XI. — Oii l'amour s'arrètera-t-il
iNous avons laissé d'Alaiie dans son vaste et triste château. 11 ue tenait réellement ii ses villageois que par le bien qu'il leur faisait, et on ne peut en l'aire tous les jours, à tontes les heures. Il axait un genre d'esprit trop élevé ])Our que la conversation de ces bonnes gens pût l'intéresser. Son régisseur entendait fort bien sa partie ; mais il ne savait que cela. D'ailleurs il était toujours occupé. Sa grosse femme, très-experte dans tout ce qui est éducation de basse-cour, passait les soirées à conter des histoires de sorciers et de revenants à sa servante, (|ue souvent la peur empêchait de dormir. D'Alaire avait laissé sa bibliolhèipie ii Paris. H était donc seul, absolument seul avec le souvenir et l'image de Julie.
H s'était aeeoutuiiié ii regarder la lettre dangereuse, ensuite ii la tenir dans ses mains. 11 avait fini par la relire: il la relisait tous les jours, et le trait cruel s'enfonçait ]iliis avant dans son cteur. Céder (|iielque chose i( l'amour, c'est se iiicllre dans la nécessité d'accorder davantage. D'Alaire écrivait à madame Ijernard : il n'aurait osé écrire a Julie. 11 ne s'apercevait pas (luc ses lettres élaicnl des volumes, et que tout se rapportait à sa trop aimable ])upille,il ne s'apercevait pas davantage (|u'il é('rivait tous les jours. t!es lettres allaient à l'aris , et madame B--rnar(l et Julie ii'j étaient jdiis.
Un hoiiimc du mérite de d'Alaire n'est pas longtemps ignoré. Ses idées d'égoisme jetaient sur son caractère une teinte d'originalité. Il inspirait un vif intérêt, et il piquait eu même temps la curiosité. A une lieue de son château était une très-modeste habitation dont le |iro|uiélairc, officier retiré depuis trente ans , vivait avec un tils
L'EGOISME
dont il s'rt.iit Si'p.iro avec dimliMii" , ol (lur l^■^ t-\ i'ik'iiu'iiIs tli'-plor.ililrs qui (iiil .illlirc la I r.iiur avaii'iil raiiiciu' ilaiis •>^■^ liras, l.c jfiiiic Diival ava'l viiii;'-i'ini| ans. (iraiitl, liieiil'ail, <I'uih' ti|;iii'V c'iiliaiii.iiile, olVuici- (l'arlilli rio d'iiii iiu'rilf (iislini;iu', rtiliiil, ('oiiiiiic laiil d'autres, a la dcnii-suldc . il attnidail auprès de Sun vieux |)i-re le inouii-nt oii on lui pcriut'ttrait de ser>ir eneore son pa\s,
I. 'arrivée du eoiute élail un événement dans leeanlon. Duval avait déjà tiilendii parler des i(ualilés el de la manie de d' Alaire. Il désirait le voir, se lier avee lui, et se soustraire a l'unirormité de la vie qu'il menait. Il l'allait un préieMe pour se présenter au eliàteati. Duvnl le elierelia pendant deu\ ou trois jours. Il linit par une eliose toute simple et c|u'il aurait pu trouver plus loi. Il emplit une petite caisse de livres liien choisis. Il y jnii;nil mu- lettre nl)li|;eante et respeetuciise à la luis. Il eliar|;ea du tout ia vieille jjouvernante el l'àne île la maison.
Le JeuDC Ouv^l atle- djii aupr<;s Je oui, \icux poie ie mumeot ou on lui pcimctirait de serv.r cucore s u pa)s.
On peut juger de la tournure d'esprit et du laraclèi-e d'un homme l>ar les ouvrages ipii eoniposeiit sa l>ildiolli('(|ue. Les livres ([n'envoyait Duval donnèrent do lui une idée avanlaijeuse. Sa lettre n'avait rien de recherché. I.e style en était facile el a;;réal>le. D'Alaire pensa que ce jeune homme devait parler comme il écrivait, el il répondit à sa lettre en l'invilant à dincr. l'ouvail-il faire moins ' Duval lui disait qu'étant parti de Paris sans ses e(|iiipai;es, il était très-proliablcnient sans livres ; que la lecture est le délassement d'un homme raisonnable, et qu'il croyait remplir un devoir de voisin en le priant de se servir de ce qu'il avait trouvé de micuv sur ses tablettes. I.e jeune homme ne demandait pas la perinisson de se présenter : c'eût été mettre un pri\ au service qu'il rendait. I.e comte avait apprécié sa discrétion , et il l'avait récompensée.
L'extérieur de l'ofticier ajouta ii l'opinion que il' Maire avait conçue de lui. Le premier moment fut donné au\ compliments d'usajjc. La conversation s*cn(;ai;ca ensuite. Duval souriait ([uelquefois des idées systématiques du comte, mais il se i;arda bien île les coiiibaltrc : il voulait plaire; d'ailleurs , faire du bien avec la manie de répéter ,'i chaque instant qu'on ne fait rien <|ue i>our soi lui [laraiss.iit une eliose louable, puisqu'au ridicule prés elle était toujours utile. Il répondait avec réserve; mais sa modestie n'était rien à la justesse, à la force ou à la fraîcheur de ses pensées. On se mit à table très-cuntent l'un de l'autre , on la quitta en éprouvant le besoin de se revoir.
Le comte voulut reconduire son jeune hôte. Il désisait faire connaissance avec Al. son I ère. Il se reprochait de n'avoir pas été le saluer plus tôt, mais: il iijiiorail qu'il fût son voisin. Duval était flatté qu'on honorât son père. C^ependant la politesse exii;eait qu'il opposât quel(|iic résistance à rcmpresseincnt que marquait d'Alaire. « Nous m'iiupatirnlez, lui dit notre éi;oiste. Nous vovfz que je suis seul, vous devez en conclure que je m'ennuie souvent. .Souvent je suis tourmenté d'idées atnii;eantes , d'un mal auquel il n'y a pas de remède. N ous m'arracherez à moi-même, je vous devrai des distrae.
tions ai;rcables et nécessaires. N ous voyez bien que je ne m'occupe que de moi. Ainsi pas de reiiiereiments , plus de résistance, el parlons. "
Le vieux Duval travaillait ii son jardin. Son front chauve et élevéses yeux, qui avaient eneore de la viv.ieilé, et dans lesqiielt se peii;nait la p.iix de l'.iiuc ; une coupe de lij;ure régulière et noble, une
vieillesse eveiiipti' d'intiriiiilés , tout en lui eontribuail
la
a inspirer de
vénération. Il s appuya sur sa hei lie à l'aspect de reliaii!;f r qui aecoiU|ia|;iiail son lils. L'air de boiiti' et île franeliise du cuiiiic lui arracha un souris. U s'avança vers lui, et lui présenta curdialrinent la main avant de le connaiire. (!'esl ainsi que les anciens pratiiiiialt-iit riiospitalité. La soirée fut ajjréable pour tous, et on se promit de se réunir le Iciiilemain.
(/était toujours .1 riieiiri' du < oucher que d'Alaire retrouvait son cteiir. Il croyait s'examiner sévcrement , et il prononçait qu'a l'expiration de la quinzaine il pourrait retourner ii l'aris sans danger. D'Alaire de bonne foi eut dit : Je me suis promis de vivre quinze jours loin d'elle, je licndrai cet eii|;a|;ement ; mais il m'est impossible de priilonijer mon séjour ici, il faut que je la revoie.
Le lendemain le iomle> accepta le modeste diiier de AIM. Duval. Ils n'eurent pas la pitoyable vanité de dissiper en un jour la siiiisistance d'une semaine. Le repas, eonforiiie a leurs moyens, dut tout son prix il la cordialité i|ui en lit les lionnciirs el à la |;aielc décente qui le releva. D'Alaire était piqué de ne pas trouver encore d'i i;oisme dans ses hôtes; il se consolait en pensant (|iie le vice iiiliéreiit a l'hiiiuaiiité ne larderait pas à percer, et surtout en jouissant de celte douce égalité dont on |iarle quelquefois dans les salons, mais qui n'y pénétre jamais.
On était .111 dessert. Le raisin de la loiiriellc du vieux Duval, lu laitage apprêté par la vieille ijouvernante élaienl fêtés tour a tour, lorsque le régisseur entra haletant, couvert de sueur el de poussière.
Le inedecio épouvanté s'écria que M. le Cuu.te s'ex|iosail à perdre la Jambe.
Il annonce l'arrivée au château de deux dames qu'il ne connait pas , el qui cependant ont fait ])orlcr à l'aiilicliamlirc leurs malles cl leurs cartons. " Une femme àijéc! s'écrie d' Maire. — El une jeiiiie demoiselle , répond le réijisseur, mais jolie ! oh, jolie I • A qui devait ap- |iarleiiir le premier moiueiit? Lsl-cc à la réflexion ou à l'amour? Un soupir d'alléijeiuciit s'échappa du cieur de d'.VIaire, sa liyiire s'anima , la joie se peijjnit sur ses lèvres, dans ses yeux, sur son front. Impatient de retourner an cliàtcaii, incapable de ilonner à ses hôti s le spectacle d'un homme siibjiiijué par un senliiiicnt que son à(;e semblait proscrire , il se contrai!;iiit. .Mais il prit son café bouillant, afin de gai;ncr quelques minutes; il débita ensuite quelques phrases vides de sens , ses yeux éluient sans cesse tournés vers le chemin sur lequel s'élançait déjà son cœur. Il sentait que les bienséances ne lui permettaient pas de quitter les Duval immédiateincnl à l'issue du dincr, il leur proposa de l'accompagner. Il voulait faire voir au bon pire son parc et ses jardins, il voulait lui oiVrir qiiebiucs fleurs rares
L'ECiOlSiME,
dont il ornerait suii pclil p.irliTre , il voiihiil Que no viu:l.iit-il
pas.' Il clflil tuiit >iMi|ili' lie dire : Deux diinies sont ilescendius ilie;: moi . i.cnnelle? iiue j'iiille les recevoir. Mais l'iinuinr est si |;.melie i]inind il \eul se ciielicr!
I-e coinle avait trouvé la veille sa promenade un peu loni;ne f I il était venu dans su cliaise dt^ posie, ou il n'y avait de place que pour lui. Mais avant de se mettre ii lahie il avait reniai(|tié sous un lian- (jar couvert en rlwnime un petit eliar à l>ancs dans le(|iiel la famille Diival se prohieuail prolMldeuicnl le diniaiiclie, tirée par un cliuval du fermier. Il dit un uiol, el le cheval est misa la modeste voilure. Le comte veut, e\i|;c i(ue le p.ipa Duval monte dans sa cliaise de poste. Il sait , dit-il, ce qu'on doil il'énards el de ménniji-nicnts i» la vieillesse. Il se place dans le eliar à lianes avec le jeune lioinme cl »on régisseur, lincorc de réi;oïsinc! pensct-il; ce n'csl point par dcfcrcnce (pie j'ai mis le vieillard ilaii ma voiture. J'ai voulu voir de plus loin mon cliàleaii , j deviner l'iih^el cnclianlcnr qu'il rec.'le. En elïet, il s'elVoriait de percer l'Iiori/oii ; il inaudi>sail les arlircs qui lui dérnliaienl encore ranli(|iie dinieiire de ses pères, ces arbres dont l.i ville il a\ail licni roiiiliraj;e. Il dislii)j;ne cntin les clicminées les plus élevées, lis loits dorés des ra\ons du soleil couclianl lui fatii^ucnt les jeu\, et il ne les en délaclie (|ue lorsqu'il peut voir les croisées; il les observe tomes, il seinble les interroger et leur dire : I )ii est-elle ?
On approche; la cour, la ijrillc se développent. l)cii\ femmes sont assises sous le péristyle, elles ont reconnu la chaise du lomlu, la plus jeune s'élance : c'est riiirondelle rasani li' s(d avec la rapidité de l'éclair. A (leine elle a louché le marchepied , et ses bras ont enlacé le vieux Duval éloniié de se senlir presser sur le e(cur d'un petit chcl-d'œuvre de la naliirc. D'Alaire, hors de lui, ne rélléchii jdus. Il oublie que pour é|;aler la lé|jérelé d'Alalanlc il fani élre an moins jeune couiine elle. Il se donne a peine le temps d'arrêter le cheval, il sauli-, un pied porle .1 faiiv , le meilleur des hoiniiics tombe sur le chemin, un cri s'échappe. Julie reioniiait celle \oi\ el son erreur, elle vole vers son ami. \ .(einnu devant lui, dans la poussiè-re, elle déihausse le i)icd foulé. Déjà le ijoiinemeni se manifeste, el Julie jellc un cri a son liior. Kllc invoi|iie le secours du jeune Duval el du réjjisseur : le eomie ne [leut m.ncher, il faut le porter an château.
L'acci.leut a eu lieu près de la j;rille. Féli\ el (|iiel(|iies pavsaiis se j)résenlcnl aussitôt. Julie ne veut conher à personnne la lélè de son liienfaileur. C'est elle (|ui la sonlicnl de ses mains blanches el fraîches. Elle vei-se des larmes d'allendrissemenl el de peine, elles Uniibcnl brûlantes sur les joncs ilo d'Alaire.
On le Iransporle dans s.-i ehambre. La Irislo Julie sent ce (|n'e\i[;e la bienséance el elle lui cède à regrel. l'.llc se relire dans un cabinel qui louche il celle ehambre. Si clic ne peut voir l'Iioniuie (|ui lui csl si cher, du moins elle rnlendni celle voix qui parle toujours à son cœur. Il esl des nioinents oii elle est sincèrement fàchiie d'être jeune, oii elle envie les prërojjatives que l'àijc donne à madame Bernard.
Ku clTet, madame BernanI est restée près du comte. Elle et la femme du réyisscur dis|H)senl tout ce qui est nécessaire au pansement en altcudant le inédeciii, le chirnri;ien et l'apothicaire du liouri' voisin , qu'on esl allé chrrcher : ce ijrand honiiue est tout a la fois! M. Duval el l'éliv dcsliabillcnt le coinle et le niellent dans son lit. Les mouvements de trois ]>ersonnes ne peuvent cire parfaileriient d'accoril. Le pie I malade reçoit des secousses : il esl que hpiefois poussé en sens contraire. Le coDite a ilii caractère; mais il n'a pu cloulVer ipiclques plaintes que lui a «rrachéos la ilouleiir. Rien ne penl échapper a .Iulic inquiète cl attentive ; elle accourl. .Son hienfaitcnr esl couché; la décence permet qu'elle reste auprès de lui. Elle trainc un lourd el !,-otht<iiie fauteuil contre le lit de douleur. Elle s'assied; elle prend la main du comte, elle la serre entre les siennes. Elle ne lui adresse pas un mol ; mais ses veux ont une expression 1 D' .Maire ne peut la soutenir; il détourne la lètp.
Julie croit qu'il désapprouve son ilépart de l'aris, qu'il n'a point autorisé. Elle lui répète ce que madame lÎL'ruard cl elle avaient l»ensé et s'élaient dit a cet é|;ard. Elle craint d'avoir déplu , et elle exprime celle crainte avec une naïveté, une candeur el un charme' Le sou de sa voix est si touchant el si doux !... Le comte ne peut résister plus lonf;icmps ii l'cncbanlcresse qui attaque a la fois son cœur et sa raison. Il reporte ses jeux sur ces yeux charmants, qu'il
redoute cl qu'il adore. « .Me pardonnez-vous ? lui dit-elle. Fuissé-
je lue pardonner <le même ! >
.Messieurs Duval claieut témoins de celle sci'iie, qu'ils ne coinprenaienl pas eiitièremenl. D'.VIairc sentit la nécessité de leur pré'senter Julie sous le jour le plus favorable. • Messieurs , leur dit-il vous voyez ma fille adoplixe. J'ai pour clic les sentiments du père le plus len.Ire, et je suis payé du plus sincère rciour. i> Julie s'aperçoit enhn qu'elle n'ist pas seule avec le «iimle. " Oui, messieurs, dil-eilc, xoila mon pcrc . un pire adoré. Je vous remercie des soins ipie vous lui »ve/. prodi|;ués. Désormais je veillerai sur lui. Ma Iciidresse ma reconnaissance, la piété lilialc m'en imposent la loi, et il est des devoirs SI doux a remplir ! ■> Elle avait cessé de |wrlcr cl le jeuue DuvaJ ëcoulail encore.
L'homine (|ui réunit trois professions el i[ui croit les bien coniiailre loulcs, le docteur par excellence , se présente enfin , el il faut que Julie se retire de nouveau. Elle relrouve son cabinet, celle cloison ou déjà elle a livé .s(ui oreille. Elle entend l'arrêt que prononce avec scdeiiiiilé l'I'.seulape du canlon.
Le pied froissé sera pansé deux fois par jour, ce ([ui nécessitera deux visites, el les visites se pajenl, cela esi juste. Les chaleurs soûl evee.sives el le lit esl échanllanl. J",n conséquence , M. le comte prendra des boissons rafraichissanles, ipii scronl variées pour prévenir le dé|;oùl. M. le doeleiir fournira les objets convenables a la cou- IVctioii des lisanes, et cela est encore de loulc justice : on esl apothicaire pour quelque ehusc.
L'cuaele, inlcrroijé sur le lem|)s ([ui doil ]>robablcment s'écouler du inomenl de la ehiite ii «cliii ilc la jfiiérison radicale, répond qu'une eulorse bien traitée ])eiil cire résolue eu trois seinaiiies; maisquc pouf ni' pas >e llallcr, il i si saiji' de compler sur (piariinle jours. Madame li riiard prononce que M. le comie iijan(|uaiil de beaucoup de choses ni'cpssaires ou ai;réahles, il convient qu'il fasse venir sa maison. D'.VIaire ne pciil plus éviter Julie ; « Le sort eu est jeté, dit-il il madame Hernard. Faites ce que vous jujjcre/. à propos. «
Le malade peut cire vu, el Julie rentre dans sa chambre. Elle a iiiari|iié sa plaie auprès de son lit, et d' \l;iire n'a pas la force de l'en eloii,iicr. Madame Bernard règle, arrani;e loul. Un démon ennemi du repos de l'élix lecoiidaiiinc à reiiioiiler à cheval, l'eiidant qu'il s'y dispose, le jeune Duval écrit sous la dictée de madame Bernard l'clal des choses ijui seront immédiatemciil transportées de Paris au chàlcau. (( Et vous, mademoiselle , dit la bonne daine à Julie, ne demandez-vous "rien ? — J'ai un sac de nuil. — Un sac de nuit , un sac de luiil ! et qu'y a-l-il dans ce sac ? — Je l'ignore, madame. — Ouel enfant ! « ^ladame Bernard l'ail apporter le sac. On en lire deux cheiiiises , la demitre robe que le comte a donnée i» Julie, un petit nécessaire qu'il lui a oft'crl le jour de sa fêle, le volume du Siècle de Louis Xl\ el les cahiers de leçons. Julie croyait avoir pris tout cela au hasard : sa main avait été servie par son cœur.
-Aladame Bernard ril k l'aspect du contenu du sac, et elle lève les l'paules. « Julie, dit le comte, vous manquez de loul. — Je ne manque de rien , réponl-ellc en lui serrant la main. » Ils se lai.senl tous les dein. Madame Bernard connait le mobilier de la jeune personne comme elle connait le sien. Le jeune Duval reprend la plume; il écrit encore, cl il disait bien bas : Elle n'a pas besoin de parure.
11 élail lard. Messieurs Duval s'élaient retirés, et madame Bernard pensa ii distribuer les logenifnl.s. Julie s'écria qu'elle prrnait le cabinel voisin. (1 >'on, mademoiselle, dit niadaïuc Bernard, M. le comte penl avoir besoin de quelque chose pendant la nuil, et vous êtes délicate. — Je suis très-forte, madame. — D'ailleurs il n'est ])as dans les convcn-inces... — Quoi! que je rende à mon père amoor pour amour? « Amour pour amour !Cc mot a retenti jusqu'au fond du en ur de d'Alaire. Il adresse à .liilie un reijard suppliant. " Ah ! lui dit-il il demi-voix , laissez-moi du moins le repos de la nuil. u Julie le reijarde à son tour; elle semble lui ilcniander l'explicalion de ce qu'il vient de dire. Le comte l'allire doiicemenl k lui. « Julie , je vous adore : Iremble/. el pour vous el pour moi. « Julie se lait; elle se recueille, n Je viens d'interroijcr mon cœur, dit-elle ii l'oreille du couilc. Je ne peux m abuser jilns loiii;lcm|is : ce ne sont pas l'amit'.c el la reconnaissance qui y riijiienl. — Julie, qu'allez-vous ajouter!' — Bien, vous m'avez entendue. Mais pourquoi Ireinblerais-je , mon ami '.'
* — Allons, mademoiselle, allons, il esl lemjis qu'un malade repose, (^e que vous dites ii iM. le comIe doit cire forl intéressant, mais le sommeil lui vaudrail mieux encore, u En parlant ainsi, madame Bernard a pris une boiijjie; et Julie se laisse conduire. Nous prévoyez que la bonne dame Bernard s'est loijée dans le cabinel. Elle dépose la sensible pupille dans la chambre la pins voisine; elle en prend la clef, rcvieni souhaiter le bonsoir au coiule , et va se remtltrc de la falip,iie du voyaije cl de celle de la soirée.
Mais poun|uoi a-t-elle enferme Julie .' Elle n'a rien entendu de ce que se sont dit ces êtres si intéressants; ses yeux ne sont pas ouverts encore sur la nalure de leurs sentimenis. Elle est peureuse ; le château csl vaste, el il csl presque ilcserl. Madame Bernard n'a donc pris qu'une précaution (|u'ellc a crue nécessaire à la sùrelé de .Iulic.
.Iulie élail préo<eu])éc au iioint de ne s'être pas aperçue de ce qu'avail fait madame Bernard. Laissez-moi du moins le rcjios de la nuil. lui avait dil le eomic. N oilii ce qui l'cncliaiiiait dans celte chambre. La porte fiil restée ouverte, que la docile cl aimable enlant n'eût p;is pensé i» en franchir le seuil. Elle ne pensait pas non plus ;i reposer. Elle venait de lire dans son cœur, de se livrer ii ranunir. d'en faire le liiuidc aveu. La vierge pudique, qui aime pour la premii're fois, trouve ditiicil^ineiit le sommeil; mais le doux seiilimenl qui l'agite, qui fait palpiter son sein , est pour elle le premier des biens. Elle répélail sans cesse : Julie , je vous adore ; Ireiiibhz cl pour vous et pour moi. Je vous adore I Que ce mol élail doux à son oreille ! avec quelles délices elle renlciidail résonner an fond de son jeiinr ciriir ! Mais pourquoi mon ami veut-il que je Iremble ])our lui el pour moi? J'ai du irriiibler sans doulc quand ,M. de N rrsac a dévoilé ses odieux projets. Mais si la vertu n'csl pas un vain mol, si
LKGOISME.
l'Ile o\i»li' f]iiol(|iu" |)Hrl. lecn'iii- ilr midii ami doit Hrv non sRiictiinire. iNoii, ]e ne le rriiiii'lrni jainiii».
Il m\i<liii'r !... (,Im('IIc siiiti- <lp liii'iis ce sciiliiiicnl m'aiinoiici- rt me )iroiiict I... .Iiilir .'.liilic, tiiil>li('S-lii or ipio lu es et rc qiir lii <loi< ii ton hiciir.iitpiir ' l.r voir, lui |wrli'r, «'•iic «vcc lui ii lims li'« iiisiniils <lii jour : lui ri' peler shiin eetse c|iir In l'iiiiiirs ■. renleiulre le ré|i(inilrc que m e> privée du plus tendre relmir, n'e»l-ie pas le lidulieiir snpri^uie ? Désireriii*- lu ipiolque elu)se de plus si le eonite ciiiil ton ipoiiv ? Il lu' le »ern pns; il ne le sera jimmi», n'esi-il pus vnii, Julie ' Tu te le promets a toi-mi^me.
I.e Koinmeil fuyait aussi les yeu\ <le il'Aliiire. Mml.ime lîprnnnl »eulc reposait «Iniis ee eliAlean. Amour |i(mr amour! répétail-il de «on ertl»'... Ml ! ce n'est pas de l'amour lilial qii elle a entendu parler : elle a . dil-elle, interni|;(' son eoMir, el la reeoiinaissanee n'y oceiipe que la seeonde plaee... \li ! j'avais lu ilaiis ee ecvur trop stnaihle avant que de in'éloi|;iier île Paris. Ou'ai-je i;.ini><'' ''"i I" fuyaiii ' <.e que l'honneur. In pruilenee m'avaient dieli' vii'iil de tourner coulru moi. Klle est iii , el je ne peux m'i'loii;uer d'elle. I.'aveu de met tpuliments m'est éeliappé ; elle sera l'orle de ma l.iildesse; je n'aurai plus un uioinent de repos, et je l'iiiirai par sueiouilier.
.Sueeouilior ! l'.lle m'aime, elle me la déclaré. (!el amour mutuel peut iMre la souree «l'un lioidieur inaltéralde. Cet amour!... raun)ur de .lulie !... lu l'as iléja ju];<'. l'ounpioi revenir sur ee <|u'a proiioneé la raison ' i.lle ne eounait que toi eiiecne. la nuinre, l'impérieu>e nature iniprinu' dans Ions les cours le liesoiri d'aimer, et celui de Julie ne pouvait être (|u'a loi. Mais M>is juste, tu ne poux le conserver, l.a jeunesse, l'amaliilité te disputeront ce cieur, d'oii dé|ieiul désormais le lioiihi-ur de la vie. Pour qui se ]>ronoiieera enjin un enfant inrapaMe de dissimuler et qui » eliaque instant te laissera pressentir la plus cruelle des inlortiines ' (Jncis reproches seras-tu fondé il lui faire, toi qui devais cire sa|;e et pour elle el pour toi? (}nr\ chaii|;enient apporteront ii ton sort de tendres plaintes, qui devienilronl importunes ijuand lu cesseras d'être aimé, el qui feront siieci'iler réloii;uenient à l'iiulilVirenei' ;' \oilii ee que tu t'es dit cent fois et ee que tu dois le répéter sans cesse. (^)ui sait encore si Julie s'fsl rendu un compte lidi'le de ce qu'elle éprouve ? >'a-t-ellc pu s'abuser sur ses jiropres sentiments? I. 'éclat d'un nom, une j;rande fortune, la considération (|U'on attache il ces choses-là, ce qu'on appelle les ai;rénients de la vie; réi;oisme, enlin , n'est - il pas la souree de ces sensations qu'elle couvre de lionne foi du voile re>pcctalilc d'un amour pur et désintéressé? Non, Julie, non, nous ne pouvons iftre l'un ii I autre, ,Soii ainoiir jiassera . le mien durera autant que ma vie. .le serai nullieurenx, mais du moins je n'aurai ]ias ii roui;ir des éj;aremonts d'une épouse; eliaque jour n'ajoutera pas à mes main.
JI.M. Diival en retournant eluv. eiiv avaient l'ait aussi leurs rcflevions. Vu premier coup (l'oeil, disait le père, j'ai jui;é M. le lomlc. Les Isards, les resprcis ([u'on lui marque ont conlirmé ce jiip,eiiieiil.
I Et comme il est aimé, mon )>('re ! Tous les eieiirs senililenl voler au-dcvaiit du sien. — \ eut-on eonnaitre, mon l'ils, ru>ai;e que riiumme opulent fait de sa fortune , qu'on observe ceux qui sont dans s« dépendance. — Ali ! mon père, il n'est pas un être dans ce village qui ne soit disposé à tout faire pour le eomle. (^ellc jeune demoiselle surtout... l'a\e/.-vous remarquée? — Sans doute. On n'aime plus ,i mon ài;e ; mais l'aspect d'une jolie femme est encore a|;réable. — Jolie, mon père! elle est eliarmanle. .\ ver, vous rencontre dans le monde une l'ii'.ure aussi séduisante et aussi modeste a la fois? Kt quelle taille ! quelle ijràee! (|uel attrait dans tous ses mouvements! .V ]i':ine est-elle habillée; ee qu'elle porte a été froissé dans la voiture qui l'a amenée, el il me semble que la toilette la plus brillante ne rembellirait pas. — (lliarles ! — Mon père ! — Je l'entends , mais réfléchis, dette jeune personne est lu fille adoptive du comte ; It n'est ])as marié ; elle sera peut-être son unique héritière ; elle sera riclie au moins. <,;ii'as-tu il lui oft'rir ? — De la jeunesse, une conduite irréprochalile et, j'ose le dire, une valeur qui n'est pas contestée. — Mon .nui, lu ne connais i>as encore les hommes. — Je les connais, mon pi'ie, et je suis sitr que le eoinlc ne leur ressemble pas »
I.e vieux Duval est cllrayé de relVel que raimable enfant a produit snr son lils. Il réfléchissait, et le jeune homme (jardail le silence: yous savez, ee qui occupait sa têie et son cœur. •> Slon tils, mon ami, lui dit son père, une première impression se dissipe facilement, 'lu le perdrais en niiillipliaiit les visites au château, (-liarles , n'affliije pas ton vieux père. ()u'il n'ait pas en fermant les yeux le spectacle de ta peine, l'romets-iuoi, mou .nui. de ne pas retourner au eliàleaii. — Le comte nous a aeeueilli>, il nous a même maripie de l'ainilié.
II est soniVrant , nous lui devons des soins. <!oniment nous dispenser de ce qu'exiyent une amitié naissante, le \oisina];e et iiiême la simple politesse ? — J'irai au eliâlean. mon his. j'irai tons les jours. — Ali! mon |>ero, votre alVeetion ne me suffit plus. Par i;ràce, ne m'impose/, pas un douloureux sacrihce. >•
Le lendemain, à la |ointe du jour, Charles était ii la [jrillc du cbiicdii. Julie ne s'était pas coiieliée . et elle atlend-iit avec impatience que iiiad.imc lieriibiil vint lui rendre la liberté. Llle avait oiiyeti ses croisées, et elle allait de l'iiiie ,i l'antre risiiiranl l'air jiur
du matin et liAlaiit de ses vo'iix la marche du soleil, que lui dérobaleiil encore les collines qui burnaicnt l'horizon, l'.lle aperçoit (!liarles. Hon jeune homme' se disait-elle, il aime déjà mou ami comme... \li ! comme raiiurlit tous ceux qui le eonnaissent !
Un ijarroii jardinier liavrisiit la cour sa béelie sur l'épaule, »d ipinrile penilaiile ii son n'ité el la chansonnette ii lu buiiche, Julie l'appelle. " VIon ami, sonne/ il la iiorle itii régisseur. Je présume qu'il a les rlrf> de la i;rille el du eiiilleail. Vous le prière/, d'ouvrir et d'introduire monsieur. « I.e son de la voix ar|;enline ne s'est pan arrêté ii l'oreille de Charles, l ii doux frémis>eineiit a a|;ité tout son être. Il ne trouve pas un mot. Il répond par une profonde révérence.
Le ré|;issfur |;ronile, niiirmure : " Kaiit-il p.iree (|ue M. le eomle s'est donné une entorse (|iie ses|;<iis ne dorment pas?" Lu murmurant il s'hnliille et il va ouvrir .^ (Ihurles, (|ui c .nipic les pas qui le rapprochent île la danerreiise lulie. Il entre au château, il ouvre la chambre du comte, et déjii madame Hernard est auprès de lui, .. Ne me blâmez pas, mon jeune voisin, dit d'A luire, je n'ai rien exl|;é. Je désirais, au contr.iire, que m.idamc se reposAt peinlaiit queh|ueii heures de plus, llle xcut qu'on ilise dan» le villa|;e qu'ille me sa- (•••il'if loiil, jiu([ii'an sommeil ; et vous arrivez fort a propos pour répandre Il ciiose. — Oui, monsieur, oui, elle se répandra, et cela me fera beaucoup d'hoiinenr d;iiis l'esprit de nos villa|;cois. — Kl vous, mon jeune ami, (|ui vous oblijje .i vous lever si iiialin ? — Je me trouve bien auprès de vous, nioiisieur le coiule, et votre Indispusilîon m'autorise ;i devancer l'heure oii l'iisnije permet qu'on se jirésente. — Ah ! c'est pour vous que vous êtes ici ' \ oiis êtes cj;oiste, j'en étais sur; vous en couvent/, franchciiieiil, et c'est une qualité de plus. )> Charles n'est pas maladroit. H a caressé l'idée faxorite du eomle. Il veut s'insinuer dans sou esprit et lui plaire sons tous les ra]iports.
n (Jiiel bruit entetids-jc là-liaut? demanda madame lîernard-. — Sans doute, répond Charles, mademoiselle Julie est iiiipaliente de savoir comment M. le conilc a passé la nuit. Ouvrez-lui dune, madame, nuvriz, lui donc, » re|>rend d'Al.iirc.
Madame Iternard trotte autant qu'elle peut trollcr. Elle ouvre, elle entre. " Oue vois-je , mailemoiselle? (!o lit est d;ins l'état où je l'ai laissé hier. N'est-ce pas assez (|ue M. le eointc soit malade? N oulez-voiis le devenir aussi? Pnis-je vous soii;ncr tous les deux? » Julie n'a ])as entendu un mol de ce qu'on vient de lui dire. Madame lîernard parlait encore, et l'aimable enfant était déjà dans son i;iaiid fauteuil il roulettes; elle leuail la main du eouite, elle la |iressail sur SCS lèvres. Llle ne voyait pas (Charles; et que lui importait ce ipi'il pouvait penser' Il n'était pour elle qu'un lionime dans le inonde, et elle était auprès de lui.
« Grondez-la bien, dit niadaïuc lîernard en reiilraiil. (!roiri<v-vous, si je ne vous l'assurais, qu'elle ne s'est ]ias couchée!' " U' Maire paya le dévoilement de Julie d'un de ces re!;ards oii l'amour se peint si bien, cl que ranionr seul sait bien eiileiidre. Il ne chercha pas d'éjfoisme dans la coinliiilc présente de l'adorable enf.int : il était si heureux de la trouver parfaite! Il était si loin de pouvoir rcllécliir!... Le niallieureiix reviendra ii son syslème. Il ne faut qu'un mot pour l'y rappeler.
Duval, invité à paitaijer le déjeuner, ne laissa pas échapper l'occasion qui s'oiVrail de faire sa cour au ronite. Le vin du réyisseur n'était pas bon. madame licrnard en avail fait la remarque, l't d'Alaiie n'en avait |ias d'autre, l.a table était il peine éloiijnée de son lit, et (!harles était disparu. Madame Hernard avait de la prévoyance, l ne entoi-se n'exiije pas de ré];ime , et un bon déjeuner n'empètlie pas qu'on dinc bien. La bonne dame était allée dans le villaye : elle ne comptait pas v trouver rien de ri cherché; mais il y a de la volatile liartout, et madame Hernaril aimait licailcoiip le eliapon au j;ros sel.
D'Alaire était donc seul avec Julie : c'est ce qu'il désirait cl ce qu'il crainnail ii la lois. Il avait pris ce ton réservé qui semble repousser certaines idées. Julie ne s'attachait pas au Ion; c'est le ca'ue qu'elle chcrcliail. Sans art, sans l'inesse, elle sentait que celui de d'Alaire était ii elle tout entier. D'ailleurs il le lui avait dit, et doutons-nous jamais de ee qui fait notre lioiihciir? Julie jouissait du sien avec l'ivresse que fait toujours naître une première inelinalion. .Ses caresses étaient pures comme son âme; mais ces innocentes caresses se succédaient sans interruption. La froideur apparente du eomle disparaissait malgré lui. Tous les feux de l'amour circulaient dans ses veines; il ne savait jilus oii il s'arrêterait, et il n'avait pas la force d'éloigner Julie. Kaison. ]irudcnce, délicatesse, tout cédait ii nu sentiment insurmontable, victorieux, inhérent i» sa vie... qui était sa vie elle-même.
Le fauteuil de Julie était passé dn pied à la tète du lit. Lu de ses bras enlace le cou du comte, une de sCs mains presse la sienne. Les haleines se confondent; des soupirs de feu s'exhalent d'un cour pour se perdre dans laiitre. Des mots entrecoupés et vides de sens peignent le délire et l'abandon. Les lèvres vont se toucher, riiiiiocence sera nélric... . Je triompherai une seconde fois ! >'écrie le comte. Ce sacrifice est le plus fort que l'humaiiiié puisse faire, je suis plus qu'un homme en ce moment, je le sens, et n'eu suis pas fier; c'est a vous seule Julie, que je m'immole. Sortez de cette chambre, l'air qu'on j
respire e>t empoj
ioiiné; sortez a l'instant, ou c'en est fait de vous, i-
1,'EGOISME
.lulif, iiilorditi-, ri;i|)|n-c de ces ikiiiicis mots, se Icvt, cl, debout devant le lit du eiinile, elle en allend l'exiiliciilion. « Julie, nous nous ;muiiiiis de l'iiniour le plus tendre, et nous ne pouvons être épouv. — C'est ce (pie j'iii pense , mon iinii. — >e cioye/, p.is que de Viiins piéju(;cs m'iiirctent. — (lli 1 je vous rends justi'c.- : la ninnilc n est (ils un préju|;é. — >on , Julie, non, vous ne me pénètre/, pjs. Les fautes sont personnelles : vous ne devez pas cire punie <lc celles de voire mire. — Je ero>ais , mon ami , ipi'il est des taclics ipii s'étendent au loin, (|iii ne s'elïacent jamais. — l'ensez aux ('ijards, au respect que je vous ai toujours marques, et vous rceonnaitre/. votre erreur. Julie, il fallait (|ue vous fussiez la plus cslimalde eouimc la plus seduisinle des créatures pour sulijui;uer, asservir ce ca-ur qui n'existe plus que |H>ur vous. — Je vous entends, nu)n ami. Ln niariauc disproportionné, la crainte du blâme... — Ali! Julie, je ne crains que vous. — Par yràce, evpli(picz-V(Mis , mon ami. — Je vais parler. Je vous atlli|;erai, Julie ; mais entre deux êtres tels que nous il ne peut exister de secret, ni même de réserve... liloii;nez-vous un jieii, je vous en supplie.,, encore, Julie... encore. Ab ! j'ai besoin de rappeler toute ma raison.
Julie, j'atteste l'iiouneur que, lorsque je vous ai reçue cbez moi, je n'ai cédé qu'a l'inlérèl que m'a toujours inspiré le malheur. Je n'ai rien prévu: par conséquenl, je n'ai rien redouté. Plus tard l'orijueil, lils de réjjoisme, m'a persuadé (juc jamais vous ne seriez dauijcrcuse pour moi, et pendant des mois entiers l'auioiir s'est cacbc sous le voile de l'amitié l.a main de l'inexoral>lc vérité l'a décbirc enfin. Nous lisez comme moi dans mon c<eur, et à cet éijard je n'ai rien à ajouter.
" Mais, Julie, avcz-vous bien lu dans le vôtre;' Je suis l'iiouime que vous préférez; je n'en saurais douter sans vous faire outrajje, sans vous ôter vos droits ii mon estime. >lais reijardez-inoi ; dans quelques années les rides sillonneront mon front; ces yeux qui vous disent amour aujourd'hui s'élcindront; ce cœur lui-même se placera, cl vous serez encore au printemps de la vie. — Mon ami, la vertu vieillit-elle jauiais!' — Je ne suis pas vertueux, Julie, yardez-vous de le croire. Je ne combats mon amour (pie parce que je sens qu'il ferait plus tard le malheur de ma vie. — Ah! si votre félicité ilépend de moi... — .Nous allez n^c faire des serments, et vous les ferez de bonne foi. Noire àjjc cat celui des illusions, et le temps les dissipe toiitcs. Que deviendrcz-voiis, que dcvicndrai-jc (piand votre amour sera éteint? — Cela est impossible. — Vous combattrez sans doute ; mais la nature sera plus forte que vous. N ous ijéinirez de votre défaite, et vous ne serez pas moins vaincue. — Mou ami , mon diijne , mon in.ipprcciable ami, vos préventions vous éijarent. Nous supposez d'ailleurs que nous soyons époux , et je jure que je renonce à votre main, que je borne tous mes vœux à vous aimer, à vous plaire, il n'être pour vous que ce que j'ai été jusqu'ici. — Quoi, Julie ! votre imagination ne s'est pas lancée dans l'avenir! Lu nom, de l'opulence, de la considération... — .Nloi ! monsieur le comte, je me serais arrêtée un instant ii ces cboses-là! >e déijradez ]>as Julie dans votre propre opinion. Je nie suis dit souvent : Si je tenais ii une famille illustre; si la fortune m'avait comblée de ses dons, et qu'il ne fût rien, avec quel plaisir , quelle ivresse je relèverais jiis(|u',i moi ! — Julie, pensez-vous ii ce que vous dites, à ce que vous scmblez m'iudiqucr, me prescrire.^ — Je n'iiidiiiuc , je ne prescris rien, puisque j'ai juré de n'être jamais à vous. — Llh bien! .Iulic, si vous vous respectez comme je vous res|)ecte; si vous voulez conserver votre vertu; si vous ne voulez pas que je sois tourmenté de remords , il faut... il faut... — i^iuc faut-il, monsieur le comte.' — Oh! que ce mot est cruel il prononcer... Il faut... — Achevez. — H faut nous séparer.
». ^■ous pleurez, Julie!... Ah! cacliez-moi vos larmes... cacbcz-lcsmoi, Julie; elles m'ôtent toute ma fermeté, je vais être faible comme vous. » Aladame bernard rentra. 11 était tcmjis. Mais ce soir, demain , après-demain!'...
'1 Que vois-je ! dit-elle, Julie pleure , monsieur le comte est accablé. — Madame Bernard, un mot m'est échappe, un mot bien dur...
— Prononcé sans intention? — Vous vous trompez; j'étais sûr de l'elïct qu'il produirait, et je l'ai proféré. » Viiiijl questions se présentèrent à l'imagination de madame Bernard. Klle aurait donné le chapon qu'elle r..pportait pour connaitre ce mot. Le respect l'arrêta. Mais elle se promit bien de joindre la jeune personne |)eiidaiit la journée, et elle compta sur la facilité naturelle a son àjje.
Cependant il fallait iju'elle dit ou ipi'cllc fit quelque chose. T.lle prit lin feston et fut s'établir dans le fauteuil à roulettes, d'oii Julie n'osait plus s'approcher. « .Monsieur le comte, dit tout bas la vieille dame, j'ai une bonne nouvelle ii vous apprendre. — Je ne lieux rien apjireiidre de satisfaisant. — Pardonnez-moi, pardoniicz-moi. N ous aimez Julie. — Oh! beaucoup. — l'A vous n'avez pas observé le jeune Duvat? — Qu'avez-vous remarqué? — A chaque instant il trouve un prétexte nouveau pour venir ici, et ce n'est ]ias vous qu'il y cherche.
— Quoi! madame, vous pensez?... — (j'est un égoïste, monsieur le comte. — Je le crois comme vous. — Julie a produit sur le beau jeune boiiime la plus forte impression. Je ne l'ai jias perdu de vue une minute; son amour naissant se décèle jusque dans la iiioiiidre chose. 11 parait Iris-aimable; Julie est charmante : le joli cou|de ipie ce serait: lue iiioilh|ue dot a-.^ur>. l'ait ce mariage. «
iMadame Ueniard eût pu parler un quart d'heure encore sans que d'Al.iirc pensât ii rinlerrompre. Assailli par une foule de réflexions, il eliercbait en vain ii classer ses idées. La jalousie s'était d'abord insinuée dans son eieur, et l'avait iruellemcnt froissé. 11 s'était applaudi ensuilc de la résolution qu'il avait ]irise de n'être jamais ii .Milie. Je serais désespéré, pensait-il, (pTelIc aimât ce jeune houime; mais si elle était ma femme, je mourrais de douleur. Il se rappelait ciisuile les qualités , hs agréments extérieurs de Charles. Klle l'aimera, se disait-il, et elle nous rendra justice ii tous deux. Tantôt il ne suivait ijuc riinpiilsioii de son cieur; il voulait fuir avec Julie et la dérober ii tous les yeux. Il ne voyait ensuite «laiis une lelL; démarche iju'unc injustice criante, qu'un acte d'autorité et d'égoisme. L'attacher exclusivement à mou sort et refuser d'assurer le sien; me cacher avec elle, et armer la calomnie contre rinnoeence; perdre sa rcpiilalion, uiiii|iiciueiit pour l'empêcher d'aimer un liomnie qu'elle doit me prélcrcr sous tous les rapports, piiisipi'elle n'a pas d'ambition ce serait une indignité, une infamie! je resterai. Je verrai l'amour de Charles, le tendre retour dont il sera liayé tôt ou tard, et je me tairai. C'est moi (pii ilois faire le sacrifice de mou cœur; seul je dois être puni de mou impruilence. « Madame Bernard, attachez ce miroir au pied de mon lit. Quand mou cœur se soulèvera contre ma raison, je me regarderai, et je sentirai couibien il est ridicule d'aimer ii mou âge. »
(Charles parut et s'annonça avec timidité : il venait de déposer un panier de vin vieux a l'ollice, et il ne savait comment son petit présent serait reçu. Jl balbutia (juclqucs mots, que le comte entendit k peine : il observait Julie. Les yeux de l'aimable enfant s'élaieul reportés surle parquet, d'oir elle les axait levés machinalement lorsque (>harles était entré. Absorbée aussi dans ses réflexions, elle ne voyait rien de ce qui se passait autour d'elle. Madame Bernard aimait les bonnes choses; d'Alaire n'avait rien répondu au projet de mariage qu'elle lui avait communiqué. Elle avait pris son silence pour un acquiescement ii ses vues. Klle se chargea des rcmcrciuients d'usage, et elle mêla aux choses qu'elle adressa à Charles de ces mots eneour.igcanls qui ne disent rien de positif, mais que saisit toujours et qu'interprile ii sou avanUige un jeune homme qui aime leudremeiit et qui a besoin d'espérances.
Le diuer ne fut pas gai. Charles ne savait eonimcnt concilier ce que lui avait dit madame Bernard avec l'air plus que réservé du comte, et les distractions continuelles de Julie. Il devint rêveur à sou tour. Viadaine Bernard mangeait et parlait pour tous.
Cet état d'anxiété et de contrainte ne pouvait durer. 11 fallait nécessairement (pie ijticiqu'un rompit le silence, et ijuand ou sort d'une situation pénible et forcée, on ne raisonne pas ce qu'on dit. Le secret de trois cœurs est prêt à s'échapper avec énergie, avec franchise, et cet aveu ajoutera à ce que chacun souiVre eu particulier... Le régisseur apporte un énorme paquet; il est timbré de la ville capitale d'un Etat voisin, et il est adresse au comte. U'Alaire se félicite de pouvoir dire quelque chose qui soit étranger à sou amour et ii Julie, cl qui tire trois êtres souffrants de la position gauche où ils se trouvent. 11 s'empresse de rompre le cachet.
Il lit, et des exclamations de mépris cl de colère interrompent ii chaque instant sa lecture. « Cet égoïsme est épouvantable! s'ccriel-il enliii; ce crime ne se consommera pas ; je pars ce soir pour Paris. — ^lou ami , et votre pied :' — Julie, il s'agit de la vie de cent mille hommes : je dois compter la mienne pour rien. — Mais, mou ami... . — Vos réflexions, votre résistance sont inutiles. Qu'on m'habille et qu'on m'aille chercher des chevaux de poste, je le veux. — Monsieur le comte laisse-l-il ici mademoiselle .Mauret? — Oui, monsieur, et vous sentez que les bienséances exigent que vous suspendiez vos visites iièiidanl mon absence. — Scra-t-elle longue, mon ami ? — Je ne m'arrêterai que deux heures à Paris. — Et vous voulez partir seul dans l'état où vous êtes:' Si j'osais vous proposer... — Do m'accompagiier? Julie, cela ne se peut pas, ])arcc que cela ne doit pas être. — Si du moins madame Bernard... — Il n'y a pas de place dans ma chaise. D'ailleurs, je ne vous laisserai pas seule ici. — Monsieur le comte!' — Monsieur? — Permettez-moi de courir devant votre voiture et de vous donner les secours dont vous aurez liesoiu. — Monsieur, j'accepte votre offre avec reconnaissance. Allez vous jircparer. u Pour la première fois, Julie regarde Charles ; elle le regarde avec bienveillance; elle lui sourit; elle le remercie avec cette effusion d'âme (pie produit le scntiiuent d'un service signalé.