieur, i|ue je suis las d'être la vôtre. — Moi je le suis d';ivoir toujours a i;roniler. — Hé bien, monsieur, vous pouvez \ous en dispenser à l'avenir. — Nous v<iuic/. rompre , je vous prcinls au nM>t. l.a salisl'action de valoir mieux que vous est trop aclictéc par le spectacle conlinuel de laulcs plus ou moins avilissantes. N ous ne me reverrez plus. Mais li<,ré à vous même, vous arriverez a |;rands pas au précipice que creusent vos propres mains. X ous m'invoi|uercz alors , et je ne vous écoulerai pas. Adieu , inonstcnr. u

IV.M.iire remonte dans son fiacre. Je fais un peu de bien, pensaitil, et je n'ai aucun mérite à cela : il faut que j'.eii lasse ; c'est en moi un penchant 'naturel , insurmontable. Mais une jouissance unil'ormc cesse bientôt iTcii êlrc une. >ous éprouvons tous le besoin ilc la v.iriété, et celui de (jronder \ ersac est , pour moi , d'une indispensable nécessité. Il a voulu rompre !... oh I il me reviendra... oui , oui, il nie reviendra... et... ma foi, je le recevrai. Je l'ai avoué publiquement pour mon ami , et sa chiilc me ferait tort dans le moiulc. D'ailleurs je lui suis sincèrcnienl attaché.

1-n .-atisfaisant un de mes jjoùls dominants , je lui ai dit de fort bonnes choses. Massillon n'aurait pas mieux parlé. J'ai vraiment de l'esprit , et j'en suis bien aise : c'est un moyen de plus de jouir , et par conséquent d'être heureux.

n'.VIaire rentre chez lui , el madame Bernard se présente. « Je ne vous ai pas fait appeler, madame ; que me voiilcz-vou:; j' — Je viens, inonsieiir le comte , prendre vos ordres ii réi;ard de inadenioisellc Julie. — Je vous les ai donnés. — IMc ne peut toujours rester chez moi , et vous n'avez probablement pas l'inlentioii de la renvoyer à sa mère. — J'en suis incapable. Mais puunpioi ne reslerait-cllc pas avec vous ? — Sans titre , sans qualité dans votre maison I voulezvous qu'on jiei>se... — t,)uoi , finissez. — Que vous avez des vues sur elle et que j'ai la faiblesse de les seconder ? — J'entends ; vos représentations sont dictées i)ar la crainte de vous conipromeltrc. 'J'oujours régiiïsme ! Il faut donc, pour satisfaire le vôtre, ipie je renvoie cette enfant, que je la jette au milieu des dangers aiixcpiels j'ai eu tant de plaisir a la soustraire ? — Hé non , monsieur le comte , non. — Que faut-il donc , parlez.

" — Les ouvrières que j'ai en ville sont négligentes et souvent maladroites , le linge de .M. le comte n'est pas en bon état. — J'entends encoreivous voiiscnniiyez d'être seule, et vous voulezavoir une compagne, .\ttacliez cette petite fille it ma lingerie , j'j consens. — Oh I monsieur le comte, que vous êtes généreux ! que vous êtes bon 1 — - î\oii, madame, je ne suis pas gcnércui , je ne suis pas bon ; mais si je veux (|uc Julie me doive sa vertu et son repos, il faut bien ([uc je lui donne des moyens d'existence. N ous réglerez son traitement. Laissez-moi. »

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