‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 239 sur 379 · MON ()\(M,F. THOMAS · texte numérisé non relu

MON ()\(M,F. THOMAS

de rétablir les surplis dans leur premier t'Iat, c4 il se mc'nagea un pclil jour, |)Our voir ;'i ((ucllt- csprce de femme il ^ilUiil avoir afT;iiro.

ICIle entra eu eliaiit.mt, et c'éliiil d'un lion au|;iire: les |ii'rsnnii('s galles sout nireini-nl inocliantes. l'Ile s'approeli^i , elle ii:irut jolie a mon oiule. Il ne savait pis eiieore trop c|ui Ile ililTireiiee réelle evisle entre une femme laiile et une jolie ; mais les i;ràees plaisent à tous les yeui et à tous les à|;es, et la repasseuse plut tellement ii mon oncle, qu'il ouvrit la houelie ]iour lui dire : Mademoiselle... et puis (pielque chose encore, lorsqu'on frappa douccnicnl ii la porte. Mon oncle ravala son discours.

C'étaient deux eordcliers de la plus riche encolure. • Mademoiselle Louisuu , <lil le preuiier d'un ton papelard, nos aubes sont-elles priâtes? — Hé! entre donc, dit le second d'un air détermine; ne vois-tu pas qu'elle est seule? • Cv sceoud prit la maiu de la repasseuse, l'embrassa avec une sorte d'afl'cction, et cependant il avait dans sou rej;ard ardent et dans sa tij;ure enluminée ([uelque chose qui lit peur à mou oncle, et qui le délcrmina à ijarder son poste et le silence. Il s'en applaudit bieulot, car le moine, sans la moindre explication, (irit l.ouison par le bras, la poussa lirnsqnemeiit vers une alcôve, et la renversa sous lui. "Oh I le \ ilain homme, ilisail mon oncle eu iui-mèuie! battre une aiisii jolie l'ille! il me tuerait doue, moi. »

Bosalie la Bruno , fille m.-ijcure, devait taire plus d'une conqut-Me, et depuis longtemps elle était lorgnée par ce qu'il y avait d'tionimes délicats dans le quartier.

Et il se tint coi. Pendant ce temps- là , l'autre père lirait de dessous 6011 manteau une brioche, deux bouteilles de vin, et étendait une serviette sur la table. Louison revint toute chiffonnée, toute rouge, et elle souriait au moine. « Tiens, disait mon oncle à part lui, elle aime à être b.ittue; c'est singulier, ea ! Et le père qui avait arrangé la collation battit l.ouison ii son tour, et tous trois se mirent ii table. Ma foi , disait mon oncle, c'est une drôle de fille que cette Louison; elle n'a pas de rancune. S'ils m'en avaient fait autant, je ne boirais pas avec eux. Ali ! peut-être n'osc-t-elle pas faire autrement, de jieur d'être battue plus fort. Je remarquerai l'allée en sortant. Si je retourne il l'hôtel , ce qui n'est pas sûr, piiisciueje me voisii la tête de Irenle-deux éciis de six francs ; si j'y retourne, je conterai cela à ]il. l'anibassiideur, et il fera faire justice de ces coquins-là... qui... que... » Ici, mon oncle, pour qui la collation n'avait rien de bien récréatif, puisqu'il n'y participait pas, mon oncle bâilla deux fois, et s'endormit sous son panier.

Il n'a jamais pu me dire si l.ouison fut battue encore ajirès la collation. Il l'a présumé depuis, et moi aussi; mais comme on ne doit pas risquer de calomnier un ordre aussi respectable que «elui des eordcliers, nous nous garderons bien de donner nos présomiitions pour des n'alités.

•Jiioi qu'il en soit, mon oncle, qui n'a pas d'idées très-suivies quand il dort , ne pensa plus oii il était. Il s'étendit tout à coup, comme il eut fait dans son lit, et il se réveilla en se sentant rouler

par la chambre, lui et son panier. Louison, que ce bruit, inusité chez elle , éveilla aussi , demanda d'une voix tremblante qui était là? Vous juge/, de cet exposé qu'il était alors nuit close.

IMon oncle, l'imagination toujours pleine des deux pères battant Lntiison avec une sorte de fureur, ne sachant pas s'ils étaient retirés ou non, craignant d'être battu à son tour, ne répondit rien à cette première interpellation. 11 lui sembla qu'une seconde voix la répétait d'une autre partie de la chambre, et il se hâta de sortir de son panier. 11 chercha l'alcôve, décidé à se tapir sous le lit; il y arrivait, il se croyait en sûreté, au moins pour le moment, lorsque sa main porta sur une jambe nue. Celte jambe se retire aussitôt, et celui ou celle à qui elle a])partient pousse un cri lamentable. Mon oncle, épouvanté, se retire aussi, et s'enfuit jusqu'à la muraille opposée. C'est de là (ju'il écoule, qu'il cherche à percer les ténèbres qui l'enviroiincnt : il n'entend ni ne voit rien.

Le propriétaire de la jambe , rassuré par un long silence, se hasarde" à aller prendre le bri(|uet et des allumettes, sur un coin de la clieniiuée, ]uès de laquelle mon oncle était sans le savoir. Les deux adversaires se trouvent nez à nez, et se soufflent leur haleine au visage. Mon oncle, que cette approximation glace jusqu'à la moelle des os, veut se sauver, et porte les bras en avant, de peur de se casser la tête. Il frajipe, d'un coup sec, le chien de briquet, le paquet d'allumettes, et les fait sauter des mains de celui ou de celle qu'il veut éviter. L'autre, qui sent échapper ce qu'il croit bien tenir, est de nouveau saisi de frayeur, jette un second cri plus (ort que le premier, se met aussi à courir. Mon oncle et lui, ou elle, se rencontrent, s'accrochent; ils trébuchent, ils tombent, et s'en vont, l'un à droite, et l'autre à gauche.

— Ah ! mon Dieu, mon Dieu, prononça enfin une troisième voix, à ce que crut mon oncle, ma voisine m'avait bien dit que si je vivais avec des prêtres, le diable ne manquerait pas de me rendre visite... Ah! mon Dieu, mon Dieu!... au nom de la très-sainte \ierge, je te conjure , esprit malin : réponds, que veux-tu de moi ? — Que tu m'ouvres les portes, reprend mon oncle , déjà habile à saisir les circonstances.— Oh! bien volontiers, réplique la timorée Louison. Etla porte s'ouvre en effet, et mon oncle décampe à petit bruit. Il s'attache à la rampe, il dégringole l'escalier plutôt qu'il ne le descend, cherche le pêne de la porte de la rue, le trouve, le tire, et respire eu liberté sur le pavé du roi.

Si mon oncle avait eu un peu plus d'usage il aurait senti que des eordcliers qui ont battu une repasseuse toute une aprcs-dînée, ne sont pas fâchés d'aller se reposer chez eux ; que la règle d'ailleurs leur enjoint de rentrer à sept heures; enfin il eût profité de l'occasion, et il n'est personne en sa place qui ne se fût empressé de battre Louison, qui en valait bien la peine. Mais loin d'avoir de semblables pensées , il se félicitait d'être sorti de là sain et sauf; il ne se doutait même pas que les trois voix -qu'il avait entendues étaient toujours celle de Louison , qui changeait de place et d'intonation, selon que la peur agissait plus ou moins sur elle.

Mon oncle, enchanté donc d'être dans la rue, tourna ses pas vers le Pont-Neuf, qu'il connaissait comme sa mère. Il se proposait de passer le reste de la nuit sous la Samaritaine , et d'aviser là à la manière de dépenser agréablement son argent ; sauf ensuite à retourner servir M. l'ambassadeur, ou tel autre seigneur à qui sa petite figure conviendrait.

Il allait monter le trottoir, lorsqu'une patrouille du guet à pied passa près de lui. Le caporal qui la commandait examina sa mise hétéroclite à la lueur du réverbère, et ne concevant pas qu'on pût être fagoté ainsi sans quelques raisons extraordinaires, qu'il pouvait être important à la police de pénétrer, il arrêta mon oncle de par le roi; il le somma de lui déclarer oii il avait pris le costume complet d'un sergent de son corps, et pourquoi il osait le porter. Mon oncle raconta les faits avec ingénuité, et comme un caporal ne doit jamais rire sous les armes, celui-ci garda un sérieux imperturbable, et prononça qu'il fallait conduire le petit bonhomme chez M. l'ambassadeur, s'assurer de la vérité des faits par lui allégués, et qu'à l'égard de l'argent et des habits pris à Riboulard , comme il n'avait eu la hallebarde que par un passe-droit fait à lui caporal, tout cela deviendrait ce qu'il plairait au ciel et à mon oncle.

Le caporal et sa patrouille se présentèrent respectueusement à la porte de M. le duc. Il était minuit, ou environ, et l'ofiicier du guet croyait n'avoir affaire qu'au suisse : il eût été au désespoir de déranper monseigneur. Mais on célébrait à l'hôtel la naissance d'une in- , faute, et tout y était dans la joie et le tumulte. Dugnès, qui\allail et venait pour donner des ordres, traversait la cour(|uand la patrouille se présenta. H reconnut mon oncle, lui fit recommencer son récit, et le jugea jiropre à divertir un moment l'honorable assemblée. En conséquence, il envoya l'olficier et ses gens, qui ne demandaient pas mieux, se restaurer à la cuisine ; il prit Thomas par la main , et le livra à M. l'ambassadeur.

Celui-ci, qui aimait à rire aux dépens des autres, surtout quand il

avait bien soupe, fait faire à mon oncle le tour de la table. Les dames

et les seigneurs se tournent aussitôt pour considérer le petit animal

qu'on leur présente, et un prince décide qu'il ressemble parfaitement

! a ces chiens habillés qu'on fait danser dans les carrefours.

MON ONCr.E THOMAS.

Il fiillul que mon oncle racontât, pour la troisième fois, à liante et intelli|;ible voix, ce qui lui était arrivé penilaut celte journée, l'.utre autres incidents , l'iiisloire ilo l.ouison lialtue par deux corileliers parut délicieuse à la plupart des dames. Trois ou quatre d'entre elles demandèrent le nom du trèi>-di|;ne jière qui l'avait si brutalement saisie par le bras, et se pincèrent les lèvres ((uanil mon oncle eut déclaré (|u'il ne l'avait pas oui nommer, mais que c'était un terrible batteur. Les ris redoublèrent quand mon oncle supplia , il i;enou\ , l'ambassadeur de venger celte pauvre l.ouison, et de laire punir les deux moines. • l'arblou , dit l'ambassadeur au lieutenant de police, qui était du nondire de ses convives, vous devriez porter celli' cause à votre audience; cela serait réjouissant. — Si cela peut amuser Votre Eicelleuce, elle en aura le passe-temps. Je supposerai seuleuieut, par

L'oncle Thomas et les pains d'épice.

égard pour le clergé, que ces deux drôles se sont masques en cordeliers, sans tenir en rien à cet ordre respectable, et je vous reponds que leurs supérieurs ne les réclameront pas. » On parla ensuite modes, politique et spectacle tout à la fois. Un petit-maître raconta l'anccdôle scandaleuse du jour, à demi-voix, mais de manière à être entendu de tout le monde. Mon oncle, qu'on laissait à l'écart, puisqu'il n'avait plus rien a conter, retourna trouver l'ami Dugnès. Celui-ci le mit à même de deux ou trois plats d'entremets, qu'il vida avec beaucoup de dextérité; puis il l'envoya coucher, et lui dit de faire ce qu'il voudrait des habits du sergent, et de ce qui était dans les poches. Cette conclusion flatta singulièrement mon oncle, et l'aida à dormir d'un bon somme. Fais-en autant, très-cher lecteur, pour peu que ce livre ait de vertu soporative : il sera au moins boa à quelque chose.

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