V. — Une audience de police
Uëtrogradons un moment, et revenons sur ce qui se passa à l'hôtel
i tendant que mon oncle fut entre les mains de l'avare et impitoyable Uboulard.
Les décrotteurs ses amis étaient restés pétrifiés de son enlèvement, car on juge des choses les plus sérieuses, comme des plus futiles, par l'analogie qu'elles ont avec nos intérêts. Ainsi , par exemple, un roi trouve mauvais qu'on vole une province au roi son voisin, dont il ne se soucie guère, parce que l'usurpateur, agrandi et fortifié, peut lui prendre son tout ; ainsi un ministre veut faire de son inaitre le prototy])e des souverains, parce qu'on n'eût jamais parlé de Mécène s'il n'eût été que l'homme d'affaires du roi d'Yvetot; ainsi un officier, sans talents, ne peut avancer qu'il son tour, et il crie que les préférences accordées a un mérite dont il ne convient pas découragent les vieux militaires et étouffent l'émulation; ainsi un prélat défend sa religion, qu'il a presque oubliée, parce qu'elle fournit aux gages de ses maîtresses, de ses laquais, de son cuisinier, et à l'entretien de ses chevaux et de ses équipages; ainsi le financier atteste la probité de
ses confrères qu'on atlaiiur, jiarce qu'il sent qu'on ne lui fera pas plus de grâce cprà eiU, et ipi'il voudrait que le» initiés seuls coniinsseiit les secrets du métier; ainsi un autre voleur plaint sincèremeiil bon camarade qu'on va pendre, parce qu'il piiil le dénoncer in rslrrinit, ri faire à ses dépens sa paix avec la juslici-; ainsi une petite-maitresse blâme haulemenl une jolie femiiie qui souille un ou ileiu aiiidiils u une • ulre, parce qu'elle est bien aise de conserver les siens; ainsi un auteur, qui n'est pas boulVi d'amour-prupre , compatit ii la clnile d'une liièce, parce que demain il peut lui en arriver autant; ainsi un poète médiocre préconise des littérateurs ignorés, parce qu'où les sots sont quelc|ue chose, la médiocrilé est tont; ainsi nos décrotteurs voulaient ravoir Thomas, parce (|u'avec lui reviendraient les friandises dont il les bourrait réi;ulièreiiieiit.
Ils furent donc trouver M. Dugnès, crièrent tous à la fois, ii la cruauté, à rinlaniie, à rinnocence persécutée! Dugnès, qui aimait toujours mon oncle, fut raconter le fait a madame; madame, pour qui mon oncle n'avait pu avoir de mérite cpie celui de la nouveauté et qui de)iuis longtemps ne s'occupait plus de lui, madame écoula à peine Dugnès, et lui parla de sa nouvelle calèche et de sa loge a l'Opéra. Dugnès, qui connaissait la libre sensible des cœurs de qualité, répliqua qu'un malheureux, un drôle avait osé méconnaître les droits des ambassadeurs. L'ambassadrice, c|ui tenait d'autant plus ii ses prérogatives qu'elle les méritait moins, entra aussitôt dans une colère épouvantable; elle se leva jiour courir à son secrétaire, elle renverJa en passant son déjeuner de sèvres, et marcha sur la queue de son sapajou. KUc prit du papier doré sur tram lie, et écrivit, de sa propre main, une longue leltrede quatre lignes a M. le lieutenant de police. Elle redemandait mon oncle au nom du roi d'Espagne, et faisait de son enlèvement une alVaire de potentat à potentat.
Thomas était fort tranquille dans le panier de Louison, pendant que deux Liais puissants louchaieiil pour lui .1 une rupture éciatanle, que prévint |iourlaiil la coiidesceiidaiice du magistrat ; et les démarches qu'il fil dans la matinée lui valurent l'honneur d'une invitation pour le soir.
La belle dame s'amusait de tous ces détails , absolument aeufs pour elle.
Dugnès se rendit avec la lettre chez le conseiller d'Eut. Celui-ci protesta , dans une réponse aussi écrite de sa propre main , qu'il était trop heureux de trouver l'occasion d'être agréable à nudaiiie l'ambassadrice, qu'il n'avait jamais vue; et aussitôt un exempt fut dépêché rue des Prêtres, avec l'ordre de mettre Riboulard au cachot, sans autre information , parce qu'il n'était pas possible que l'ambassadrice d'Espagne n'eût ]>as raison.
Dugnès fut poliment invité à accompagner l'eiempt qui devait lui remettre l'intéressant personnage pour lequel madame la duchesse faisait tant de bruit.
Le mouchard en chef et Dugnès passaient devant les piliers des halles. L'œil de l'Espagnol fut frappé de la défroque galonnée de mon oncle accrochée ii un clou. Uiboulard avait trouvé dans un seul in-
MON ONCLK THOMAS.
diviilu. If juif il k' fripii'i-, ot l'Iioniiôlc acqiu'roiir s't'Iait empressé U'il.iler le loiil, parce (jne cela pouvait convenir au iielil laquais de queicpie |;ros laliricanl i|ui voudrait aller Irani lier du ijrand seii;ueur en Italie ou eu .\lleMia|;ne.
Duguès, en (|ualilé d'Iionime d'aflaircs de monsieur le duc, connaissait parfaiteuieut les lois. 11 se rappela le vieil axiome : On prend son bien où on le trouve. 11 prit en elVet lu parure eompUMe de uiou oncle et la jeta sur le devant de son carrosse, h Ciui] cents francs, mon muitre , disait le fripier en le suivant le bras tendu et la main ouverte , cinq cents francs, je n'en puis rien rabattre. Eiauiinez, cela u'a pas été mis. (^'est une livri'e qu'un tailleur a inan(|uée ii un postillon du cardinal de Holian. — l'renils i;arde, bavard, interrompit l'eiempl , que je ne te mène à liicèlre pour t'apprendre à acheter des eflel^ volés à un ambassadeur ! — Hliiis. monsieur... — A un duc ! -^J'ai acheté... — A une l",veelleuce! — lui sûreté de conscience... — Le iluiilniila du Uoi C;itholl<|uc ! — -(i'est un officier du j;uet , un bomme respectable... — Kimellei, cocher, délivre?. -nous de ces Cnaillcries. » Et le ec lier fouette, et ou descend chez Uibuulard.
11 était ilanssa eliainbre, marchant à ffrands p.is, s'arrachanl d'une inain le peu de cheveux dont il pouvait disposer, et se donnant tantôt un soiifllet, lanlùt un coup de poini;. Il s'arrêtait ensuite devant son armoire, enfoncée cl pillée, et recommençait à trépii;ner et à se meurtrir. « Finissons ce manège , monsieur l\iboulard, dit l'exempt, et ilites-moi ce que vous avez f.iit de Thomas.— Oh! le petit coquin, vojez, voyez, monsieur. Mon uniforme des dimanches , mon sang, mes entrailles, mon argent, il m'a tout volé et s'est enfui par la fenêtre, aprèsavoir rompu cette corde avec laquelle je l'avais fortement attaché. — Ce n'est pas une histoire que je vous demande, monsieur, c'est Thomas. — Je ne vous fais pas d'histoire, monsieur, et vous voyez bien, à mon désespoir, que je vous dis la vérité. — Vérité tant qu'il vous plaira; au cachot, jusqu'à ce qucThomas se trouve. — Mais, monsieur, je n'ai pas tort. — Tort ou raison , monsieur le lieutenant de police l'a ordonné ainsi, et cela plaît à madame l'ambassadrice. >i
Kiboulard se lamente, il fait son ]iaquet et se dispose à se rendre, sur sa parole d'honneur, dans les souterrains de l'Abbaye. Le fripier avait suivi la voiture de Dugnès , sans autre intention que de le fléchir, et d'en obtenir quelque dédommagement. 11 prit des informations dans la rue des Prêtres , et on lui indiqua la demeure de son vendeur. Il était à présumer qu'il en obliendr.iit meilleure composition que de l'exempt et de Dugnès; il arriva donc chez lui, et commença en entrant le second acte de la pièce dont le iireniier s'était passé sous les piliers des halles.
L'exempt se souciait très-peu que le fripier fût satisfait ou non, et il ne s'émut pas iufininient en le voyant menacer et gourmer Riboulard, parce qu'on peut fort bien aller au cachot avec le nez cassé ou une côte enfoncée ; mais ce qui alluma sa bile, c'est que le fripier ne gagnant rien à battre le sergent, et trouvant l'armoire ouverte, se dédommagea sans compter, et prit à poignées dans la cassette. Riboulard retrouva des forces et cria au voleur à tue-tête. L'exempt, ayant une occasion de prouver à monseigneur de la police son zèle et son activité, voulut arrêter le fripier : ces coups de main meuaiept à une inspection. Dugnès, qui ne pouvait ravoir Thomas, se contenta, pour le moment, de ses habits, et laissa les battants et les battus s'arranger comme ils l'entendraient.
L'Espagnol était dans la rue et il cherchait son cocher, qui buvait en l'attendant ainsi que cela se pratique, lorsqu'un énorme']ia(|uet, qui frisa eu tombant la corne de sou chapeau , le fit sauter deux toises en arrière. C'est beaucouji, deux toises; mais on saute bien quand on a peur. Voici ce qui fil sauter Dugnès.
L'exempt n'était brave que lui sixième contre un, et il ne se souciait pas d'approcher le fripic-rde trop près; il se contentait de Itarrer la porte pour l'empêcher de s'évader. Le fripier, qui sentait que toi ou lard une escouade viendrait assurer la victoire à l'exempt, prit aussili'ii son parti : ce fut de sortir par le chemin familier à mon oncle, se proposant, en sa qualité de bourgeois de Paris, de plaider ensuite, et de se faire adjuger les espèces de Uiboulard.
Il n'avait pas l'intrépidité de Thomas, et la têle lui tourna des qu'il fut sur le toit. L'exempt, qui le regardait aller de la lucarne, se trouva fort de la faiblesse de son adversaire. Il se sentit en outre animé par la présence de trente commères, que le brouhaha, avait attirées aux croisées. Rien n'est aussi propre à inspirer du courage que l'attention d'un certain nombre de spectateurs. Voilà, peut-être, pourquoi tel qui tremble lorsqu'il entend une souris trotter dans sa chambre , se laisse gaiement couper le cou en public.
L'exempt parait donc sur le toit d'un air résolu , et se met à la poursuite du fripier. Il aflictait de ni.ir<'lier le jarret tendu , et avait soin cependant de bien établir un pied avant que d'avancer l'aulre. Il gagnait petit à petit sur le fripier, qui se traînait de son mieux sur ses genoux et sur ses coudes. « Il l'aura ! il ne l'aura pas ! » criait-on des fenêtres voisines.
L'exempt saisit enfin son homme par un pied. L'autre lui eu allonge un coup (|iii lui fait perdre l'équilibre. La violence du inouvemeiit le fait perdre aussi au fripier, et la pente leur devient fatale à tous deux. Ils roulent ensemble du haut du toit en bas, et de là dans l'espace. L'eiempt tombe sur l'impériale du carrosse de Dugnès, et se casse
une cuisse ; le fripier tombe sur le siège, et tue le chien danois de monsieur le duc, qui regardait tranquillement les passants, assis sur son cul.
lin ollicier du guet au cachot, un exempt qui a la cuisse cassée , un fripier (|iii a failli se rompre le cou , sont une satisfaction qui suffirait à l'orgueil même d'une reine ; aussi madame l'ambassadrice en téiuoi|;na-t-elle sa satisfaction au conseiller d'Etat, et elle voulut bien, ainsi que je crois l'avoir dit plus haut, l'admettre a sa fête du soir.
Cette fête tirait à sa fin , et le magistrat , dont h perruque était défrisée, l'habit poudré et les manchettes chiffonnées, parce qu'il s'était avisé de batifoler avec les dames, le magistrat jugea h propos de se retirer avant le jour, pour ne pas compromettre la dignité du costume. Il avait d'ailleurs des causes importantes à juger à l'audience' du matin, et un peu de repos était nécessaire pour lui rafraîchir le cerveau.
Il avait promis à monsieur le duc une scène burlesque, dont Louisou devait faire les liais. Dugnès, assez philosophe pour un Espagnol, ne voulait pas manquer cette audience, qui pouvait fournir un chapitre aux bizarreries de l'esprit litimain. 11 se rendit de trèsbonne heure à la salle oii devait siéger monseigneur. 11 s'assit derrière les gradins pour tout entindie et n'èlre pas dérangé. C'est là qu'il prit des notes, sur lesquelles il rédigea ce que vous allez lire, et ce qu'il se garda bien de publier alors : il faut toujours ménager les gens en place , tant qu'ils y sont.
(Deux messieurs entrent-dans la salle. Hahils de velours, vestes de brocart, lapée, le chapeau snus le bras. Ce sont sans doute des gens d'importance. Nous allons voir cela'.)
BiRTRAND. — Déjà à l'audieucc, mon cher ^lichaud !
MicHAUD. — Vous n'êtes pas moins exact, mon cher Bertrand.
BERTRAND. — L'cxactitudc ne coûte rien, et plaît à monseigneur.
y.iCEiAUD. — 11 est vrai qu'il est toujours bon de se mettre en évidence.
BERTRAND. — Voiis peusez comme moi. Nous avons toujours eu les mêmes principes.
MICHAUD. — Et nos principes sont les bons. Aussi la fortune nous favorise ; les grands nous recherchent , la canaille nous craint , monseigneur nous considère, et nos affaires vont leur train.
BERTRAND. — Cette Canaille est cependant loin encore de la vénération que nous devrions lui inspirer. Elle se permet parfois des expressions et même des gestes...
MICHAUD. — Quel est l'état qui n'a pas ses désagréments? Le nôtre n'en est pas moins un des plus importants de Paris.
BERTRAND. — Vous êtcs uiodcste. Les inspecteurs de police sont les premiers hommes du royaume, mon ami. Le roi gouverne la France, les ministres gouvernent le roi, monseigneur gouverne les ministres, et nous gouvernons monseigneur. Je conclus de là que nous sommes les êtres par excellence.
MICHAUD. — Je trouve un grand fonds de philosophie dans ce que vous venez de dire. 11 y a cependant une conséquence qui vous est échappée.
BERTRAND. — Laquelle ?
MICHAUD. — C'est que monseigneur est fort heureux de nous avoir.
BERTRA^D. — Parbleu, je le crois. Que ferait-il sans nous? Dupont est un maladroit , Wicolas vieillit, et Lecourt...
MICHAUD. — Oh ! pour celui-là il ira au grand. Quelle vigilance, quel tact , quelle finesse ! Point de scrupules ; ne connaissant ni parents, ni amis, considérant la nature et les sentiments du cœur comme des préjugés puérils. Il est vraiment né avec des qualités rares.
BKRTRAND. — Mais je ne lui vois que les qualités nécessaires à son état. Savez-vous, mon ami, qu'il y a peu d'hommes dont on puisse faire un bon inspecteur de police ? Quelle réunion de talents exige notre profession ! A propos , vous avez sans doute fait quelque découverte ?
MICHAUD. — Je ne me présente jamais à la police sans cela. Et vous?
BERTRAND. — Si je n'eu avais pas, j'en imaginerais. {Ici M . Bertrand prend un ton afjeclueux. ) Mou bon ami, j'ai à te consulter sur une affaire qui m'embarrasse.
MICHAUD. — Bertrand embarrassé ! c'est un peu fort.
BERTRAND. — C'csl peut-êtrc la première fois ; mais enfin je le suis. Nous sommes seuls, profitons du moment. (.1 demi-voix.) Je veux introduire dans Paris une édition de la Vie privée de la Poiupadour.
MciiAUD. — Ce n'est que cela ! il faut la dénoncer à monseigneur.
BfRTRAND. — Le bel expédient !
MICHAUD. — Admirable. Tu te soucies peu de ce que deviendront tes livres, pourvu qu'on te les paye.
BERTRAND. — Oh! Cela lu'csl tout à fait indifférent. Je n'écris pas' pour être lu.
MICHAUD. — Ces ouvrages font sur monseigneur l'effet de l'eau sur un liydrophobc. 11 frémira, nous assemblera, promettra et payera. Suivez mon plan, monsieur. On bat la générale à la sourdine. L'armée
' Tous les faits qui suivent sont vrais. Les noms des personnages seulement ■ont changea
MON ONCLE THOMAS
grise est sous les armes; les barri^res sont gardi'es, la voiture entre par celle ofi tu es de poNle^, tu la saisis, tu laisses éelupper le ili.irrctier, et tu eomluis ta ( liarrctte ici avec un Tracas J'eufer. Moii'-eigueur te loue, le Iclieite, te délivre un Imii de la souiiue proini-.e, et envoie ton ouvrage moisir dans une tour de la Itastille, ci^ qui n'est pas un i',rand m.iitieur pour le public.
BKBTRAMi. — l'.n lioiineur, avec tout mon esprit, je n'aurais pas trouvé celui-li. Mon ami , je m'iiuinilie devant toi.
MiciiAuu. — Je vais it mon tour le l'aire une conlulence.
OBBiiuND. — Je me croirai trop heureux de le prouver ma reconnaissance. As-tu aussi queUine alVaire embarrassante ?
MiciunD. — Je suis amoureux d'une eliarmante petite rcniine...
BEKTRAND. — Du iuspectcur de police sérieusement amoureux ! cela me passe.
MiciuL'D. — C'est peut-être une fantaisie plutôt que de l'amour. Je crois même que , sans les ililïicullés que j'éprouve, celte petite bourgeoise ne m'eut pas loni>,temps captivé.
BïBTiiAMD. — (]'esl-à-dire que la dame fait la réservée?
MicuAi'u — Pas du tout; et nous aurions déjà mis celle avenlure à fiD , sans la jalousie vij;ilante du plus intraitable mari...
BKaTRAND. — Je l'cnlive ce soir; je le promine toute la nuit, et demain matin , désespéré d'une méprise bien involontaire . je le rends il sa chaste moitié, avec des excuses, des regrets, des grimaces dont il sera attendri.
MiciiAUD. — Tu m'as deviné. Les grands génies n'ont besoin que d'un mol pour s'entendre.
BERTRAND. — Et OU De pcut pas dire que nous soyons méchants , car enfin les projets que nous venons d'arrêter ne sont que des ruses bien innocentes...
MiciiAUU. — Et qui ne font de mal à personne. Ton expédition de ce soir doit ressembler à un tour que lu as joué il y a quelques années. Je n'en ai jamais bien su les détails; mais il t'a fait le plus grand honneur dans le corps.
BERTRAND — C'csi l'aveniufe de Leclerc. Je n'y pense jamais sans ^u'admi^er moi-même.
MiciiAUD. — Oui, je me rappelle... c'est Leclerc.
BKRTiAMD. — Il n'y a pas grand mérite a faire des dupes dans cette classe d'homnjes qui ne soupçonnent aucun des ressorts que nous faisons jouer habituellement ; mais faire tomber dans le piège un confrère, un homme de l'art, c'est la suprématie du talent.
Miciui^D. — Sans doute. -
BKRTEAND. — Lcclerc jouait l'important avec ses camarades , il se faisait valoir à leurs dépens ; c'était un homme...
MICHAUD. — Dont il fallait se défaire pour l'intérêt général.
BERTRAND. — Et qui uc devait la confiance de monseigneur qu'à une Irès-jolic femme qu'il avait épousée pour... car c'était bien l'être le plus nul...
MICIIAUD. — Enfin?...
BERTRAND. — L'amour perd quelquefois les plus grands hommes, et l'amour a perdu Leclerc. Amant chéri de madame Dupin , je ne sais pas trop pourquoi il fallait se débarrasser d'un mari incommode ; et selon l'usage heureusement pratiqué parmi nous, une lettre de cachet est lancée contre le pauvre l)upin.
MICHAUD. — C est tout simple.
BERTRANii. — Ami de la maison, Leclerc ne pouvait décemment mettre lui-même l'ordre à exécution. Je me présente ; il me le confie. Comme une bonne action ne me coûte rien quand elle s'accorde avec mes intérêts, j'avertis le mari; il se cache. Leclerc le croit enlevé, et s'établit dans ses droits avec sécurité. J'arrive à minuit , et j'arrête Leclerc dans le lit de madame Uupin. 1 Ile se récrie ; elle proteste de ma méprise. <i Je ne me trompe pas, madame. Une femme aussi respectable que vous ne peut être couchée qu'avec son mari ; c'est donc son mari que j'arrête. » Je conduis le substitut à Nincennes; je conte le fait à monseigneur, qui en rit un moment, et qui oublie Leclerc avec d'autant plus de facilité que sa femme lui reste.
siiciiAUO. — C'est superbe.
BERTRAND. — N'cst-il pas vrai ?
MicinuD. — Cependant Ion récit donne matière à d'amples réflexions.
BilTRAND. — Comment donc ?
MicuAUD. — Si tu allais me traiter comme Leclerc.
BERTRAND. — Incapable , foi d'homme d'honneur.
MiCHAUD. — Foi d'homme d'honneur ! Je suis pris.
BERTRAND. — ^ous sommcs entre nous. Eh bien , mon ami, foi de fripon.
MiciiACD. — Tu me rassures. D'ailleurs aujourd'hui nous avons besoin l'un de l'autre. Ah cà, entendons-nous de manière que monseigneur ignore nos petits arrangements.
BERTRAND. — ToujouTs tiuioré ! monseigneur a de l'usage, et il sent bien que ses agents peuvent se permettre quelques peccadilles. A-t-il dit un mol au commissaire Lefort , qui, pour rendre service à un mari qui plaidait en séparation avec sa femme, s'est transporté avec lui chez elle, pour donner à l'époux les facilités de voler à sa moitié ses contrats, son argent et ses bijoux?
MicBAUD. — Et le commissaire Manlel a fait quelque chose de bien plus gai. Une orpheline vient se plaindre à lui de sou tuteur, qui lui
a fait perdre ion innocence , et le commissaire lui fait perdre la saiilé. Depuis ce momeni , la pupille trouve kOn tuteur honnête homme. Vive Mantel pour rétablir la paii ilani une inaisuii '.
BERTRAND. — Kh bien, iiioiis.i|(neur a-t-il parlé de ce. escapade» ? Il sait vivre et laisser vivre. Ne faut-il pa, que tout le monde fawie ses petites affaires?
(/ùi cet eniiroil de la conversation enlftit UM. l^courl , Nieola» et Dupont. Ils marchent !^ur la pointe du pied , se donnent det airt penchés , et saluent leurs camarades avec beaucoup de grâces à ce qu'ils croient. )
LccouRT, NICOLAS, DUPONT. — Donjoiir, messieurs.
MICIIAUD. — Itolijour, I.econrl ; bonjour, Nicolas.
BERTRAND. — lionjour, Diipont.
MICIIAUD. — (Quelle figure heureuse a ce petit Lerourt !
BKRTRAND. — Figure fuite exprès, (^ui ne le prendrait pour un honnête homme ?
lEcouRT. — Finissez donc, messieurs, vous me faites rougir.
BERTRAND. — Uilugis, rougi^ ( i'est un art qui nous manque, à nous; mais on ne peut pas tout avoir.
NICOLAS. — Monseigneur ne doit pas larder à paraître.
.MICIIAUD. — IVous l'attendons depuis une heure.
NICOLAS. — Peine perdue, puisqu'il n'eu saura rien.
ui;*TRAND. — Les espions de ses espions ne l'iiiforuient-ils pas de tout? {Ces messieurs rient.)
DUPONT. — Vous riez de cela , messieurs ? Moi , je ne connais rien d'aussi heurcuscmcnl imaginé que l'espionnage. C'est (lar ce moyen-là que personne n'est en sûreté chez soi , et qu'on se défait , quand on le veut, d'un homme pour un mol qu'on lui fait dire, s'il ne l'a pas dit.
NICOLAS. — Rien aussi qui ait une origine aussi respectable que l'espionnage. Je parie que vous ignorez encore que nous descendons en ligne diretîte d'Anloine de Mouchi, grand pénitencier de iSovoii . qui faisait la chasse aux hérétiques, cl qui fut l'un des juges d'Anne Dubourg. Le peuple appelait ses gens des mouches, el depuis, |)ar corruption, moucharda.
BERTRAND. — C'cst uiic bclIc chosB que l'érudition. Moi, je ne m'embarrasse pas d'oii je viens, mais de ce que je suis. Le métier est bon, voilà l'essentiel.
LECouRT. — A la bonne heure ; mais les espions coûtent cher, et...
MICIIAUD. — Qu'importe? c'est le peuple qui paye.
LECOURT. — Pauvre peuple !
MciivuD ET NICOLAS. — Taiscz-vous donc, monsieur. Qu'est-ce que ces idées-là '.
BERTAND. — Allons, alloos, messieurs, de l'indulgence. C'est un jeune homme; il faut lui découvrir le fin du métier, l'as d'humanité d'abord, et pas plus de scrupules; ce sont des sottises. Faire de petites choses, qu'on présenic comme des merveilles; profiter de la bêtise du patron, servir ses fantaisies, caresser son amour-propre, et empocher, en sûreté de conscience, le prix de ses flagorneries, voila ce que je fais depuis vingt ans, et ce que lu feras, si tu veux te maintenir. Tu conviendras, Alichaud, qu'on ne peut donnera un élève des instructions plus sûres el ])lus solides.
WICOLAS. — Voici moiiseii;neur.
{Le lieutenant de police s'avance arec toute la gravité dont il est capable. Il ne tourne pas la tête, de peur de déranger sa perruque.)
LES CINQ iN-spECTEURs saluont jusqu'à terre. — Monseigneur!
MONSEIGNEUR. — Boiijour, boiijour. Ah! vous voilà, Dupont, approchei. C'est donc vous, monsieur, qui me faites mander à la barre du parlement ; qui m'exposez à une mercuriile qui compromet ma dignité, et donne à rire à tous les bourgillons de Paris?
DUPONT. — .Moi, monseigneur!
MoNSEJGNEUR. — Vous, mousieur. On me reproche de ne pas mettre un frein au jeu, de laisser ruiner les plus respectables familles, el cela parce que vous avez la maladresse de saisir un biribi chez la maîtresse du premier président, qui, avant votre bévue, laissait faire chez les autres ce qu'on faisait chez sa maîtresse.
DUPONT. — J'ai cru devoir...
MONSEIGNEUR. — Vous avcz CTU.... VOUS avcz cru.... Qu'avez-vou« cru, voyons?
DUPONT. — Qu'il fallait faire mon devoir, sans égard pour les personnes.
MONSEIGNEUR. — \ ous êtcs UH sot. Apppcncz qu'un inspecteur, qui sait son métier, n'expose pas un homme comme moi, cl n'ignore point qu'il est des personnes qui ont le droit de tout faire.
DUPONT. — Mais, monseigneur, cette dame n'avait obtenu un privilège que pour le jour de sa fêle, et elle n'a jamais voulu être un jour sans donner à jouer, disant qu'elle s'appelle Toussaint.
MONSEIGNEUR, t- Il fallait l'en croire sur sa parole, monsieur. Est-ce à vous à lui contester son nom? Etes-vous son parrain ?
DUPONT. — Monseigneur, mes intentions...
MONSEIGNEUR. — Quc m'imporleiil vos intentions? C'est du fait qu'il s'agit. Quand ces gens-la ont fait une sottise, ils croient tout gagner en se retranchant derrière leurs intentions. Est-ce aussi par
MON ONCLE TIIOAIAS.
pureté d'inlciilioii que vous avez ilil ]i;irtoiil (jiie, le jour de la foire de Sainl-Cieriiiain, j'ai fait dislrihuer de l'ari;eiil aux ])Oissardes, pour qu'elles criassent : Vii'i' monseigneur te lieuleiianl Jf pulice! On se doute bien que les jjens eu place qui veulent être applaudis payent des applaudissements; mais est-ce à vous à divulguer les secrets du cabinet ? Imbécile!
BOTiAND II Michauii. — Il n'en fait jamais d'autres.
uipoNT. — Je vous jure, monseigneur...
NONsiicMEi;». — Je vous jure que si vous ajoutez un mot, je vous mets k Bicètrc.
cipiiM'. — Je me tais.
MD.NSEii.Nsin. — l".t vous faites fort bien. Micbaud, Bertrand, avezvous quelque cliose de nouveau?
Lscouiir. — Si monseigneur veut le permettre...
MovsiicMEi'it. — Vous répondrez quand je vous interrogerai. Sachez, jeune liomme, qu'il faut avoir l'esprit du moment, et que, dans celui-ci, je ne suis pas de bonne humeur. Bertrand, Miihaud?
BKurnAsi). — >lonseigneur, les malades tle différents hôpitaux se plaignent de ce que les médecins leur latent le pouls avec des gants, ou avec la poiume de leur canne. Ils demandent une visite de monseigneur.
MOKsiicKEta. — Ils demandent une visite ! ces drôles-là s'imaginent que j'ai le temps de penser à eux. Je juge cette visite révoltante et inutile : révoltante parce que je n'aime [las ii voir des malheureux, j'ai le cipur trop sensible; inutile, parce qu'il est bou qu'il périsse des pauvres : il j en a trop ; ils sont innombrables.
Mniuii). — Paris est inondé de libelles. Quelques soins qu'on se donne, ils se multiplient incroyablement.
MossEicxEU». — Hes libelles! ceci est sérieux, par exemple. Occupez-vous, avec le zèle le plus infatigable, à vous assurer du dernier de leurs auteurs. Point de grâce à ces coquins, qui se permettent de nous dire des vérités. Qu'on guette les auteurs, les imprimeurs, les colporteurs; qu'on ne fasse pas grâce à un mot, qu'on saisisse la pensée au passage, et qu'on l'arrête. Nicolas, il faut me trouver quelques gentilshommes ruinés pour observer l'intérieur des bonnes maisons.
mcoLAs. — En voici déjà un.
MONssiG>Euii. — Approchez, mon ami. (Le gentilhomme sort du coin où il attendait patiemment qu'on lui adressât la parole.) Eles-vous gentilhomme ?
LE 0I^TlLII0MME. — J'ai cet honneur-là.
MossEicNEiB. — Connu?
LE cBNTiLiioMMï. — De tout Paris.
NOssJiGMEiB. — Sans amitié, sans reconnaissance, sans délicatesse?
LE GENTILHOMME. — .\bsolument.
MOsEiGNEiiB. — Nicolas te donnera les premiers éléments, et de quoi te faire une garde-robe, car tu as l'air d'un cuistre.
BEBTRA>D. — Monscigueur, je connais un homme intelligent, adroit, capable de pénétrer partout; mais c'est un homme sans extérieur, d'une tigure plate et commune. Il faudrait quelque chose qui relevât cela.
MONsiic^Eui. — Je lui ferai donner la croix de Saint-Louis. A vous, Lecourt.
LEcoLiT. — J'ai trouvé cette nuit un vicaire de Saint-Joseph chez la Dupont. Je l'ai arrêté.
MossEiGNEUB. — C'cst tout simple. Que va-t-il faire là ? N'y a-t-il pas des femmes mariées ?
LKCouRT. — Et je l'ai conduit à l'officialité.
Mo;<s£ic;(KO«. — C'est très-bien. Gardez-vous de blesser les prérogatives du clergé; ménageons ces gens-là, nous en avons besoin. Nous nous soutenons mutuellement.
mcoLAs. — La cherté des denrées fait murmurer le peuple. Si j'osais conseiller à monseigneur de chercher dans sa sagesse des moyens de répression...
MONSEic!«iiB. — 11 faut que la populace souffre; mais il ne faut pas qu'elle crie. J'ai obtenu de monsieur l'archevêque la permission de faire gras ce carême. Il a déjà fait à ce sujet un mandement superbe qu'il n'a pas encore lu. Cela apaisera tout. A propos, Lecourt, «vczvous recueilli quelque chose de drôle pour le journal libertin de Sa Majesté ?
LEcoLBT tire un papier, et lit. — Durfort la cadette, pour dégoûter du mariage, a donné l'idée d'un tableau oii deux époux, en regard, bâillent l'un et l'autre d'une manière si naturelle et si franche, que la même convulsion se communique à ceux qui les regardent.
!Ma<lcmoiselle Dubois, malgré l'œil sévère de ses père et mère, a cédé sa fleur à un garçon limonadier. 11 est vrai que ce garçon est le duc de Fronsac, qui, en veste et en tablier, lui porte tous les matins du chocolat.
Mo>sEicNEu«. — C'est fort bon, ceci, c'est bon. Continue, mon cher, et de plus gai encore, s'il est possible. Ah! messieurs, il va deux veuves du Parc-aux-Cerfs à marier. On donne cinquante mille livres et une compagnie de dragons, et il n'y en a qu'une de grosse. Cherchez des épouseurs.
DCPoiiT. — J'en prends une, si monseigneur le trouve bou.
■iiTiABD à ilichaud. — 11 est bête à faire ^«isir.
MONSEIGNEUR à Dupont . — Faquin, sachez vous connaître, et ne prétendez pas à des femmes pour qui Sa Majesté a eu des bontés. Ces dames sont anoblies par le fait, et ne peuvent convenir qu'à de très-bons gentilshommes. 11 faut ]>romptement les remplacer. Lecourt, je te charge de ce soin. Un pliysique séduisant, l'air effronté, le geste et le propos libres; point de mœurs, on n'eu veut plus à la cour.
BSB-rnANUo Michaud. — Et mon affaire donc ? Tu ne penses à rien.
MiciiAin. — Ah! c'est vrai. 'Monseigueur, ou parle d'une édition de la Vie de madame de Pompadour.
MoNsBiGNEUB. — Il faut la saisir à quelque prix que ce soit. Je donne quinze mille livres à celui qui la conduira ici. Qu'on veille surtout aux envois de l'étranger; je ne me lasse pas de le répéter. La correspondance des auteurs nous sera très-utile pour ces découvertes. Le directeur général des postes, qui n'est pas le père des lettres, et qui ne les respecte point, ouvrira toutes celles qui viendront de l'étranger. -Vh! pour abréger il me vient une idée excellente. J'arrête la vente de tous les ouvrages quelconques, jusqu'à nouvel ordre. Je veux, j'entends et j'ordonne qu'on n'imprime et qu'on ne lise que l'.Mnianach royal. Comment! je gouverne despotiquement quinze cents Allés, et je ne contiendrais pas neuf muses, qui pourtant ressemblent assez à des filles, car elles se prostituent à tout le monde?
Qu'on ouvre les battants, l'audience va commencer.
MiciiAuu. — Monseigneur n'a plus rien à m'ordonner?
MONSEIGNEUR. — Ah! si fait, si fait. Une estrade pour M. l'ambassadeur d'Espagne et sa société. Ils ont la fantaisie de voir une audience de police.
{Les portes s'ouvrent en effet. Une escouade du guet se distribue dans le parquet. Les particuliers assignés approchent de la barre. Monseineur monte sur son siège; le greffier est devant lui, les inspecteurs à ses côtés; la canaille dans le fond.)
MoNSBiGNEtjR. — Greffier, appelez les causes. *
LF. GREFFIER. — Martin, marchand de vin, rue Saint-Maur, assigné.
MONSEIGNEUR. — Je counais son affaire. Martin, approchez.
MARTIN. — Me v'ià, monseigneur.
MONSEIGNEUR. — On boit chez vous?
MARTIN. — Sans doute , puisque j' vendons du vin.
MONSEIGNEUR. — Et OU y tient des assemblées ?
MARTIN. — Oui, des assemblées de buveurs.
MONSEIGNEUR. — Dcs assemblécs de penseurs.
MARTIN. — Queuqu' c'est qu' ça , monseigneur ?
MONSEIGNEUR. — Ah ! tu joues l'imbécile! N'avais-tu pas avant-bier trente marchands chez toi ?
MARTIN. — Oui, monseigneur.
MONSEIGNEUR. — N'étaicnt-ils pas dans le grand salon?
MARTIN. — Oui, monseigneur.
MONSEIGNEUR. — Et ne t'ont-ils pas défendu d'y introduire personne?
MARTIN. — Oui, monseigneur.
MONSEIGNEUR. — Tu vois bicii que ces gens-là pensaient.
MARTIN. — Non, monseigneur, ils buvaient.
MONSEIGNEUR. — Ils pensaient, et je ne veux pas qu'on pense.
MARTIN. — Ils ont bu soixante pintes, et m'ont bien payé.
MONSEIGNEUR. — Us Ont parlé du gouvernement.
MARTIN. — Il faut bien parler de quelque chose.
MONSEIGNEUR. — Et ils en ont dit du mal?
MARTIN. — Parguenn'e ! c' sont des marchands. I' s' plaiguont des impôts qui les ruinent, et qui nous font payer tout si cher.
MONSEIGNEUR. — Il avoue !
MARTIN. — J'avoue... quoi, monseigneur?
MONSEIGNEUR. — Qu'il se tient chez lui des conciliabules. Ecrivez, greffier : et ledit l^Iartin , pour avoir reçu chez lui des gens suspects, est condamné en six cents livres d'amende.
MARTIN. — Ah çà, monseigneur, n' badinez pas. C'est mon gain d' trois mois.
MONSEIGNEUR. — Et cu cas de récidive, sa porte murée et son vin confisqué.
MARTIN. — Monseigneur, vous n'en boiriez pas.
MONSEIGNEUR. — Jc sais être indulgent selon les circonstances. Je ne sévirais pas s'il ne s'agissait que d'une bagatelle, de vin falsifié, par exemple. Cela est défendu, à la vérité; mais les gens comme il faut ne vont pas au cabaret. Mais des assemblées ! des assemblées ! ! !
MARTIN. — Monseigneur, écoutez donc?
MONSEIGNEUR. — Six ccHts fraucs.
MARTIN. — Je ne les ai pas.
MONSEIGNEUR. — On Vendra tes meubles.
MARTIN. — Monseigneur !
MONSEIGNEUR. — A liicêtre, s'il ajoute un mot.
BKRT»A^D à .l/ar(in. ■»— Paye, et tais-toi.
MARTIN en se retirant. — Voilà une justice bien injuste.
LR GREFFIER. — Lc cabriolct du marquis de lilinville a renversé un homme, et l'a tué. Il était père de huit enfants, et la veuve demande une indemnité.
MONSEIGNEUR. — Douzc ccnts francs à la veuve.
i.B «BKrriiB. — C'est beaucouii : ce sont des gens du peuple.
MOIS ONCI.E THOMAS.
MONSIICMUII. — Cent l'eus.
LA viuvs. — Cvnl l'eus, et j' sommes neuf! e'cst trente-trois livre» I>ar ti^te.
MONSKIGNBU». — Pouriiiioi ton mari se l.iissc-t-il (Scraser ?
LA vBuvï. — l".st-ee sa fiiulo, si on l'cciiise.'
MO!tsHiG>si!ii. — On se range, ma mie.
LA VKUV». — r.I (lua'ul on n'en a pas le temps?
MONSiicNBun. — N'oilà bien du eaquet. Si l'on croyait ces gens-là , nos seigneurs iraient à pied.
LA vfcivK. — Kt j'y allons ben , nous !
Mo\si iii'^ii». — As-tu lies talons routes, des bas de soie bl.inos, un babit brodé? Met-on tout ei'la dans la boni' ' l'.ii vérité, si y ne maintenait pas soigneusement les prérogatives de la nobless", la canaille se croirait l'égale de tout le monde. Finissons, cent écus, ou rien.
LA vii'V» ,«(■ retirant. — .\llons, allons, j'aurons peut-être un oarrosse queuque jour, queu qui sait, et gare aux enfants d' monsieur r marquis.
l'NK MAR<ouisB «1 fiunaudaut. — lié, bonjour, mon cber lieutenant de police.
MOMSKicNEUn ."ie levant. — La marquise d'Allebouvillc! Ouvrez la barrière, donnez un fauteuil. Comment, madame la mar(|uisc, vous venez ii une audieme iMibli(|ue ! (Jue ne m'éiriviez-vons un mot?
LA MARguisB. — Oli ! je n'ai jamais rien de caché pour personne. D'ailleurs je suis jeune et jolie, et je dois avoir gain de cause partout.
MONsEtG.iïu». — 11 est sans doute impossible que vous n'ajez pas raison.
LA MARQUISE. — Vous allcz cn juger. Je serai concise, car je m'aperçois que vous avez une populace innomliralde à expédier.
MiiNsBiGNEi'B. — (Jue voulez-vous ? c'est un désagrément attaché à ma place.
LA MAEQi'isE. — Et qui doit vous peiner infiniment, je le sens, mon bon ami. Voici le fait. J'étais chanoiuessc à Maubeuge. Je m'y amusai d'abord beaucoup, parce que nous avions Uoyal-INorniandie, avec qui il y avait de la ressource. Ce régiment partit, et je me trouvai seule avec nos dames, qui étaient d'autant plus désagréables, qu'on commençait à voir parmi nous lu petite ndblesse. Je résolus de me marier, n'importe comment.
MOMSBiCNEiiB. — J'ai SU tout ccla , madame la marquise.
LA MARQUISE. — Lc marquis d'Alkbouville se présenta. 11 est à [jciilt marquis, il est vieux, il est laid, et je le haïssais... un peu moins qu'aujourd'hui; mais il avait cinquante mille écus de rente, et jC me décidai.
Mo.vsEiGNEu». — On ne narre pas plus agréablement.
LA MARQUISE. — A pciuc fùnics-nous mariés, que d'Alicbùiixiilr, qui se croyait mon mari, se donna des airs à mourir de rire. j\ lu'tn vengeai en mangeant la moitié de son bien. Aujourd'hui il veut icijior ma dépense et restreindre mes goûts. Le monsieur a des idées ijui on' vieilli de cent ans. Il s'imagine que je lui dois le sacrifice (ia ma "jeunesse , parcp qu'il m'a fait celui de sa fortune. Il veut que j'a? ; H- : mœurs, comme une femme du peuple. Une bourgeoise doit en «>'olr, parce qu'il faut bien qu'elle ait quelque chose ; mais moi...
MossEicNEiB. — Vous ne devez avoir que des fantaisies; c'est clair, madame la marquise.
LA MARniisB. — Je n'ai jamais eu que cela. J'aime les roués à la fureur, et ceu\ de la cour sont reçus chez moi à bras ouverts, l'.h bien, croiriez-vous que d'.VIIebouvillc se permet jusqu'à des eiuportcmcnts ? 11 tient aux préjugés, et ce qu'il y a de plus inconcevable, à sa femme. Aussi je ne peux plus le supporter, et je viens vous prier de le mettre à Pierre-en-Cise.
mo.sseig:<f.ub. — Je suis désespéré, madame la marquise, de ne pouvoir céder à vos désirs.
LA MARQUISE. — Oh! vous mc rendrez ce petit service, mon bon ami, et je ne mettrai point de bornes à ma reconnaissance.
MONSEiGMBUR. — Lc marquis d'AUebouville est au service, et je me brouillerais avec le ministre de la guerre.
LA MARQUISE. — C'est donc au ministre de la guerre qu'il faut que je m'adresse?
MONSEIGNEUR. — Oui , charmante marquise.
:,A MARQUISE. — Je vole à son hôtel , sans^erdre une minute. Aussi bien je ne puis rester ici davantage; il y règne une odeur mortelle pour une femme comme moi; on y sent la nature à pleine bouche. ( Elle sort en respirant des seli. ) Au revoir, mon cher ami.
MONSBiGMBUR lui présente la main et la conduit jusqu'à la barre. — Je vous salue, madame la marquise. (,)u'on se range, qu'on laisse passer madame. .\h ! monsieur l'ambassadeur d'Kspagne et ses dames. Voici les places préparées pour Votre Excellence. Continuez, grelVier.
LE GREFriEB. — Lii gentilhomme de la chambre, malade... par sa faute... dirai-je son nom ?
MOiissicnEUR. — Je le reconnais à sa maladie. De quoi s'agit-il?
LE GREFFIER. — Il demande des couches de fumier sur deux cent quatre-vingts toises qu'occupe son hôtel.
MossEiGSEUiK — Sans doute , sans doute; tout ce qui sera agréable à monsieur le maréchal. OtVicier du guet , dépêchez une ordonnance qui assure de mon respect monsieur le maréchal ; qui lui dise que je
suis désespéré qu'il ait attendu mon agrément, qu'il n'en avait pas besoin, et que je suis son liè.,-liuinl«lo MTviteur. ( A part.) Comment donc! un maréchal de m.ul.nni' de l'uiiipadour !
LE CRBrriBR. — Jeaii-Jac>|iies Uuu»euu , i|ii'un chien danois a jeté sous la voiture de son mailre, sollicite la même faveur.
MONSEIGNEI'R. — ( ^ct lioiiiiiic Va toujours rèvassiiiit, et s'occupe de» autres au lieu de penser à lui. D'ailleurs il est tres-inal noté ii la police. Il écrit des ouvrages tl'un style assez pur, mai;, que personne n'entend : il n'y a (|u'à voir son Contrat social.
lE GRBrriER. — ^Monseigneur accorde-t-il?
M<i>s«icp(KrB. — ^'on, monseigneur n'accorde pas. Je ne salirai pas li's ruesde Paris pour un Jeau-Jaciiucs, peut-ctre, et puis il est loge ni liant que le bruit des voitures ne peut l'incoiiiiiioder.
UN LAQUAIS. — Place, place il monsieur le duc!
MONSEIGNEUR. — Ail I moiisieur le duc, je suis enchanté , ravi...
LE DUC. — Je passais devant votre hôtel , et j'ai fait arrêter ma v«' turc. Je suis bien aise de vous dire , monsieur, que je suis très-mécontent de vous : vous n'avez pas d'égards pour les gens de la cour.
MONSEIGNEUR. — Jc VOUS protcstc , nionsicur le duc , que je fais l'incroyable pour mériter leur amitié.
LE DUC. — Connaissez-vous (iilbert?
MONSEICNEUR. — INou , monsieur le duc.
BERTRAND. — C'cst uu poêtc , monscigucur.
LE DUC. — Et un poète qui n'est pas sans talents. Savez-vous l'usage qu'il en fait?
MONSEIGNEUR. — >'on , monsiciir le duc.
LE DUC — Ce drole-là se permet de donner des ridicules aux plus grands seigneurs.
MONSEIGNEUR. — Mais c'cst afl'reui!
LB DUC. — 11 travaille en ce moment un poème sur ma dernière plaisanterie. Je suis peint de façon à n'avoir jias les rieurs de mon côté , et vous ignorez cela, vous, monsieur, qui devez tout savoir!
MONSEIGNEUR. — C'est la faute de mes inspecteurs, monsieur le duc.
LE DUC. — C'est la faute de qui vous voudrez; mais si cela arrive encore, j'en parlerai au roi.
MONSEIGNEUR. — Vous m'ciTraycz , monsieur le duc. Expliquez-moi le fait, je vous cn conjure.
LE DUC. — Toute la France sait que j'avais line fantaisie pour une lingère de la rue Saint-neuis. Cette fille, aux inclinations roturières, fit hmliflicile, et comme j'aime l'extraordinaire, je m'avisai d'un moyen tout neuf : je fis mettre le feu à sa maison.
MONSEIGNEUR. — Kt VOUS l'enlcvàtes au milieu du tumulte?
LE DUC. — Il parait, monsieur, que vous ignoriez l'cssenliel, et que vous êtes instruit de ce qui ne vous regarde pas.
MONSEIGNEUR. — Monsieur le duc me permettra de lui faire observer que les incendies sont du ressort de la police.
LE DUC. — Celui-ci est d'une classe particulière, monsieur. Aussi Sa Plïjesté s'en est réservé la connaissance, après avoir eu la bonté de rire beaucoup du récit que je lui ai fait.
MONSEIGNEUR. — Lc roi en a ri , monsieur le duc! mais cela ne m'étonne pas dans le fond. Quoi de plus plaisant que de brûler la maison de sa maîtresse pour avoir un prétexte de la conduire chez soi; de la ruiner pour avoir le plaisir de lui faire du bien? cela tient à la fois de la gaieté française et de la chevalerie espagnole. C'est délicieux.
LE DUC — Vous sentez, monsieur, que ces sortes d'aventures sont réservées pour les petits appartements, et qu'il ne convient pas à un faquin comme Gilbert de les imprimer.
MONSEIGNEUR. — Je VOUS prolcitc , monsieur le duc, que je réprimerai son audace.
LE DUC — A la bonne heure.
MONSEIGNEUR. — Bertrand, vous irez chez Gi76ert. Vous lui ordonnerez de brûler son manuscrit devant vous.
LE DUC — Et vous lui défendrez d'en garder copie.
MONSEIGNEUR. — A pcioc d'être jeté dans un cul de basse fosse. On l'y mettra même provisoirement, si monsieur le duc l'eiige.
LE DUC se levant. — Non , monsieur, jc lui pardonne cette première faute. Je suis satisfait de vos procédés, et je vous engage k recommander à vos inspecteure d'être plus vigilants à l'avenir.
LE LAQUAIS. — Placc, place il monsieur le duc!
MONSEIGNEUR recoHf/uisan(. — Place à monsieur le duc!
UN HOMME DU PEUPLE. — BrùlcT unc maisou ! Si j'en faisions autant!...
MiciiACD. — On le romprait, coquin. Es-tu grand seigneur, toi ?
LE GREFFIER. — Madeleine Vaudreuil , rue Poissonnière, accusée de séduire des jeunes personnes, et d'attirer chez elle des femmes mariées.
MONSEIGNEUR. — Madeleine Vaudreuil !
l'entremetteuse. — Me voilà, monseigneur.
MoNSBiGNEu». — Vous savez de quoi on vous accuse. Qu'avei-vous à répondre?
l'entremetteuse. — Je n'ai jamais enrôlé que des filles du peuple , qui n'ont perdu qu'une misère , lors toutefois qu'elles avaient quelque chose à perdre , et à qui j'ai fait gagner l'impossible.
MONSEIGNEUR. — Et Ics fcnimcs mariées?
l'bktbihbttevse. — Ce sont des marquises, des procureurs , des
MON ONCLE THOMAS
banqiiiî'res, k (|ui leurs maris ne donnent pas d'épi ni];lcs, et qui viennent en gajjner clii'7. moi.
Mo>sncME». — Mais ee sont des femmes comme il f.iut.
l'i!!«t«kmitteisb. — Coninio il en faut, nionsfii;nriir.
MnN.siicNEiii. — Point ili' ii'llixions. Elles passent pour liomii^los.
l'b^itrsmbttsi'si. — Dans leur quartier, monseigneur. CAw/. moi, elles sont ce qu'elles doivent être.
MnMsEicMiDB. — Ecoulez, ma bonne. Vous n'êtes pas faite pour tenir la balance des mceurs. (Ju'une l'illc ilu pcup'e ait à perdre ou à gafîner, vous devez respecter les bieiisiMiices. (^)u'uiie femme, lioniifle ou non , se pernieltr des écarts, cela ne doit pas vous regarder, et jamais on n'a vu former de scnibl.iMes spéculations.
L'tsTRKMUTTtosi. — Monseijincur sait bien que ee commerce se fait dans tous les quartiers, et que les magasins sont tellement multipliés que les lilles publiques meurent de faiiu.
Moitsticutu». — Et quand je saurais tout cela, qu'en résulte- t-il ? Que rien ne se faisant a Paris sans priviléije. Madeleine Vaudreuil, qui n'en a pas, ira passer six mois à la Salpétrièrc.
l'estiimettepsi. — Comment, moiiseiipieur ?
Mi):<SEic^(u«. — Oui, madame, à la Salpélrièrc. Souffrirai-je qu'on enlève une tille à son père, une femme à son mari? Ne suis je pas par étal le jjardien des mœurs, la sauvegarde des vertus conjugale» ?
l'entrimstteise. — Mais, monseigneur, je n'enlève personne. Tout cela rentre le soir.
MDMSEic^iECR. — Six mois à la Salpètrière.
l'emtkumetteuss. — Puisqu'il faut parler net, j'ai vu ce matin M. Gérard.
MOMSEicnEOB baissont la voix. — Vous avez vu M. Gérard ?
L'EnTaiHETTEusE. — Et voilà un billet qu'il m'a remis pour monseigneur.
MoNSEiGRBOR Usatit à part. — La Vaudreuil ^bonnée à mille écus par mois... (A Jemi-voix.) Hé! madame, que ne vous expli([uiezvous? Fallait-il donner de l'éclat à cette aOaire , s'esposer à mettre le public dans la confidence de nos petits arrangements?
L'E>TRts«ETTEiisR. — Ma foi , monscigncur, quand on paye...
vnisErr.'ïBrii plus ^a« encore. — Payer n'est rieu , madame. Il faut encore avoir l'air d'avoir raison. (Uaul.) Ecrivez, greffier : D'après l'écrit que Madeleine \audreuil vient de me remettre, lequel écrit semble présenter son affaire sous un jour tout nouveau, la cause esl ap|)ointée À la huitaine, (bas) et ne sera pas appelée.
LE CBEF^'EB. — A la huitaine.
LE cREFf >Ea. — Louison Clioupille, repasseuse, rue des Prêtres.
«o:«sBrGJ«EOR. — Oh! cette affaire ci ne doit avoir aucune publicité. Officier duguet, faites retirer l'auditoire. M. l'ambassadeur d'Espagne et sa société son't seuls nécessaires ici.
(La sa//e s« vide. Louison Choupille se présente les yeux baissés, la démarche incertaine ; elle a l'air inquiet, rtaturel à ceux qui n'ont pas l'habitude d'être cités à la police.)
M0N$Eici<E0B. — Approchez. Approchez donc , mademoiselle. Vous n'étiez pa> ei embarrassée hier après-iuidi.
Louiso.N "Qugissant. — Après-midi!
Mo:«sticji«)a. — Oui, après-midi. Croyez-vous que j'ignore quelque chose ?
LODiso.N balbutiant. — Monseigneur, je n'ai rien à me reprocher.
Mo>SEic:«EUB. — C'est ce que nous allons voir. Levez les yeux, mademoiselle ; plus haut, plus haut eucore. Comment doue, de la fraîcheur, de la taille, des grâces!
.•\ qui la nature va-t-elle prodiguer ses faveurs Imurmure une des dames de la société de l'ambassadeur) ! C'est une injustice faite à la qualité (c/iuc/iofai< sa voisine. Et pendant ce court colloque, monseigneur arait attiré Louison tout contre son fauteuil, et lui relevait le mertton de la main, en lui donnant des petites tapes sur la joue).
Voilà, s'écric-til enfin, des coquins de frocards bien heureui.
Louisox baisse les yeux de nouveau. — Je ne vous entends pas, monseigneur.
MONsiicMti'ii. — Oh, que si! oh, que sil tu m'entends à merveille. Deux vauriens ne sont pas, hier, entrés chez toi?
L0CISO1. — Ucui dignes prêtres, monseigneur.
MMSSEiGSEu». — Oui, et qui honorent singulièrement le sacerdoce. Et la collation en poche, petite dissimulée, et l'alcôve oii ou t'a conduite à diRérentes reprises, et ton comliat de nuit avec un dlahlotiu...
LOUISON stupéfaite. — .\h! monseigneur, vous savez tout. Mais dans ceci il n'y a pas de ma faute. Je repasse pour le couvent, et il faut être complaisante si on veut conserver ses pratiques.
moîisbichecb. — Et cette complaisance s'étend indistinctement sur tous les membres de la communauté?
LOUISON. — Non, monseigneur. Je n'en connais que quatre. Le prieur et le procureur ont pris des dévotes , et les autres n'ont plus besoin de rien.
(,)uatre, quatre [répétait une dame entre ses dents)'. Quatre cordeliers à une griselte, lorsque nous avons tant de peine à fixer un malheurcui petit-maître!
l'amb<;sai>ei;>. Il me semble, moiiiieur le lieutenant de police, que TOtu dcvicx noiu amuser de l'embarrai de cet drole»-lii?
MONSBicNBUB. — Jc me l'étais promis, monsieur le dnc. Je m'étais même procuré les renseignements nécessaires; mais ils se sont avisés ce matin, mal à propos pour vos plaisirs, de chanter une graud'niesse, et vous sentez qu'on ne pouvait les enlever à l'autel. Le haut clergé aime assez qu'on s'amuse aux dépens des moines, mais il ne veut pas qu'on attaque le culte. Au reste, vous trouverez peut-être aussi plaisant que je les dénonce ;i monsieur l'archevèqui'.
TOUTES i.ES DAMBs à ta fois. — Nou , HOU, Cela serait trop dur. Il faut seulement savoir leurs noms, afin de se mettre sur ses gardes, si par hasard on les rencontrait jamais.
Mn^sBl^.^■^uB o Louison. — Allons, mademoiselle, les noms des qnatre «ordeliers?
louison éplorée. — Grâce , monseigneur , grâce pour ces bons pères! ,
MossBiGNEu». — Voyez-vous, la friponne! elle tient à ses moines. Leurs noms, vous dis-je ?
LOUISON. — Me promettez-vous, monseigneur, qu'ils ne seront pas inquiétés? «
MONSEIGNEUR. — Nou, ma belle, il ne leur arrivera rien, puisque ces dames le veulent ainsi. Finissons; leurs noms?
LOUISON. — Grégoire Bonaventure... Polycarpe... Hîlarion.
MONSEIGNEUR. — Sa déclaration est conforme au rapport que j'ai reçu. Mes gens m'ont bien servi.
[Les inspecteurs font une profonde révérence, et les crayons sont tirés, et les noms des quatre moines inscrits sur les tablettes des dames.)
l'ambassadeur à part. — Et ces marauds de cordeliers garderaient cette jolie créature! non, parbleu, je ne la leur laisserai pas. Elle est digne du représentant du roi d'Espagne et des deux Indes.
[Ici l'ambassadeur se lève , et va dire un mot à l'oreille du lieutenant de police , qui en dit un autre à l'oreille de Bertrand, qui présente poliment la main a Louison , qui se laisse conduire.
Les dames se lèvent à leur tour, monseigneur en fait autant. On cause pendant cinq minutes, on se sépare, et on retourne , les uns à leurs affaires, les autres à leu^s plaisirs.)
Ainsi se termina cette audience de police, dans laquelle, à quelques formes près , des magistrats de tous les lieux et de tous les temps pourront se reconnaître.
VI. — Mon oncle Thomas sort tout à fait de chez son ambassadeur.
O vous qui dédaignez les fadaises, mais qui lisez avec attention, et par conséquent avec fruit, les ouvrages instructifs, tels que ceiui-ei par exemple, vous vous rappelez sans doute que M. l'ambassadeur avait fait mettre mon oncle à lécole, afin de piquer l'amoiir-propre de M. le duc son fils, en le faisant rougir devant un roturier, un ramoneur, un valet plus savant que lui.
Un jour donc que le papa duc ne savait que faire (par indemnité pour la canaille, le ciel a voulu qu'un grand s'ennuyât quelquefois tout comme un autre), un jour que Son Excellence bâillait comme un crocheteur qui se promène de long en large en attendant pratique, il s'avisa de mander l'auguste et unique rejeton de son illustre race; il lui présenta un livre, et l'invita à lui en lire quelques pages.
. Le petit duc, qui assemblait à peine ses lettres, commença par impatienter son cher père, lequel se fâcha bientôt sérieusement , s'emporta ensuite, entra enfin dans une telle colère, qu'un Espagnol n'en éprouve pas deux semblables dans toute sa vie. Plein de respect pour son sang, il assouvit sa fureur sur le malheureux et bien innocent livre. En un instant, les feuillets jonchèrent le parquet.
Un cordon de sonnette, qui n'était pas plus coupable que le livre de l'ignorance du petit duc, fut tiré , retiré, arraché et jeté au feu. Voilà comment les gens de haut parage rendent souvent justice.
Faites donc un consul, un législateur, un ministre, un ambassadeur, même un chef de bureau, d'un homme ori;ueilleux, entêté, violent, et voyez à quoi vous exposez le citoyen paisible, le mérite modeste, l'innocent qui demande justice, le sage, les mœurs, l'économie, une administration sage... Mais en voilà assez à propos d'un cordon de sonnette.
Celui-ci ne s'était pas arraché sans un bruit qui fit sortir de leur apathie sept ou huit laquais qui bâillaient aussi dans une antichambre. Ils se lèvent, ils accourent, ils se heurtent, ils arrivent pèle-mèle chez monseigneur, qui leur crie, aussi haut que le permet sa poitrine usée, de lui amener Thomas.
Mon digne oncle, qui grandissait, qui ne se souciait plus déjouer à la chique, et qui voulait pourtant s'amuser à quelque chose, avait troqué un des écus de Riboulard contre un flageolet sur lequel il avait trouvé, sans maître, le menuet d'Exaudet et la musette de Des-. jardins. Il était tout à la musique, plaisir des âmes pures, dit-on, lorsqu'il tut pris, enlevé et transporté devant monseigneur, sans avoir eu le temps de se reconnaître.
— Prends ce Cervantes, lis, petit drôle, et fais honte à un duc qui connaît à peine »e» lettres, dit AI. l'ambassadeur à Thomas, qui se mit
MON ONCLE THOMAS
aiissirôt on devoir «le le satisfaire, sans s'cnibïrrasscr de la manière dont il se tirer. lil do lii.
Suivez II' latiU'aii, s'A vous ]ilail.
Le |>a|)a, eiil'oiuH* dans un graml fauteuil à oreillettes, les laquais derrière; le pelit due en avant, debout, les jeui baissés, et ne saeliaiit que faire de ses mains; mon oncle, un ijenou eu lene au\ pieds de bon K\eilleiM'e, ouvrant et feuilletant sur l'antre le célèbre esjiaijnol doré sur Iraïulie, et s'auiusanl à re|;arder les gravures; l'ambassadeur répétant son eommandeinent , mon oncle, plus ignorant encore (pie le fils du ]ialruu, eliercliani tous les 0 de eliaiiuc lij;ne, les appelant l'un après l'autre, et n'appel.int que les 0, parce que c'était la seule leltie qu'il coiniùt; Son l'Acelleiue, plus furieuse (|ue jamais, faisant rouler, d'un coup de pieii, et mon oncle cl Cfiranies ; mon oncle se relevant, se sauvant, et laissant le père et le fils s'arraii|;er comme ils l'entendraient i monseigneur faisant un signe aux valets, ceux-ci suivant Tbouias à la piste, mon oncle courant toujours, et jetant aux jambes de la valetaille l^'s tabourets et les cliaises qui se trouvent sur son cliemin; les valets cbercbant à se dépêtrer ou à es(|uiver les coups, Thomas |;a|;nant du terrain sur eux, enfonçant enfin d'un coup de tête un joli panneau d'acajou à moulures dorées, i|iii faisait parlie de la porte du boudoir de madame l'ambassadrice , qui avait eu la prudence de tourner la clef, et qui ne devait pas s'attendre qu'on entrerait chez elle par-dessous la serrure...
O surprise ! ô terreur! Thomas, qui s'applaudit de voir la livrée arrêtée devant l'asile du mystère, qui se flatte de devoir une seconde fois son salut à madame , mon oncle aperçoit très-distinctement le père Polycnrpe battant à outrance sa liicnfaitrice, et aussi ardent qu'imperturbable, sourd au bruit des tabourets et des chaises, du panneau enfoncé, et des exclamations de Thomas.
Celui-ci, habile à saisir l'avantaye du moment, conçoit, avec la rapidité de l'éclair, que le service qu'il va rendre à madame le remettra infailliblement en (jiàce avec monseiijneur. Il repasse par son trou ; il déclare à la livrée qu'il se rend de lui-même au fatal cabinet; il vole, il ouvre, il entre; il ri^coute avec chaleur et ingénuité ce qu'il a vu.
I.e mari le plus enclin à battre la femme du prochain ne se soucie pas du tout qu'on batte la sienne. Son Exéellencc, armée d'une llamberge, marche au malencontreux boudoir. Il arrive, il a le bras levé; d'un seul coup, il croit châtier deux coui)ables... Autre surprise! Madame est à genoux devant le bon père, et celui-ci, assis sur une chaise longue, le coude appujé sur le bras de la chaise, la tète souteiïue sur sa main, et la joue couverte d'un mouchoir blanc, écoute, d'un air de componction, les péchés de sa pénitente.
Que peut faire un mari, et surtout un mari espagnol, en semblable circonstance ? litre sûr de son fait et se taire. Cependant monseigneur, qui avait la bile allumée, et qui ne craignait pas, à Paris, les bûchers de la sainte inqui>ilion, monseigneur hasarda quelques mois, trèsclairs et très-énergiques. Madame se plaignit qu'il eût plus de confiance aux propos d'un valet qu'à sa vertu. Monseigneur insista; madame trouva quelques larmes. Le bon père la supplia de mettre cette injure au pied de la croix, et d'offrir ses peines à son Sauveur. Il adressa ensuite au mari nn discours respectueusement pathétique, assaisonné de roulements d'yeux et d'un gonflement de poitrine. Monseigneur, fatigué et non pas convaincu, se retira en grommelant. Il prit mon oncle au toupet, et comme il fallait qu'il châtiât quel qu'un, il lui prouva, à grands coups de plat d'épée, qu'il avait eu toit de lui dire la vérité.
Mon oncle, furieux à son tour de la manière dont on reconnaissait ses bous offices, ne pouvant et n'osant se venger, fut exhaler sa petite colère dans le sein de l'ami llugnès. Celui-ci, après l'avoir gravement écouté, lui dit qu'un domestique adroit ne rapporte jamais chez nionsieur ce qui se passe chez madame ; que le mari le plus jaloux finit toujours par maudire celui qui l'a éclairé; que la femme la plus coquette hait invinciblement et sans retour celui qui l'a prise sur le fait, et qu'enfin lui, Thomas, serait, pour prix de son zèle, ou chassé, ou l'objet de mauvais traitements qu'imagineraient les caprices de monsieur et de madame.
^lou oncle n'entendait rien de ce que disait Dugnës. L'obscurité, et, par suite, l'absurdité de son raisonuement, le faisait donner au diable. Il criait à tue-tcte que lorsqu'on battait la femme , ce qu'on pouvait faire de mieux, c'était d'appeler le mari, et il lui semblait injuste, atroce, révoltant, (ju'on lui eût meurtri l'omoplate parce qu'il avait fait son devoir. Il éprouva bientôt que Uugnès lui avait dit vrai, et , sans- rien entendre à la cause, il n'en fut pas moins sensible aux effets.
Madame n'osa pas le renvoyer. Mon>eigneur eût pu croire qu'elle craignait les surveillants; mais elle le traita avec un mépris, une dureté qui l'éloignèrcnt de son appartement : c'était ce qu'elle voulait.
Monseigneur s'aperçut enfin que Thomas ne faisait rien, n'était propre à rien, et comme, selon SanchcT , il faut utiliser les hommes, monseigneur s'avisa d un moyen tout à fait nouveau pour tirer parti de Thomas.
Il fil ajipelcr Dugnës et le gouverneur du petit duc. Il défendit au premier de payer plus longtemps le maître d'école. Le pédagogue perdit, avec ses honoraire», l'affection qu'il avait jusqu'alors marquée
à mon oncle. Il lui défrinlit nettement de te présenter sur les bancs :
jusque-ki c'était .m mieux.
.Mais monseigneur avait en même temps enjoint Hii (jouverncur de faire assister Tliomas ii loiilc» les liçons el de li- fustiger jusqu'au sain;, cpiaiid monseigneur IimIuc ferait mal. Lxeiiiple fra|'ipaiil qui lui rappellerait qu'il avait ur. cul cninine un autre, el qui devait faire un grand effet sur son esprit. Le gouverneur ne voyait pa^ une analo|'ic bien marquée entre les fesse» de Thomas et le cerveau de son élève, il était iiièiiie persiiailé que le disciple ne craindrait j,iniai» pour lui les actes de rigueur au\i|iiels on allait soumeltre mon oiiele; mais comme monsieur l'abbé joignait au |;nnt de la toilette, a l'art de chauler agréablement, au t.ilent de (aire de petits vers, beaucoup d'adresse à démêler et a llatler le faible des patrons, il jugea bieiitùl que l'expédient ipiavait imaginé innnseigneiir était suggéré par la vengeance, et il conclut que plus Thomas serait macéré, et mieux il ferait sa cour.
Cependant, comme ledit Thomas était récalcitrant, et qu'un abbé musqué, pomponné, qui tient à sa figure, il sa coiffure, ne peut pas se colletij' avec un petit drôle qui mord, qui pince, (pii égratigne, le gouverneur mit deux hnpiais de planton dans la salle d'étude, cl à la moindre bévue de iniiiisieur le iluc, on les faisait approcher. Ils saisissaient le patient, et la riisli|;aliiin était d'autant plus vive que la résistance avait été plus vigoureuse.
Dugiiès aurait voulu adoucir son sort; mais Diignèsavait une excellente place, à laquelle il tenait plus qu'à mon oncle, et pour la conserver, il ne faillit pas heiiiler les opinions du maître. H ab.inilonna donc son protégé à son mallieureux sort, et tel qui blâme Diigncs, s'il s'examine scrupuleusement, conviendra, dans son for intérieur, qu'il a qùelipielois fait pis. .Mais laissons cela, el prenons les hommes comme ils sont. Si on ne voulait vivre qu'avec des gens rigoureusement probes, il faudrait vivre seul, el encore combien mériteraient les honneurs de la retraite? En connaissez-vous?
Hevenons. Il y avait huit jours que mou oncle était soumis à ce genre de vie infernal. Sa patience était à bout, et son postérieur en lambeaux. Trop faible pour s'insurger, il se borna à un projet d'évasion ; mais il jura qu'il ne quitterait la place qu'après s'èlie vengé de ses bourreaux. Opiniâtre dans ses résolutions, il attendit une occasion favorable, et se laissa fesser jusqu'à ce qu'elle se présentât.
On donnait un opéra nouveau; la musique était du bon faiseur; tous les gens à prétentions devaient entendre cela; el comme rien n'est si commun que des prétentions, tout Paris tomba à l'Opéra. ÏMarlamc était dans sa loge avec qucl(|ues complaisants; monseigneur ét.iit dans la sienne, avec une de ses maîtresses; l'abbé, qui s'était un peu fatigué avec une femme de chambre, dormait les coudes sur la table, pour ne pas se défriser; le petit faisait des Anglais avec des capucins de carte, et en renversail dix d'un revers de main; les valets, qui ont aussi leurs affaires, avaient déserté l'hôtel, dès qu'ils furent bien certains que monsieur et madame les laissaient maîtres de leur soirée; il ne restait enfin, d.ins une immense maison, que le suisse dans sa loge, quelques palefreniets à l'écurie, et mon oncle, maître absolu du local et de ses actions.
Il commença par tirer d'un bahut sou équipage de ramoneur, si longtemps oublié dans les jours de sa gloire; il en fit un paquet, qu'il déposa dans le coffre an bois, au pied de l'escalier, el il monta, enivré de plaisir, impatient de traiter chacun selon ses mérites, et de rendre en gros, à tous, le mal qu'il en avait reçu en détail.
Il passa d'abord chez madame, et commença cette mémorable soirée en tordant le cou à la perruche. Il pendit le sapajou à une colonne du lit, avec une jarretière couleur de rose qui se trouva sous sa ma main.
— J'ai vécu avec eux, dit-il en sortant; tous deux étaient mes amis, mais leur mort coûtera des larmes à leur maîtresse. Leur mort est donc légitime.
Que de gens raisonnent ainsi!
Il entra ensuite chez monseigneur, muni d'une cruche d'huile qu'il avait été prendre à l'office. 11 en arrosa 'indistinctement tous les habits de Son Excellence, et s'attacha de prélérence aux plus riches. Il cassa sur son genou la flamberge qui lui avait maltraité les épaules, el se rendit de là chez le petit duc.
C'est peu de chose qu'un due quand il est seul, el qu'il a affaire à un ennemi vigoureux el déterniiné. Olui-ci trembla en voyant l'air terrible de mon oncle. 11 se souvint d'avoir ri des disgrâces du malheureux qu'on hachait à coups de verges; mou oncle ne l'avait pas oublié, et c'était le motif de sa visite. Sans égard pour la (|ualité, il commença l'explication à grands coups de poing, et le duc, qui, cinq minutes avant, se croyait un pelit héros capable d'eilerminer à lui seul toute uiie armée anglaise, le duc se mit à crier, au lieu de penser à se défendre. Mon oncle lui jura, en le regardant de travers, que s'il ajoutait un mol, ou s'il faisait un mouvement, il le jetterait par la fenêtre, el l'Excellence, qui tenait à la vie, se soumit à tout ce qu'il plairait à Thomas d'ordonner.
Thomas lui ordonna de luellre culotte bas, et de lever sa chemise. Il tira de l'armoire l'osier si souvent teint de son sang; il fouailla, à son tour, jusqu'à extinction de forces, jeta les verges au nex de
MON ONCLE THOMAS
l'Excellence, sortit, ferma la porte à Uoublf tour, et prit la clef dans sa poche.
Hfslait à cliàlicr monsieur l'alibi', h qui mon oncle en voulait plus qu'aui autres, mais qu'il n'était pas facile d'iliilkT. 'l'iiomas le trouva dans la même attitude, dormant d'un sommeil voluptueux.
L'argent de lUboulard n'était pas enlièriiuenl dépensé, et ce qui rélait n'avait pas été unii]uement enii>loyé en friandises. Entre autres goûts, mon oncle en avait un décidé pour les leu\ d'artifice, et surlont pour les petits sAcils.
11 était debout devant l'abbé, et il rivait lequel valait mieux, ou de lui casser son pot ii l'eau sur la tonsure, ou de lui piquer les gras de jambe avec un compas qui était sur la table. \u(un des deux p:irtis ne lui convint, parce qu'il senlil que l'abbé prendrait sa revanche, s'il ne le mettait hors de combat. Il se souvint qu'il avait un petit soleil dans sa poche.
L'oncle Thomas chez mademoiselle Louison la repasseuse.
Prendre une longue épingle noire sur la toilette du gouverneur, la passer au centre de l'artifice, en replier le bout, se glisser sous la table, accrocher le soleil au rabat de monsieur l'abbé, se relever, saisir avec une pincette un charbon allumé , et mettre le feu à la mèche , telle fat l'inspiration qui vint à mon oncle , et qu'il exécuta aussitôt.
L'explosion se fait; l'abbé se réveille en sursaut, se lève, égare, éperdu. Il a le visage, les sourcils les cheveux brûlés, avant qu'il soupçonne la cause de cet étrange accident. Le soleil tourne et jaillit encore, que déjà mon oncle est au bas de l'escalier, son paquet sous le bras. Il traverse la cour en riant des hurlements du prestolet, et il sort en disant au suisse qu'il va chercher un chirurgien pour monsieur le gouverneur, qui vient de se donner une entorse.
0 ïengeance ! si tes préliminaires sont doux, que tes fruits sont amers! Mon oncle fut à peine dans la rue, qu'il frémit à l'idée de ses hauts faits. Ce n'était pas un franc et salutaire remords qui l'agitait, tlne perruche tuée, un sapajou pendu , trente habits huilés, un duc cogné et fessé, un joli abbé défiguré, tout cela lui paraissait fort simple et l'efTct d'une récrimination bien naturelle; mais le patron était puissant, il avait l'oreille du lieutenant de police, cl le château royal de Bicètre se présentait dans la perspective. Où se cacher, oii fuir?
Comme on peut très-bien réfléchir en courant, mon oncle pensait à ses petites affaires en trottant le long des boulevards neufs. Il jucea qu'il fallait d'abord quitter la livrée de monseigneur, qui n'était bonne qu'a le faire remarquer partout. Un marais mal clos se présenta. Il faisait nuit. ^lon oncle s'y glissa; il y reprit l'iiuinblc costume de ramoneur; il se remit en roule, en faisant des réflexions philosophiques sur l'instabilité des choses humaines.
Des réflexions philosophiques! s'écrie un censeur rigoureux. De la philosophie dans ud enfant qui ne sait pas même lire! Oui, monsieur
le caustique, des réflexions philosophiques sortirent du cerveau de mon oncle.
On peut être |iliilosophe sans le savoir, par la même raison que tel qui se croit philosophe n'est quelquefois qu'un sot.