VII. — Mon oncle retrouve des gens de connaissance, etc
Il était huit heures, il fallait chercher un asile. Thomas était dégoûté de la Samaritaine : c'est l.i qu'une patrouille du guet l'avait arrêté. Il lui restait beaucoup au delà de ce que pouvait coûter un bon gîte; mais il lui semblait voir les limiers de la police courant chez tous les logeurs, et trouvant le polisson qui avait mis en combustion rjiôtcl de monsieur l'ambassadeur. Les nuits étaient froides, et on ne pouvait s'accommoder de la voûte du ciel. Oii se retirer? Chez Riboulard? Il s'aHaiblissait tous les jours, et mon oncle était presque en état de le colleter avec avantage; mais Riboulard était toujours pour lui le plus terrible des hommes. Tel est l'effet des premières impressions; elles ne s'effacent jamais entièrement.
Le jeune fugitif se souvint de la vieille à qui il avait escroqué un souper et sa part d'une paillasse. Il ne doutait pas qu'il ne fît sa paix avec un écu ou deux. A la vérité, le galetas était dégoûtant pour quelqu'un qui quitte une excellente table et des lambris dorés; mais ce n'était pas le moment de faire le difficile. Les grands hommes, d'ailleurs, se ploient facilement aux circonstances. Mon oncle annonce déjà ce qu'il sera un jour, et il se détermine aussitôt.
Il part donc pour la rue des Prêtres. Il cherche, il tâtonne, il monte; il écoute, il descend, il remonte; les voix confuses des commensaux de la mansarde le guident dans l'obscurité; il arrive précisément pour se mettre à table.
Ces messieurs commençaient à festoyer une vieille oie, farcie de pommes de terre. A l'aspect du nouveau venu, on s'arrête, le couteau, la fourchette en l'air; l'inquiétude se peint sur un visage, la crainte sur un autre, la gourmandise sur tous, et tous semblaient dire à mon oncle : Tu ne tâteras point de l'oie. Thomas entendit ce langage, et de son côté il répondait de la même manière : J'en tâterai, corbleu!
M. l'ambassadeur.
En effet, après avoir salué les convives aussi poliment quff le permettait son caractère bouillant, il s'assit sur un bout de bancelle, tira sa bourse, en exhiba le contenu pour disposer favorablement son auditoire. Il raconta en homme qui veut souper, c'est-à-dire trèsbrièvement , comment il était entré au galetas quinze ou dix-huit mois avant , comment il y avait escamoté un habit complet ; comment il était entré chez monsieur l'ambassadeur, et comment il en était sorti. Il ajouta que son intention était de payer sa part de la dépensej d'indemniser le propriétaire de l'habit, et il conclut en déclarant que, si on rejetait des offres aussi honuêtes , il obtiendrait par la force ce qu'où refuserait à la raison.
l'aus. Ijp. Henri Pion' lUC Uaiancière, 8.
MON ONCLE THOMAS
La conclusion n'ilait pas d'un homme |)rii(U-nt. Klle pouvait comproiiicllif mon oncle de toutes les maiiièie» ; mais mon oncle n'était pas encore un liomiue. Jamais mëiue il no se piipia de prudence après l'être devenu.
■Mais comme tout s'arrange avec ilc l'arijent, <|ue l'ar(;ent donne à un fripon la consistance d'un honnête lioiiiuie , a une coi|Uctte la considération d'une vestale, ii un sot les honneurs dus au mérite ; comme l'aryent fait pardonner l'orijueil à un fai|niii, ^illHU^i^anc(• ii un homme en place, la cruauté au spoliateur d'une province, iiuelques écus firent pardonner a mou oncle l'impertinence de sa péroraison. La vieille et lui convinrent de leurs faits.
(Juatre livres di\ sous pour l'hahil-veste , la culotte, les (juétres, les i;enouillères, le sac, le |;rattoir et la culotte de feutre ; douze sous par jour pour le loyement, la talile, le feu et le blauchissajje ; plu^^ l'habit payé comptant, la huitaine d'avance, et mon oncle sera admis à festoyer l'oie. Pour prouver à la société combien il était digne de l'honneor qu'on lui faisait, il envoya noblement chercher deux bouteilles de vin àdiiure, pour jwycr sa bienvenue. La nuit se passa tant bien que mal, et dès le point du jour, Thomas qui ne savait que faire, et qui se proposait bien de ne pas travailler tant qu'il lui resterait un sou, Thomas se mit à jouer du llai;eolel, au i;rand contentement des auditeurs, (|ui allèrent aussi faire de la musique de leur côté , et chanter le liaitwnez ci, ramonez là, au haut des cheminées. Deux ou trois jours s'écoulèrent ainsi, et mon oncle se latif;ua à la gn et de ton flafjcoict et du i;alelas dans lequel il ne pouvait fa ire que six ]kis en carré. Il déclara à Alar>;ucritcqu'ilallait se promener , au hasard de ce c|ui en arriverait.
.Alarguerite,à qui sa mine espiègle , son caractère décidé, ses talents et sa générosité plaisaient beaucoup, lui fit toutes les représentalions que lui suggéra son imagination bornée. Mon oncle n'en tint compte, et lui dit que s'il fallait vivre en prison , autant valait que ce fût a Bicètre que dans son grenier , et il descendit son grattoir à la main pour faire face aux assaillants s'il s'en présentait.
Kn allant et venant , il s'eutenditappclerde la jiorte d'un hôtel, situé dans je ne sais quelle rue, et cela ne fait rien ii l'affaire. On lui
demande s'il veut rendre une lettre sur le quai de la Ferraille, et rapporter la réponse. ^lon oncle , à qui il est égal de se promener à droite ou à gauche, se charge de la missive. Elle était adressée à un oflicier qui s'efforçait de persuader aux passants que son métier était le métier par excellence , et son uniforme le plus galant de l'armée frauiaise. Il est vrai qu'il y avait ajouté de son autorité quelques galons (ju'on ne connaissait pas au régiment. Il fit entrer mon oncle dans un café borgne et lui fit boire un verre d'anisette pendant qu'il répondait au poulet. 11 cacheté le sien et renvoie le commissionnaire.
Lorsqu'il fut de retour à l'hôtel, le valet qui l'avait expédié lui présenta six sous, bien décidé à en mettre douze sur le mémoire. ^lon oncle, très-désintéressé tant qu'il ne manquait de rien , refusa galamment le prix de sa course, et une jolie dame qui prenait l'air à sa croisée, fut curieuse de voir de plus près ce ramoneur d'une espèce si rare. Le laquais introduisit Thomas, qui, au lieu de répondre aux questions de la dame, cherche à démêler des traits qui ne lui sont pas inconnus. Une large dentelle garnissait le bonnet de nuit, et couvrait les joues et le sourcil; le peignoir de mousseline brodée, la petite pantoufle rose, le bas de soie blanc à coins verts, tout cela mettait sa mémoire en défaut. Cependant le son de voix, (|uelques rapports dans la taille, le metteut sur la voie, et une ou deux expressions triviales l'éclairent tout à fait,
Mon oncle T humas, uu genou eu terre doré sur tranche.
« Corbleu I madame, s'écrie mon oncle , vous avez demeuré d.ius la rue dcN rrètre.') ! — Je ne crois pas, mon ami. ( Il n'ét.iit pas décent de se souvenir de cela.) — Oh que si ! oh que ^i ! reprend mon oncle Thomas. A telles enseignes que j'cntiMi un jour chez vou> par la lenètre; ((UC je m'y cachai sous un p.iuiir au linge; que deui cordeliers... — C'est assez, c'est assez. Sorte/., L.illcur. • Kl lalleur sorti, la belle dame, forcée par l'évidence, veut bien redevenir l.uuison.
« (Vest donc loi , espiègle, qui m'.is fait une si belle peur l.i iiiiil ? — Itah ! j'ai f.iil bien iiiieiix que cela. J'ai tout conté a iiioiisieiir l'ambassadeur d'Kspagiie, qui a dcinaiidé justice pour vous a muiisieur 16 lic'itenaiit de police... — Kt iiionsieiir l'ambassadeur m'a fait conduire ici, et m'a donné des meubles, une garde-robe, des bijoux, un équipage.... Ah! mon ami, je le dois ma fortune. — J'en suis bien aise. Je n'ai plus que neuf livres ipiinze sous, et puis<|ue vous me devez votre fortune, vous partagerez avec moi. — Cela se pourrait, si tu avais trois ou quatre ans de plus : lu promets d'être fort bien. Tout
ce que je peux iiiainlenaot, c'est de t'aider (|iiaiid tu auras besoin de secours. »
Ici parait l'ollicier recruteur. 11 se jette sur un sola, attire Loiiisoii sur lui, cache une de ses mains je ne sais où, et sa curiosité piquée par l'air familier du ramoneur, il lui deinaiide certaines cxplicationsqiii amènent naliirclleiiieiit le récit de ses aventures. Le conteur voulait i;lissersur la vengeance qu'il avait tirée de l'ambassadeur, parce que cela devait indisposer iiiadirmoiselle Louison , qui tenait tout de lui. Ce fut précisément ce qui l'amusa davantage. Llle fit entrer mon oncle dans les plus grands détails, et rit franchement et si fort, que l'orateur en resta ébahi. Il ne savait pas encore qu'il suffit de payer, pour être trompé, bafoué, honni.
•I Sais-tu bien, d'.Vriiie.icc (il ne convenait plus de s'appeler Louison) que c'est un luron que ce petit coiiipèrelà ? Tudieu ! connue il agit et comme il coule ! Ce serait un ineurlie de le laisser retomber dans les mains de son ambassadeur. Je veux lui donner les moyens de le narguer, lui, la police et ses suppôts. Ecoute, mon garçon, tu sais jouer du flageolet ? — Comme un dieu.
— Tu as du cœur? — Connue uu diable. — Je t'engage, je te mets l'habit sur le corps, le sabre au côté, de l'argent dans ta poche. Tu te promèneras sur le pavé de Paris tant que cela t'amusera. Je le ferai partir ensuite pour le régiment, oii tu entreras d'abord eu qualité de fifre, parce que tu n'as encore ni l'âge ni la taille nécessaires. 'J'u gr.indiras, tu te formeras. Ton sabre et ton étoile feront le reste. •
Parler vendange à un ivrogne, dindes aux truffes à un gourmand , mariage à une jeune fille, veuvage à une jeune femme, bon rôle ii uu comédien, banqueroute a'son directeur, combats et gloire à l'enfaut qui recèle le héros, lous également ouvriront les oreilles.
Mon oncle ne répondait rien au recruteur, tant il était content, satisfait, enchanté. Le plaisir se peignait dans tous ses traits ; son oeil animé semblait percer l'avenir et y lire l'histoire de ses succès, l'n mot lui échappe eiiliii : « Et j'aurai mon sabre tout à l'heure ? — Et ton habit dans la journée. — C'est fait, je suis à vous. .
Ou apporte du papier et du bon vin. Le racoleur lait l'engagement ; mon oncle y appose sa croix faute de savoir signer. Il boit a la santé du roi , met dans sa bourse dix écus qu'on lui donne de sa part ; mademoiselle d'Armence y en ajoute dix autres , et J hoinas suit sou officier.
Que de jeunes gens de famille qui n'ont pas eu un début plus brillant ! Mais
Rose et Fabert ont ainsi commencé ,
a ce qu'assure ^1. de Voltaire. D'ailleurs, je racor*e des faits anlé-
ouvrait el feuilleldil le ci 1< bre espagnol
It
MOIN O^CLE THOMAS
rieurs » la révolution. On était alors ce qu'on |iouvait ; on a été depuis ce qu'on a voulu.
Un tailleur olili|;cant, comme tous le» ouvriers de Paris quand ou leur pave Tort cher ce qui vaut très-|ieu , arranijea en quatre heures un uniforme complet, que le recruleur .diandouna à mon onde moyennant quinte francs, parce qu'il ne pouvait plus lui servir. Mon oncle observa que le loi devait l'habiller; le racoleur répliipia que le roi n'habillait qu'il la i;arni»on, et qu'il faiulrail faire la roule en costume de ramoneur, si l'hahil ne convenait pas. Thomas ne s'occupait )>as du lendemain ; la jouissance du moment était tout pour lui; il lâcha donc ses espi'ces.
Un sabre n lame ébréchée, i poignée rongée de vert-de-gris, valait encore sii fr..ii ce qu'assurait l'olïicier; plus, trente sous au rémouleur qui rétablit le fil et efface la rouille; trois livres au fourbisscur qui nettoie , polit la monture et noircit le fourreau ; encore dix livres diï sous arraches il mon oncle. Il est clair que cette recrue coiMait trèspeu il Sa M;ijesté : c'était mailcnioiselle d'.Vrmence qui équipait et armait ce nouveau défenseur de l'ttat. Vous voyez que le patriotisme germait déjà dans plus d'un cœ ir.
Pendant que le tailleur et ses ijarçons, le fourbisscur et les siens, le rémouleur et sa meule travailiaicnt à l'envi à transformer un ramoneur en petit >lars, Thomas l.iit un saut au galetas de Marguerite, oii un homme aiii gages du roi ne pouvait plus convcnablenienl loger. Il en retire les chemises de toile de Hollande, les b.is de soie, les escarpins et les boucles d'argent que madame l'ambassadrice a payés dans des jours de faveur, et qu'il n'a pas eu la sottise d'oublier à l'hôtel. En amant de la gloire , (lui ne connait plus rien de solide que la fumée, il abandonne il la vieille ce qui était payé d'avance sur le. reste de la semaine. H lui serre la main, lui promet sa protection dans tous les cas ; entre chez un perruquier-baigiieur-ctuviste ; s'y fait décrasser et parfumer le corps , papilloter et friser la tète ; revient sur son quai, trouve prèles et endosse les marques glorieuses de son nouvel état. Joli comme l'Amour, léger comme le papillon, il rase à peine le pavé; il vole, il plane, il s'admire, et semble dire à tous les passants : Hegardez-moi.
Son officier, enchanté de sa gentillesse, le présente successivement il tous les recruteurs ses camarades. Tous l'accueillent, le félicitent de la noble ambition qui le dévore ; tous le font boire , il trinque avec tous, et il perd enliii connaissance en poussant ce cri fameax , interrompu par des hoquets : \'ive te roi !
Le lendemain à son réveil, il se trouva singulièrement avancé... du côté des dangers. Son officier avait reçu l'ordre de faire partir sans délai ses recrues pour Nantes, oii depuis quelque temps on méditait un coup de tète. Il ne s'agissait de rien moins que d'envabir l'Anglelerre, et en cas de résistance, de jeter l'ile et ses habitants dans la mer. A la vérité les préparatifs ne répondaient pas à la magniftcence des résultats qu'on se promettait ; mais en France , on n'a jamais douté de rien.
Depuis Guillaume de Normandie, ces sortes d'entreprises avaient constamment- échoué. Pour battre les Anglais chez eux, il faut nécessairement être maître de la mer , et ils ont acquis sur cet élément une supériorité que balanceraient à peine les forces navales réunies du reste de l'Kurope. La raison en est simple : les Anglais ont un besoin essentiel de la mer, dont les autres nations peuvent à toute force se passer , et un peuple laborieux réussit toujours dans les choses qui lui sont absolument nécessaires. La Seine ne connait que ses batelets. Londres est un port de nier considérable, et les goiits et les travaux de la capitale influent toujours sur ceux du reste de l'empire. Peut-être enfin le climat et le sol anglais produisent-ils des hommes d'un corps plus vigoureux et d'un esprit plus constant, comme ils produisent de meilleurs chevaux et de meilleurs chiens de chasse. .\u reste, ce qui n'a pas été fait jusqu'au jour oii j'écris n'est pas démontré impossible. H suffit d'aborder, et il ne faut, pour en noir , que beaucoup de bonheur et Bonajiarte.
Mon oncle, à la première nouvelle d'une invasion en Angleterre, se leva précipitamment, courut faire faire sa queue, acheter un sac à peau , dans lequel il enferma son butin; et sou sabre d'une main , et son flageolet de l'autre, il vint prendre les ordres de son officier. Cet officier était attaché au régiment irlandais , commandé alors par ce malheureux comte de Lally, qui était l'âme de l'entreprise, qui depuis fut lieutenant général , et qui péril d'une mort tragique, sur les bords de la Seine, pour avoir été pris par des Anglais dans l'ancien golfe du Gange.
Ceci n'est pas clair pour tout le monde : il faut s'expliquer catégoriquement. Il s'agissait de rétablir sur le trône de ses pères le petitfils de l'imbécile et infortuné Jacques II, que Louis XIV soutint si longtemps, et dont Louis XV secourut la postérité, sans trop savoir poi/rquoii car, que lui importait après tout que le palais Saint-James fût occupé par Georges ou par Edouard? Il était plus essentiel de soutenir notre compagnie des Indes, de reprendre sur les Anglais nos comptoirs et nos colonies. Mais la prospérité du commerce se fait sentir ii tous , n'éblouit personne , et rien n'est beau comme renverser et donner des couronnes.
Si quelque chose peut rendre l'homme au sentiment de sa nullité absolue, si l'exemple peut le consoler de l'éutd^ misère, d'auiiélcs,
de vœux impuissants, de privations, auquel semble le condamner la nature, qu'il ouvre l'histoire, et qu il bénisse son sort en compar.int sa famille, quelle qu'elle soit, à celte longue suite de rois d'Ecosse et d'Angleterre, dont la race, poursuivie par une fatalité insurmontable, épuisa, pendant plus de trois cents années, tous les malheurs qui peuvent accabler la triste humanité.
Le premier roi d'Ecosse de celte famille est garde dix-huit ans prisonnier en Angleterre, et meurt avec sa femme, assassinés par leurs sujets. Son fils Jacques II est tué à l'àife de vingt-neuf ans, en combiittant les Anglais. .Iac(iues III, emprisonné par son peuple, s'échappe, s'arme, et péril dans un combat qu'il livre aux révoltés. Jac(|ueslV perd .i la fois une bataille et la vie. Marie Stuart, sa pelilelille, chassée de son trône, fugitive en Angleterre, détenue dix-huit ans ])ar Elisabeth, est condamnée par elle, et porte sa tête sur un échafaud. (Charles I''', pelit-fils de Marie, roi d'Ecosse et d'Angleterre, est vendu, livré à Cromwell par les Ecossais, jugé el.£xécuté par les satellites de l'usurpateur. Jacques, son fils, septième du îiom, cl deuxième en Aii|;leterre , est détrôni' par son gendre, obligé de fuir de ses trois royaumes; et pour comble de malheur, on lui conteste jusqu'il la légiliniiié de son fils. Ce fils ne tente de remonter sur le trône de ses pères que pour faire périr ses amis par la main des bourreaux. Enfin le prince Charles-Edouard , dont il est ici question , réunissant à toutes les vertus le courage du roi Jean Sobieski , son aïeul maternel , n'obtient (pielques succès passagers que pour éprouver ensuite les plus incroyables malheurs. L'histoire n'ollre aucun exemple d'une maison si constamment infortunée.
Mais comme c'est l'histoire de mou oncle Thomas que j'écris, et non celle d'Angleterre, je reviens à mon héros. Il fut présenté à M. de Lally , à qui son air délerminé plut aussi beaucoup Le comte lui dit qu'il le prendrait avec lui, et lui ordonna d'être prêt pour le lendemain.
Bon sany ne peul mentir, dit un vieux proverbe. Mon oncle était sans doute issu d'un sang de la meilleure espèce, car il se souvint de sa mère, que tant de beaux messieuft oublient tous les jours. Il ne crut pas devoir aft'ronter l'Océan et la mort sans prendre congé d'elle dans les formes. Riboulard le chiffonnait un peu; il fut même sur le point d'engager son recruteur à l'accompagner; mais il se reprocha bientôt cette faiblesse indigne d'un grand cœur. Il pensa qu'un fifre du régiment de Lally ne devait avoir peur de rien, il comptait d'ailleurs sur son habit qui en impose toujours, et sur son sabre qui avait le fil.
Ces idées encourageante» le conduisirent jusqu'à la porte de ses foyers, que sa sûreté personnelle l'avait déterminé à fuir, et que depuis si longtemps il n'avait salués. Mais, en touchant le loquet, il sentit son courage faiblir ; la main lui trembla. Il pensa que Riboulard était homme à l'échiner avant que d'entrer en explication, et si la piété filiale le poussait dans la chambre, l'amour de lui-nicme le repoussait vers lescalier. — Non, sacrebleu ! je ne descendrai pas, reprit-il après un moment de réflexion. Il ne sera pas dit qu'un sergent du guet aura fait reculer un soldat de Lally. Après tout , Riboulard n'est qu'un homme; il n'est pas mon père, et au premier geste déplacé, je lui passe mon sabre au travers du corps, là il met le sabre ii la main , et il ouvre la porte, et d'un saut il tombe d'aplomb au milieu du taudis.
Riboulard , cloué par la goutte dans un mauvais fauteuil, les pieds étendus sur un vieux paillasson, la tête enveloppée d'un mouchoir à tabac, les épaules couvertes d'un jupon gras et déchiré, Riboulard, appuyé d'une main sur sa béquille, écuniait de l'autre son pot-aufeu en attendant sa chaste moitié, qui était au sermon, lorsipie la brusque entrée du fifre lui l'ail tourner la lèle. La pointe du sabre se présente à dix-huil pouces de sa poitrine. H n'a pas le temps de voir à qui il a afl'aire; la frayeur s'empare de lui, il oublie qu'il a la goutte, il se lève pour prendre sa hallebarde, appuyée contre la lable. La douleur qu'il sent aux pieds le fait retomber aussitôt non pas sur son fauteuil , mais sur le chat de l\osalic, qui se chauffait en regardant les tisons. Minon lui imprime ses quatre griffes dans le derrière: Riboulard fait un mouvement pour se dégager, et pousse un cri affreux; mon oncle part d'un éclat de rire. Le chat, en liberté, s'élance au hasard , retombe dans le pol-au-feu , le renverse en s'élançant de nouveau pour échapper ii la brûlure, inonde et brûle Riboulard, qui n'échappe lui-même aux homiiies, aux animaux, aux éléments conjurés contre lui, qu'en se roulant tout d'une jiièce vers la porte. Un de ses pieds accroche celui de la lable , qui lui tombe sur l'estomac; la table entraîne la hallebarde, qui lui casse sa derfiière dent : il hurle, le chat échaudé miaule, et le fif.e continue de rire.
Cc|icndant le calme se rétablit, lesdouleursde Riboulard s'apaisent, il a le loisir d'examiner le rieur, dont la gaieté n'annonce pas des intentions hostiles. Il le reconnaît, et la scène change aussitôt.
H s'était roulé jusqu'à la porte, probablement pour appeler les voisins à son secours. 11 se met sur son cul , le bout du bâton de la hallebarde contre sa poitrine, et la pointe tournée vers mon oncle. Mon oncle, lâché de s'être engagé si avant, fait une voile vers la croisse, qui deux fois lui avail été ^i propice. Riboulard, dont l'argent s'était envolé par là, l'avait fait griller pour parer à un second acci-
MOW ONCLE THOMAS.
dent, et Tlionias, qui aurait voulu ^tri- à ci'Ut licui-s, fui forci' ilr combattre. Il sautait ."i ilroite et à jjauilio pour picuilrc lUIioularil en flanc; Hiboulant, loiirnaiit sur son cul couinie sur un pivot, faisait face (le tous côti's , et mon oncle trouvait p.irtout la pointe redoutable de la lialleliarile. Il voulut parlementer; il cria (ju'il n'était venu que pour voir sa mère, et qu'il demantlait la liliertc de se retirer. Uibouianl , inébranlable il sa porte, jura qu'il cliàlierail le petit coquin qui lui avait manqué de respect. Mon oncle s'abaiss.1 jns(|u'ii demander grâce; Kiboulard refusa d'entrer en composition, et ciigea que l'as- Millant jetât son sabre et se rendit .i discrctioti.
• Rendre mon sabre, s'écrie Tbomas exaspéré par de seniblibles prétentions, rendre mon sabre ! M<- prenez-vous pour un servent du guet ? C'est vous, corbicn ! qui rendrez la hallebarde. Kt aussitôt celle guerre d'ob.servalion preiul une incroyable activité. La poterie et les menus meubles volent a la lète du sergent; mais la fureur dérange la main de mon héros. Les coups jiortent à faux, et lliboulard conserve sa positiou. Mon oncle déterminé à vaincre, el ne trouvant plus rien à casser, relève la table, la charge péniblement d'un matelas, y monte après, soulève le matelas aussi haut que le permettent ses petites forces et la longueur de ses bras, le laisse tomber eu long sur Kiboulard , el saute de la table sur tous les deux. Il frappe des pieds, des poings, de la monture du sabre; il s'allonge, il se raccourcit, selon que Riboulard , qui suffoque, dirige ses efforts. Le vieux sergent, excédé de fatiijue et de douleur, perd enfin connaissance et lâche la hallebarde. 'I bornas s'en saisit, et, sorti avec honneur de son premier combat, il se dit que s'il est beau de vaincre, il est plus beau de pardonner. Il enlève le matelas, el les fumées qui lui chatouillaient le cerveau se dissipent à l'instant.
Kiboulard est sans mouvement, et Thomas croit l'avoir tué. Il rougit, il pA il; ses genoux ploient, il s'afflige, il se désole. De quelque résolution qu'on soit armé , on ne tue pas un boDime comme une mouche , et ce n'est que par degrés qu'on devient féroce. Mon oncle te repent sincèrement; mais ce sentiment ne dure pas. Il se rappelle son inoculation forcée , ses dents vendues, ses épaules déchirées ii coups de verges; il conclut que si Riboulard est mort, il l'a bien mérité, et lui, Thomas, n'a point de reproches à se faire.
Comme il n'était pas sûr que les témoins, s'il s'en présentait, fussent de cet avis, il jugea prudent de sortir de chez sa mère, dût-il se mettre en roule sans lui faire ses adieux. Il n'y avait qu'une petite difficulté : Riboulard était étendu eu travers de la porte qui ouvrait en dedans, et mon oucle s'épuisa en efforts superflus pour déranger cette masse.
Vous vous étonnez sans doute de ce que les voisins ne soient pas accourus au tintamarre affreux qu'on a fait dans cette chambre. Ils avaient de bonnes raisons pour cela, et je vais vous les dire, car enlio je vous dois compte de tout.
Sur le même carré logeaient trois ouvriers qui étaient allés à leur ouvrage, et leurs trois femmes Irès-gentilles et très-accortes étaient allées se faire battre. Au-dessus , l'aimable Zéphyr en été et le venteux Borée en hiver. Au-<le>sous, une dévote et un marchand; la première au sermon , le second à sa boutique. Les étages inférieurs occupés par je ne sais qui; mais comme la voix monte toujours, Riboulard et mon oncle ne pouvaient être entendus que du ciel, qui ne se mêle plus de nos affaires, depuis que saint Luc, saint Jean, saint Matthieu et saint Marc ne se mêlent plus d'écrire.
Cependant mon oncle, qui ne perdait jamais là tête, voyant l'impossibilité de s'évader par la porte ou la fenêtre, se mit courageusement à attaquer avec la hallebarde le plâtre et les lattes qui le séparaient de l'escalier. Il ne lui restait plus, après avoir tout brisé dans la maison, qu'à démolir la maison elle-même, et l'opération allait grand train , quand le génie destructeur de mon oncle est arrêté par les cris d'une femme et les jurements d'un homme , qui tous deux montent précipitamment. Thomas croit avoir tué son beau-père; tout l'inquiète, le tourmente. Il prèle une oreille attentive; il entend distinctement une lourde chute, une seconde plus violente encore succède aussitôt, el en même temps un coup terrible fait résonner la porte. La serrure faible, les gonds rouilles cèdent, la porte tombe, tombe encore sur Riboulard , el par-dessus la porte tombe un fort de la balle, que le diable semble pousser de telle sorte, qu'il glisse sur le visajje jusqu'à la cheminée, et s'écorche en glissant sur un carreau inégal le front, le nez et le menton. Parait ensuite Rosalie le bonnet tomltè, les cheveux gris- pommelé en désordre, les genoux et les coudes meurtris.
Puisque vous vous souvenez de tout, vous n'avez pas oublié que , parmi les vingt et un soupirauts congédiés par ma grand'mère à \augirard, élait un fort de la halle, amoureux en proportion de sa vigueur, et capable d'exterminer d'un coup de main le vieux Tithon de cette nouvelle Aurore. Il avait conservé une velléité |)0ur Rosalie; il l'avait constamment convoitée, et constamment il avait étouffé ses soupirs, pour ne pas se brouiller avec un homme aussi prépondérant que M. Riboulard.
Ce jour-là (qui peut répoudre en se levant des événements de la journée.'), ce jour-là, Jean le Blanc, au lieu d'aller au sermon, avait copieusement déjeuné dans un cabaret voisin. Il sortait gaie-
ment du temple de H;mcIius, et ma granil'mère de celui de notre divin maiire. I f gal.mt l'aperçoit, sou goùl se réveille... (Jue dis-jel ce goùl se convertit en rage.
Il l'accoste <run air décidé , et s'explique uns périphrase : c«s messieurs se servent toujours du mot techiiicpie. A des propositions révollautes sans doute, uia grand'mère répondit par un >i|'ue de crois, qui chaise, dit-on, l'esprit malin, mais qui ne peut rnn sur un fort de la halle. Celui-ci répéta l'invitation; ma graud'mcrc doubla le pas, le satyre prit le trot.
Ils arrivèrent ensemble dans l'allée qui conduisait à la forteresse que Thomas venait de réduire. IJi , le drôle ne perdit plut le temps en vains propos, il agit, el si vertement. (|ue ma gr.md'uière lut obligée de jouer des onf;les; jeu piiiuant. i|ui lui valut une tape «ur le bras et une autre sur le toupet, qui sépara le bonnet du chef, lîlle courut vers l'escalier, l'enragé courut après elle en jurant que, de gré ou de force, il en tâterait. «
Rosalie violée I vous ne vous y attendiez pas, ni elle non plus, et il n'y av.. il qu'un fort de la halle qui filt capable de tenter ce grand œuvre.
La menace d'un semblable attentat avait rendu à ma grand'mère toute l'agilité de sa première jeunesse; mais ses forces n'étant plu; en proportion de la grâce suflisante, elle resta pâmée sur le seuil de sa porte : c'est ce qui s'appelle périr au port. L'e^calier était obscur; l'audacieux Jean le Hlanc, perdant <le vue la victime qu'il se proposait d'imrpoler, avait doublé de vitesse. Le corps gisant de ma grand'mère avait arrêté net l'action de ses jambes, et le busle, que rien ne contenait, était tombé avec violence sur la porte et l'avait enfoncée.
Pauvre mari ! tu as perdu connaissance , pour ne pas voir de telles horreurs I Cher el tendre enfant I ton innocence ne te laisse p s même soupçonner qu'un brigand veut pnù/narder ta mère ! Que de femmes ont dit la continuité de leurs plaisirs clandestins à l'aveuglement de leurs maris et à l'ignorance de leurs bambins !
Les extrêmes se touchent, et l'ordre est quelquefois sori du sein même de la confusion. Le dernier coup qu'avait reçu Riboulard avait ranimé, par l'effet des contraires, les csprils vitaux qu'avaient engourdis les premières contusions, le fort de la halle avait été subitement dégrisé par la violence de sa chule; ma grand'mère oublia ses ii'famies en pressant dans ses bras un fils qu'elle ne croyait plus revoir, et l'imagination ardente de ce fils s'assoupit sur e sein maternel.
Tout le monde était à peu près content, hors Riboulard, qui a\ait sur le cœur l'algarade de mon oncle Thomas. Sa femme lui rappela -que la vengeance est un des sept péchés capitaux; il l'envoya faire lanlaire. Jean le Blanc, très-bon garçon quand il n'était pas ivre, recolla le goutteux d.ms son fauteuil, lui parla raison à sa manière, et à force de tâtonner il trouva enhn le faible du bonhomme. Il lui représenta que deux militaires, qui se sont bravement battus, finissent toujours par boire ensemble, et il offrit de payer l'écot. Cette dernière proposition fit plus que tous les raisonnements possibles. Riboulard s'apaisa, pardonna, et consentit à embrasser Thomas tant bien que mal, aux conditions suiv.intes, qui furent acceptées, après quelques difficultés de la part du soldat de Lally :
1° Que Jean le Blanc ferait raccommoder la porte. — Accordé. 2° Qu'il payerait trois pintes de vin et trois livres de saucisses. — Accordé. 3° Que Thomas irait acheter un autre pot-au-feu, et qu'il payerait la vaisselle et les meubles cassés.
Thomas n'avait pas envie de payer les frais de la guerre. Il murmurait tout bas que cela regardait les vaincus. Sa mère lui glissa deux écus de six francs, qui levèrent tous les obstacles. La paix fut conclue et jurée eiyre toutes les parties. On dîna sobrement, parce que Riboulard était bien aise qu'il lui restât de quoi souper; mais on dîna en famille, et la cordialité et le sot orgueil firent, selon les caractères, les frais de la conversation. Rosalie caressait mon oncle, mon oncle caressait sa mère. Jean le Blanc cita ceux de ses camarades qui s'étaient éreintés en voulant porter aussi lourd que lui, et Riboulard nomma avec emphase les filles, les filous, les auteurs, les colporteurs qu'il avait logés à l'hôpital, à Bicêtre ou à la Bastille. Enfin on se sépara assez satisfaits les uns des autres; et mon oncle, enchanté de sa journée, se retira sur son quai, chargé des bénédictions de madame sa mère.
Le lendemain, à la pointe du jour, il se rendit chez son colonel, qui lui fit croquer le marmot trois ou quatre heures, qui parut enfin, le fit jucher sur un fourgon chargé d'armes, de poudre et de balles. Il le recommanda à ses gens, el partit en poste pour Nantes.
Mon oncle arriva le dixième jour, sans événements, et s;ins autre occupation que de boire, manger et dormir à l'auberge, avec le factotum de .M. le comte, et de lui jouer du fifre dans le fourgon.
Sept jours après sou arrivée, tout étant disposé aussi bien qu'on le peut avec du zèle et peu de moyens, mon oncle s'embarqua en trèsbonne compagnie pour la conquête de l'.Vogleterre.
Je n'ai pas, je le répète, la prétention d'écrire l'histoire; je laisse cela aux compilateurs; A luus seigneurs . tous honneurs. Mais je ne peux me dispenser de parler d'une entreprise oii mon oncle fit tant de bniit avec son fifre.
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MON ONCLE THOMAS