VII. — Les voies de fait ont toujours do tristes suites
(?cst une terrible chose qu'un orage à Paris. Des torrents d'eau tombent des toits et mouillent jusqu'il la peau la beauté et la laideur, l'enfance, r.îge mûr el la vieillesse. Les ruisseaux se grossissent , et on ne peut échapper aux goullières qu'en se mettant jusi|u'à mijambes dans une eau noire et infecte, lu parapluie vous prend par une oreille, vous vous retournez, et vous recevez un souttlet de la planche de passage à un sou, que porte sur son épaule renlrepreneiir du momenl. N ous lempêlez, vous jurez même , ce qui est fort mal, des gare, ijiire, répétés vous font oublier la |ilanelie et le porteur; vous vous collez contre le mur, el le eliieii danois, qui court devant le carrosse menaçant, éloiirdi et du lonnerre el des mouvements rajiides et inccriains des malheureux piétons, vient passer entre vos jambes et vous je^te le derrière dans un euveau que la ménagère a mis à sa porte pour recevoir l'eau de la pluie. L'homme opulent, qui se fait traîner, tremble pour la couverture du siège et jiour sa livrée. Il ne s'occupe ni des culbutes, ni des chapeaux de gaze, ni du bonnet surinonlé du bouquel de roses , ni du bas blanc à jour, qui sont devenus méconnaissables. La marchande de modes seule rit, de son coinploîr, du désastre général. Elle calcule déjà ce qu'il pourra lui rapporter.
-Moulllard ne craint ni pour sa livrée ni pour ses chevaux; mais il a son habit neuf. Il est dix heures du soir, et l'obseurité ajoute au tiiTuiille et aux embarras. Il se jette dans une allée et il feruic la
L'ÉftOISME.
porte sur lui : i|iiiii/c ,'i viiii;! |icrs<iiiiies auriiiciil |>ii se rrCui^ior là, le presser, et .M. ShuiUl.ird aiiue ses aises. (Jiie lui iiuporle (|uc les autres se inouilleiit, pourvu qu'il suit a euuverti' .\'esl-ee pus encore lit lie l'é|j«isiue .'
Il se pr i'ue ilaus eette allée, en Umy, et utiu eu larj;!", iitlendnnt
que le ciel voulût liieu sV'elaireir. Il pensait a l.i ililVuMillé de trouver <les|;eiis ilispiisés ii veui;er nuiusci ;ueur. Il rcrapiliilait les diinarclies indirectes ipi'il avait déjà faites |iour arriver à son l>ut. Il voulait eu faire de plus positives, pourvu i'epeiid:inl qu'elles ne l'evpusussent pas au traiteineni qu'il réservait à l'auleiii', a l'iuipiinieur et à la broclieuse ihi libelle.
Il est tiré de sa méditation par deuv individus qui descendent du haut de la maison , et ipii parlent a \iii\ basse. Mûnlllard n'est ]ins brave, vous le savez. Uieii n'auiumee un dan|;er réel, cependant il retient siui baleine et prèle une oreille atleiitive.
« Depuis trois jours, n'avoir fail (pi'uiu' lalialière de buis! disait l'un. — 1 àibiuis de proluer du désoidre causé par l'orale , ;> disait l'antre. Moulllard Iri-inlile d'être dépouillé dans l'allie uu'iue uii il s'est si soinncuscment enlermé. Il cbercbe le pêne de la serrure: les ténèbres et son trouble l'iiupèclient île le trouver. Les deuv causeurs s'apprnclicnt ; l'allée est étroite; Moulllard ne peut les éviter. Tout à coup une niaiu tuuibe d'aplomb sur son épaule, et il entend crier : • Qui rire.-' — !VIessiei:rs, e'cst un pauvre bomnie qui s'est mis à l'abri d<' la pluie. — .S;iis-lu dans (|uellc rue tu es.' — Dans la rue île la .^lortcllerie. — Hounais-tti le numéro de la maison:' — ]\ou, messieurs. — l)ue tu le connaisses ou non, peu importe; nous ne demeurons pas ici. \ oyons ce que tu as sur toi. — lili ! messieurs, vous r\posere/.-voiis ii aller au\ l'alères pour un misérabli' luoueluiir? — l n soldat s'cvposc bien à se taire tuer |)our six sous. — Sa profession est honorable. — La nôtre est lucrative : il y a corupeusalion paitoiil. Allons, ne fais pas le raisonneur et vide tes poches. — Ku vérité, liiessieiirs, je n'ai que mon mouchoir, et, si vous voulez vous iiilcuilre avec UH)i , je vous ferai i;.Ti;ucr viui;t-ciu(i louis. — (^)uand.' — Peutêtre ce soir. — Kh bien, <iiten<lous-nous. .Mais pas de siil)lcrfui;cs, lu n'y gai(ncrais rien. — Je suis de bonne foi, messieurs. D'ailleurs j'JKUiore l'industrie partout oii je la trouve, surtout quaiul elle peut in'ètre mile. ..
Moulllard parle alors longuement et coinpiaisammcnt de monseigneur, de la piotcclion immédiate cpi'il lui accorde et (pie ch:t(pie jour il s'elVoree de juslilicr. iMonscii;neur est l'ami des hommes; c'est le philanthrope le plus ardent, le plus pur de l'aris, mais en même temps le plus équitable, il ne peut se dispenser de faire périr sous le bâton des insolents (|ui tendent, par d'infâmes calomnies, à lui ôlcr l'estime et la conliancc du prince, à priver la l'rance d'un administrateur plein de zèle et de lumières, et qui consacre tous ses moments au bien de la patrie. La reconnaissance est une des vertus de monsei- (fucur; et si en le servant on était reconnu, cvposé à certains désaifrémenls, sa haute et ])uissaiite protection étoiilïerait l'alVaire.
loiit cela est bien bcait , bien séduisant; mais les coquins sont rusés, et ils doivent l'être : ils ne peuvent opposer à la force que la prévoyance et l'adresse. " ÎSOus ferais-tu cette loni;ue histoire uniquement pour sauver Ion mouchoir? — J'ai dcu\ louis dans MU)n gousset de montre, je vais vous les donner pour arrhes du marché. — Donne. — Les voici. — lit la montre,' — le ne la porte .jamais le soir. — ^ oilii de la prudence. — ^ enez chez moi ; je vous donnerai dix autres louis d'avance, et je vous ferai connaitre les drôles dont vous aurez l'honneur de venger Son Excellence. — .Mler chez toi ! tu veux nous faire arrêter. — (,)uand on s'expose à l'être pour une tabatière de buis, on peut hasarder quelque chose pour avoir cent écus. — Pas mal raisonné. — • D'ailleurs, je ne vous quitterai pas d'une seconde. — Et si tu jettes un cri, nous t'étranglons. — J'y consens, u
Messieurs les associés bravent la pluie qui tombe encore. Auri sacra faines ! .'Moufllard ouvre la marche. Les deux coquinsle suivent et l'observent. 11 prend son chemin en ligne droite, écartant des coudes les obstacles (pii se ])réscnlent ; il ne cherche (pi'à avancer. II arrive devant le corps de garde du port au Blé ; ceux qui l'observent redoublent d'attention. Il n'a pas seulement tourné la lêle en passant dtvant le farlionnaire. Ce trait inspire de la confiance, et, penilant que l'un suit Moufllard pas à pas, l'autre s'éloigne, revient, s'éloigne encore. Il heurte, il est heurté ; il presse, on le presse ii son tour, et il n'a pas ses mains dans ses poches.
On est il la porte de la maison qu'habite Moufllard. Aos filous le placent entre eux et lui enjoignent de garder le plus rigoureux silence. On monte ; on gagne le logement de Moufllard. Il ouvre sa porte; il la rrfenne sur lui et ces messieurs ; un briquet phosphorique donne aussitôt de la lumière. !\loulllard , lidèle ii ses engagements, tire dix louis de son secrétaire de bois de noyer et les remet à ces messieurs. 11 n'a fait qu'entr'oiivrir le petit tiroir, et l'œil perçant des deux drôles en a mesuré le contenu.
Celui qui, dans la marelie, a marqué tant d'activité, lui ])résente trois montres, et le pri? d'un Ion ferme de lui prêter quinze louis sur ces efl'ets. Moufllard hésite. " Monsieur , lui dit-on tri'S-polimcnt , vous honorez l'industrie partout oii vous la trouvez. i'.c\a est trèslouable sans doute , mais n'est pas suflisani : il faut encore lencou-
rai;er. tjiiiiizc louis, s'il vous plail, on nous nous retirons avec ce que viuis venez de nous d(Miiier. — Mais, messieurs... — Mais ce que nous x'ous ilemaiiilcnis n'oi qu'un prêt, et nous vous laissons des
gages. — Kl, dans un moiiieol , vous allez demander autre chose.
Nous vous don is noire parole d'I neiir de ne plus rien eiiger
que lorsque noire expédition sera coin eiiablcment leriiiiiii'-e. (»'|i !
votre parole d'Iionneiir !... — Chacun a le sien , iiiuiirieur. Le mitre consiste a ne jamais violer la promesse faite ii ceux avec qui nous aviuis des rapports d'intérêt. " Moiillhrd est toujours ineeriuin - il ne répond plus; il rélléchil. On mit un terme ii ses irrétoliilioii-^. Ou ouvre le petit tiroir, on y preiul quinze louis, pas un de plus, mais aussi pas un <le moins ; on y met les trois montres, on ferme le secrétaire, cl on ri'iiiet la clef à Moulllard en lui faisant une révérence accoiiipagnée d'un sourire tout a lait aimable.
On ne s'occupe plus que de l'objet cssenliel , dinit les incidents que je viens de délailler ne sont (|iie des accessoires. Les evéculeiirs des venge.'iiices r<'i'oi\eiit de Minilllard les renseignements les plus éli'iiiliis e( les plus clairs, et on se déride il agir a rinstaiit. Il est vraiseinblahie ipie les associés d'en haut ont été releiins chez eux par l'orai;!', et la première chose qu'il y ait ii faire est de se procturcr les inslruments du supplice qu'on veut infliger; on reciniiiailra ensuite les trois visages, (tu va acheter chez la friiiliire du coin deux manches à balai, qu'on fait scier à la longueur eoiivenablc, et on remonle chez Moulllard.
11 a son rat de cave. ( )ii l'alliMnc, et on se présente chez l'iiiiprinieiir comme si on venait d'un autre quartier de Paris. On est libraire de province. On a enlenilii parler avec éloge de la fameuse brochure, et on veut la faire coiinailre à Lyon et à liordeaiix. Ou prend, on paye nue vinglainc d'exemplaires ; on se laisse conduire par la brocheuse, qui déjà se ilisposait ii sortir, ]iii{|ii'.i l'étage audessus. Ou descend dans la rue pour éloigner toute espèce de soiipl'on.; on éli'int le rat dccaxe; on remonle ii tâtons ehez .Monlllard; on lui demande le rcinboiirsemeiit de qiiaraiile fiaiies de frais, qui ne doivt'iit pas être pris sur les bénéfices. .Moufllard trouve la demande fondée ; il paye , et nos drôles vont s'embusquer dans une allée xoisine.
Bientôt un bruit elïrayant se l'ait entendre. Des cris aigus >einbl<'ut partir de tous les côtés. Le tonnerre reeoiiimence a gnuider; un ilélugc d'eau semble couvrir la superbe l.iitèce. Les plaintes, les clameurs, d'épouvanlaliles jurements, tout concourt il rendre cette nuit horrible.
Moulllard met la tête ii la fenêtre. Les boutiques sont fermées et la triste et pâle lueur des éei)nomi([ues réverbères ne laisse entrevoir qu'un ciel en feu, qui se reni'lc dans de sales ruisseaux, transformés de nouveau en torrciils. Si .Moulllard ne disting'ue pas les objets, il eiilend les coups qui tombent comme la grêle. La voix piaillarde île la brocheuse lui ehalouille agréablement le tympan. Il est clair qu'où venge monseigneur.
Oli ! (|uel chapitre que celui de la contrariété ! qu'il est varié , étendu ! (Jiicl homme ne ferait des in-folio, s'il écrivait tout ce qu'il a éprouvé l'ii ce genre ? ^l'interrompons pas notre récit par des réllexions philosopliiqiies , qui seraient ici de X'rais hors-d'œuvre. Le beau n'est beau (|u'aulant qu'il est à sa place.
11 y a toujours dans les rues de Paris des gens qu'on paye à l'année pour n'avoir jamais d'alVaires personnelles et se mêler sans cesse de celles d'aiitrui. Une patrouille était entrée dans cette rue par un bout, tandis qu'une seconde se i;lissait jiar l'autre extrémité. L'ancien guet il pied reculait <|iicli|iiefois, dit-on, devant les batailleurs et l'orage. .Notre ville est gardée maintenant par des gens qui ne craignent rien. (juv\ malheur pour la petite société, qui est en guerre continuelle avec la grande !
Les deux patrouilles s'avancent au pas de charge , et bientôt les batlanls et les battus vont se trouver entre deux feux. (]niiiiiieiit cette scène linira-t-elle .' C'est ce que veulent savoir les comuièrcs, les badauds et les polissons du quartier, (i'était un lundi ries commères se déchaussent , mettent sagcinent sous un bras Its bas qui doivent faire la semaine, et, leur ju])on sur la tète, elles se jcllcnt dans la mêlée. Les hommes, qui ne craignent ])as d'ajouter un deini-jpouee de crotte a celle ipii couvre déjà leur pantalon, ne ]>ensent qu'il jouer un rôle et à sceoiidcr la force année. (Jii est toujours braic quand on est vingt contre deux, et qu'on est secondé par dix auxiliaires qui arrivent la baïonnette au bout du fusil et le sabre au côté,
tjiiel peintre a des pinceaux assez hardis , assez vigoureux iiour rendre un pareil lableau.'Oii êtes vous , divin Ilumère . et xous, cygne liarmonieiix de >Iantoiie :' Pour moi, humble prosateur, je vais continuer mon récit tout simplement, sans préleiilioiis. L'imagination du lecteur enrichira les faibles images que je vais lui présenter.
Sexe charmant, dont les contours iiioclleiix, les formes encliantcrcsses, les i;ràces enlratnantes devraient désarmer 1rs mains les plus barbares, est-il donc vrai que vous n'êtes rien, et que tant (l'avantages précieux disparaissent devant les passions haiiieiists et surtout devant la cupidité? La brocheuse, que sa faililcssc même devait rendre respeclable, a siiccombi' la première. Elle est étendue dans un lari'c ruisseau, et elle tourne ses yeux à demi feriiiés vers le ciel, qiii'ne la venge pas. Vue vieille liotte délbncce, que roulent les flots.
l.'EGOrSME.
passe, s'arri^lr tl:iii$ 1rs jaiiili.'s du l'iiilorliiiii'e, cl une coiiiiiière lui en l'ail un oii-iller. L'occiput ri les nniopinles de l'iiuleiir et de l'iinpriinrur mil rcsislr i|U('li|Ui' It'inps à la violence des coups; mais enfin ils cliancellcnl, ils loniluMil, el (Ut se dispose ii les achever en leur ri'pclunt il deiiii-voi\ : (!'tsl île l.i pari de nioiisci|;neiir de \ersae.
I.'inipussilde cliilVoiiiiier est étranijer li tout ce (|ni se passe. Sa lanterne d'une main , le tins eonrlic , les }eu\ livi's ii terre , el son erocliet m avant, il ramasse vin|(l , trente , eiiii|uante, suivante broclinres dispersées II croit avoir l'ail sa rorliine.
Tout a coup, on n'enlend (ilns (|irun cri : Arrt'le I arrête I arrête ! Ce eri falal pour les filous, et niènie pour les amants qui courent la nuit les aventures , ee eri a frappé nos deiiv drrties. Ils iàclicnt leurs vieliiues, et ne pensent idiis ipi'a se iiiellre en sùrelé.
I.a police veut que les allées soient l'eriiiécs ii on/.e heures. Mais quelle autorité peul se faire riiïourcusenient obéir, quand ses ordonnances sont en opposiliiui avec les intérêts particuliers :' Tant de gens veulent trouver, a loiilc benre , leur porte, ou celle de leur voisine ouverte ! ijens peu amis de l'orilrc, peu délicats sans doute; mais ils sont noiubreiii, et la plupart ne criiiit pas les commissaires, parce qu'il n'v a dans le ureuicr qu'un i;aliat , dev.inl li'(|ucl les doii;l< eroebus de la eliicane soûl forcés de s'allonijer. (Jruiic main alloiijsée ne p' ut rieu saisir. Mais la prison,' l'oun|uni la redouter, puisqu'on y trouve du pain ii meilleur C(imple([ue elie/. L" liiiulau;;er, et de l'eau comme sur les bords sablouiieuv de la Seine ? On y est d'ailleurs a l'abri des pluies d'orafje.
C'est dans une de ces alléesquc se sont tapis nos deux coquins. Ou les a vus entrer ; on les suit , on se précipite , on croit les Icnir. SI. le caporal , qui doit donner l'evemple ii sa troupe , avance , tête baissée, eomme >'il émit encore ;i Auslerlitz. i\Iais la valeur n'est pas toujours beureusc. Ses jambes s'embarrassent dans celles des drôles, (|ui sont cniicliésii SCS pieds. Il jierd récpiilibre , il trébuche, il loiube l'estomae sur la preiuière niarcbe de l'escalier , et le front sur la seconde. Nos l'ilous se i;liss?iH sur les coudes et les iji-iiouv ; ils tàclient de ijajjuer la porte. Ils ])rennent , les uns après les autres , et par l'enfiuireliure, les soldats de l'escouade. D'un tour de reins , ils les jettent derrière cu\ sur le caporal. Ils •.(• r^lcvenl ; ils lombcnt à ffrands roiips de liàlon sur les atuairurs qui obslruenl l'eiilrée de la maison, et qui se ilispcrseut devant en\ , cotuiiie la poussière sons le souffle de Ibitée. l ne autre allée se présente ; nos coquins s'élanrcnt ; la cr.iinle leur donne des ailes ; ils franchissent des escaliers ([ue , dans le calme des passions . ils n'eussent peut-être pas trouvés. Ils sont sur le toit , cl on ne sait encore oit les cherelicr.
Un chat et sa compagne, couple modeste, (|ui avait la louable bibitude lie se sonslrnire ii tons les regards , jouissait lii en paix des droits de la nature. Malbeurensemcnt pour eiiv , ils se trouvaient sur le passaije des fuyards. Un vii(onrein coup de bâton leur brise les reins ii tous deuv. Ils roulent sur la pente du toit , et tombent dans la botte du cbilïnniiicr. Le chifloiiuier , qui n'était pas préparé au choc, tombe le nez dans le ruisseau , se relève, regarde dans sa hotte, et bénit le ciel qui y a fait pleuvoir la inatiuc,
Nous sommes tous bien aises de savoir d'oii et coiniuenl nous est venu un bien inespéré. Le chilïonnier élève sa lanterne , il rci|arde attentivciiienl , et il croit entrevoir, contre une chciniiiée nouvellement recrépic, quel(|uc chose de noir, qui a du mouvement. Il fait part à une eommcre de ce qu'il a remarqué, et eu cinq ou six secondes on n'entend plus qu'un cri : Les voilii! les voilà !
M. le caporal et ses gens, qui auraient délié une compagnie en rase campagne , sont indignés d'être le jouet de deux mallieureiu. Ils prennent la lanterne du chilVonnier , ils moulent , ils sortent par trois ou quatre lucarnes ii la fois. Le combat va s'engager sur un terrain plus rciloiilable encore que rennenii.
Le vacarme alïreux qui régnait dans toutes les parties de la rue , s'était fait entendre au loin. D'autres patrouilles élaient accourues ; un poste , tout entier, venait de se présenter. On gagne le toit de la maison voisine, et on coupe la retraite à nos fripons.
Là , on charge les armes, aussi bien qu'on peut le f.iirc, quand on n'est pas d'aplomb sur ses pieds. On leur noiilie que s'ils ne se rendent, on va faire feu sur eux. Il ne leur reste plus qu'il choisir entre mourir ou céder. Le choix ne pouvait être douteux.
D'ailleurs , bàtonner les gens n est pas un crime qui entraine la peine capitale. Kl puis la haute magistrature sera iiorlée ii l'indulgence pour ceux qui ont châtié des liiullistes , capables d'atta(|iicr , tour à tour, les personnages les plus respeetabbs de l'Ktal. Lnlin , il est sans doute dans les principes de monseigneiir île ne pas abandonner ceux qui se sont exposés pour lui. Les réllexions sont rapides quand ouest sur les toits , menacé d'en descendre par le chemin qu'ont pris la chatte trop sensible et son niallieureux amant. Ces idées furent plutôt seiiliesque détaillées, et elles amenèrent la soumission cntieic, absolue, des délinquants.
Ils descendent avec hiimiliti'. Ils répoiulent, par des regards siip- |iliants, aux bourrades qui tombent sur eux dans le premier moment, ee qui est contre les principes : mais
... qui peut arriiter l'abus de la victoire?
Moufllard n'a pas quitté sa croisée. Tl voit bourrer, prendre , gar-
rollcr , entraîner ses iigcnis. Me voilà, se dit-il, dispensé de leur donner dix louis de plus. Or dix et vingt-cinq que j'ai encore là, me font bien trente-cinq louis de bénéfice , sans que je me sois coniproni's, el la besogne a été loyalcuieut faite. ()ii les mène en prison, c'est tout simple , et qu'est-ce que cela me lail à moi i' (^)u'ils s'arrangent, .le vais me coucher, el eu me levant j'irai reinlre compte de tout à monsciipieur.
On prélend , mais je n'en sais rien , (|ue des prévenus passent quelquefois huit jours et plus en prison sans être interrogés, (j'euv-ci le furent à l'instant même. Ce n'est pas qu'un juge enquêteur se fût levé par égard pour eux; mais une alVaire il'uuc tout autre importance avait occupé un magistrat jusipi'a deux heures du matin Le premier soiuiueil, si ilifticile à surmoulcr, se dissipe à mesure que le lever du soh-il appioclie, et le juge aima mieux faire comparaître de suite nos deux fripons que de revenir le Icudeiuain.
Le délit fut prouvé par trente témoins qui n'avaient suivi les détenus que ]iar curiosiié , mais (|ui furent enchantés d'être comptés pour quelque chose. Un porteur d'eau , admis à parler, n'importe coiiimcut. à un juge , se croit fort au-dessus de ses camarades , qui lie vont jamais au dclii de la cuisine. Il les dédaigne ; il ne voit plus que lui : l'égoïsiue est de tous les états. On a déposé que la brocheuse est moulue de coups. L'auteur a le bras droit cassé , et le juije ne laisse pas échapper celte occasion de l'aire remarquer à l'auilitoire ipi'il est une justice cachée, mais sûre, qui, dans mille circonstances, punit le crime sur la partie qui a péché. 11 était convaincu, depuis quelques jours , de la vérité de cette assertion : une iietite blanchisseuse était riustrunieut dont cette justice cachée avait jugé à propos de se servir. L'iiiiprimenr s'est tiré de ce mauvais pas avec trois dents cassées, deux côtes enfoncées et un œil arraché, que le chirurgien de l'arronilisscmeut s'occupe alors à replacer proprement dans son orliile.
Interrogés sur les motifs qui les ont portés à de telles violences, les accusés déclarent ne pas connaître ceux sur nui ils les ont exercées. 0 l'oint il'cIVct sans cause! s'écrie le magistrat. Si la haine ou le vol n'ont pas dirigé les coups, une main secrète a armé vos bras. t^Juelle csl-elle? ..
Il n'y a pas de colerie qui n'ait son bel esprit, et au besoin son orateur : celui qui était entre en ponrparler avec Moulllard lorsqu'il marclianilail les coups crut, |)our l'intérêt comuinu, devoir prendre la parole. Il répond au juge qu'il est prêt ii tout déclarer; mais qu'il est des noms (|u'ou ne doit jamais coiupromellre , et qu'il ne parlera que lorsque la foule sera retirée. Deux motifs avaiejit dicté celte réponse. Le premier était irins|iirer de la bienveillaiiee au juge par de la franchise et de la docilité ; le secoinl, de se retrancher derrière un grand personnage, dont très-probablement on craindrait de faire menlinn au procès.
Vous savez qu'on s'est assuré des mains de ces messieurs au moment oîi on s'est saisi de leurs personnes. Un tête-à-tête n'a donc rien d'efl'rayanl pour le juge, et il l'ait retirer les témoins. L'orateur repri-nd la parole. 11 s'étend sur la brochure, sur l'aiiilacc de son auteur, sur les calomnies qu'elle renlernie, cl après quelques mouvements oratoires, qui eussent été d'un certain ellct à la halle, il finit eu disant que lui el son camarade ont été les agents de monseigneur lie \ eriac.
Le juge réplique : il loue avec coui]daisance la philanthropie bien connue de l'Excellenee; il en cite des traits irrécusables, mais un sourire imiierceplible aniujiice qu'il n'est pas convaincu de ee qu'il a avancé : la vérité iicrce lot ou taid; Tartufe ne trompait qu'Orgon. Le magistrat termine l'éloge qu'on doit à quiconque est élevé... jusqu'à ce qu'il descende, en demandant à l'accusé la preuve de ce (|u'il avance.
L'accusé n'en peut donner aucune. IMais il atteste qu'un petit monsieur, qui demeure dans telle rue et à tel numéro, en donnera sans doute, parce que c'est lui qui a dirigé l'expédition et qui a payé les coups. L'iiiculpalion n'était pai généreuse; mais dans celle position ciiliqiie, \i; priiiiii niilii devait prévaloir. En parlant de nos coquins, Moulllard avait dit : — Ouc m'importe:' Ils réiiétaicnt à leur tour ee mot que pensent tant de prétendus honnêtes gens qui n'osent encore le proférer tout haut. Cela viendra iieul-être.
Le juge ordonne qu'un ciiniiuissairc de police se rendra de suite au domicile de Moulllard; qu'il rinterrogera , qu'il visitera s. s papiers cl qu'il se conriuira d'aprcs les circonstances. Il fait mettre nos fripons sous les verrous, < t il rentre ii son domicile une heure avant celle oii l'ouvrier laborieux sort ilc chez lui.
Le commissaire désigné s'était marié la veille. 11 jouissait des douceurs d'un repos que peut-être il avait mérité. Oblig'é de céder à un ordre supérieur, il se lève en mnriunranl; mais cnlin il se lève. Un commissaire qui a de riiuiucur est doublciuenl redoutable. Celui-ci prend trois ou quatre hommes au ])remier corps de garde. Il va fraf- )icr il la maison oii repose Moulllard , très-décidé à se venger d'avoir été interrompu dans des fonctions bien autrement agréables que celles qu'il va remplir en ce moment.
■Moulllard, étendu dans un assez hou lit, rêvait iiroleclion, faveurs, fortune. Monseigneur lui souriait, lui prenait la main, l'invilait a diiier, lui proméllait une division. S'il est vrai que le bonheur est lils
i.'i!:(;t)iSMK.
is
de l'iiiiaijimilioii, MimiIIIiiiiI l'Iiiit roiiii>U'li>m<'iit Im urcin. Il iic ri'liilt
qu'fii siiniji' il la vi'iiii'; iiiiiis c'i'liiit rrlii' i iniiiii pour un iiiii-
moiit. Wi ! uo ri'viius-Miius pas lout «'vi-illrs un I Iii'ur iiucpu'l nous
iHVuiis rpif uuus lie pai'vinidron» jniuiiisi' l u iinpurluu uiius piiilc; l'illusiou se dissipi', cl uolrc iuiii|;iualiiiii nous irnil nu spiiliuicut drs luaut iiu\<picU olli' veiiuililo uuus suiisliiiiro. Oli! c'vsl uui- lu-Ile rlinsi' (pic riiun|;iuiitiou!
Mimlllaiil n'cvcMIc en sursaut, au liriiil îles coups ipii vont faire voler sa puiic eu celais. Ce n'est plus le favori (le l'iiitus, ipii i^piuid cl qui ouvre d'après des soMiiiialioiis n'iu'iécs. C'est un p.iin rc ili.ilile eu cliciuiM-, ipii ne sait encore ce (|ii'('n lui veiil , cl ipic Icirit'ie ilcja l'air rcliailtaul' du coiiiiiiissairc.
Le eiMiiiuissairc s'est emparé de la cliamlirc. Il lire de sa poelie l'éeritoirc cl le papier ipii l'ont pâlir jiis(|i\'ii rinuoieiice; il inlciro|;e, il iiilerpclle, il l'eril tout il la l'ois : il n'a pas de Iciups ii perdre. Moiilll ird sail liicn ipi'on ne le condaïuncra pas sur la simple déposition de dcu\ drôles, ipii lie peuvent administrer contre lui aucune espèce de preuve. Il se rassure, prend un Ion inijénu, joue l'étuiineinenl, et protesie ipi'il ne sait ce (pi'on veut lui dire. I.c coiiiniissaire lui déclare ipi'il va visiter ses papiers. Moulllard sail encore qu'on lie trouvera pas une liipie qui imissc èlre délavoralileiiicnt iiiterprétco ; il livre la clef de son secrétaire.
n Ou'est-cc que ceci? (pi'est-ce (pic ceci, s'il vous plail.' trois montres dans ce seerélaire et une (pialriéiue ii la clieminée! l'^iesvous liorloijer.' — .Monsieur... iiioiisiinr... — Uépondez. l'.les-vous liorlo(jer.^ — ^loiisiciir... — Oui ou non. l';ie-.-vous liorloijcr .■' — Non, inou>icur. — l'ouripioi ipiatrc iiionlres;' — Monsieur... je... j'aime Its liijoiiv. — Ali ! où avc/.-voiis acheté ceux-ci:' — Alousienr... monsieur... — \ oiis ne pouvez p.is dire où vous les avez acliclés , vous (Hcs un l'ilou; en prison. — ,1e vous jure, monsieur...»
Le commissaire n'écoule plus ricii. Il Icrmiuc son (iroccs-verlial en i|uatre li|(iics. Il doniic ii peine ii Moulllard le temps de incllrc son srijeut dans sa poulie, il le conduit ii la Force, il l'écrouc, el rentre chez lui assez tôt ]iour procurer un réveil agréable ii la licaulc qui lui a consacré sa \ ie.
— (?est un hou homme (|ue ce commissaire, disait Moufllard en s'nrrani;eaiit sur un ({raliat (|ui doit lui coûter dciu francs par nuit. Il s'iiuaijine que je croupirai ici. .\u point du jour j'écris ii monseigneur, el deux heures après je suis en lilierté.
Le soleil éclaire ii peine, non la clianihre oii IMoiirtlard est enfermé (il ne pénèlre jamais lai, mais le haut du toit (pi'entrevoit le captif de sa lucarne ([rilléc, et déjii il a deuuiiidé trois fois ce qu'il faut pour écrire. Jaloux de se faire valoir, il entre dans tous les détails qui |ieiivent faire apprécier sa ])énélralion , sa prévoyance, son esprit de coiiiliiilc. Il l'iiiil en exprimant le désir le ]diis xif d'aller en personne oITrir il innusciifiicur riiumniaf;e de son respect. 11 promet douze francs au porle-dcfs si dans une heure on lui rapporte un reçu de sa lettre. Le (jiiiclielicr répond (]ue lii pi-oiueltre n'est rien; que tout s'y paye d'avanic. Moulllard donne les douze francs, et, scion l'usage, le jjei'ilicr en chef est consulté sur ce qu'on doit faire de la Ictlrc. Selon l'usa(;c, le i;c()lier va coiisuller le commissaire qui a écroué Moulllard , cl de main en main l'épîtrc lomlic dans celles du juge enquêteur. Un jinje eiupièleur est revèlu d'un pouvoir discrélionnaire, dont les liorncs ne sont pas prëciaémcnt dclcruiiuécs : celui-ci ouvre la lettre.
H ne lui paraît pas vraiseinlilalile que ^louHlard osât écrire ainsi s'il ne s'était cnndiiil d'.iprès des instruclions positives, (^epcndanl , fidèle observateur de l'axioiuc : H faut ménaj'cr les i;cns en pl.icc... tant qu'ils y sont , il monte dans un fiacre et se fait annoncer chez luonseiijncur. Moiiscii^neiir jiniait avec sou sapajou en écoulant un rapport que lui lisait un chef de ilivision, il dit ensuite quelques mots a son luaitre d'hiilcl. Il parcourut l'article l'aiis de deux ou trois journaux , et ne sachanl plus (pic faire il fil inuodiiirc le niaijistral ipii depuis une heure se promeltait bien de faire faire anticliamhre ii s(Ui tour si jamais il devenait cliaiicclier.
Le jni;e débute par des prolcsialions de dévouement et de respect : il prouve l'un el l'autre en présenlanlii monsci;;nciir une Icllre, ,cvideuiinent remplie de faussetés , (pii n'a pu être écrite (jue dans un nioinent de délire, el sur laquelle cepemiant il vient prendre les ordres de Son lixcellence. L'Excellence lit la lettre d'un air dédaigneux : n Ce .MouBlard, dit-il au juge, est un fripon, que j'ai chasse il y a trois jours de mes bureaux pour cause de lualvcrsation. — Un commissaire de police m'a dit ce malin l'avoir arrêté nanti de quatre moiilres dont il n'a pu justiAcr raci|uisition légitime, — N ous sentez, monsieur, ipie les allégations d'un coquin ne sauraient m'atleindre.
— iSon inoiiscigiieur.
Que peut contre \o roc une vague animée? Hercule tonnba-t-d sous IcITon du Pj-gméc' L Olympe voit en paix fumer le mont Eina.
— Monsieur, vous ("fies un lioiumc de mérite. Faites-moi le plaisir de venir diner avec moi. »
Allons, allons , se disait le juge en sortant, il est clair que Moufllard n'a pu penser a faire bàloiincr l'aiileur d'iiue brocliure qui ne le regarde en rien, l^ue lui importe (pi'on dise du bien ou du mal du
patron? Où aurait-il yrh d'ailleiirH l'arceiil (|u'il u donné aux liatlaiitsi' Monseigneur, au coiilraiie, a un inlérct Iri's-iéid il nier les ordres (|iie je crois ipi'il a doiiiii h. ,S(mi iii\ ililinii, tiès-proiiiple, faite d'un ton trè4-aiiiuiblc ii un simple magistral, ne signilie-l-clle pas (pi'il désire, ipi'il espère t'oint iiicnaijé dans les débals.' Ma foi , je prendrai son diner el je le ménagerai : j'ai un ncxcii scrgi ni dans lu légion de la Luire, .le peux avouer un neveu ullieier, iiiaiil un sergciit I Le proei's de Moulllard lui vaudra la sous-lieulcnance, Cu pige-lii n'est pnségoiste, hein .'
i.cs ioiirnaiix aniioucèrent tous (pie le protecteur, l'ami, le piredo SCS employés axait élé idiligi- de renvoyer de ses biireaui le iiouimé i>loiilllard pourcaiifc d'iid'iilélilé et de cidliision avec un l'uiiriii»keur. Le délit cl la puiiitinn ii'étaienl rendus publics (pie. pour rexeinple , et pour dispenser ri'.xccllence d'avoir désormais il sévir contre des suliordoniiés (pi'elle porte dans son sein.
IJuoi (pie puisse dire Moiilllard il l'auilience, il sera clair qu'il ii'aeiripic par esprit de récrimination. Il ne proiluira aucun elVel sur des aiidileurs dé'jii prévenus contre lui.
Ou n'a pas pensé encore il iiislriiire les détenus dans l'art d'employer ulilemeiit leur hiiips en prison. Les uns silUtnl, les antres chantent, ceux-lii s'enivrent, ceux-ci cherclienl des iiioyeiis plus sûrs rie voler les passants, (|uaiid ils seront remis eu liberté. Moulllard, oisif comme les autres, mais poiivanl se procurer ipii lipics adoncisinciits, lisait cxaclemeiit les journaux, l.'arliele dont je viens de parler le mil en fureur. " Ce ii'esl pas assez, »'écrie-t-il , de ne pas me faire mettre en liberté, il m'iUe ma place au mumeiit même ou il sail ipie je ne m'occupe (Mi'ii le servir! Les hommes sont des ingrats, des perfides, des... " Hé, mon ami Moulllard, ne vous échaiilfez pas. Ouvrez le lion la Fonlaine , vous y verre/ ce qu'on (}agne ii tirer les marrons du feu.
Le procès ne fut pas long. Les deux filous rejelèrcnt conslamiiieut sur Moulllard le giiet-apens que dame .Insiicc leur reprochait ; mais comme dame .luslice n'a lias égard aux mauvaises excuses ; qu'elle jiiije sur Ics faits ; qu'il était cnnsliinl ipie l'auteur, riiupriiiiciir et la brocheuse avaient été forteiuenl hâtoiinéB, et que les blessures étaient graves, les délinquants furent condaïuiiés ii un an de jirison.
Moulllard ne cessait de parler de mouscigneur, ni M. \v présiilent de le ramener aux trois montres. Ces montres avaient éié léclamées (l reconnues par ceux ii qui ou les avait cfcainotécs. Moulllard avait élé trouvé nanti; voleur ou receleur, il était certainement coupable. Le jiirv le déclara alleint el conviiincii. On lui notilia (|u'il expierait aux' galères le crime qu'il n'avait pas commis, lit voilà quelquefois comment ou rend la jiislice.
Le juge ciKputCiir avait cessé d'être ipichpie chose du iiiomeiitou les débal's avaient commencé. 11 ne pouvait plus être utile il luonseigiieur, et sou neveu resta serg'cnt. Le juge avait ce qu'on appelle lies amis. Piqué de la condiiile de \ ersac, il leur parla a l'oreille de la part dir.-ctc que très-vraisemldablcmenl l'Kxccllcnce avait prise au cliàliiiieiil infligé ii l'auteur elaux colporteurs de la brocliure. Ces amis axaient aussi des amis, il (|ui ils parlèrent ii l'oreille. Lt d'oreille en oreille la réputation de \ ersac s'ébranlait, et il ne s'en doutait pas.
Vlll — Madame de Vcrsac el Julie.
Versac avait rempli avec exactitude les conditions du traité, que lui avait dictées sou ami : le mot brochure faisait sur lui rcHct que produit l'eau sur un un liydrophobe, et une brochure de d'Alaire l'eût en elVct perdu sans retour. .Mailaine de ^ ersac ne coiiipreiiait rien à son changement de sitiialion ; mais elle vivait tranquille auprès de lilois avec sa fidèle Alexandrine et un vieux domestique, qui était à la fois son cuisinier, son cocher el son jardinier llcunslc. Les danifs de illois devaient enibcllir sa sidilude el lui faire une cour assidue. Madame de \ ersac avait peu de vanité; elle en avait cependant, et ces hommages auxquels elle n'était pas accoutumée la tlattaicnt singulièrcinenl.
Si elle avait eu l'expérience de d'Alaire, elle aurait pense que c'était la femme d'un homme en place, cl non Liuilie d'Anglurc, qu'on lelail, qu'on care.isait. Emilie d'Anglurc ne s'interrogeait |ia» directement sur le plus ou le moins de mérite qui lui doiiuiiit des courtisans, sur les vues partieiilièrcs qui pouvaient les diriger, tlle jouissait sans se demander compte de rien, Alcxan.lrinc jouissait de son celle des marques de déférence que lui accordaient les leiiiiucs de chambre provinciales, les cochers céilaient toujours le pas au maître Jacques de madame de \ ersac, tout le monde était coulent.
Mais ce chien d'égoisme eesse-l-il jamais .péire prévoyant ac H ,
entreprenant .' Parmi les femmes qui coiuposaienl le cercle il l-miuc,
on aurait vaiuei.ieiil cherché celle d'un homme de ri.be, d un nego-
i< . (■■•.-^i ....II., .rnii chevalier de .Saiiit-1-ouis qui
cianl, d'un linaucier. {.'elait celle II un luixain-i •,,.■...„„.,;...
voula 1 une pension, a laquelle il n'avail que des dm. s e. ii.xo.,ucs, c'était la lucre d'un jeune gentilhomme, a qui .1 falla t une sou^ lieutenance, el qui ne savait pas encore sur quelle épaule se l-or e c fusil; c'elaul'épouse d'un ollicier qui avait perdu une jambe la u.te d'une chute laile a la chasse, cl a (,ui on devait une letiailc c cta t une demoiselle Ircs-éprise d'un capiUinc. a qui ses parents «c la
L'ËGOISME.
voulaient dniiiicr que lorsuii'il serait elicf irescadion ; c'était, c'était... (Jiie >als-je , iiiiii ?
\ mis sente?, bien qu'aux piemières visites ces dames ne s'oeeujièrent que du soin de |iaraili'0 aimables : il l'aut d'aixinl (lis|i»ser l'avorablcincnt eeu\ qui dispensent les (jTàeos, quand on veut leur en demander. Le métier de solliciteur a sa laeti(|ue einume un aulre. liieutùt vinrent des'insiuualions, un peu indirectes ii la vérité. Au\ insiiuiations suecéilérent des mots jetés eii et lii , mais dont le sens était facile il saisir. Knliu les demandes direeles, positives furent présentées par écrit, et eliaque suppli(|ue était rceonimaiulée à la bieuvcillancc, à la liante proteetion de madame.
Alevandrine avait aussi sou petit cercle dans sa cliaiubrc. On y jouait à difléreuts jeuv, et les sirops de i;ioseille et d'orj;cat de madame ci'i-ulaii'iit avec une eerlaiiie abondance. Ou causait qiicliliiefois , cl jamais Alevaudriiic ne maii([uail de s'emparer de la conversation. On l'ëcoutail avec un intérêt ]iruiioiicc, on se récriait
Les deux horribles filous allèrent acheter doux manches a bjla chez la fruitière du coin.
souvent sur sa jurande facilité , sur la variété de ses récits, et Alexandriiie ne se doiilait pas (|u'on payait en éloj;es les sirops de sa maîtresse. Le creiir buiiiaiii est le même partout et dans toutes les classes. 11 est un instinct d'intérêt personnel, que l'éducation masque et que rien ne peut étouffer.
Un beau jour, ou un beau soir, Alevandrine, evalléc jiar la louante, céda au désir d'en mériter de plus llattcuseset voulut s'essayer dans le rjeiirc pathétique. Joujoiirs très-réservée sur ce qui avait rap|)ort ;i sa mailrcsse, elle se laissa eniraiuer. Hlle parla de l'attaclieineiit romaiics(|ue de madame de \ ersac pourlous ses devoirs, des torts jjravcs de sou mari , de leur séparalioii méiiajfée elle ne savait par <|ui, mais ii laquelle inonsei;;iieur n'aurait jamais consenti s'il n'y eut été forcé : il lui fallait une victime. Les mouclioirs rouijes et lilcus sortirent des sacs de serge verte et amarante. Alevandrine eut le plaisir ilc voir couler des larmes que son éloquence avait réellement arracliées. ^l.-.is plus I idTet en avait été fort , et plus les impressions devaient être durables. Elles n'étaient jias éleintcs lorsl|u'on rentra dans les murs de Klois, et les femmes ont, disent-elles, un cœur, une imaj,'iiialioii evpansive (|ue rien ne peut arrêter : c'est un torrent qui rompt toutes les digues ([u'on lui oppose. Le soir même, toutes CCS liâmes surent ce que des soubrettes avaient appris au cliàteaii ; et le lendeiiiain toute la ville répétait que madame de Versac n'était qu'une femme maltraitée, abandonnée, exilée par son mari. On parut d'abord s'allenilrir sur son sort, c'est l'usage. Mais bientôt ce fut Liuilie d'Aiiijlure qu'on jugea. Ou convenait qu'elle avait été jolie, mais elle ne l'était plus. .Sa taille él.iit désagréable , et par conséquent elle avait un mainlieii gaiiclie. l'.lli' n'était |)as sans esprit, mais sa conversation avait i|uel(|uc chose île sec , de froid, qui iiispirnit de l'éloignemcnl , et on s'éloigna en elVcl. Lniilie se trouva seule avec Alevandrine, et elle en fut étonnée. Llle iijnorait qu'où ne se soumet pas sans motifs ii faire deux lieues tous les jours, cl qu'à lilois comme ailleurs on n'est niù que par l'intérêt personnel.
Pari*. Typof'raphif Henri
Cependant cette Emilie , qu'on jugeait rigoureusement pour n'avoir plus de soins inutiles ii lui rendre, était une femme estimable. La solitude, il laquelle on rabaniloiinail , lui permit de développer des talents et des qualités. Oubliée du petit grand monde de la ville, elle reçut bientôt les bénédictions des paysans, qui se pressaient sur ses pas. Elle avouait avec atteiidrisseiueiit n'avoir jamais connu ces jouissances pures, les seules désirables, les seules dignes d'un être pensant.
D'Alaire lui aurait dit : Vous avez reçu ax'ec ivresse des liommages vides de sens, parce qu'ils llattalciit votre vanité. Ennuyée de votre isolemeiil , vous vous êtes tournée vers vos villageois, et vous leur failcs du bien pareil qu'il faut faire qucl(|ue chose. Oessez de répandre des bieijfails, aliamlonne?. ces |iay5aiis , ils vous délaisseront, comme ces dames vous oui (|uillée, du iiioiiienl oii elles ont été convaincues que vous ne pouvez rien pour elles. Il n'y a que de l'égoïsme dans ce monde.
A propos d'égoïsmc et de d'Alaire, retournons à Paris. Que pense, que dit, que fait cet homme, qui ne veut pas entendre le mot vertu et dont la vie n'est qu'une suite de bonnes actions ?
Il regardait comme son ouvrage le repos dont jouissait madame de Versac. 11 écoutait le langage égoïste qu'affectait madame Bernard, et il lui souriait de loin en loin. 11 donnait toute son attention à Julie, quoi(|ii'clle eût la solle manie de voir eu lui un liomine de bien. La coiilradiction ne l'irrilait plus, quand cette jolie bouche en était l'organe. (Quelquefois il senlait sa faiblesse, il rougissait, se levait, faisait lieux tours et venait se rasseoir près de la jeune personne. 11 passait avec elle la plus grande partie du jour, il ne s'apercevait plus des iH'ivalions auxquelles il s'élait soumis pour la sauver. Il était aussi heureux que notre paiiVrc organisation le comporte.
]\e croyez ]ias (|u'il passât le temps a dire ii .Iulie de ces niaiseries qui plaisent tant aux femuies supcrliciellcs. Il s'était d'abord aperçu que madame ^lauret avait donné beaucoup plus de soins ii la beauté de sa fille qu'a la culture de son jugement et de son esprit. Julie était
Le régisseur de la terre fait un compliment en prose rimèe qu'il débile avec emphase.
encore l'enfant de la nature, elle ne savait rien, et |iar conséquent elle n'avait ])as d'idées fausses il reclifier. 11 faut purger un champ des herbes parasites avant de chercher il le feililiser. Le cieur de Julie était disposé ;i recevoir les impiessions heureuses qu'on voudrait lui communiquer, et d'Alaire se lit son précepteur.
Il n'était ]ias savant, et il n'aurait cédé ii personne le plaisir d'iustruire sa pupille. (Juand elle élait rentrée chez elle, il préjiarail sa leçon du leiHleiiiain. Il croyait la voir, lui parler encore quand il s'occupait d'elle. Le malin, il attendait avec impatience le luoiiient où les coiivenaiiees permellaient à l'aimable enfant de paraître. .Madame liernard élait toujours présente. D'Alaire l'avait ordonné ainsi, il le voulait sincèrement.
On se niellait ii une petite table ronde. Les peliloi tables ont cet avantagée qu'on y est ]irès les uns des autres. Tu déjeuner, dont la cordialité et une gaieté décente faisaient les honneurs, commençait la journée. L'étude venait ensuite, et on s'occupait d'abord de la
Pion . rn<* OiirinritTr. 8