LE VIEUX BOSSU
ri'iiilcnl insensible au\ rliarnies qu'offre d'ailleurs ce talilrau : pour moi tout licviont plus af^rtalile , en devenant plus délirât. Les formes sont plus lé];èr*"s , les eonlours plus i;raeii'ii\ , les nu.inees plus fines. (Iliaque ulijel est plus fini, il est d'un !;>>ùl et d'un travail plus e\(|uis; il ne s'éloi|jiie de moi que pour aequérir une perl'eetioii et un a};rénient ({ue la nature lui a refusés. I.'liertie sur laquelle nous niarelions ici trompe rneore ma vue de la manière la plus ajjréalile : eliaque lirin est un fil de soie ; il me paraît en avoir la doiieeiir et le nioellenv. Ce n'est plus sur du |;a/.oii , e'cst sur un lapis de velours que je me promène.
» J'entre dans un salon. J'y triuverai des lie;iulés de ileu\ ijenres; mais il f.Mit que je les devine. Mes liinetles sont dans ma poclie, parée que rima[;iiialion revient dinieileineiil sur ee qu'elle a prononcé, Intis les iiommes qui prétendent aii\ ijràees de la fi!;iire et de l'esprit s'empressent autour d'une dame, qui n'est pas la plus aimable peut-être, mais (|ui est sans doiile la plus jolie, lit vile je tire mes lunettes, je m'approche, l'I je xois la beaulé dans tout son éehit, dans toute sa fraielieur. l ne veine, un elieveu, un cil, ces petits trous impereeplibles que produit le doux sourire, ces lèvres rosées, ces dents qui le di^puleiil a l'ivoire, rien ii'écliappe ii mon scriipu- Jeiiv evainen. Je liasarde qiiel(|iics mots, on nréeoiilc ii peine, on ne me répond pas, et je pouvais m'allendre ii ce dédain; la dami! est jolie, et je suis vieiiv, bossu et lioitciiv. Je ne Miis plus en elle que la N éiitis de ;*lédieis, elle n'est là que pour récréer ma vue, et j'y reviendrai , si je n'ai rien ilc niiciiv à faire.
• Je passe plus loin. Je vois dcuv femmes isolées : elles ne sont
pas jeunes sans doute. Elles elierchent :i se dédommager de l'abandon dans lequel on les laisse; leur conversaliou parait raisonnable et atlacliante. (^'esl beaucoup pour moi; mais cela ne me suflit point. Je veux encore leur trouver de la beauté, parce que la beauté coniniunique son cliarinc à ce (pi'elle dit comme à ce qu'elle touche, et vile je inels mes luneltes dans ma poche.
11 Je les aborde, et je suis accueilli avec bienveillance : l'amourpropre consolé est si reconnaissaiil! Je les regarde, et je deviens' eré.iteur; d'un clin d'a'il,je leur ôtc quinze années. Ces traces du fléau de l'.Vraliie ont disparu pour moi; les rides naissantes sont effacées, les yeux sont remoiilés au niveau de leur orbite, la figure s'est arrondie , la peau a repris le velouté de la jeunesse. Je suis avec des feniines de treille ans, jolies, très-jolies, très-aimables, et qui le devieniient davantage pour riiomiiie qui sait les apprécier. Je me fixe auprès d'elles, et j'ahandonnc la Vénus de -Médicis à qui voudra faire fuiiier l'encens sur ses autels.
11 Je me résume, monsieur. Sans ma bosse et mes jambes grêles, j'aurais été peul-èlre un insupportable petit faquin. Je leur dois ma raison , mon jugement et quelques connaissances. Je leur ai dû une femme agréable, aimable et aimante, qui pendant quarante ans a fait mon bonlieiir Mes luneltes me font jouir de tout ce qui flatte vos yeux, et mes veux aflaihlis trouvent de la jeunesse et des charmes où les vôtres ne voient que des ruines. Avouez, monsieur, qu'avec ces avantages on ]iourrait presque être fier d'être bossu et vieux, et que vous avez eu tort de vous moquer de moi qui suis assez généreux pour ne pas me moquer de vous. «
Paris. Typographie Henri Pion, rue Garancière, 8.