‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 237 sur 379 · Ce que c'est que cet oncle · texte numérisé non relu

Ce que c'est que cet oncle

Si on se choisissait un père, disait-on en 1710, je serais le fils d'un roi. On dit probablement aujourd'hui : Je serais le fils d'un fournisseur, d'un agioteur, d'un spoliateur. Quelquesuns disent, peut-être : Je serais le fils de la gloire; mais la gloire est une belle femme qui ne cède jamais :

elle veut qu'on la viole. Bonaparte ne peut pas être le père de tout le monde. Au reste , en dépit de ces rêves et de ces vœux , on finit toujours par être le fils de son père, quel qu'il soit, et il faut le prendre tel qu'il est. '

Mon oncle Thomas était incontestablement le fils du sien. Mais quel est celui qui donna l'être à cet homme incomparable? C'est ce dont il ne s'est jamais inquii-té, et ce que n'a jamais pu lui dire Kosa/ie la Brune, fille majeure, usant de ses droits, rue Froid manteau, qui de- \int sa mère sans savoir à qui accorder les honneurs de la paternité. Ce fut le IR mars 1740.

Mon oncle Thomas eut au moins cet avantage sur bien d'autres, d'être certain de ne pas se tromper en appelant papa le mari de maman, car il avait six ans que

M. BuUc-Pointc ctoil maitrc d'armes et racoleur sur le ipiai de la Ferraille.

mademoiselle Rosalie n'avait encore épousé que ie public.

C'était d'ailleurs une fille assez honnête pour son état, et très-propre pour sa rue.

Elle mettait la chemise blanche tous les dimanches, et ses adorateurs du moment sortirent constamment de chez elle avec leur bourse dans leur poche et leur montre à leur gousset.

Par-dessus tout cela elle se piquaitd'êlre bonne mère.

Elle n'avait pas nourri ellemême le petitThomas, parce que son lait était écliaufTé; elle ne l'avait pas mis en nourrice faute de fonds; mais monsieur Belle-Pointe, maître en fait d'armes et racoleur sur le quai de la Ferraille, qui l'aidait à manger les produits de re7u(, M. Belle-Pointe avait été faire un tour sur les talus des boulevards neufs, et d'un revers de main il avait fait taire une petite fille qui trouvait mauvais qu'il prit sa chèvre sous son bras, quoiqu'il lui eût répété trois foisqu'il fallait une nourrice au petit Thomas.

^lademoiscllc Rosalie , lorsqu'elle déménageait, faisait son paquctdans une serviette, et il ne lui était pas aisé d'arranger une layette à M. son fils. >I . Belle-Pointe, que rien n'embarrassait, fut

MON ONCLE THOMAS

se promener au (^iros-Caillou , et il avait di'jà ilocroehé quatre ou cini] chemises, lorsque .VaryiU la Tapageuse, blaiicliisscuse de profession cl faible (l'inclination, accourut en criant au voleur. M. Frclzforls, grenadier aui (jardes suisses cl maître (!l'espa<lon , arriva tranquillement le jarret tendu, retroussant sa nioustaelie d'une main et caressant de l'autre la poiiïuce de son sabre. Il nolilia fle|;in.ilii|iienient k M. Belle-Pointe d'avoir à remettre les clieniiscs. bi'lle-roiiite lui rit au uei cl serra les iliemises dans ses pmlics. M. l'VcUlortz mit flaraberge au vent; Hcllc-Poinle en fit de mi^me cl reeiit au travers du corps un coup si vigoureux, que la garde du sabre île Fretzforiz lui servit d'eniplàlre. Il tomba, comme c'est assez l'ordinaire, et il respirait encore; mais, comme il est toujours prudent d'iloufl'er ces sortes d'aflairo, cl qu'on élail uiaM|né par le linge suspendu aux cordeaux, le garde suisse jugea à propos de jeter le racoleur dans la rivière, après lui avoir préalablement ôlé les boucles d'argent de ses souliers et les elieniises de ses poclies.

Ce petit accident fut cause que mon oncle Thomas se passa de Uvetle. Il n'en vinl pas moins comme nu champignon. L'étt' il se roulait sur le carreau, et l'hiver il se traînait entre les cuisses velues de sa nourrice encornt'e.

L'ue fruitière de la rue Jean-Saint-Denis, qui avait eu l'honneur de tenir mon oncle Thomas sur les fonts de baptême, portait tous les »oirs a la nourrice les abatis de ses carottes, de ses choux et de ses laitues, cl ipielquefois au filleul le quart de boisseau de pommes de terre, que Ho>alie faisait cuire dans son couveau, et mangeait les jours oii le commerce n'allait point , ce qui arrivait quelquefois, car tout ici-bas est chanceux et mêlé de bien et de mal.

En ncompense, on se dédommageait selon le temps, et on partageait maternellement avec le petit I bornas qui ne pouvait ])as mâcher encore, mais qui suçait déjà sa côtelette avec une grâce toute particulière.

N'anticipons pas sur les événements, et eu historien exact, suivons scrupuleusement la chronologie.

Une fille aussi mcriianlc que mademoiselle Rosalie devait faire plus d'une conquête, et depuis longtemps elle était lorgnée par ce qu'il y avait d'hommes délicats dans le quartier. Garçons perruquiers, commissionnaires, décrotleurs, porteurs d'eau, gens de loulélal enfin, et qui ne dégradent point l'amour en slipendiaiit l'objet de leurs tendres feux, brûlaient pour la brune d'une fl.imme respectueuse que l'épée sur la quarte de Belle-Poinle rendait cxlrcinenient circonspecte. Mais il peine le grenadier suisse eut-il rendu Rosalie maîtresse absolue de ses faits et gestes, que la foule des adorateurs obstrua sou cabinet garni, au point que ceux qu'elle appelait ses amis utiles n'osaient plus s'y présenter.

Une veuve doit pleurer, au moins pour la forme, et Rosalie avait fait retentir le quartier de ses i lamcurs, quoiiiuc intérieurement clic fut fort aise d'être débarrassée de son maître d'armes, qui buvait tous les jours à ses dépens, et qui, assez ordinairement, se permettait des gestes d'une énergie tout au plus supportable par des amours de la rue F'roidmanleau. Itladame Belle-Pointe sentait une répugnance invincible à lui donner un successeur : elle commençait à goûter les charmes de l'indépendance. Cependant elle sentait la nécessité de faire un choix qui mît d'accord la multitude des prétendants, qui les déterminât à évacuer le cabinet garni, et à rendre l'accès facile aux amis utiles. Après bien des combats et des réflexions, elle allait prononcer, quand Al. Riboulard se mit sur les rangs.

M. Riboulard était un joli homme entre deux âges, un peu louclie, un peu boiteux, un peu bossu, sachant un peu lire, écrivant même au besoin, et faisant l'important, parce que depuis quinze ans il était caporal dans le guet à pied, la troupe de France la plus malpropre, la plus lâche , et parfois la plus friponne, à quelques exceptions près. 11 y a de braves gens partout.

La veuve Belle-Pointe fit ses petits calculs. La première idée qui lui vint fut qu'avec un caporal du guet, elle n'aurait point à craindre les voies de fait, et c'est quel<]ue chose que cela. Elle jirévoyait que les moyens physiques de M. Kiboulard étaient à peu près nuls; mais elle comptait sur son pavé. Le caporal aimait passioniiéinent l'an^ent; elle pourrait donc faire des économies, qui tourneraient au profit de mon oncle Thomas. Je l'ai déjà dit, elle était bonne mère, et cette considération était d'un grand poids sur son esprit. L'aiiiour-propre, satisfait d'ailleurs, devait entraîner la balance: il est flatteur, pour une fille, de fixer l'attenlion d'un officier de police, et |)uis cela finit par procurer d'eicellenles rec oinmandationsà l'hôpital cl i» Bicètre,et il est bon d'avoir des amis partout. 11 fut donc décidé que Riboulard prendrait place dans un cœur qui ne ressemblait pas mal à des casernes. On eût pu, dans un moment de gêne, y loger une armée.

Vous sentez bien, lecteur bénévole ou malévole , qu'une décision de cette importance ne pouvait se prononcer qu'avec une sorte de solennité. Un certain dimanche donc, c'était, je crois, le 18 mai 1740, Rosalie la Brune convoqua tous ses amants à la (Jiandel'inle, cabaret renomuié à Vaugirard. Un s'assit autour d'une grande table , sur laquelle étaient placés un pot d'eau-de-vie, une miche de «louze livres, et un fromage de Géromé qu'on aurait senti de S.iint-Sulpice.

Bien que Rosalie ne se piquât pas d'amour-propre, elle était convaincue des regrets cuisants de ceux qu'elle allait éconduire, et pour

en adoucir l'amertume, elle était restée dans son négligé du samedi soir, et rien n'était moins séduisant. Un bonnet de travers, pour donner plus d'expression à la harangue (|ii'elle allait prononcer, et dont un des papillons avait été déeljiré la veille par un soldat aux gardes; du rouge l>ri(]iie-aurore qui avait sillonné sa ligure, du sourcil aux bajoues; une énoriiie mouche descendue de la tempe gauche au bout de l'oreille et laissant une traînée de goiiime bnin-loiicé, qui, mêlé aux nuances de rouge, formait une marciuetcrie à travers laquelle l'œil le plus pénétrant ne pouvait distinguer les taches de rousseur qui couvraient l'épidcrnie; enfin, un fichu de gaze assez régulièrement moucheté par les écl boussures des fiacres, et un jupon de damas jon(|iiille qui avait balayé les ruisseaux, tel était l'objet enchanteur qui n'avait qu'un mot ii dire pour armer vingt-deux rivaux les uns contre les autres, et faire joncher le pavé de dents, de cheveux, et du sang des nez meurtris, des verres et des bouteilles cassés.

Mais loin de Rosalie ces projets de dissensions et de haines; de tout temps elle fut l'amie des hommes, et on Vd,]tpe\lera'\t philanthrope anjourd'luii. Elle ein|ilit vingt-deux verres d'eau-de-vie. elle coupe vingt-deux quignons de pain, vingt-deux tranches de Géromé. Elle invite les convives du geste, et pendant que ces messieurs boivent et mangent, ballottés entre la crainte et l'espérance, et toujours en extase devant Rosalie, elle arrange dans sa tète les traits saillants de l'étonnant discours qui va faire vingt et un infortunés. Exorde, narration, confirmation, péroraison, tout s'y trouve, et Rosalie n'est pas rliéloricienne Tant il est vrai que de tous les arts, la rhétorique est le seul oii on puisse se distinguer avec le simple secours des lumières naturelles. Vous allez en juger.

Rosalie se lève, elle tousse, elle crache; elle s'essuie la bouche avec le dos de la main; elle étend les bras eu avant; elle regarde son auditoire d'un air qui voulait dire : Ecoutez-moi, et elle commence ainsi :

« Faraiids, qui voulez avoir du plaisir à pouf, et qui m'sciez depuis un mois, le moment est venu où je vas m'expliquer sans détour. Ce pauv' Belle-Pointe, Dieu veuille avoir son ànie, était un jeune et gentil garçon, quoiqu'i m' donuît d' temps en temps la ralapiole. Vous sentez ben qu'on n' remplace pas aisément un luron coin' ça. Ce n'est pas que j' vous méprisions; tout au contraire. Y en a ici qui valont leux prix comme el' défunt; mais tout tant qu'vous êtes, vous n'avez pas de c' qui s' compte, vous aimez la ribote, et je n' veux pus ète eune vache à lait. «

Ici, un murmure d'iiiiprobation interrompt l'oratrice, qui reprend avec une force nouvelle :

o Non , je n' veux pus ête eune vache à lait. Mon coeur saigne à ridée de manger mon argent comme eune dévergondée. J ous de l'honneur à nol' manière, et surtout j'ons d's entrailles. »

Ici elle tire de dessous son vertugadin un paquet qu'elle avait suspendu il ses reins avec une bretelle , et qu'elle réservait pour les grands eflèts; elle le dépose dans le plat au fromage.

0 Voyez-vous, conlinue-t-elle, voyez-vous c't innocent qui n' nous a pas demandé la vie, et à qui j' voulons faire un sort? L'eiileudezvous qui m' crie ; Des pratiques, ma p'iite maman, des pratiques, et plus de favori! »

Ici l'auditoire fond en larmes, ici mon oncle Thomas crie en effet; on entend un certain bruit, on sent certaine exhalaison, et vous vous rappelez qu'il n'a pas de layette.

a C n'est rien, messieurs, c' n'est rien, » dit Rosalie.

Elle tire son mouchoir de poche.

« Vous voyez, poursuit-elle en essuyant de son mieux le fromage et le postérieur de mon oncle, vous voyez que l'enfant a parlé, et que je n' vous en imposons pas. Non, Thomas, non m'n ami, ta mère n' sera pas eune marâtre.

• Cependant, comme une femme d' Vétat a toujours besoin de qu^uque-zun qui contienne les tapageurs, et qui écarte les mauvaises payes, j'allons tâcher d' tout concilier. J' faisons choix d' monsieur Riboulard, qu'est un homme en jilacc, qui vit honurablement de sa solde, qu' est ladre comme 1' lard jaune, et qui arrondira pulôt nol' magot que d' l'écorner.»

Ici Riboulard se lève, fait ce qu'il peut pour sourire agréablement à llosalie, la salue d'un air gauche et bête, et va s'asseoir à ses cùtii.

Ses vingt et un rivaux, humiliés, décontenancés, dépités, se lèvent aussi, boivent le dernier coup de rogomme, et filent les uns après les autres. Certain lortde la halle avait envie, avant quede sortir, de mettre au beurre noir les deux yeux du préféré; mais, comme il s'enivrait tous les dimanches, qu'il élail carillonneur, et qu'alors on le faisait ordinairement coucher au corps de garde, il jugea de sou intérêt de ni pas se brouiller avec un officier du guet.

M. Riboulard, demeuré seul avec Rosalie, agit aussitôt en chef de comnuiiiaulé. Il mil le reste du fromage dans sa giberne, une des bouteilles à l'eau-de-vie dans une iiorlc, el les débris de la miche dans l'autre. Parlez-moi d'un homme économe et rangé.

Pendant toute celte matinée, IM. Riboulard n'éprouva (|u'un moment désagréable, et ce fut celui du départ. Les amants réformés s'étaient bien gardés de payer l'écot : on ne lâche pas cinquanle-deux sous pour un congé. 11 n'était pas dans les convenances de laisser faire les honneurs à mademoiseU' '^losalie, surtout le jour d'im triomphe écla-

Mt).\ O.NCLE THOMAS.

Iiint : il f.ill.ijt ilnii'' qiio Uil)oiil:inl s'c\rciilàl. IVjh il lir.iit on soupirant un polit S.U' (If piiiu (|ui rcnfcrmiiit nii moins troi« livrrs ou quiilro franc», lursqnf le <lial>lr , i]iii n'alKindonne jamais ses suppôts, lira celui-ci (l'.illairc aui ili'pens du Ciiliareticr.

Il souUl.i ;i KihoulaiYl d'f\ainiiicr la lionlcille (|u'on a^ait vidt''C. Pauvre Cibarelier! L* |ioivre, qui «'lait cnlri' dans la faliricalion de l'ean-de-vie, déposait eiirore au fond dn Haion. l'iliotilard crie a l'empoisoiininienl ; le mailre arrive. I.e caporal tonne, menace, cl prononce le nom redouU' de n)onseip,nfur le lieutenant (jt'nt'ral de police. Le cabarelier fréniil, ]).ilil, tombe il j;enoui, et demande (jràce. la sensible Itosalie intercède pour lui, et l'inflcTible Itilioulard ne peut |>ourtanl refuser la preniiire faveur que sa belle sollicite. Tout s'airanjje au moyen de la nappe envinc'e dans laquelle on enveloppe mon oncle 1 liomas. Rihoulard le pl.icc (Méi;animent sur son bras gauche, il présente le droit i< Uosalie, la reconduit il sa rue Froidmanteau, et la laisse ii ses alïaires accoutumdes, avec promesse de la rejoindre à onze heures du soir.

II. — Hon grand-père Riboulard et ma grand'mamaD Rosalie s'épousent tout de hon.

Quelque dësir que-j'aie de ne vous laisser ignorer aucune particularité de la vie privée des personnaijes reconimandablcs que j'ai eu l'honneur de vous présenter, j'en supprimerai cependant un grand nombre, et vous ne m'en saurez pas mauvais gré quand je vous aurai dit que je crains de vous fatiguer par une ennuyeuse uniformité.

En effet, les journées se ressemblaient toutes, à quelques ])clils incidents prés. Riboulard avait vingt sous de paye; le pavé valait à peu près le double ii ma grand'mère, et voici comme on vivait. Je crois devoir ce tableau à ceux qui dépens( ni plus qu'ils ne gagnent, et aux esprits dociles pour qui une leçon d'ordre n'est jamais perdue.

Une livre et demie de vache à six sous faisait le pot au-fcu de deux jours; ce qui, par réduction, donne par fois quatre sous six deniers;

ci 4 s. 6 d.

Comme on ne mange pas de soupe sans légumes, on se permettait pour deux jours six sous de dépense en carottes, pommes de terre, navets, etc.; ce qui fait bien par

jours trois bons sous ; ci 3

Un pain de quatre livres, douze sous; ci 12

Et la demi-voie d'eau, un sou; ci 1

La dépense journalière se montait à vingt sous six de

niers; ci 1 1. 6 d.

Ajoutons a cela une livre de savon, deux falourdes, le loyer du cabinet, plus deux goûters économiques par mois, pris a la Râpée ou à la Grenouillère, faisant en tout neuf francs. Cette somme, jointe à trente livres quinze sous

pour la dépense de la table, donne par mois un total de

trente-neuf livres quinze sous; ci 39 1. là s.

Apprenez à vivre, grosses petites-maîtresses , élégants, qui ressemblez à des chevaux de brasseur , et ne vous plaignez plus que les temps sont durs. Je reviens.

Or, comme la recette allait à quatre-vingt-dix livres, il se trouvait donc, à la tin des trente jours, une épargne de cinquante livres cinq sous, et au bout de l'année, six cent trois livres, si je ne me trompe pas, car j'avoue que je suis un pauvre calculateur.

Oit ISimbilion va-t-elle se fourrer? jSe voilà-t-il pas qu'à l'expiration de la seconde année, Rosalie, propriétaire, pour sa part, de douze cents six livres, dédaigne la rue Froidmanteau, où elle les a péniblement amassées. Ingrate! Ne blesse-t-elle pas les oreilles de Riboulard en parlant d'une bonne, d'une chambre rueSaint-Hoiioré, et d'un chapeau à la fiibt? Le parcimonieux caporal, qui n'avait plus d'amour, la regarda de manière à dissiper pour quelque temps les fumées de grandeur qui lui offusquaient le cerveau.

Ce que femme veut, Oieu le veut, dit le proverbe. Au bout de quelques mois, Rosalie commença à s'attifer en secret, et le soir, vers l'heure où le caporal arrivait, elle déposait ses pompons sous un vieux boisseau qui, lorsqu'il était debout, servait à faire la lessive, et de siège à mon oncle Thomas, lorsqu'il était renversé.

Cependant la recette baissait. Riboulard , après une inspection exacte de la personne de Rosalie, Riboulard, bien assuré qu'elle n'avait rien perdu de ses charmes, Riboulard jugea qu'on le trompait. Rosalie protesta, jura et pleura; mais le caporal, qui ne se laissait pas aisément persuader, ne répondit à ces simagrées qu'en faisant perquisition dans le cabinet, et le malheureux boisseau trahit les secrets de ma grand'mère.

Grande et vive explication, des injures, et même une taloche, à ce qu'on m'a assuré.

M. Riboulard se repentit aussitôt, non par bonté d'âme, mais parce que n'ayant pas de droits civils sur sa brune, elle pouvait, en cas de séparation, contester la propriété du magot. Riboulard eut bien quelque envie de le mettre dans sa poche, et de disparaître ; mais un caporal du guel, qui prétendait à la hallebarde, ne pouvait se permettre

une plaisanterie de icf.e iialiire. IV.iilli'urs. il prrjii;;eait que Ro'.aUe COiiiiiKlirrnil Iroi» ou ipialre ans eiiinn-. (,)iielle iiiine a exploiter, et quelle somme perdue par trop île pri''ci|iii'iiion ' Il fit donc tous les frais du racrommudemeiil , auipirl Rosalie, lille ipii n'avait pas plus de fiel que de télc, se prfta de la meilleure grâce du monde.

Quatre ans se passèrent encore, tant bien <pie mal. De.» menacet , des coups, rarement des caresses; mais de l'argent, toujours de l'argent, cl Ribniilard l'aimait Ji la fureur.

Nous approchons de la grande époque oii mon oncle Thomas va sortir de l'obscurilé, et comiiiencerii paraitri! sur le thérilredii inonde. IS'oiiblions aucune circonstance : ceci devient iiiléretsaiit.

Il était question d'une promotion considérable ilaiis le guel, et Riboulard avait la perspective d'être élevé au grade éiiiiiieiil de sergent. Son ancienneté lui donnait des droits; la bienveillaiice de son commandant semblait autoriser ses espérances. < 'ipiMidaiil , coinièe un peu de recoinniaiidatioii ne gâte rien en alT.iiics, Riboulard lit agir la filleule de la tante de la cousine de la bclle-sieiir du v.ilet de chambre du commandant, et le conimandîinl, (|ui n'avait rien a refuser à d'aussi puissantes protections, donna la hallebarde ii Riboulard.

Riboulard , admis dans le corps distingué des sergents, senlil qu'il ne pouvait plus vivre avec une fille de la rue Froidinantcau : une liaison de cette espèce eût révolté ses nouveaux camarades. Tout le monde sait que .MM, les sergents du guet étaient très-chatouilleux sur les convenances, et qu'il n'en était aucun qui ne préleiulil, au moins, à la cuisinière d'un chanoine ou d'un receveur des tailles.

U'uii autre côté Riboulard aimait trop l'espèce pour abandonner cinq mille livres entassées dans le cabinet : la seule idée de les partager lui donnait des crispations. Il se rappela le vieux diclon : Un bun mariage efface tout, et il se décida à épouser Rosalie, pour accorder ses intérêts et l'honneur du corps.

On jette par la fenêtre le ronge, les mouches, les gazes éraillées. On vend le jupon et la robe de soie. Le modeste baltaut-l'cril , le caraco de siiunoise , le lu lui rayé cl les souliers noirs rcmpUcent ces objets d'un luxe recherché. Ou paye le cabinet g.irni ; on va se loger à un septième, rue des Prêtres; les bans sont publiés ii Saint-Thomas du Louvre et à Saint-Germain l'Auxcrrois. Enfin Riboulard présente sa main avide à Rosalie, transformée en bounètc bourgeoise.

Ce fut alors que M. le sergent, mailrc absolu de la cassette, et n'ayant plus de ménagement à garder avec sa pudique moitii-, dévoila ce (juc les gens qui ne plaisantent jamais appelleront l'atrocité de son caractère. 11 commença par exiger que ma grand'mère mangeât peu et travaillât beaucoup. La donzelle n'aimait ni le jeune ni le travail; elle regimbait. Femmes, obéissez a vos tnaris, disait son sergent , et quand le passage sacré n'opérait pas son efTct , Riboulard joignait le gesle ii la puissance delà s;iinte Ecriture, et Rosalie, résignée et non persuadée, se mit ii raccommoder les bas et les guêtres de la compagnie , dont son époux lui avait fait obtenir l'entreprise.

Comme elle avait adopté les vertus bourgeoises avec leur costume , elle n'aurait opposé que la patience aux procédés révoltants de M. Riboulard , si elle eut été son unique victime; mais son lils , son cher fils , son Thomas, était maltraité à la journée, et un spectacle de cette nature hache et broie le cceur d'une mère comme chair à pâté.

Le pauvre petit , qu'il sa gourmandise on aurait juré être le fils de quelque prébendicr, était réduit il une abstinence plus rigoureuse encore , et quoiqu'il pût à peine se soutenir, Riboulard, lorsqu'il était de service, lui faisait balayer le corps de garde, pour épargner le pourboire du tambour. 11 chargeait sa pipe, il blanchissait le ceinturon de sa ccilichemard-' immaculée à la garde descendante 11 avait fait pendant les vingt-quatre heures les commissions du poste entier, et s'il regardait trop attentivement souper ces nics>ieurs, Riboulard l'envoyait d'un coup de pied dans le derrière se restaurer dehors en humant le grand air.

Le bedeau de Saint-Germain l'Auxerrois élevait très-joliment les enfants du quartier moyennant dix sous par mois. Ma grand'mère, qui avait ouï vanter les avantages d'une bonne éducation, voulait envoyer mon oncle ii l'école, cl mon i;raiid-père eut la cruauté de s'y opposer. Hélas ! si l'esprit de mon oncle eiit été cultivé, il fiit incontestablement devenu un pi lit Voltaire.

Le cher innocent n'était pas mieux velu que le héros du Lutrin vivant. 11 allait à peu près nu quand ^I. Riboulard ne lui pas^ait pas une vieille culotte ou des guêtres hors de service , et le ladre renforcé ne les lui passait que lorsqu'elles ne pouvaient plus convenir qu'a la botte du chiffonnier.

Pour comble d'indignité, Riboulard vendit la chèvre que Rosalie avait toujours conservée en commémoration des ser\ices par elle rendus ii son fils, et ce fils , plein de naturel, qui jcla les hauts cris en voyant livrer sa bonne nourrice, fut condamné à huit jours de pain sec, punition qui tournait au profit de la niasse.

Rien de si aisé que de pratiquer la probité à celui qui ne manque de rien. Mon oncle Thomas , qui manquait de tout, s'appropria à la dérobée le reste d'un cervelas de douze sous sur lequel on avait déjà fait deux soupers cl un dîner. Mon grand-père saisit le délinquant sur le fait; il s'emporta au point de cas.ser un balai qui pouvait servir au uioins huit jours encore, et il fes-a le pauvre petit diable jusqu'au sang. A cet aspect, ma grand'mère , exaspérée , redevint Rosalie la

MO> OiNCl.K THOMAS.

l?ruiu'. l'Ile jura , elle mit le poing sous le nez ilu sergent, qui, prenant la banderole de sa giberne , la lU sauter i« volonté autour de la chambre.

Rosalie s'aguerrit sous les coups; elle se mit sur la défensive, et s'oublia au |ioint de casser un pot de nuit écorné sur l'auguste face de son époui. Uibonlard, qui tenait il son mufle, fut ramené il l'ordre par celle petite correction conjugale; il fut moins violent dans sa conduite, mais il ne changea rien à son système parcimonieux. ISon , il n'y changea rien , et je le dis il regret , car il est alïreux pour un homme sensible d'être obligé de médire de ses ancêtres.

O vous qui êtes assez heureux pour être dcsreuvré, et à qui le sort, impitoyable i>oiir tant d'autres, permet d'acheter et de lire les fadaises d'autrui. au lieu de vous condamner ii en faire pour votre propre compte; o vous, qui (lue vous soyez, frémissez , mou ami ! ce ce n'est encore rien que ce que je viens de vous raconter. Poursuivez, si vous en avez le courage. Miis non, passez, lecteur humain , car ce qui suit est ii faire trembler. (^)jant à moi, je continuerai mon récit , que vous me lisiez ou non , car il faut bien que j'écrive quelque chose.

L'inoculation commençait à être eu vogue, et M. Carabin , chirurgien-major des guets à pied et ii cheval , grand praticien, à ce qu'il croyait, et jurtisan zélé des nouveautés, M. Carabin s'était jeté à corps perdu dans le système en faveur. 11 n'osait prendre son virus aux Knfanls-Trouvés ni ii la Pitié , parce qu'il y avait là des petites véroles connucnles qui pouvaient empoisonner les inoculés. 11 fallait pour propager la méthode un germe bourgeois aussi pur et aussi bénin que peut l'être du virus. .Sur un mot que lui entendit prononcer Riboulard, il prit mon petit oncle par la main, et, sous le prétexte d'une promenade, il le conduisit à la Pitié. O tendre mère! ton cœur ne te disait point : Va donc , suis donc ; les jours de Ihomas sont compromis !

Arrivés .i la maladrerie, Riboulard déshabille mon oncle, ce qui n'était pas difficile; il le roule et le frotte dans les lits de cinq ou six de ces petits malheureux.

Thomas, de retour, conta tout à sa mère, et sa mère, dans un accès de rage impossible à décrire, assomma Riboulard de trois coups de fer a repasser. Il tomba, elle le crut mort, et pour s'assurer de ce qui en était, elle courut chercher M. Carabin, qui lui promit de tirer de là mon coquin de grand-père. En eflet , il le saigna, le trépana, et n'exigea pour son salaire que la permission de garnir proprement quelques sétons du produit des pustules de mou oncle, lesquelles étaient d'une beauté ravissante. Tant il est vrai de dire que ce que JJieu garde est bien gardé!

lîiboulard , qui n'était bon qu'à faire cndiabler les autres , guérit enfin au grand mécontentement de ma grand'mère et de mon oncle Thomas, "qui s'étaient flattés de l'enterrer. Il regretta amèrement douze francs au moins que lui eût valus le virus sans Paventure du trépan, et il jura de s'en dédommager d'un autre côté.

La femme de chambre de la maîtresse d'un mouchard en chef eût passé pour jolie, si elle avait eu des dents. Comme il ne faut à Paris qu'une ligure pour faire fortune, elle résolut de réhabiliter la sienne, et comme il y avait des rapports intimes entre le guet, les mouchards et les filles de toutes les classes, ladite femme de chambre manda M. Carabin, qui lui avait déjà épargné une hydropisiede neuf mois. M. Carabin tàta le père Riboulard, dont il connaissait l'humeur intéressée. M. Riboulard ne lui laissa pas le temps de finir, et en deux minutes les trente-deux dents de mon oncle Thomas furent vendues à douze sous pièce. Le difficile était de les prendre. Ma grand'mère veillait sur lui depuis l'incident du virus comme ce dragon tant célébré veillait sur la toison d'or. Peu s'en fallut , hélas ! que Riboulard ne fût aussi chanceux que les Argonautes.

Rosalie était devenue dévote , parce qu'elle n'avait rien de mieux à faire. C'est assez la ressource de toutes les femmes qui commencent à vieillir. C'était le jour de la Fêtc-Uieu, et elle était allée suivre, les mains jointes et les yeux baissés, son Créateur, qui se laissait promener dans une boite de vermeil. A peine était-elle sortie du galetas, que Carabin, qui épiait le moment chez un marchand de vin en face, se présenta sa trousse à la main. Avec 1 aide de Riboulard , il procéda à la grande opération. Ici le sergent grimace pour se rendre plus terrible, et il commaiide la manœuvre :

• Viens ici , petit drôle !

« Le cul à terre !

• La tête hante !

» La bouche ouverte !

» Plus grande, plus grande que cela ! »

Mon pauvre oncle Thomas , qui ne se doutait de rien , obéit à chacun de ces commandements. M. Carabin écarte les lèvres avec le pouce et l'index de la main gauche, de la droite il introduit l'instrument fatal. Une dent part; mon oncle se relève en poussant un cri du diable , et pour la première fois de sa vie il jure assez distinctement.

Riboulard, qui craint que la ]irocession ne finisse trop tôt, rempoigne le |iaticnt, le rejette sur le cul, et se met en devoir de lui rouvrir la bouche. .Mon oncle Thomas lui happe un doigt, précisément a la seconde phalange, serre de toutes ses forces, le coupe et le crache au nez du scrgoul. Il se relève , il veut s'évader; M. Carabin

le saisit par un bras , le jette derrière lui , et son postérieur se trouvant vis-à-vis de la mâchoire de mon oncle , le petit gars s'attache à ses fesses, mord, mâchonne, et ne lâche prise que lorsque la culotte, le caleçon et le morceau lui restent à la bouche.

Pendant que le carabin se frotte le derrière d'un côté , que le sergent secoue sa main <lc l'autre , que tous deux cherchent en blasphémant les moyens d'étancher leur sang, inon oncle Thomas veut enfiler la porte : le prévoyant Riboulard l'avait fermée à double tour.

Thomas ouvre la croisée de la mansarde. Elle donnait précisément sur la couverture. Toute issue est bonne pour un martyr. Mon oncle profite de celle-ci, et à sept ans deux mois et un jour il commence ses aventures par un voyage sur les toits des environs.

A propos, je ne vous ai pas appris comment mon oncle Thomas est mon oiule, comment ma grand'maman Rosalie et mon grandpère Riboulard furent mes aïeux. J'aime autant vous le dire à présent que plus tard.

Malgré les orages fréquents qui troublaient le ménage, la nature n'avait rien perdu de ses droits , et au bout de six mois de mariage, Rosalie se trouva grosse des faits, assura-t-ellc, de M. Riboulard. Quatre mois après l'évasion de mon oncle , elle accoucha d'une tille qui fut nommée Susanne , et qui justifia l'opinion que son nom donnait d'elle. Elle fut sage en dépit du sang qui coulait dans ses veines, et se maria honorablement à un écrivain du charnier des Innocents, qui devint mon père, qui nous aima beaucoup, ma mère et moi, qui soigna mon éducation au lieu d'aller au cabaret, et qui me mit enfin en état d'écrire correctement ces mémoires beaucoup plus qu'intéressants.

Mais revenons à mon oncle Thomas, à qui la peur a donné des ailes, et qui rivalise de légèreté et d'adresse avec les chats du quartier. Il saute avec eux d'un toit dans une gouttière , il grimpe de la gouttière le long du talus d'un mur mitoyen ; il est enfin contraint de s'arrêter pour respirer un moment : il avait adopté une manière de voyager à mettre hors d'haleine en cinq minutes un Hercule ou un Samson.

Lorsqu'on est fortement agité et qu'on s'arrête , on réfléchit sans s'en apercevoir. Le premier sentiment qu'éprouva mon oncle fut la joie d'être échappé aux griffes de Riboulard; le second fut la crainte d'y retomber, et le serment, aussi énergiquement prononcé que possible à sept ans, de ne jamais retourner aux foyers maternels.

Cette résolution bien prise , le voilà de nouveau montant, descendant, s'arrclant, s'asseyant, se chauffant au soleil , et se consolant de sa dent perdue en pensant qu'il lui en restait trente et une, plus que suflisanles pour manger ce qu'il plairait au ciel de lui envoyer.

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