I.'EGOISME
in:iis on >ail aii>si que Ii'S iiilcrî'is de l'Klal l'iint taire en niui les afrcelion-i iln ca-uv. \ ons ferez, niiinsieiir, nne nouvelle Coiirnihire ou vous rendrez ec (jue vous a\ez reçu sur eelle-ei, cl vous payeic/. une indenniili- pour le relard ipie vous avez causé à ré(|ui|)eiiienl des troupes, i Dutour prend raniilièrenienl la main do nionsei|;neur cl le lire à réeart. Je ne pajerai rii'ii, lui dit-il, parec ipie je vous ai prùte ma l'eruine, el que je ne prèle jamais qu'àde hauts inlérèls. — A oiis dites, monsieur... — Je dis que je me défendrai si vous in attaquez, el les trilninauv et le pulilie prononeeronl. — \ ous oseriez, inoiisieiir... — Il s'ayil irun million el demi, et j'ose lout en pareille eireonstance. » Dutour prend son cliapcau, salue U'gèreuieut cl se relire.
» er»ae avait toujours cru que l'evlième impudence ne eoiiviunt pas n de simples partienliers, et eelle de Dutour l'étonna. Cependant If (î-inl était jelé, il l'avait été en plein eonseil : eoinnienl rélrn(;r.ider ' rouj(Mirs maître de lui, ^■crsae diseuta l'aflaire avec un sanj;froid apparent, et il eonsiilla ces messieurs sur le parti qu'il convenait Hc prendre. Os messieurs n'avaient rien entenilu; mais ils avaient étudié les mouvements et le jeu de plijsioiioinie des deux interloeuleiirs. Les procédés tris-lestes de IJulour et ce qu'ils avaient remarqué les avaient coulirmés ilans l'opinion (|u'ils s'étaient faite des relations un peu trop intiiiics de la séduisante petite IVmme avec mon>ei[;iicur. H e>t îles Nuhorilonnés qui se font un malin plaisir d'emharrasser leur chef, de lui susciter des tracasseries, (piand ils peuvent le faire impunément, ils se ilédomuiaijpnt ainsi des marques de déférence que leur position les oldi|;e ;i prodi|;ucr. Le ccniseil prononça donc il rnnanimilé (|ue Duloiir serait attaqué juridiipiement s'il refusait d'oliteiupérer ii ce que venait de lui prescrire lumisei- GTieiir, el qu'on ne lui aeeoiderait que vinijl-qualrc heures pour se déterminer.
A ers.ic , resté seul, rélléeliil profondément à la position critique oii ^on ineonsidération l'avail jeté. D'.XIaire a raison, pensait-il; je n'en conviendrai jamais, mais je suis un éjjoïste. Cette petite femme m'a plu. et je n'ai dierclié que ma satisfaction personnelle dans une aflaire qui peut avoir des suites très-sérieuses... Mais isl-il bien sûr que Dutour ail l'impuilence... lié, ne venons-nous pas de voir un marchand qui, sans motif d'intérêt pécuniaire, a publié en pleine audience..! la face de lout Paris, ce que tant de maris cadient soi- Cncuseiuenl! Il s'aijit ici dequinzecenl mille francs, ttiiour les sauver Dulour pourra Iri-s-liien faire ce (|uc le inarcliaiul a fait pour rien... J'aurais dû lui parler en lèie-ii-lèle, le voir venir el me conduire d'.nprés ses dispositions. Je l'ai fait comparaitrc devant le conseil, el je ne peuv me dispenser de suivre la décision que j'ai été forcé de provoquer. !\Iaiidiie imprudence!
• .'\ladaiue, dit Dulour a sa femme, M. de \ ersac est un inijral. Croiriez-voiis que , oubliant ce que vous avez fait pour lui , il \ eut me faire perdre une somme énorme, nie ruiner, m'écraser!' Je me défendrai, parbleu, et vous m'aiderez ii le réduire au silence. Ouvrez votre secrétaire, s'il vous plait. — .Alon secrétaire , monsieur? — Oui, j'y trouverai .sans douic quelques billets bien clairs, bien positifs' — lié: pourquoi aurais-je ijardé cela? Vous savez que je n'ai jamais aimé \ er.>ac , que je n'ai eu en vue que votre fortune. — Madame. on garde par a iir-propre ce dont le cœur ne fait aucun cas. Ouvrez votre secrétaire, vom^ dis-je. — .Mais, monsieur... — Aimezvous mieux (|ue je fasse sauter la serrure! «
La petite l'einme disait la vérité en protestant qu'elle n'avait jamais aimé \ ersac. Mais elle s'était quelquefois permis pour elle-même ce qu'elle avail accordé ii rKxcellence pour une paire de ijiraniloles que .son mari lui avait promise, et qu'il lui avait reli;;ieuseiiieiil donnée. Les billets de N ersac n'étaient pas les seuls que recelât le secrétaire. .Mais, placée dans rallernative de l'ouvrir ou de le voir forcer, elle se décida pour le parti le plus doux.
Dutour savait vivre. Il ne donna pas la jilus léj;crc attention a ce qui ne venait pas de Versac; mais il mit de côté tous ses billels, et sans dire un mol a sa femme, il les lut, les médita, et nota les phrases dont on pouvait tirer des eonséqiicnecs positives. \ ersac n'avait rieti prévu de ce qui arrivait. .Mais il n'avait jaunis eu <rauioiir jHiur la petite femme, et il ne s'était pas amusé a lui faire des phrases. .\ucun de ce» billets n'était sijjné , cependant ils étaient tous île sa main. On n'y trouvait pas un mot qui ciil un rapport direct a la chose principale; mais rEvcclknce se permellail le tutoicracnt, et bien des îîens croient cette liberté lrcs-si(;iiilicati\e.
Dutour copie liltéraleiueut ceux de ces billets qu'il juge devoir produire l'impression la ]dus forle. H en adresse le duplicata ii \ ersac avec ces mots seulement : .. \ otre philanthropie, qui s'étend sur tout ce que vous approchez, n'est pa.'. encore a sez connue, je la ferai paraître dans le jour le plus avant.igeui. m —
" Il faut avouer, s'éirie A ersac après avoir ouvert le paquet, que ce drùle-la est opiniâtre. La réputation de .sa femme, le ridicule «loin il va se couvrir, rien ne l'arrête. 11 ne \nit que lui, el il ne se xoll que dans sa Caisse. C'est un éijoiste... Kélléchissons encore , el voyons jusqu'à quel point étaient foiidées les iiiquiéiuilrs au\qiielles je me suis livre après axoir rompu le conseil, (.iiie signilieni dél.iiilivement CCS liilkts • On en cunrlnra que j'ai été bien a\ec mailame Dulour.^ Un liiiiumc en place ne peiii-il avoir de diktraelions, cl l'activité ili-
mes poursuites contre le mari ne prouvcra-t-ellc pas évidemment que celle liaison était sans conséquence •■ Enfin si ces billets suffisent pour éclairer le public , je n'y vois pas un mol qui autorise les juijf s il prononcer contre moi... Ah! le tutuipiiicni... Bah! la convention n'at-clle pas décrète qu'un ne fait pas deux? C'est le seul de ses décrets qui m'ait iiarii raisonnable, el je m'y suis toujours conformé. N'esl-il pas ridicule de parler au pluriel, (|uaiid on s'adresse ii un seul individu? Le tutoiement n'est pas généralement reçu, j'en conviens. Mais chacun a ses habitudes, et voilà la mienne, t^ue ré|)ondra-t-ou à Cl- la? >i
Dès le lendemain les assignations se croisent. V ersac est sommé de finir le payement de la fourniture; Dutour est sommé de reprendre son drap et d'eu livrer qui .soit conforme ,i ses échantillons. L'un occupe une grande place et l'autre est riche; l'attention générale va se tuer sur eux. Les avocats les plus célèbres publieront des mémoires (ju'oii s'arrachera. Les gens du peuple se feront froisser les côtes pour savourer l'énergie, la clarté, la douceur qui découleront de ces bouches élnipienles. On cherchera ii lire dans les yeux des juges de quel coté penchera la bal.incc de Thémis, et comme l'égalité règne dans son temple , les belles dames, les messieurs d'un certain rang se glisseront dans le pan(iiet, s'y assoiront eomniodémenl, et souriront avec finesse ii des traits qu'ils n'entendront pas toujours.
Le rédacteur des Causes cèloircs est dans son coin, le sténographe est ilans le sien. L'imprimeur attend à la porte le liiillelin du jour; les cricurs des ruis assiègent la sienne, iiu patients d'entendre gémir la presse et de \endre deux sous ce qui leur coùie deux liards. l'eu leur iiiipmte (|ui gagne son procès ou le perd, ils vivent de scandale et de bruit, il leur eu faut : ce sont des égoïstes.
Dulour avait rétiéchi de son côté sur rinterprélation qu'un tribunal doiiiurail aux liilletsqiie Versac avail adressés ii madame. Il n'y trouvait dèlinilivemcnt de sigiiilicalif que le tutoiement ; et des juges veulent dts preuves positives, comme l'avait fort bien senti \ ersac. Le fournisseur n'avait donc voulu qu'etVrayer l'Exccllenec et l'amener il payer elle-même ce qu'elle était si fondée il lui demander.
L'avocat pen.sail tout dilTéreinnient , et il avait ses raisons. Les amateurs n'accourent pas pour entendre jdaider sur une question de droit. Mais un épisode galant, adroitement, éloqucmnicnl traité, attire la foule el fait la réputation de l'orateur. La femme est perdue, le mari est bafoué; mais les causes abondent chez l'avocat, et voilii ce qu'il veut : c'est un éi;oisle.
(;elui-ci représenta à Dulour qu'il perdrait inévitablement le fond de l'alïaire ; qu'un homme raisonnable ne perd pas quinze cent mille francs qu'il peut conserver, que le seul moyen a prendre pour cela était d'attaquer N ersac en séduction ; que le tutoiement appuyé d'expressions tendres, telles que ma tendre amie, nmii petit anije. lui paraissait une preuve sans réplique ; que les dédommagements accordés sont toujours dans la proportion de la forliine ili'S parties, et que la femme d'un fournisseur doit valoir deux millions.
Dutour tremblait a la seule idée de perdre ce qu'on lui demandait. Il pouvait, en suivant les conseils de son avocat, gagner cinq cent mille francs net sur cette alVaire. Il hésitait cependant : il reste toujours au fond du ciïtir un seiilinieiit île pudeur que la cupidité éteint difficilement. « Eh bien, lui dit l'avocat, qu'est-ce au foiul que le scandale que vous redoutez? Tout Paris ne sait-il pas que MM. tels, tels, tels, icls, tels et tels sont dans le même cas que vous?... Oh ! il y en a beaucoup cette année. On en ])arle dans les salons, aux spectacles, dans les promenades. Oue vous importe, après tout, qu'on dise dans une salle du palais ce qu'on a dit sans doute mille fois dans tous nos cercles?... (iaguez votre procès, domiez ii diiier, cl vous serez encore un hoinnie charmant. »
Dulour, homme assez superficiel, liiiil ]mv trouver ces arguments sans réplique; el il lut arrêté qu'on publierait ipie , ainsi que messieurs tels, tels et tels, il élail...
^ ersac ne fut ]ioint étonné de se voir attaqué en dédommagements jiour avoir été au mieux avec une jolie femme : il y clait préparé par ce que lui avait dit le mari dans un coin de la salle du conseil. Mais la souinie dciuandée lui parut si ridiculement forte qu'il commença par en rire aux éclats. (Cependant les jiigeiiieiils des hommes sont tellement incertains ([ii'il crut nécessaire de se préparer ii une vigoureuse et utile défense. Il eut une longue conférence avec son avocat, i|ui aimait le scandale tout autaiil que celui de Dutour. " La demande de voire adversaire, lui dil-il, est révoltante. Si vous êtes condamné, ce qui me parait plus qu'invraiseniblalilc , il faut l'être x payer peu, el surtout il est essentiel de mettre les rieurs de notre côti'. ;Nous remonterons à la naissaiire du loiiniisseur et de sa femme, nous saurons par quels moyens ils sont parxenus n une fortune aussi scanda- Iciise. In mémoire imprimé avec prol'iision . bien mordant et bien gai, fcr.i de celte ail. lire un aniuscmeiil de salon, el le lecteur se laïu^e toujours du p;irli de celui ipii le fait rire. »
La seule dilhiiilté qui se préseiilàt alors était de trouver des agents propres a obiei.ir les reiiseigii iiienis désirés. L'avocaUie connaissait personne qui put convenir, et tloulllard était aiixg.ilères. Mais le besoin stimule siiiguliereiiient l'imaginaiioii, et \ ersac conçut un projet qui lui parut le plus heureuv el le plus beau de Ions ceux qu'il avait formés jusi]U'ali>rs.
L'KdOISML.
Jl l'ait vi'iiir son \,ilt't ilo clittiiiliie. ■' Miluii , j'uiiiic les liuiiiuio, vous, le siivi/. \ lins me mtm/. <lr|mi> liiii|;ic'iii|is . et jr mi" it|iii)cIic «Je ne ui'èlrt pas |ilii!> loi o<-cii|ii' «le vdIio loi lune. — Moiisriijiinir csl bien bon ! — Nous cuiinuissrt 1 ^hiudiiic :' — l.ii rciiiiiir <li' cliiiiubie de niuilMue Dutour.' — Kille s«|;e, jolie, arlive, iiilelli|;)'nte. ■■ \ i rsai' b'a l'ail (pie l'eiilrevoir. • Nous enleiulcz lit!» - bien j'olliee , vous serez un bon liiuoiiailier , je vous marie a (Claudine, el je \oiis iloiine viiii;t mille lianes (lour vous élablir. — Ali ! imoiim i;;iieur ! — Mais j'uluielie (lein eoinlilions a eel aele île ma muiiiiieeoi i . — l Iriloiiiier., uioiisei(;neiir. — Nous rein|ilire/. peisoiiiuilement la |premieie. l'oiir cela voiis vous lierez, aver le \alel île eliaiiibre île Hiitmir , avee tes Ijens lie eeii\ i|ui fréiiiienleiil sa niaisoii ; vous ileeiiu\ lirez. iruiK'ieiiiie> eonnaissaiiees i|ue |>cul-èlre il iléilaitjne de voir a iinsent, \ iiiiii saurez ce qu'élaient -son père et >a mère, et ee <|iie liii-iiiènie a lait jusqu'à rà|;c de trente ans. — (À'Ia ne sera pas dilVieile à savoir, je suis adroit. — Je le sais, \ oiei ma .seconde eondilion. (Claudine trouviTa la elef du seeritaire de sa inailre.sse ; elle y prendra lonles les lettres, tous les billets ipii s'y trouveront , et elle les apportera iei. Klle ne pourra rentrer eliez son inailre après s'être permis ee tour d'eseaniota|;e ; mais je lui donnerai aussitôt, à l'instant inèiiie la somiiie i|iie je vous promets. Nous la eonduire/. oii vous voudrez , et vous vous marierez quand vous le pourrez. .Vllez , lliloii , et surtout ne perdez pas de temps, u
Milon ne eroyail (us trop à la sagesse d'une fille que vantait monseigneur. Mais il pensait que tous les jours on épouse des veuves dont on n'a pas ronnu les maris, et que eelle-ei, avec un bon eal'é, était un parti très-.sortable. Il se mit aussitôt en mesure de s'assurer l'une el l'autre.
On ne pense pas à tout. \ eisae n'avait pas réfléchi que les copies de ses billets traiiserits |>ar Dutour aiuinniaient que les orii;inaii\ n'étaient plus à la ilisposilion de sa l'einiiie. TraïKiiiille sur l'avenir ft sur la diserétion de son valet de eliambre, qu'il venait d'aelii'ti'r, il fut se délasser de ses travaux imporlauls auprès d'une jeune dame dont l'auiant aime allait avoir un re|;iiiieut qui appartenait de droit à vin^l concurrents plus aneiens que lui.
.Sous un cert;iin rapport, Olaudine n'était pas |dus scrupuleuse i|Ue Milon. Elle avait ébauelié cinq a siv mariaj;es, et elle ne comprenait pas qu'avec une lij;urc comme la sienne on ne lit que des iiii;rals. Elle coneut une certaine estime pour Milon, qui s'annoneail iriiiu' manière morale, rassurante et ayréable à la l'ois, (.'est lui (|iii, par anticipation, rais<iit déjà résonnera son oreille riiariiioiiieiiv cliquetis des vingt nulle Iraiics ; c'est à lui qu'elle allait devoir le retour de son indépendance cl la satisl'action de coiiimandcr a son lour. (Jes avantages rendaient le valet de cliainbrc tort intéressant; et, en le dépouillant de l'auréole dorée dont il se montrait environné, il serait resté encore très-joli ijarion.
("epcndant la sensible, l'aiiibilieuse (Uaudiiie n'a\ait pas étendu ses habitudes ou ses l'aiblcsses jus(|u';i ouvrir l'iirliveiuenl des secrétaires qui ne lui ap|iartenaicnt pas. Sun àiue timorée s'elVravail de l'idée d'abuser i< ce point des facilités que lui donnait la néijlitjencc de sa inailresse. La tendre éloquence de Milon l'entraînait quelquefois et uc la persuadait point. Kllc prenait la clef, elle allait au secrétaire : elle s'arrêtait, elle reculait, elle reinettail la clef où elle venait de la prendre. Claudine était ii certains éijards une fort lionnète lille,
Milon avait employé en recherches sur rori>;ine de Dutour et les causes premières de sa fortune tous les moments (|u'il ne passait pas auprès de Claudine. Eu peu de jours il avait acquis des renseii;nenients aussi positifs que satisfaisaiils. En \'d2 Diilour était garçon perruquier. In employé à la suite des années, tres-salisf.iit de la léjjèreté de sa main et de son coup de peigne, bii proposa de faire une campagne avec lui. Dutour accepta la propnsiton, et eu voyant des gens qui ne valaient pas mieux que lui faire ocs fortunes rapides, il crut pouvoir sans téuicrité, s'occuper aussi de la sienne. Il coiiiiiienea de très-bas, scbin l'usage ; mais chaque jour il montait d'un dPi;ré. On lui reconnut de l'activité el de l'intelligence, et bieiilôt il fut admis il faire des soumissions pour son compte.
Ah! mon petit monsieur, pensait ^ crsac, vous ave/, couru les rues de l'aris, le sac it poudre sous le bras, et aujourd'hui vous failes l'iuipurtaut! \ ous incitez ii deux millions les bontés de votre petite l'ciiime! Ob! combien il en faudra déduire quand nous serons en présence des iu|;cs!
Vous sentez (|ue Milon était un homme précieuv, charuiaiit. (Cependant les billets doux ne venaient |ias, et le jour où on devait a|ipeler la cause n'était pas éloigné.
L'avocat brochait uu mémoire qui devait écraser Dutour. Il employait en liomme habile les matériaux que Milon lui fournissait, il n'avait plus à parler que des billets; et fatigué de les attendre, n'espérant plus qu'on parvint a les soustraire, il traita cette matière sur les copies que lui communiquait iiionseigneur. L'ouvrage s'imprimait secrèteiiieut , et ou ne devait le faire circuler qu'à la première audience pour ne pas donner à l'avocat adverse le temps et les moyens de préparer sa réplique.
.Milon se consumait en vains elTurts pour mettre un terme aux irrésolutions de Claudine. La veille du jour critique il était a ses genoux, il lui montrait sa fortune perdue, la nécessité de vieillir dans l'état
de diimeslicité. Il se levait, l'aluail quelqiirt tours dans la elianilire, se doniiait îles |;ràees el M'iiibl.iil dire : \ oyei ù quel hoiiime vous renoiicri. l'ensez ii retendue ilu «acrilirr que viiiiii faites a une fausse délicatesse. Ilénéchissez bien, (Maiiiline : vous m'aimez el je purs, vous ne me verrez plus... 11 peignait eiiMiitc l'aisance el les doiKciirn de la vie qu'elle pniivail mener avee lui. Les plaisirs dlspindieiM ne aéraient pas lrl'l|llent^ sans doute, mais on poiirmil le» |;onler quelquefois. 1.1 quelle salisr.K'lion pour elle de nc iri>ii\er en lo);e a C(U|1 de sa maiiresse. île l'eelip'.er iiial|;ré l'éclat de ses diaiiiaiil-. . île ramener sur elle seule toute ralleiitiiiii de cet essaim d'adoiatrius que niadaiiie Dutour hcinble avoir irréviicableiueiit allailié. a son char, i-l de se vciii'er ainsi de ses tracasseries et de ses dédains I < ll.iiidiiie était attentive, elle soiiriail a la varii-li- de ces tabliaiix. .Son aiiioiir-propre jouissait de rabaissciiient de sa maîtresse, du dépit qu'idle en éprouverait. L'adroit Milon fr.ippe le grand coup : il lui montre li' porirait de madame Dutour. embellie de ee que la toilette la plus rechereliée a ajonlé a la nature. " \ oila, lui dit-il, comme vous serez mise quand vous irez à l'Opéra. " Claudine ne peut plus résister. La clef e-,1 appliquée à ta serrure, Claudine détourne la lèle, mais le secrétaire s'ouvre. Milon se saisit de Ions les papiers qu'il renferme, il en l'ail un paquet, le met sous un bras, prend Ctaiidiiie sous l'aiilre, saule avec elle dans un cabriolet de place qui l'atlendail a la porle el la conduit dans le cabinet de iiionseigiieur.
A l'aspect de ces papiers moiisci|;neur (MlUkse un cri de joie... () instabilité des elioses huniaines I dans celle quantité de billets \ ersae n'en trouve pas un des siens! Il cric, il s'emporte, il deelaie que
>liloii n'ayant pas rempli ses fiigageii Is il est dispensé de tenir les
siens. Claudine roiigil, pàlil, itiancctte. t:omment ne pas se Iroiner mal quand on a l'ail une mauvaise aclioii, (|ii'on en voit le prix échapper de ses mains, surtout quand on perd l'espérance d'ellacer sa maitresse a l'Opéra? Milon ne se démoule pas : il prend qui;li|ues-uiis (le lis billets, il les examine. •< Eh! moiiseigiieur, s'icria-l-il, ceux-ci valeiil les viltres! En voibi de dix personnes dilïérenl»;», plusieurs sont signés, tous portent l'adresse de iiiaiiHute Itiilour, et proiixeiit qu'elle est l'amie de tout le monde; c'est mettre son mari dans l'impossibilité de vous demander au delà de la mince rétriliulion rpi'oii accorde à ces beautés faciles (|ui se renionlrenl partoul. .. \ ersac celle a la solidiléde ee raisciiiieincnt , il paye le prix coiivenii. Milon emporte les billels de banque cl Claudine, ils sorleut a l'inslanl de l'aris et vont se cacher... je ne sais où.
Le jour qui doit porter la lumière sur ces grands intérêts vient de jaillir du sein de l'élcrnité. Ce que les lioiiimes ont de plus redoutable et de plus utile à la lois, tes ministres deTliéiiiis sont rassenildes. Les clients de ceux qui iiivoipient leur justice inondent le péristyle, le parvis el jusqu'au sancluaire du temple. En langue vulgaire enliu l'audience va commencer.
Le mémoire de \ crsac est distribué ii messieurs d'abord, cnsuile à raiiditoire impatient. On a eu soin d'en couper les feuillets pour la facilité et l'agrément des amateurs. Un rire silencieux mais malin commençait ii se communiiiiier de proche en proclie, lorsque la cause fut appelée.
Les éclianlillons du soumissionnaire cl une pièce du drap fourni sont développés sous les yeux de M. le présiilenl. L'axoiatde \ ersac prouve en quatre phrases que la fourniture est défectueuse et (pi'ellc doit êlre faite en drap de bonne qualité; qu'a la vérité Dutour perdra quinze cent mille francs, mais qu'il les perdra par sa faute , et (|ue tout considéré un garçon perruquier a qui il restera un million n'aura pas a se plaindre de la fortune. A ce trait inattendu mess/eurs se pincent les lèvres pour ne pas rire, et l'auditoire éclate; ee qui est trèsinconvenant.
Le défenseur de Dutour se voit compléteuient ballu sur cette partie de l'alVaire, et, il faut lui reudie justice, il l'avait prévu. Il plaila cepeiidaiil... eomine on plaide une mauvaise cause, et il eut le nierilr il'èlrc court. Il fut coinlamné, c'est tout simple; mais il se prépara a prendre une rexanche éclalaiite. 11 se jeta avec énergie, avec <le longs développemciils dans la question incidente, el c'est ni qu'il lit admirer son prodigieux lateiil. U discuta, il commenla chaque mol des billets de Versac; il prouva ciiie le décret <le la convenlion sur le tuloiemenl, décret dont on arguait dans le mémoire de rExcellen. i , n'était qu'un moyen ridicule et puéril. 11 soutenait qu'un liouime bien né, qu'un homme qui occupe une grande place ne tutoie que sa maitresse el ses valets. Il protesta au tribunal que jamais monseigneiir
en convient en gemissanl, la faiblesse d idauir Dutour mais de
l'aulre prouvaient aussi la séduction dune lemme ju».|u alors irriprochable. .. (Qu'importe, s'écria l'axocat, que ma parue ail manie le pei..ne et le rasoir.' C'est un époux, un époux malheureux outragé dans ce qu'il avait de plus cher, que je défends lei, et tout le monde sait que les .laiids seigneurs doixei.t payer leurs plaisirs dans la prcportion de leur rang el de leur torliine. )c crois donc ne pas sortir
L'égois.ml;.
(Its l>(inu> de la iiiiMltiiiticiii en coiuliuiiil coiilic inoi\,sci|;m'Ur iii diui luillioii.'. (le )loiiiiii,i(;es-iiili-rèls. i.
1. 'avocat (If \ cisaciics'atlac-liu pas plus ii pidiivcil'iiiiiDcciiccdii sl\ le (le M>ii «lieiil, c|iie son adveriaiie n'avait elierclié à derciidre la (nialité du (l(a|) l'ouiiii par Duloiir. n .Mais ru adiuettant, s'(riia-t-il d'une voiv de stentor, rine vos lullcis sij;uilieut (|ueli|iie eliose de posilil, en voici d'autres ([ui réduiront les doniiiiayes et intérêts à une pièce de vingt francs, a
A une pièce de viinjt francs! répétaient nicntaleinent les ju(;es; ii uiu' |)iéce de vini;l francs! niiirniuraient les spectateurs. L'éionneniciit, la slupclaclioii sont inexpriinahics. L'avocat de l)ul(Mir ouvre la liouclie d'une ijraudcur dcnicsurcc et se dcinct la nià('lioire. Il perd la parole au niouicnt oit il va demander le mot de l'cninme.
i rois jeunes |;ens de ijualilé, ipii ne joignaient pas encore la prudence au (;oùl du plaisir, avaient si|;né des lettres de (piaire panes, ou la elialenr de la reconnaissance n'est égalée (|ue |>ar la force du sentiment. L'avocat de \ crsae les lit à liaute voi\. Il en lit d'antres
Mon Jérôme porte irois cejiu sur sei crouhcts comme ju i-orlu ui.e pluaic.
sans sifjnatiires, mais auxquelles les premières donnent une sorte d'autlienticité. Un cliarilaldc confrère de l'avocat de Dutour lui rcniet la mâchoire en lui appliquant un vii;ourcu\ coup de point; sous le menton ; et dès (pie celui-ci peut articuler, il nie que les signatures soient véritables. Le Iriliunal ordonne (|ue M. le maripiis, .M. le comte et \L le liaron seront assignés aux lins de déclarer s'ils sont ou non les auteurs des lettresqu'on vient de lire. L'avocat de \ ersac finit en déclarant ipic l'époux dune femme irréproclialde, l'épouv mallicurenv, outragé dans oc qu'il avait de plus elier, doit cependant être (leliouté de sa demande, puisqu'il est démontré que monseigneur n'a joui que
di-' rinnneur singulier
D'être le successeur de l'univers entier.
La suite de cette affaire est remise ii la huitaine.
\ crsae fait imprimer un mémoire siippN'nientaire, et le scandale est au coiiililc. On ne parle plus (|ue de madame Dutiuir et de ses quinze a vingt amants, l-.lle est réduite ii se caclicr . et son mari est au desespoir... au sujet de ses i|uiii/c cent mille lianes. Il court eliez \L le marquis, eliez M. le comte et clie/. M. le baron. Il leur représente qu'ils peuvent sauver la réputation de sa fciiiinc en niant leurs signatures, et (|ii'alors il atlaipiera N ersac comme faussaire et ealoiiinialeiir.
M. le mari|uis, \I. le (!omle et M. le baron ont acquis beaucoup d'usage du monde. Ils savent a merveille qu'on ne doit rien a une temnie (|u'on n'aime plus , et (|ue la publicité de ses lettres donne ii un j(di liomine une vogue prodig'ieiise. Ces messieurs pensaient fernienient que les femmes veulent être trompées cl qu'un scélérat aini.ible obtient la préférence sur le mérite modeste. Ouand on débute dans la carrière de la galanterie jiar ceriaines liaisons, on marche d'erreur (il erreur et de f.iute en faute, parce iiu'iin suit luic roule
si battue et si facile, qu'on ne daigne pas même s'informer s'il en existe une autre.
]Nos jeunes gens ne virent donc dans la reconnaissance de leurs signatures ipi'un moyen de s'assurer de nouveaux succès, et ils protestèrent il Dutour (ju'ils avoueraient leurs lettres et tout ce que le président jugerait à propos de leur demander. J'espère que le lecteur ne me contestera pas ré'goïsme de ces messieurs.
Le pauvre mari, atterré, écraséde toutes les manières, fut réduit à porter an grelVe son désistement de l'action intentée pour l'ait dc" séduction. (Jii'avail-il de mieux ii faire :' (Condamné déjà à renouveler sa foiiriiilurc, se fera-t-il condamner encore aux frais de l'allairc incid,iilc, (pie ÎM. le mari|uis, i\L le comte et M. le baron lui feront perdre iniliibitalplcnicnt .' Dutour, d'ailleurs, évite soigneuseinent le scandale, (|ui ne doit rien lui rapporter. H se décide donc à s'abaisser devant l'adversaire (|uc la veille il bravait avec audace. 11 demande du Iciiips il riAccllènee, et rlixcellencc répond en lui faisant signifier le jugement relatif ii l'alïairc du drap.
Dutour a contracté pour sa première fourniture des engagements ipii ne sont jias remplis encore , on le sait; il ne trouve pas de crédit pour la seconde, et on ne réalise pas pour (|uinze cent mille francs de valeurs en un jour. L'ami des hommes gémit de la nécessité d'envoyer Dutour à Saintt-l'élagic ; mais son attachement ii ses devoirs remporte celle fois encore sur sa sensibilité, et Dutour est sous lis venons. Excellente kTon à méditer ]iar ceux qui aiment ii piller l'Ltal, jiar les maris trop commodes et par les feiniues trop faciles.
Ainii ([ue le malheur les succès ont leur terme.
iNous avons vu jusqu'ici la fortune favoriser \ersac, et la force des circonslances lui assurer des succès ipie la prudence n'avait pas pré|)arés. (Cependant on n'avait pas oublié la brochure scandaleuse. L'épisode de madame Dutour venait d'être vérifié en ])leiiie audience, et si ce fait était vrai, |iour([iioi les autres ne le seraient-ils pas ? On revenait sur ce (pie le juge instructeur avait répandu partout au sujet des coups de bâton que Monlllard avait fait administrer. Aurait-il eu l'audace (riiiculper luonscigneur dans cette alïaire, s'il n'avait réellement reçu une de ces missions qu'on ne donne jamais par écrit , parce qu'on veut ])ouvoir désavouer son agent ? On se demandait comment la eorrespoiidaiiee secrète de madame Dutour était tombée dans les mains de \ ersac. Sans doute celte femme n'avait pas fourni des armes contre elle, et la ]ierlidie seule avait pu mettre ces leltre's à la disposition de l'Excellence. Des ottieiers éloignés du grade auquel leur ancienneté leur donnait des droits écoulaient tout, relevaient tout , aggravaient tout. Ils publiaient une liste des jeunes gens qu'on leur avait jn-éférés , et ;i côte de chaque nom , paraissait celui d'une jolie fcmuie qui avait payé le brevet de son amant.
l.e publie est un vieil enfant, toujours adoptant les extrêmes, et brisant aujourd'hui le joujou qui faisait hier ses délices. Tous les yeux étaient tournés sur Versac, cl partout on le déchirait avec achariiement. Les choses étaient portées au point que ses obligés mêmes n'osaient plus le défendre.
Il est un lieu élevé, inaccessible au commun des mortels, oii la vérité pénètre dinicilemcnl , mais oii elle arrive enfin. Lii , un accueil bienveillant et gracieux est la récompense du zèle , de l'inltlligence, de l'intégrité. Un air froid , un regard sévère y annoncent toujours une disgrâce. Versac, obligé de s'y présenter fréquemment, y parut après le méprisable succès qu'il venait d'obtenir au palais, et il en sortit accablé, anéanti.