‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 218 sur 379 · I.'K(;()ISM · texte numérisé non relu

I.'K(;()ISM

elle nom .loiinoiiiil peiit-ôiro (iiiclque iicilioii, file iiiilic|ut'niil du moins < c (jui peul lui ôlro ii|;r(iil)lc. l'iissoiis ii lu liii|;ciic. »

Mniianic licrniiiil snil M. lo conile. Ils iiri-iveiil, ils cnircnl. « Julien, (|nç l'.iili-s-voMs iii .' — Monsicnr le fonili-... inonsittir le conilc.. — ^^MonsiiMir le coinlf vinis fldnainlc co <|nr vous liiilcs lii. —Je cimsais avec niailcu.oisi-llo. — InM.lchl! xoiis cinisc/ avec elle, vous causez d'aussi pris... Julie, je suis niéeonleiit de vous. ( '.vl lioinnic prend des lilierics qui ne lui conviennent pas, et vous le sonlIVez ! — \loiisieur le comte, je ne suis rien elie/. vous, je ne i)en\ rien empèclier.

— Est-ce la première fois (|ue cet homme entre ici;' — C'est la seconde, monsieur le comte. — l'.t vous i|;iiore7. cela, madame IternardI

— M. le eonile ne m'a jias eliar|;ée de veiller sur mademoiselle. — Vcillez-y, madame, veillci-j. C'est un dépôt saciéque je vous conlie, et dont vous me répondiez. Défende/ à mes jfens de jamais parailre ici, à peine d'èlre aussitôt congédiés. Julien, celle défense vous re- ({iir4le iMirtieulièrenient. .Sortez.

'■ ^ous n'êtes rien cliez moi, m.idemoiselle ! Vous ne pouvez rien einpeelier, vous m'accusez d'imprévoyance, el je mérite le reproche.

— Je vous accuse, monsieur le comte, vous que je ne connais encore que par vos liienlaits! — Des liieid'aits, des liicnlails! Toujours de (;raiids mots! Je ne suis pas hienraisani , madenioisellc , je ne lais rien que pour moi, je vous l'ai déjà dit... \ ous n'éles rien chez moi. Vous y serez quelque chose, je Vous y mettrai dans une posiiion qui commandera le respect. J'aime mieux qu'on me soupçonne il'clre sensihie (|ue d'entendre dire que je ne vous ai recueillie que ])ar OSleulalion, et (|ue je vous laisse conron<luc avec mes (jens, exposée à tous les écueils de votre àiiC. J'aurai pour moi le plaisîr d'avoir fait le bien, et je m'élèverai au-dessus de la ciloinnie. Madame l'.crnard, voiis ferez mettre trois couverts. ^ nus loj;crez mademoiselle dans le petit appartement de l'entre-sol, vous ferez condamner la porte qui donne sur le jjrand escalier. Mademoiselle passera chez vous jiour arriver chez elle. Je n'y pourrai entrer sans que vous le sachiez, ou pliitùtje n'y entrerai jamais. — Mon liicnl'.iileur, mon père... vous nuisiez la délicatesse aux plus ijéncreux procédés! — 'l'a, ta, ta!... En voila assez, mademoiselle. Mailanic llcriiar.l , passons chez vous, el terminons ces petits arranijemciils.

w Couçoit-on ces trois ioipcrlincntsi' Avoir l'audace de prétendre a la main de Julie... d'une l'illc... Ae trcuvcz-veus pas que je pri'iids le seul ]iarii qui puisse la soustraire aux importunilés, aux poursuilcs de ijens trop au-dessous d'elle? — D'après cet aperçu, monsieur le comte, vous ne pouvez, je le répèle, la nietlre ailleurs que chez vous. *— Je le seHs. — l.a conduire il la eainpa!;iic serait plus dai!j;ereu\ que la j;ardcr ici. — Je le crois. On supposerait riuc je ne iu'éîoii;ne de Paris qu'al'in de vivre exclusivcnient pour die; ou dirait, on'répét>-rail partout que je viole toutes Its hienséanees. — Que vous êtes jaloux de celte entant ! — Oui, oui, on dirait tout cela, ma chère madame llernard. Aous resterons ici. — Où on pourra tout voir, tout ajiprécicr. — Sans iluiite, ma conduite sera sans cesse il découvert.

" Mai» comment retrouver ici les IrciUe mille francs i|ue je dois donner demain .' Oh ! crla n'est jias très-dilTicilc. Les chaleurs approchent, les spectacles vont cire désai;réaldes, H vous avez une lni;r aux

trois grands théâtres. — ^ ous avez raison. Je remettrai mes loi;es.

Nous devez ii lieaucoup d'exercice une santé mlitiste et certain air de fraîcheur. — Mou cocher d'ailleurs est un ix rogne... \(ius lui direz lie vcndi-e les chevaux et de rester ici jus(iu'ii ce qu'il troiixe une bonne pUce. — A ous donnez toutes les semaines un très-grand diiicr, oii vous ne vous amusez pat du tout. — Je ne les donne que pour sacriticr ii l'usage. Supprimons-les. >ou.; dînerons tous les trois, vans façons, sans conlraiiile. Une gaieté décente fera le charme de nos repas.— Ces su]>prcssions sont plus (|ue snllisantcs pour vous l'aire retrouver vos trente mille francs en peu de mois. Nous remonterez ensuite votre maison... — Ou je ne la remonterai pas, nous verrons... Ces retrancheiuents-lii feront parler, ils leroiit jiarler, ma chère madame Bernard. — i;ii ! que vous importe, monsieur le comte;' A'ètesvoiis plus cet égoïste qui voit le genre humain comme s'il n'était pas, qui ne veut ipic sa propre estime, et qui est parfaitement lieurcuv lorsipi'il est content de lui .' — Je le .suis, je le suis sans doute. Je suis iiicapnlde de changer d'opinion. — 'l'out esl donc arrêté comme vous venez de le dire:' — .S„ii, madame Heruaid; mais dans les réllexions

que xoiis venez de faire, dans les conseils que vous m'avez d es,

ii'avez-vous pas été poussée par (|uelques motifs particuliers? —Cela esl iii<5\itul>!e. moiisienr le romle. La satisfaction d'exercer un certain ascendant sur un homme de nicritc, de m'élcver a mes propres yeux par le bien que je le porte » faire... — Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela! Kn me délcrminanl ii rompre avec le monde... — Je vous deviens nécessaire, mon iuipottaiicc .s'accroit chaqui' jour, je suis enfui votre premier ministre. — Je vous sais très-hon gré de cet axeii, il est pour moi une nouvelle preuve de votre franchise; mais vous n'auriez rien gagné ii vous taire, je vous avais pénétrée. >•

Vf. — La brochure.

■fout a son ieruic dan, ce monde. Ce principe s'a|>|diquc cgalcmenl a riiommc obscur, au riche et au pauvre : il semble que la lortiine se plusc a punir ses favoris des bienlails qu'elle a répan.lus sur eux au

hasard, el à déilomiuager le malheureux qu'elle accable par le spectacle de giamles eatastrophes. Laisscuis pour un monieut ces idées, très-philosophiques sans doute; ii'anlicipons ])as sur les événeiuents, avançons siiiis rien précipiter, sans rien brusipicr.

Il esl il Paris une foule de gens qui n'ont rien i» faire, qui ne sont pas assez riches pour s'élourdir sur leur rxisleuee par des plaisirs bniyanls, qui ont assez d'aisance jiour ne pas s'in((uiéler du lendemain, el qui n'ont il s'occiiiicr eu se levant (|ue de la manière dont ils iiseronl la journée. Plusieurs de ces messieurs sont curieux par c.iraelère ou par maligiillé, actifs par le besoin de se satisfaire. Ils sont parlout, oli l,i siiuplieilé de leur cosliiiiic leur permet de s'introduire; ils éoiiiilcnl liml, recueillent loiil, méditent sur tout el se plaisent a raennlcr, parce (|u'ils se croient quelque chose riuaiid ils oblieiiiient les applaiiilissemeiils et même un sourire du polit cercle qui se forme autour li'cux au Luxembourg ou sous une allée des l'uilcries.

l II de ces nouvellistes connaissait certaines particularités de la vie publique cl iiicinc de la vie privée de N crsae. Quel plaisir de se dédoiiiiiKigcr de son infériorité en écrasant un grand personnage! C'csl comme si on se disait : Les grâces sont répandues sans choix et sans diseerp.ciucnt. Si elles tombaient sur moi, on n'aurait pas ii me reprocher les f.iutcs graves dont j'euireliens mon auditoire. Je vaux donc n'illemcut mieux (|uc monsieur celui-ci, qui' mouseigiieur cclui-lii... On se dit cela bien bas, mais eiiliii on se le dit.

Un des auditeurs a remporté au collège un prix d'.implilication français. Il n'a plus douté de .>-a vocalimi , et il a consacré sa vie aux Wuses. \ oiilez-vous ((iiiiiaitre la mesure de son talent? regardez sa Ijcrruque, que le temps a j.iiinic; son babil, qui s'éelaireit au coude; sa cheiiiise, qui était blanche le dimanelie précédent.

Ce nourrisson du Pindc n'admet aucune de ces considérations, na connaît ni ces méiia|;cmcnts, ni ces bienséances qui , au défaut de vertus, étayent encore l'ordre social. f;'est au génie qu'il appartient de faire justice des abus d'autorité, de la bassesse des grands. \i>\\'u ce qu'on dit très-haut; voici ce r|u'(ni pense en secret : J'ai le sujet li'inic brocliure bien maligne, bien mécliantc, el qui ]iar conséquent piquera la curiosité piililique. Je la vendrai ce que je voudrai; j'en vendrai par iiiillicrs, el je vivrai un an du produit de mou talent. Je mellrai de la circonspeclion , de la prudence dans la disnibulion de mon ouvrage; mais que risi^ué-jc, après tout, si je suis connu? un procès eu calomnie? Je délie qu'on me fasse payer les frais. Ou m'emprisonnera? il faudia qu'on me nourrisse. J'ai toujours avec moi mon écriloirc de poche , el qu'im))orte que j'écrive dans un coin ou dans un autre?

Notre homme se r^tire dans son galetas, et eu vingt-quatre heures sa brocliure est lermiuéc. Llle n'olîre ni esprit de conduite, ni liaison dans les roisoniicments, ni choix dans les expressions. Elle déchire un grand, voilii tout. Mais cela suliit ii tant de lecteurs!

Le logcoienl qu'a quitté ÎMoulllard est liibité par un pauvre diable qui ne |)ossèdc au monde qu'un.? presse portative , qu'il démonte , ([ii'il met dans un sac, et qu'il emporte sur sou épaule, quand il est forcé de changer de doiuicilc. Il impriiuc la chanson satirique ou licencieuse, l<! pamphlcl insolent ou calomniateur, tous ces. écrits qui circulent dans l'ombre , et que craiguenl d'avouer les auteurs les plus déhoiités 11 est connu de tous les écrivassiers , cl c'est ii lui que s'adresse l'auteur de la brochure dont je viens de parler. Le traité l'sl bieniôt conclu. Ou partagera les bénérices sous la seule condition (]ue l'auteur aidera rimprimeur ii faire gémir la presse.

A mesure qu'on lire, la maîtresse de rimprimeur, qui mange du pain noir pendant la seinainc et (|ui est battue le dimanche en revenant de la giiiiigucite , ploie et lirocbe. On a escamolé, dans uu cabinet littéraire, l'Almanaeb des vingt-cinq mille adresses. Ou le compulse, on examine; ou juge quels sont ceux qui, par la nature de leurs fonctions ou Ifur caractère connu, sont ou doivriil être en opposition avec Vcrsac. On rédige une liste, el la brocheuse et l'imprimeur et l'auteur parlagenl entre eux les quartiers de Paris, et ou eoiuiuciicc il colporter la brochure.

On y relève, d'un ton tantôt ])laisaut, tantôt amer, toutes les l'.iiiles de \ ersac. (Jii a fouillé dans les secrets de sou intérieur; on a iulerprété ses moindres actions, ses paroles les ])lus iusignifinnles; on a pénétré jusque dans sa pensée. La petite Maiiret, madame Dutour sont le sujet de deux épisodes piiiuants. L'iuivrage a un succès décide, non d'csliiue, mais de vogue. On se l'arrache; on l'a tmijouri en poclie, pour le faire lire ii ceux qui n'ont pu se le procurer encore. Un liiiinmc qui se disait dévoué il \ ersac , lui en envoie douze exemplaires.

Il est facile d'imaginer les transports, la fureur de l'Excellence. Ils n'étaient comparables qu'il la soif de vengeance qui la dévorait. Mais sur qui tomberont les coups, et comment trouver le coupable ? S'adresser a la police, serait paraître attacher de l'importance il un libelle, qu'il est de la dig'iiilé d'un homme de bi'-'ii de mépriser.

.Moiilllard, malgré soii ambilion, n'avait pu desceiulre que d'un étage. I?iiiiprimeùr avait lixé sa presse sur d'épais iiaillassons, qui ii'élonlTaieut pas tellement le bruit (|u'nn ne pût se douier dessous de ce qui se faisait dessus. iMmilIlard savait donc qu'un imprimeur, non avoué, oceiniait sou ancien logement; mais il n'avait donné au-

l.KCiOlSMi:.

t'iiiiu suite à celte preiniore iilée : lu cuiiiliiilc du voisin ne l'inlOrestiiit en rien.

Miiis le voisin cl ses associés aViiiont, iual|;i<' leur cxlriiiie ciriiinspeclion, liiiosé tonilier on <le Unis i'\('Mi|ilair<'s sur les ilt'|',ri''s. Aliillivurensenicnt |Miiir eiii il aviiil élc rrlevé l'I Iti piir MoiilllarJ. Jn|;ez île sa joie'. Il pourra peut-i'lrr donner a iuonsei{;iieur une preuve nouvelle de sa reeonnuis.siinee et de son dexcMienienl, Il n'a plus lie repos, l,e jioir, la nuit, il est ii lu porli- de l'iuipiiinrur; il u l'ureille au trou de la serrure, (I en (|uaiante-liuil heures il sait tout ee qu'il lui importe île eonnailri'.

Il court, il arrive à la porte du ealiinel de uioiisi'i|;in'ur, il prie riiliissier de raniionecr. I. 'huissier répond i|iie Son lArelleiiee a de l'huinenr, lieaiieoup il'liiinieur, et ne leiiiit perMUine. Moulllaid insiste; il H, dil-il, i|iieli|ue iliose d'iniportanl a i'>iuiiiiuiiii|uer, I. 'huissier se rend: il entre, et le reeonnaissanl , l'oHirienx Aloiiillard eiiteiiil très-disliniieiiieiil le refus de l'ailniettre. Il saisit le sens de quelipies e^pressiins ipii l'auraient Nivenienl Misse dans tmile autre eireoiistaiiee : mais .Son ICveellenee a de riinineur, elle se lut ivlialée sur un antre eoioine sur loi. Il ne peut dune raisonnalileinent se ebuquer de ce qu'il a entendu.

H écrit qu'il cunnait l'auteur et l'iiupriineiir de la lirocliurc injurieuse, culuiniiieuse, qui eirciile dans le inonde. L'huissier refuse de remettre le papier; Moutllard le |;lisT par-dessous la |iorte, et lu porte s'ouvre queh|iies secondes apri's, Aloiisci|;neur ri jjarde l'huis sier d'un air sévi're. • l'ourquoi ne in'a\ e/.-vmis pas dit que c'est Slonlllard qui désire me parler.' — .le l'ai ilil a Son Kvcellencc, — Nous le croji/. ; il n'en est rien. ICiitrc/, Moulllard, entre/., «

l.a porte se referme, \ er.sac invite Moulllard a prendre un siéye. 8'asscuir en présence de iii.Misei|;neur ! c'est un honneur qui ne s'accorde (|u'ii trc.s-peu de personnes et dont Minilllard se croit indii;ne, tMonsei|;neur le pmisse doucement vers un fauteuil; il se place ii cote de lui, il lui sourit avec une hienveillaiicc marquée; il riiitcrnno-, il va eoiuiaitre ses ennemis; le plaisir et la colère hriilent à la luis dans ses yeux.

Il est cruel, pour quelqu'un (|ui ne lait (|iic du bien au\ hoinnips, d'être ainsi ealuiiinié l.a philanthropie In plus soutenue ne peut eeprndant laisser cette atrocité impunie : ce serait cuconrajjer le reptile il répandre de nouveau son venin l'ellcs sont les rcllcxions que liionsci^ncur cuininuniqiie à Moulllard, cl Moulllard en aduiire U justesse et la précision. A quel parti s'arrclera-l-on:' Kecoiirir aii\ triliunanv serait ajouter il la imlilicité d'un écrit aiVrein. Ce sérail fournir de l'aliuient à la curiosité imperlinente, il reiivie toujours active. Il est des pi'rsuniics, d'ailleurs, dont la considération peiil être altérée par les cvprissions souvent plus qu'indiscrètes que se pennetlenl luessieurs les avocats,

Moulllard rend hoiuniaije ii la .sajjacilé de iiionsei|{ncur; mais il n'ouvre aucun avis, cl monseijjncur voudrait avoir l'air de se rendre et ne rien ordonner. Un joli haiiibou est appuyé contre son lauleuil; il le pousse lé{;<'rciiieiit du coude, le hamiiou touilie et roule il ses pieds. Moulllard se lii'ite de le relever, il le lialance dans sa main. « .le rcijrette . dit il, qu'il soit si léijer. — Nous penseriez, Moulllard!... — (Jue ce devrait être la propre canne de nionseigiicur... — Des voies de lait, Moulllard 1 — H faut écraser le reptile, pour l'eiupcclier de répandre son venin. — Ce jiarti serait le plus sur, le plus court. Cependaiil, mon cher Moiifliard... cependant,,. » Monseigneur fait encore quelques objections, elles sont faibles; le son de sa voi\ est plus faible encore, et son air est encoiiraijeant. Rien de tout cela n'échappe a Moulllard. Il parle, il presse, et persuadé qu'il a pénétré monseijjncur, il combat les petits mots qu'on lui oppose encore. On est d'accord sur le lait princiiial : il ne reste que les détails à régler,

!\IouÛ1ar(l ne se |)iquc pas d'être brave , il en convient; mais fùt-il un héros, que fera-t-il contre trois? Le (Ju'il moun'il est fort bon au tbéàtre, et n'a pas fait beaucoup d'iniitaleiirs, \ ersac met une bourse de cinquante louis dans la main de Moulllard; il la lui serre avec affection, cl le conj;édie en lui disant : « N ous ne reparaîtrez dans les bureaux que lorsque vous aurez dépensé cet argent- lii avec vos ainii, >i

A qui Moulllard s'adresscra-t-il pour l'eiéeulion du coup de main qu'il doit iliri|;pr!' Il y a du dan|;cr ii faire certaines propositions à des gens incapables de les accepter. Moulllard, dans la détresse, n'avait pu être dilVicile sur le choiv de ses liaisons; mais sa luénioirc ne lui rappelait personne qui eut les épaules carrées, les membres muscnleuv, et surtout la probité de liarlholo : tout juste ce qu'il eu faut pour n'être pas pendu.

Il falliiit encore (|ue ceux qui seraient disposés ii le servir, voulussent bien (;aj;ner jitn en s'evposant beaucoup, car il était clair qu'il devait lui rester au iiioins viiii;t-cinq louis sur les ciii(|uaiite qu'il avait reçus de N ersac. .Moulllard était vraiment embarrassé. Cependant, quel lionneiir d'êlre admis ii vcnijcr Son L\ecllcncc ! quelle satisfaction d'obtenir la préférence sur tant de gens qui auraient couru ;.u-dcvant d'une siriublablc mission! que de faveurs vont pleuvoir sur l'af^viit, le cuiilidcnt intime de monseiijiieiir !

La mauvaise humeur de Son Kvcellcnce était un peu calmée par la certitude d'être biiiiiol vengée. Mais l'huiiieur ciit-elle existé encore

dans toute su viiileiiee , il n'en eut pus moins fallu recevoir les emplojé.^ supérieurs, et avoir l'air de se mêler un peu de son administration, 11 restait cepeinlanl eiirure a«%e/ d'aeriiuouie pour que messieurs les cliefs de bureau ne lussent pua accueillis d'une uiuniere bien encoiira|,'caiite.

'I t^)ii'est-ie que ces états, messieurs:' sur quel papier soiit-ila failsi" quels sont le» lirouillinis qui écrix eut ainsi? — ilepiiii. que inonseii;iieur u jinjé ii propos, de créer un insprcteiir de cette partie, lions n'avons pas de iiieilleur papier, 1rs plumes sinit déleslableit, les canifs sont de plomb, et saint (Inier lui-inème ne pourrait écrire lisibleiiieiil avec de pareils iiisirniiienis. •'

Moiisei{;iieur se pince les lèvres et prend a riustanl son parti. Moulllard ne doit reparaitre qu'après avoir cliàlié des iiisolrnts; il peut n'être pus heureux dans -ou entreprise, et s'il se l'ail dcsalVaiies axec la justice, il ne doit être qu'un misérable déjà cli.issc des liiireaiix pour. cause de iii.ilversation. n Je me suis laissé aller, dit \ ersac , il un seiiiiinrnt il'liumanili' , de compassion , eux ers un infortuné qui ax.iit scrx i lcuii;leitips ilaiis me-, biirraux; j'axais d'ailieiir» été volontaire iiieiil injuste envers lui, et je me plais u réparer mes torts. Mais la lii- iivcillaiirc , l.i |iliilaiilhro| je même ont des bornes, et je serais coupable si ranioiir que je por.e aux ho m m es allait jiisi|ii'a nuire au bien du service. Ii'aprch les pirees i|ne j'ai sous les xeiix, il est clair que l'iiispecteiir et le mareliaiid pipelier sont deux fripons, .le supprime le premier; j'cnteinls qu'on cliani;e le second, et qu'on réduise ses iiiétiioires de moitié, .S'il résiste, qu'un !<■ traduise devant les tribunaux,»

Moiisei!;iieiir croit avoir quilquc chose rie tres-parlieulier i dire a madame Diitour, et il est une époque de la vie ou on ne elioisil pus ses iiKMUi'iits. Il se liàte de coii|;cdier ses subordonnés, il demande sa voilure , il pari.

U'.Mairc diiiait tranquillement entre inadaine Bernard et Julie. U regardait souvent la jeune peisoiine: il riiilerro;;eait , elle lui répoiiilail axer décence et une sorte d'cn/iucmcnl. Llle paraissait axoir de l'es|irit naturel , cl le seul défaut (|ue lui troiiv.'it le comte était de croire ;i la vertu désintéressée et de ne reconnailrc d'é|;oisiiie que dans les eieiirs dépravés. Julie n'avait ]ias oublié les conseils de madame licrnaril , mais elle ne pouvait prendre sur elle de masquer ses senliiucnts. Elle les trouvait cuiisolati iirs , ci par coiiséi|ueut nécessaires; elle était d'ailleurs incapable de dissimuler, surtout avec son bienl'aileur. AU! pensait d'Mairc, elle ne coniiait pas encore les homnics; l'expérience lui apprendra ii les jui^er, maison ne ]ieiit raisonnablement cxijjcr d'une enfant de cet iî{;e la |)énétralioii et le juijemeni que donnent les années. Kt iiiiTs, si nous avions tous trois la même façon de penser, la eonvcrsalion tomberait a chaque instant. Un peu de contradiction lu raniiiie, ralimenle et la rend piquante et variée.

l'inir moi, ajoutait-il, je ne ifincrai jamais ici sans avoir sous les xeiix les heureux (|uc j'ai faits, sans jouir de ce tableau; et la satisfaction de l'allie inlliie sinijuliéreiueiil sur la ilii;eslioii. Telle est eertainemeut la ]jIus forte des raisons qui m'ont fait admettre a ma table Julie l'I madame Herii;ird,

En elVel, que me rcsiait-il de ces diiicrs si ebers, si longs, si ennuyeux? Un vide insupporlable. Je les donnais par pure ostentation, et ici tinit est jouissance. \ oilii du moins de réj];uisiiie sagcmenl calculé.

\ ous SHVez que madame Iternard est curieuse, et je vous apprends que le suisse de l'hôtel est nouvelliste. 11 a entendu parler de la Irop célèbre brochure; il s'eu est procuré un cxciuplairc. ïladame liernard est parvenue an plus haut dei;ré de crédit et d'iiilliience; les ijens de M, le comte doivent saisir les moindres occasions de lui faire leur cour, et le suisse s'est liàlé de lui présenter la brocUure. .Madame Ik'rnard savait que d'.Maire et Versae étaient brouillés , qu'en ijénéral riiommc le plus modéré n'est pas fâché d'entendre médire de celui avec qui il est mal , et elle s'empresse de rendre au comte les marques de déférence ((u'clle a reçues de sou suisse, l'endant que d'Alaire refléeliit, elle tire le pamphlet de son sac et le place devant lui.

jl sort eiiliii de sa rêverie et jette les yeux sur cet écrit. U le compulse; il roiijjit, il p.ilil, et a elia(|ue instant il s'écrie : Le niallicureux, combien il doit soutl'rir ! .Iulic xoil que le coiiile souHre luimêiiic, l'.lle n'ose lui parler, mais l'intérêt le plus tonchant se peint dans ses xcus. D'Alaire se live brusquement ; il lui tourne le dos, fait qiielipies tours dans .sa salle à iuan];cr, cl dit entre ses dents : «Je ne serais pas en paix avec luoi-mc iéC , si je n'allais le consoler. » Il sort, il iiionte dans le premier liacrc qui se présente, et il se fait conduire eliez N ersac.

Versae n'est pas rentré encore, cl d'Alaire se décide a rallendre chez iiiadame. U la trouve dans le plus déplorable état. Il ne peut sans indiMiction rester auprès d'elle ; il se relire ; il fait appeler la feiiime de conhanee ; il rinlcrro|;e avec ce ton pénétré qui exclut tout soupçon de curiosité. Les inallieiireux aiiiieni a parler de leurs peines, cl celte femme était trop attachée ;i sa iiiaitresse pour ne pas partaj;er les cha!;rins qui l.i consumaient. U'.Mairc apprend que \ ersac joint il l'abandoii le jdus complet des procédés durs. Iinmiliants. et que, par un ralbiicmcnt de criianlé , il exi|;e (|ue le calme soit sur le front de sa t'emnie cl le sourire sur ses lèvres lorsqu'elle reçoit quel-

IS

L'ÉGOISME

qu'un. \ ictinic Jévoiu'c, cllr di-vorait ses lariiirs, iiuaiul elle ne pouvait les rc|iainlrc dans lo si-in ilc cfllc i|tii ni vi'isail avec elle. I,a iniscialilc briuliuro lui a purli' le dernier eonp; l'inldrluiue aime eneiire I ini;ral, qui l\iil le tcMirinent de sa vie. Llle a l'ail aelieler à un Irès-liuul |)ri\ le niaiiuserit et le (|iii restait de l'éililiiiu. et l'inf.iiue auteur en lait eolpurler une seeoiule.

D'Al.iire est furieux : il s'einporle, il ne se possède plus; il maudit les liiiniuies, il s'écrie que la verlu n'esl i|n'nn mcil, ses apparences un masque; <|ue le visajje hideux du nuiliaiu s'en couvre pour caelier sa ililTorniilé et tromper avec impuilcnee. Il rentre che/. madame lie \ersac; il lui conseille de i|uiller son mari, de piailler en séparation ; il lui oiVre sa maison pour asile. Madame de S ersac lui rc|)(>iul qu'elle n'ajoutera pas au déslu>iineur qui commence à peser sur son mari; qu'il ne lui rcster.i qu'elle, si un jour le malheur raccaldc, et <|u'clle restera a la place que lui assii;ne s<iii devoir. « Le devoir, le devoir! reprend il'Alaire avec exaspération, vous voulez vous montrer )>lus noble, plus faraude que votre mari. Nous avez l'éjjoïsnie de l'orijueil 1

lue telle ineulpatioii écrase , désespi're madame de Versae; ses pleurs Cdulenl en alinndaiice. D'Alaire tombe à ses (;enou\ , il lui demande panlou, il mcli' ses larmes aux siennes. Madame de \ ersac lui tend la main, le regarde avec douceur et le ]irie de se relirer.

D'Alaire se rend. La confidente, l'amie de madame de Acrsac, ju|;e qu'il ne peut ]>araitre dans l'élat où il csl , et elle le conduit chez elle, l ii secrétaire est ouvert, le comte prend une plume et écrit il \ ersac une lettre rulminaute. Il lui rappelle toutes ses fautes; il les lui reproche avec aiuerluine , av.c eoli're, ax'cc mépris. Il lui déclare qiio s'il ne change de eonduile ii l'éijard de sa femme, ses procédés odieux ne seront pas couverts plus loniftemps du xoile d'une l'aiivse pliilanlliropie ; que lui tl' Alaire, qui n'a jamais écrit, fera a'issi une brocliiire, et qu'il y mettra son nom.

11 se lève, il ouvre une croisée, il respire le i;rand air. 11 adresse quelque mots à la femme de clianibre, et il n'esl ])as du tout à ce qu'elle lui répond. • Allons, dit-il , allons chercher un peu de calme auprès de Julie, il n'en est ]dus ici |)our moi. u

L ne femme de chambre c|ui a (piel(|ue adresse ne se cliari;e pas de remettre a monsieur une lellre qui peut exciter son ressentimeni, Alexaudrine dépose sur la cheminée du salon la mercuriale du comte; et s'il plait il monsieur de faire une en(|uèle , la main ofl'icieuse qui sert mudaiiic ne sera |ias eonntic.

^ ersac rentre : c'est l'heure du diucr. Il demande ]iourquoi madame ne xienl pas recevoir ses convives. On lui répond qu'elle est indisposée. « (^)u'elle vienne, dit-il à Alexaudrine. — Madame peut il peine se soutenir. — (,>u'elle vienne, je le veux. » dette femme est sans doute dans les secrets de sa maîtresse, il est inutile qu'il ju-enne son masque devant elle.

Il se promenait dans son salon en pensant ii madame Diilour. Elle est jolie , ii la bonne heure, pcnsail-il , mais elle a des caprices, et elle devient cxi),'eanle. Elle veut des soins, des assiduités, et presque des éi;ards. l'ont cela me fatiijue. l ne femme ne doit èlre ])i)ur moi qu'un être dépenilanl et soumis... Oue vois-je ? l'écriture d'AIairc ! il se repent d'avoir rompu avec moi ; il cherche ii amener un rapprochenieiil. J'ai reconquis ma liberté, j'y tiens; je ne le verrai plus. Lisons , cepcndanl.

La ligure de Versae se décompose , ses passions habituelles se développent; mais bientôt il réfléchit, il sonne. < Faites venir Alexandrine.

» J'étais très-préoccupé quand vous m'avez parlé tout .i l'heure. Je crois maintenant vous avoir entendue dire que madame ne se porte pas bien. — Elle a le plus grand besoin de repos. — Qu'elle en prenne. Je recevrai seul.

» Le maudit homme, avec sa vertu qu'il appelle de l'cgoïsmc ! Combien il est fort des faiblesses des autres, celui .i qui on n'en peut reprocher aucune! Dans un moment d'enthousiasine , d'Alaire ])eiit exécuter ses menaces. Je surmonterai ma répugnance , j'irai chez lui, el je me conduirai selon les dispositions dans lesquelles je le trouverai. »

Le diner fut triste. ^ ersac , cniilinuellemcnt rêveur et distrait, n'avait, fort beiircusemcnl pour lui, aui-iin de ces personnages qui commandent les procédés, et que par conséi|uenl un maître de maison est en quelque sorte obliifé d'amuser. Il ne Irailait ce jour-là que des mangeurs, et cette cspice de gens moulent toujours leur physionomie sur celle de rani|>liilru)n. (Jii parla Ires-peu, el en rex'anche on consomma beaucoup. On avait ii peine quille la table, que les convives s'échappèrent les uns apris les autres : c'est ce que désirait ^ ersac.

11 arrive chez d'Alaire. "Que me voulez-vous, monsieur? — Je viens m'cxpliqiier sur certaines choses... — Je sais tout, ainsi les explications sont inutiles. Si vous venez ici pour avouer franchement des fautes qui in'indigiK'iit , si vous voulez sincèreinenl les réparer, je peux me souvenir encore que je fus X'oire ami. — Je veux xous proiixer que si un orgueil déplacé m'a rendu indocile ii xos axis; si je me suis éloigné devons dans un moment d'Iniineiir que je me suis reproché, je ne suis pas indigne de votre indiilgcnec. — i^'est la première fois que xoi.s me tciuz ce la ■■g.gc. La crainte, au reste, rend

capable de tout. — Je conviens que je redoute votre influence sur l'opiniiui juiblique. Mais j'ai résolu de tout faire pour reconquérir voire eslime. — Je vous préviens i|ue vous ne m'abuserez pas avec des mois. — Quelle ]ireiive voulez-vous de ma sincérité.

11^ — \ ous avez ])ris de lilois une lerre qui r.ipporte vingt mille livres de renie. — Eh bien:' — La maison de maître esl jolie. — Apris:'

— Le site est pittoresque. — Enfin:' — A ous abandonnerez ce bien à madame de \ ersac. l'.lle pourra s'y relirer. l'.lle prendra avec elle ceux de ses gens qui lui conviennent, el, quehpie chose qui arrive, jamais xous n'irez troubler son repos. — Est-ce lout? — Consentezvous à ce que je vous demande:' — Je m'y engage sur ma parole d'honneur. — L'nc promesse verbale ne me suflit pas. — Que voulez- X'ons de plus? — Passons dans mon cabinel. \ ous y signerez l'abandon de ce bien et une séparation volontaire. — Signer! monsieur, signer! vous donner un litre contre moi! — \ ous savez que je suis incapable d'en abuser. — Je le crois... je le sais... cependant... — \ otre signature il l'inslant ou je vais commeneer ma brochure. — Vous auriez le courage de me dill'aiiier ! — J'aurai toujours celui de défendre l'opprimé eonlre l'oppresseur, quel qu'il soil. »

\ ersac élait bien sûr de la délicatesse des procédés du comte; mais il lui répugnait de s'engager, et surtout de ployer devant les eireoiislanees. Cependant il eounail le rigorisme de d'Alaire; il sait qu'il ne transige jamais avec ce qu'il croit être son devoir; il est capable de le sacrifier à la tranquillité de madame de A ersac. l ne mauvaise brochure a amusé la malignité, sans la convainere peut-être : un écrit du eomlc hxerait irrévocaiilement l'opinion et le perdrait sans rclour. Il suit d'Alaire dans son cabinet.

— Ah! pensait celui-ci en rédigeant un acte assez irrégulicr, mais qui n'était pas trop mal conçu pour un homme de qualité; ah! pensait-il, une fois au moins tu feras une action philantinopique. lu ne manqueras pas de t'en vanter et lu te tairas sur les motifs. JN'imporle : le bien sera fait, et c'est tout ce que je désire.

A ersac signe, bien malgré lui, avec des regrets bien vifs; mais enfin il a signé.

D'Alaire serre soigneusement le traité (|ui vient d'être conclu. " Je vous jure , dit-il à N ersflc, par tout ce qui peut lier un homme d'honneur, que cet écrit ne sortira pas de lii laiit que vous tiendrez vos engagcmeiils. — Ma femme même n'en aura pas connaissance?

— ÎSoiijSi vous vous conduisez avec douceur ii son égard jusqu'à ce (|u'clle s'éloigne; si vous employez des formes et quelque adresse pour l'engager à partir. A ous seriez liiiniilié, si elle coiiiiaissait les droits que je viens de lui donner sur vous; el je ne mettrai pas dans une position hiimilianle celui qui vient de faire un acte de probité. » Versae se jcllc dans ses bras, le presse contre son sein , et peut-èlrc éiait-il sincère en ce momeiil. Il se croyait au moins très-heureux que la discrétion du comte ménageât son orgueil. Il prend congé de lui ; il se retire.

— Allons, se dit le comte, j'ai assuré Ir bien-être, le repos, l'indépeiubince de madame de Versae, et je suis rentre dans tous mes droits auprès de son mari. Je pourrai encore le xoir el le gronder tous les jours ! I^>ue de jouissances je viens de me procurer à la fois !... Je ]>oiirrais y ajouler en faisant connailre à celle femme le service imporlaul que je viens de lui rendre... Aon, non ; ce serait prétendre à de la reconnaissance, dégrader ])ar conséquent le bienfait, et manquer ouverlemenl à ce que j'ai |iromis à \ ersac. Tout restera concentré dans le fond de mon etcur, et les plaisirs que m'assure cette journée ne seront troublés par aucun nuage.

11 faul convenir que régoïsme bien entendu est vraiment une belle chose !

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