IV. — Encore de la philanthropie
Vous sentez bien que ce n'était iiasTamonr qui avait dirig-; Versac. Un hoiiimc riche et puissant voit, au spectacle, une jeune personne sédiiisiiite ; la place qu'elle y occupe, des vêlements simples annoncent l'exlrêiiie médiocrité. Le sang s'allume, rimagination se moule, et on ne doute pas de la facilité du siiciès. On a un valet de chambre propre a tout , un le ch.irgi: di- conduire rintrigue. Les dilbcullés existent, on veut absolument les siirmonter. On fait briller l'or , on double , on triple les oIVres. On a tout juévii , tout préparé ; on s'est assuré de tout , excepté de la jeune personne. Llle fuit, l'argent donné est perdu. Le dépit, la colère reiuplacent les douces illusions. Les reinunlrances dures , mais sensées , d'un ami font iiailre l'iiiiiiiiliatiiin , et la crainte de l'avenir. On ne t'occupe que de se garantir des suites de déiiiari5hes coupable, et inconsidérées.
\ crfac est retombé dans son fauteuil ; sa tète rsl appuyée sur sa main; il rêve profi.n.k'nienl. IVAlaire est un impcrlini ni ^ pensaitil ; niai.'-, il a rai.'^on, je me miis mis dans la déju'nilaiice de mon valet de chaïubrr.Oet liomnie peut parler, étant ii mon service; et si je le coiigeJic , je comproiiiels iiéccssaircmenl une réfutation qui m'a coûte tant de soins et te Icriip.-'. 'l'ont se lii; dans le inonde ; c'est pr la coniiuile privée de riioiuiue en place qu'on juge de ce qu'il
vaut comme liomme d'Etat. H faut absolument dérober au public la connaissance de ce qui s'est liasse entre moi et la famille .Mauret... En dérober la connaissance ! tout transpire, tout perce ; on ajoute , on rnveniinc : point de demi-mesures , elles sont toujours nuisibles. Je publierai ce que j'ai f.iil , je colorerai ma conduite du vernis de la philanlliriipic. Prévenir la malignité , c'est la réduire au silence.
Un boiiiine de mon rang ne peut agir par lui-même dans la circonstance dont il s'agit, el j'ai besoin d'un agent sûr, qui tienne à moi ])ar l'impossibilité de trouver ailleurs ce qu'il perdrait ici , qui s'engage par des complaisances qu'on ne révèle jamais , et qui mettent dans rimpuissance de rétrograder; un de mes commis, par exemple... lié. je ne les connais pas. Je pourrais m'adresser à quelqu'un d(! ces gens il principes que loiil elTra\e et révolte.... Ce coquin de .Moulllard, qui dans une demi-heure de temps m'a mis en pièces el m'a réhabilité, est peut. être l'homme (|u'il me faut. Je le hais , mais j'ai besoin de lui , et je le persuaderai aisément qu'il est nu mieux avec moi. Je ne le crois pas lin... C'est encore un bien; je le dirigerai, il agira sans savoir ce qu'il hasarde : j'en ferai mon séiile.
\ ersac fait appeler Moulllard. Il prend avec lui cet air caressant , ce ton de bieuvciliance, à l'aide desquels les grands subjuguent si facilemenl leurs inférieurs. Il descend jusqu'il dire quelques mots sur les écorehures dont ou voit encore les traces. Moulllard est dans l'ivresse. A propos de sapajou ou parle cle la famille Mauret. Une particularité en amène une autre; Moulllard se croit convaincu que monseigneur ne fait que du bien, que le voile du mystère couvre ses a<tes de bienfaisance. Cependant ,Son Excellence laisse deviner qu'elle ne craint pis un peu de publicité, qu'elle est la récompense duc à riiomiuc bienfaisant, un encouragement à mieux faire , el le mol jiiuTnal s'est écii.ippé.
Oiiel est le journaliste qui ne s'empresse de louer un grand, surtout quand il le croit digne d'éloges ? Le lendemain on lisait partout : Monseigneur se délasse de ses importants travaux en prêtant une main sccourabic ii l'iionuèle indigence, il a placé dans ses bureaux le fils de .M. Mauret, capitaine de cavalerie, tué h la bataille de W agram ; il a fait de ses projires fonds une ])eiision de quinze cents francs ii la veuve pour lui aider ii élever sa iillc, jeune personne intéressante. Et le paragraphe était orné de réflexions philanthropiques, de dévehqipcmenis plus ou moins flatteurs.
Le surlendemain on lisait dans les l'etitcs .Vffiches : Un homme de trente ans, un autre de quarante , un troisième de quarante-cinq, l'un ayant un peu de bien, l'autre étant sans fortune, et cclui-ïii très-aclif , tous doués d'inlelligence et coiinns par leur moralité, offrent leur main ii mademoiselle ilauret. On se fera connaître dès qu'elle aura donné son adresse.
D'Alairc lisait les journaux. H était frappé cliaque jour par((uelqucs traits d'égoïsme ; il en prenait note , et il avait déjà la matière de six volumes in-qiiiirln qu'il comptait bien faire paraître un jour. H se mit en colère en lisant les articles dont je viens de parler. Il s'écria que Versac joignait l'hypocrisie à la dépravation, el qu'il était trop heureux d'avoir rompu avtc lui. Un miimcut après il regrettait de ne pouvoir lui faire une nouvelle scène sur ces p.iragrapbcs mensongers , dont , indircetemcnl au moins, il devait être l'auteur.
L'article des l'clites Afliclies lui fil d'abord froncer le sourcil. " Voilà les hommes, dit-il, el on prétend que je ne les connais pas ! n 'lout à l'oup il par d'un éclat de rire, ce (|ui lui arrive tri's-rarement. 11 se met a son sccréiaire, écrit quaire lignes, fait entrer un laipiais el l'envoie porler aux l'cliles AITicbes le qu'il vient d'écrire.
11 a jdacé parmi les subalternes de sa maison une grosse fille de dix-buil il vingt ans, mal bâtie, aux habitudes agrestes , à l'air hébété. Il mande madame Hernard. « V ous avez à la cuisine une laideron... — lielle ou laide, monsieur le comte, xous m'avez ordonné de la prendre. — • Je ne m'en rcpens pas, et ce n'est pas la ce dont il s'agit. Après demain, à midi, vous l'habillerez en bourgeoise qui a de l'aisance. — Marguerite ! — Oui, Marguerite , et vous l'enverrez ici. — Marguerite en deiuoisclle! y pensez-vous, monsieur le comte? — Faites ce que je vous demande, — H y aura de quoi mourir de rire. — Eh bien! vous rirez tant<|ue cela vous conviendra. Allez. »
^ ersac, satisfait des journalistes, et croyant avoir couvert la vérité d'un voile impénélrablc, était iniinté en carrosse cl allait d'hôtel en hôtel recevoir le tribut de looaiii;es qu'il axait si bien méritées, l'arloul on le félicitait, on vantait sa pbilaniliropie. On applauilissait au choix du prince, justifié par des lalenls éminents et la pratique des vertus privées. Versac jouait l'embarras, la modestie. Ah mou Dieu ! disait-il , il y a peut-être des gens cjui empoisonneront ce que je viens de faire : la petite Maurel est, dit-on, Iri'S-jolie. Je vous jure cependant que je ne lui ai jamais parlé'.
H arrive chez une dame célèbre par la beauté qu'elle n'a plus, par l'amabilité qu'elle a conservée , et surtoul par rinfluence qu'elle exerce sur tout ce qui prétend ii l'cspril. Elle aime :i persuader qu'elle est bien avec les grands, et quelquefoi.^ elle jiroiége avec succès. Il était naturel que monscigiictir fù'. accueilli dans cette maison de la manière la plus flatte;ise, la plus distinguée. Aux élo.gcs les plus délicats succéila l'iiiviiatiou de resler à diner , on promettait à Son Excellence des convives plus aimalilcs les uns que les autres,
L'K(;OlS\IK.
(|iii-li|ur.s jolies iViiiiiies, ol lu imiiiitTi' IVuiiclie u\i'C la<|iifllr N cisiic accepta pariil c.iiiser lu plus sriisililc pliiisir.
■M.iilanio «le Lessarl avait, foiiimc Idiilfs 1rs rriiiiiics, l'ispiit du moinrnt. Kllrs m- iIIIÏitciiI mire Viles que par la manière plus nu moins adi'dite de l'appliquer. M. Duluur aviiil élé jeune , il madame de l.rssart lui avait prouvé q'uil était IrJ-s-aiuialile. Il le parut heaucoiip iuoiu< après quel(|urs années, et cela est tout siiu|de. Cependant on n'ouldir jamais entièrcnirnt un lioiuuie pour(|ui ini a en des bontés, lorsque le noinlire des heureux est liorne, et madame <le Lossart avait été plusii'urs fois utile à Dulour. Il est à peu près connu que le nu)jen le pins sur d'arriver rapidement ii la fortune est d'olilenir une fiiiiniiliiri'. (lelle de reut mille aunes de drap Mane allait être iloniu'e. Déjà les einicurrenls avaient déposé leurs soumissions, l.r Iticn de l'Ktat c\i|;eait i|ue relui ipii demanderait moins olitint In préférenre. Mais on eonnait les rtl'els d'une |ndlcetiou puissante, et il n'est pas auprès des |;rand3 et même ties petits de recommandation plus sûre «pie celle d'une Iri-s-jolie femme. Dutcuir avait spéculé en épousant la sienne, non sur la ilol ellVelive, mais sur les fournitures qu'il lui derrail, et sons ce rapport elli' lui avait apporté des liiens considérables. Ils dînaient ce jour-là eliez madame de l.essart, qui avait déjà essayé son crédit; elle ambitionnait de nonveain droits an titre de protectrice. Dutour d'ailleurs s'était toujours très-birn conduit avec elle. Kn se donnant de la eonsislanec dans le monde, elle s'acquittait avec un ancien ami. Ainsi de la cnnsidérati<ui de idus et de la reconnaissance de moins, ce qui fatiijue toujours un peu : tels élaiciil les motifs qui avaient déterminé madame de l.essart ii presser l'Kvccllence d'accepter son diner. D'Alaire, inslruit des détails, n'aurait pas man(|ué de crier h réijoisme. .le laisse au Irciriir à juger s'il aurait eu tort oii*rai$un.
On présenta à monsei|riicur tons ceux qui enlraicnt avec la plus scrupuleuse exactitude. Il salua le plus i;rand nombre avec une froideur qu'il croyait cire de la diipiilé, et une ]>arcimonie <lc paroles que le vuli;airc prend souvent pour de la profondeur ou la préoccupation ipie doivent donner les );randci alVaircs. Il lit un certain accueil à denv ou trois poêles, parce (|u'il est beau d'encourager les arts, qu'il est flatteur de jouer le lUc cnc , et surtout de s'en voir donner le nom. L !i poète accueilli par monseigneur ne pouvait manquer lie lui adresser une épilre sur la |)liilaiilhropie , et c'est ce que voulait monseigneur. D'Alaire, d'Alairc, où élici-vous?
On allait se mettre à table. Madame de l.essart s'empare de \ ersac; elle l'ait briller les ciiarnies de son esprit, elle subjugue, elle eii- Iraine, LU sourire qui n'a ritii d'étudié lui fait coniiaitre que le moment est favorable , cl elle ne le laisse pas éeliapper. Elle parle à dcmi-voiv des cent mille aunes de drap, de Uulonr, dont Versac a déjà oublié le nom, et de sa probité, dont on se soucie peu. \ cr.sac répond Irès-baul qu'il sera enclianlé de f.iire quel(|iic chose qui siit agréable a madame de l.essart; il convient que l'amour des houimcs est sa passion dominante, la bienraisance son pmchantle plus doux. uiais que la sévère équité est la règle de ^a comluile, que son allacbcinent à ses dcvoiis lait disparaître toute considération personnelle , et que l'intérêt de l'Etat doit être la rigle unique qui dirige un homme en place.
Madame do Lessarl est piquée, mais elle applaudit à de si beaux scntimenis. On lui annonce qu'elle est servie. \ ersac a le coup d'ivil sûr. Il présente la main à mailame Dutour. il promène à la-ronde uu regard bienveillant, il s'assied avec une noble aisance , place la jolie femme aiipri's de lui , cl laisse à madame de Lessart la liberté d'arranger les autres selon les goûts et les convenances.
Un liomine placé auprès d'une femme qu'il ne connaît pas, qui n'esl ni jeune ni vieille, ni laide ni jolie , ne sait que lui dire, et dine; c'est en cfl'el ce qu'il y a de mieux à faire quand on est a table. L'imagination de \ ersac ne pouvait être stérile auprès île madame Dulour. Il fut aimable , il crut l'être au moins, ]iarce que les plus jolis yeux du monde souriaient au moindre mol qui lui échappait. La conversation pril bientôt une lournurc semi-sentimenlale, et les plus jolis yeux du monde s'animaient et paraissaient tendres tour à tour. On ne se dit rien de positif, mais on sentit qu'on était d'accord, (^e que c'est que l'usage du ipaiid inonde!
Lu de messieurs les poêles avait préparé le matin un imprnii ptit pour madame de Lessart. Tout homme , quel qu'il soit, paye son diner. Oliii qui n'est bon à rien n'est invité que parce qu'il esl riche. Il rend le diner rciu , il le paye plus cher qu'un autre , tl cela est juste.
Le poète n'avait à substituer dans ses vers que le nom de Versac à celui de Lessart. Même mesure, même redondance, j'allais dire presipic même rime.
Au dessert, la nnitresse de l'hôtel adresse une invocation aux .Muscs. Deux chansonniers pavent Icurtribnl. L'homme à l'impromptu assure qu'il n'a rien de prêt : on le prie, on le presse, il lève les jeux au plafond, il réfléchit; on attend un de c^s jolis riens qui coûtent peu a l'homme qui a l'habitude d'écrire. Dix, quinze, vingt, trente vers s'échappent et sont savourés par \ ersac. On applaudit. on proteste que personne n'improvise avec cette facilité et celle grâce. Il esl constant que c'est bien un impromptu qu'on vient d'en-
tendre; l'auleur ne savait certainement pas qu'il aurait riionneiir didiner avec Son l'.veellenee.
On passe au salon. N ersac «erre d'une manière expressive la main du poêle, il le proclame homme de génie, il le prie de lui envoyer «es vers. Tout le monde esl eonleiit.
Dutour a de l'expérience, il ne doute pan que hi fourniture de cent mille aunes de drap ne auil II lui, et en liominc qui lail vivre il se retire sans bruit.
Il faut faire quriqiii' chose pour arriver à minuit. On joue, on gagne de l'or dont on peut se passer, on perd celui dont on avait besoin. Les têtes se montent , joueurs et parieurs sont tout ii ce qu'ils font.
\ ersac et madame Dutour ne jouaient pas. La jielile femme, rassurée en apparence par l'absenec de son mari, se livre davantage, lue proposition positive lui fait baisser les yeux, et dans certains cas baisser les yenx c'est répondre. La réplique de monseigneur est attendue avec inipalienee , la promesse de la fourniture est faite, on est de part cl d'.iiilrc an comble de ses vieux; on se lève, on disparait , la voilure vole.
Le lendemain malin, madame de Lessarl reçoit un billet de Son Excellence. Il s'est fait présenter les soumissions des divers fournisseurs. M. Dulour esl celui qui olïre délivrerai! prix le plus modéré, il a joint à sa soumission des éelianlillons d'une qualité satisfaisante. Le prefi'rer à ses concurrents, c'est faire à la fois un acte de justice et it'iiiie phitaiithrojue éidairée.
Madame dcLe^-arl, plus fraiielie ((iie \ ersac, publiait avec orgueil les services ([u'elle rendait; elle courut dans vingt maisons faire lire son billet, elle s'arrêta loiigteinps chez Dutour, elle croyait lui a|ipreiiilre (|iielqiic chose de nouveau, l'aiivrc femme! elle lui adressa les plus belles choses du monde sur la probité et même sur la délicatesse, elle lui fit sentir rubligatinn oii il était de jiistibcr les bontés qu'elle avait pour lui en tenant rig'oureuseniint 1rs conditions aux- (liielles il s'était soiiliii». Dutour protestait de son désintéressement: il avait été guidé pliitéit par le désir n'être utile que par l'appât du gain. .Sa petite femme riait el de l'air iniportaiil île luadanic de Lessarl et des contes que lui faisait son in.iri. Elle avait aussi son genre d'orgueil , et en se regardant avec complaisance dans une glace elle se disait : line figure coiunie cclle-lii n'a pas besoin de protection, il siilbt de se montrer.
A ersac disait de son côté : Dutour esl un fripon , il esl impossible qu'il fournisse d'après ses échantillons, mais sa femme est si jolie! et puis cent mille écus de plus au ïiudijet couvriront ctla.