‹ Vie et aventures de Pigault-LebrunChapitre 242 sur 379 · VIII. — Expédition du prince Chsries-Édouard Stuart · texte numérisé non relu

VIII. — Expédition du prince Chsries-Édouard Stuart

De tous les évi'iuMiienlsd't'clal dont parle l'histoire, il n'en est pas peut-être qu'on puisse comparer ii la tentative du prince Kdouard, si on considère la faililcsse des inojens, l'éclat des premiers succès, les malheurs romanesques et presque incrojahles qui leur succédèrent, et les chanjienienls (lu'nne victoire de plus pouvait apporter dans le système politique di' l'I'.urope.

Kn efTel, la bataille de Culloden i;aç,née, le prince Kdouard faisait remonter son père au trône, et 1' \n|;lelerre devenait l'alliée de la France. Ces ilcui puissances se li|;uaient contre la Hollande, Louis XV pour la forcer a la paix, Stuart pour la punir d'avoir détrôné sou aïeul. Le commerce des deux Indes prenait une forme nouvelle, et il est à présumer que le pape recouvrait sur l'Angleterre les droits que lui avait olés Henri \ III.

Charles-Edouard était fils du chevalier de Saint-ficorges, vulgairement appelé le l'ritf niant , et petit-lils de Jacques H. Il vivait à Home auprès de son père, et sa jeunesse s'écoulait dans une inaction qui ne s'accordait ni avec un courage bouillant, ni avec un amour extraordinaire de la gloire. Ce dernier rejeton de tant de rois et de tant d'infortunes avait été appelé en France en 17 4-2, ci on avait fait alors des elïorts aussi dispendieux qu'inutiles pour le porter, avec une armée, sur les côlcs d'Angleterre. Il attendait à Paris une occasion favoralilc pour déployer ses talents et satisfaire son ambition. La guerre que Louis XV soutenait alors contre l'Allemagne,' l'Anglelerre, et la Hollande, l'épuisail d'hommes et d'argent. Trop occupé de ses propres affaires pour penser alors à rétablir celles d'un juincc étranger, le roi laissait Kdouard dans l'obscurité, et même dans l'oubli.

Ce jeune prince s'entretenait un jour de ses malheurs et de ses espérances avec le cardinal de Tencin, qui devait au Prétendant sa promotion à la pourpre romaine, et le prélat lui adressa ces propres mots: «Que ne tentez-vous de passer sur nu vaisseau vers le nord de l'Ecosse? Votre seule présence pourra vous donner un parti et une armée. Alors il faudra bien (jue la France vous secoure. »

Les plus faibles causes amènent souvent de grands événements. Ces mots réveillèrent l'ambilion du prince. Mais oii trouver ce vaisseau, et comment l'éciuiper? Son père ne pouvait rien pour lui, et il vivait en France des dons de quelques familles réfugiées, attachées ii sa maison.

Il avait vu quelquefois M. de Lally, Irlandais de nation. Son courage, r. compensé sur le champ de bataille même de Fontenoi, et son. caractère remuant, le lui tirent juger digne de le seconder. Il s'ouvrit à lui, et Lally se chargea de diriger l'entreprise.

l! s'assura d'abord de sept ofliciers irlandais ou écossais, qui consentirent à courir la fortune du prince. Leurs noms méritent d'être connus : c'étaient le marquis de Tullibardine, frère du duc d'Athol, un Makdonall, Thomas Sheridan, Sullivan, Kelli et Slrikland. Tous, avant le départ, furent promus aux premiers grades d'une armée qu'on pouvait n'avoir jamais.

l'un d'eux s'adressa à un négociant de Nantes, Irlandais, nommé H'ahh, qu'il savait affectionné au parti du Prétendant. Par un hasard singulier, ce \\alsh, dont on n'espérait que quelque argent, avait un corsaire de dix-huit canons, qu'il offrit généreusement, et qu'on équipa en secret. L'actif et infatigable Lally ramassa de tous côtés des armes, des munitions de guerre et des fonds. Enfin, le prince s'embarqua avec ses sept officiers, dix-huit cents sabres, douze cents fusils et quarante-huit mille francs. Telles étaient les ressources qu'il comptait opposer à des flottes, a des troupes réglées, à des finances considér.ibles, et il l'opinion publique , généralement prononcée en faveur d'un roi aflermi sur le trône.

Par une suite des soins du comte de Lally, le corsaire que montait le prince fut escorté par un vaisseau du roi de soixante-quatre canons, r Elisabeth, que le ministre de la marine avait prêté à un armateur de Ounkerque. Cette espèce de faveur s'obtenait alors, moyennant une somme payée au trésor royal, et l'entretien de l'équipage était à la charge de l'armateur. Le roi, ii qui appartenait le vaisseau, et le ministre qui l'avait prêté, ignoraient également à quel usage on devait l'employer.

Après huit jours d'une navigation périlleuse, après avoir échappé a la poursuite d'une escadre, le prince tomba dans une flotte marchande qu'escortaient trois vaisseaux anglais. Le plus fort, portant soixante-dix canons, se détacha pour combattre IKlisabeth. Le corsaire que montait le prince iiniuiéta le convoi par de fausses manœuvres et força ainsi les deux autres vaisseaux à ne pas s'en écarter. Insensiblement il gagna le vent, et fit force de voiles vers l'Ecosse, pendant que i ElisdOeth soutenait contre le vaisseau anglais un combat long, opiniâtre et meurtrier, qui fatigua également les deux partis, et dans lequel aucun n'eut un avantage prononcé.

A la faveur de la nuit, le prince aborda une petite île ii peu près déserte, au delà de l'Irlande, vers le cinciuante-huitième degré. 11 allendit le jour pour cingler vers l'Ecosse, dans la crainte d'être en-

■ Épiiode entièrement biitoriquc.

veloppé au milieu des ténèbres. Enfin, le petit-fils de Jacques II, roi d'Ecosse, débanjua dans un petit canton de ce royaume, appelé le Muidard. Quelques habitants auxquels il se nomma tombèrent à ses genoux, en [Motestant de leur impuissance. Ils étaient sans armes, pauvres, et ne mangeaient que du pain d'avoine, qu'ils obtenaient, à force de travail, d'un terrain pierreux et stérile. « Je cultiverai cette terre avec vous, leur dit le iiriuce; je mangerai de ce pain; je partagerai votre pauvreté, et je vous apporte des armes. »

De tels sentimens, exprimés avec la chaleur de la vérité, devaient exciter l'enthousiasme. Ces bonnes gens furent ses premiers soldats. Le bruit de son arrivée se répandit dans les environs. Les .Makdonall, les I.nkil, les Cameron, les Fraser, chefs d'autant de tribus d'Ecosse, vinrent aussitôt se joindre à lui.

Les peuples qui composent ces tribus habitent un pays montagneux et couvert de forêts d'une étendue de deux cents milles. Les îles Or- M cades et celles de ZiCtland suivent les mêmes usages et vivent sous I les mêmes lois. Ces jicuples sont les seuls, de l'ancien monde connu, qui aient conservé l'habit de guerre des Komains. La rigueur du climat, le travail et la vie sobre auxquels les condamne la nature, les rendent agiles cl vigoureux. Ils supportent avec constance les fatigues et la disette; ils couchent souvent sur la terre, et résistent aux marches les plus pénibles, au milieu des neiges et des glaces; ils sont soumis à leurs seigneurs, qui ont conservé sur eux les droits féodaux abolis en Angleterre; ainsi ils sont nécessairement du parti de ceux dont ils dépendent.

Les Irlandais, catholiques romains comme le Prétendant, étaient cependant dans des dispositions toutes différentes. Le pays est plus ferlile et mieux cultive; le peuple était plus favorablement traité par la cour de Londres; les manufactures étaient encouragées; par conséquent le commerce florissait, et l'habitant fortuné et tranquille tenait plus aux douceurs de la vie qu'aux intérêts des Stuarts. Voilà pourquoi l'Irlande ne prit point de part active à la révolution qui se préparait, lorsque tout en Ecosse concourait à l'avancer par les armes, ou la favorisait en secret.

Une autre cause des premiers succès du prince vint du mécontentement de beaucoup de lords écossais, qui, depuis la réunion des deux royaumes, n'avaient pu avoir entrée au parlement d'Angleterre. La cour avait négligé de se les attacher par des pensions. Ils regardaient donc comme une sorte d'esclavage cette réunion qui ne leur assurait aucun avantage il eux ni à leurs tribus, et ils soulevèrent les contrées septentrionales de l'Ecosse.

(^^uelques autres, que le ministère croyait avoir gagnés par des largesses ou des emplois, cédèrent à l'enthousiasme général, et se réunirent à leurs compatriotes, en laveur d'un prince originaire de leur pays, dont le courage, le talent et les vertus étaient encore augmentés par la renommée. Les ducs d'Argile, d'Athol et de Queensbury restèrent seuls fidèles au gouvernemenl.

Edouard avait à peine rassemblé trois cents hommes autour de sa personne, qu'on leva l'étendard royal. C'était un morceau de taft'etas que Sullivan avait apporté, et qu'on fixa au haut d'une perche. Cette poignée d'hommes se mit en marche, et grossit en avançant, au point que le prince arrivant au bourg de Fenning se trouva à la tèle de quinze cents montagnards. Il leur distribua les fusils et les sabres dont Lally avait chargé le corsaire nantais.

Jamais les circonstances n'avaient été plus favorables pour attaquer et abattre le gouvernement. Le roi Georges était sur le continent, et il ne restait pas en Angleterre six mille hommes de troupes réglées. La petite armée du prince, s'augmentant de jour en jour, était pleine de courage et de bonne volonté. Edouard conçut les plus brillantes espérances, et prépara tout pour seconder sa fortune. Il s'essaya d'abord contre quelques compagnies du régiment de Sainclair, qui s'avancèrent contre lui des environs d'Edimbourg; il les défit entièrement, et trente Ecossais prirent quatre-vingts Anglais avec armes et bagages.

11 renvoya alors le vaisseau qui l'avait apporté, pour donner avis aux rois de France et d'Espagne de son débarquement et de la situation de ses affaires. Les deux souverains lui écrivirent et le traitèrent • de frère, non qu'ils voulussent encore le reconnaître publiiiuement, mais ils ne pouvaient refuser ce titre d'honneur a sa naissance et à son courage.

Ils commencèrent alors ii le secourir sérieusement. Des convois d'armes et de munitions furent expédiés de différents poris; plusieurs de ces vaisseaux furent pris par les Anglais, qui ne cessaient de croiser dans ces mers; d'autres abordèrent et encouragèrent le parti, qui ne douta plus que la France et l'Espagne ne fissent les plus grands cllorts pour rétablir le Prétendant.

I.a confi.ince coinmenç.iil ii s'établir et attirait sans cesse des soldats il Edouard. 11 marchait avec rapidité : toujours ii pied, à la tête de ses montagnards, vêtu et nourri conime eux, il leur donnait eu tout l'exemple. 11 traversa les cantons de Badnoch, d'.Vthol, de Perlhshiro; il s'empara enfin de Penh, une des plus considérables villes de l'Ecosse.

Ce fut la qu'on le proclama solennellement régent d'. Angleterre, de France, d'Ecosse et d'Irlande, pour son père Jacques III. Il est asse» extraordinaire qu'il acceptât le titre de régent de France, au moment

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où il ne pouvait rien inie par la France elle iii(^iiie; mais c'i'tail un ancien usage, auquel peul-t^tre il n'osa ilcrO|;cr, île peur irinilisposcr ses troupes, et «[ni, par son absurdilt' même, ne pouvait inquiéter le roi de France.

Le duc de l'erlh, le lord Oeon^îC'i Murrai arrivi-rent alors avec de nouvelles troupes . et prêtèrent serinent de l'idélité au prince. Des compagnies entières désertèrent pour venir se ran|;er sous ses drape:iu\. Dunilie, Drunioiul, >ewl>ourg, lui ouvrirent leurs portes.

Il assembla un conseil de f;uerre, dans lequel on discuta des opérations plus importantes. Les avis étaient parta|;és : le prince voulait marclicr droit ii Edimbourj;, et déterminer, par la prise de la capitale, la coïKiucte de l'Ecosse. Il avait des intelli|;ences d.ins la ville , mais la majorité des liabitants tenait pour le roi C.conjes. La place était défendue par une garnison, et Edouard inaii(|uait de tout ce qui assure le succès d'un siéjje. • Il ne faut, répondit-il à ces objections, que me montrer pour les faire déclarer tous. • Son opinion prévaut: on marche sur Edimbourij, on s'empare d'une îles portes avant qu'on ■il pensé à se défendre; le gouverneur Ouest, surpris, se retire dans le château avec ses troupes. L'alarme se répand aussitôt dans tous les quartiers; les uns veulent recevoir le fils de leurs anciens rois, d'autres veulent conserver la ville au gouvernement; les esprits s'aigrissent, les tètes fermentent, les magistrats redoutent et veulent éviter Li guerre civile; ils ne trouvent pas d'autre moyen que de se rendre à la jiorle qu'occupaient les montagnards, et d'y traiter avec Edouard. Le prévôt, nommé aussi Stiiart, porta la parole et demanda, avec un trouble véritable ou apparent, ce qu'il fall.iit faire : • l'oniber à ses pieds et le reconnaître I » cria quelqu'un du milieu de la foule. Ce cri fut répété de toutes parts, et le prince fut reçu et proclamé dans la capitale.

Ce premier succès , si brillant en apparence , était peu de chose tant qu'Edouard n'était pas maitre du château. C'était la seule place véritablement forte oii il put établir des magasins, se retirer en cas de revers, et d'oii il pût contenir des habitants dont les dispositions étaient encore incertaines.

Le château d'Edimbourg est situé sur un roc inaccessible. Il est défendu par des murailles de douze pieds d'épaisseur, revêtues d'un fossé profond taillé dans la roche. Cette forteresse antique, et par conséquent irrégulière, exige cependant un siège dans les formes, et le prince n'avait point de canons. 11 lut obligé de traiter à son tour •vec Guesl. On convint que, les hostilités seraient suspendues de part et d'autre , et que la ville fournirait des vivres au château.

On sut bientôt ,i Londres les avantages qu'.ivait obtenus Edouard. Ce prince, qu'on y regardait lors de son débarquement comme un «venturier qui n'était pas à redouter, inspirait déjà des craintes sérieuses. La régence établie par le roi Georges avant son départ d'Angleterre mit eu son nom la tête du jeune prince à prix. On promit sii cent soixante mille livres de notre monnaie à quiconque le livrerait. L'importance de la somme prouvait combien on le jugeait dangereux , et par une contradiction singulière on ne prenait encore aucune mesure efficace pour le vaincre.

Edouard, niaitré de la plus grande partie de l'Ecosse, proclamé partout sur son passage, semblait autorisé à traiter de son côté Georges d'usurpateur. Ou s'attendait qu'il répondrait aux proclamations de la régence eu se servant des mêmes armes. 11 donna un exemple de modération bien rare dans un jeune guerrier que ses premiers succès pouvaient enivrer. Il n'opposa aux proscriptions sanguinaires de ses ennemis que son épée et la défense rigoureuse à ses adhérents d'attenter à la vie du roi régnant et des princes de sa maison. Une telle conduite fortifia son parti , et rendit sa cause plus respectable.

Il ne négligea rien pour la faire valoir et pour profiter de cette première ardeur du soldat, qui se ralentit si aisément. Il apprit que le général Cope s'avançait contre lui avec des troupes réglées, et il sortit aussitôt d'Edimbourg pour le combattre II conduisait trois mille montagnards qui étaient toute son armée, et qui avaient des cornemuses pour trompettes. Les Anglais, au nombre de quatre mille hommes, avaient deux régiments de dragons et six pièces de campagne. Edouard était décidé à tout braver. 11 monte quelques hommes sur des chevaux de bagage ; il avance à marches forcées; il se trouve en présence des .-Vnglais à Preslon-Pans , et range aussitôt sa petite armée en bataille. Il n'avait ni corps de réserve ni seconde ligne; il n'en avait pas besoin : ses soldats étaient disposés à se battre en furieux. Il tire son épée, et jetant le fourreau au loin : •< Je ne la remettrai , dit-il , que quand vous serez libres et heureux. •

Ce prince était né général. Il avait remarqué un défilé par oit l'enuemi battu pouvait faire sa retraite. 11 détacha cinq cents hommes pour s'en emparer, et il engagea le combat avec deux mille cinq cents montagnards.

Son attaque est si vive que l'ennemi n'a pas le temps de se servir de son artillerie. Ses montagnards fondent sur les Anglais, tirent à vingt pas, et jetant leurs fusils se couvrent de leurs boucliers, se précipitent entre les chevaux, les tuent avec le poignard, et combattent les hommes le sabre à la main. La force du corps, inutile aujourd'hui dans les batailles, fit tout dans celle-ci. Les .\ni;lais, étonnés d'une manière de combattre nouvelle p»ur eux, se débandent et fuient de

tons cotés. On leur tue huit cents hommes; le reste , ainsi que le prince l'avait prévu, ilicnlic a se sauver par le défilé. Les niontiigiiards, qui les att"iideiil , en font qiiatonic cent» prisonniers. L'artillerie, les bagages, les drapeaux, restent au poiivoii du vainqueur. Les chevaux des morts et des fuyards lui font ii l'instant une cavalerie, (.^etle première victoire ne lui a coitlé que suivante hommes.

Le général Gopc avait fui presque seul. La nation , indignée de ta défaite , demanda qu'il fi'il traduit devant une cour martiale, et celleci , contre l'onlinaire de ce genre de tribunaux, qu'égarent souvent la passion ou rinlrigiic. priinonca t|iie la présence, l'intrépidité du prince et la iiiaiiii're de combattre des Ecossais avaient seules décidé la perle de la bataille.

Dépendant le grand nombre de prisonniers embarrassait le prince. Il ii'avail point de place oii il pût les envoyer. Il n'étiiit pas possible de les taire garder par ses soldats, qu'ils égalaient preMpie en nombre. Il se détermina a les renvoyer, après leur avoir fait jurer de ne porter d'un an les armes contre lui. Il garda les blestés , les ht soigner comme les siens, et cette générosité lui attira de nouveaux partisans.

Deux vaisseaux, l'un français, l'autre espagnol , chargés d'armes et d'argent, arrivèrent alors sur les côtes. Us débarquèrent un certain nombre d'officiers irlandais qui étaient au service de France, et ipii brûlaient de se distinguer aux yeux de celui qu'ils regardaient comme leur légitime souverain. Edouard les employa à discipliner ses troupes.

Le même vaisseau français revint quelques jours après la victoire de Prcston-Pansau port de Mont-Hose. Il apportait encore de l'argcnl et des armes, et le frère du uiaïqtiis d'Argens, si connu par ses écrits, était à bord en qualité d'envoyé du roi de France auprès d'Edouard. Ses affaires prenaient la tournure la plus avantageuse. Il était rentré dans Edimbourg , oii son armée s'augmenta jusqu'au nombre de six mille hommes. L'ordre commença à s'établir dans tontes les parties. Il avait une cour, des secrétaires d'Etal, des hauts officiers. Le pays fournissait des subsides réglés; les .\nglais ne le menaçaient d'aucun côté; sa sécurité eiil été entière s'il eût été maitre du château d'Edimbourg. Il n'avait pas de grosse artillerie, il ue pouvait rien entreprendre contre cette forteresse.

A la valeur, à la modération, à la générosité d'Edouard, la régence d',\ngleterre avait d'abord oppose la proscription. Elle essaya ensuite la calomnie, et enfin l'arme du ridicule, toujours sûre en France, mais impuissante sur le flegme anglais. On imprima et on afficha partout que le Prétendant venait renverser la religion dominante, persécuter les anglicans, et substituer le despotisme aux lois du pays. Edouard protestait que jamais il n'attenterait à la liberté des cultes, et qu'il respecterait les immunités du peuple. La régence exigea des fonctioruiaires publics une nouvelle forme de serment, conçue en ces propres termes : J'abhorre, je détefte, je rejette comme un sentiment impie celte damnable doctrine, que des princes excommuniés par le pape peuvent être déposés ou assassinés par leurs sujets , etc. Edouard répondait que si quelqu'un avait à craindre le fer des assassins, c'était celui-là seul dont on avait proscrit la tête. On fit sortir de Londres et de son territoire tous les prêtres catholiques, trop peu nombreux pour être redoutables , et on ne redoutait en effet que le courage d'Edouard et une armée conduite par l'enthousiasme, qu'échauffaient encore des succès presque prodigieux. Enfin on fit paraitre un journal qu'on distribuait gratuitement, dans lequel on comparait les choses importantes faites pendant le règne de Georges II aux changements qui ne devaient pas manquer d'arriver sous la domination d'un prince catholique romain : les moines rétablis, les édifices publics convertis en couvents, un jésuite confesseur et ministre , plusieurs ports livrés aux Français , etc. Les partisans qu'avait Edouard dans Londres même écrivaient dans le sens contraire, et leur style ambigu et la modération qu'ils observaient ne donnaient aucune prise au gouvernement.

Le prince, à qui son ardeur ne permettait pas de s'occuper longtemps d'une guerre de plume , sortit de nouveau d'Edimbourg, et enleva l'épée à la main Dundee, Drumond et>ewbourg.

Le roi (îeorges , de son côté, était revenu en .Angleterre pour arrêter les progrès effrayants de son adversaire. Il fit venir six mille , Ilessois et les garnisons hollandaises de Tournai et de Dendcrmondc, qui. par la plus précise des capitulations, ne devaient faire aucun service pendant dix-huit mois II mit sur pied ses milices; il engagea plusieurs seigneurs à lever des régiments à leurs frais; il en fil revenir plusieurs de Flandre; il mit enfin dans ses préparatifs auUnt d'activité que la régence avait marqué de lenteur.

Ses alarmes augmentèrent, et la fermentation s'empara a Londres de tous les esprits quand on y sut qu'Edouard avait pris (.arlisie, et qu'il avait poussé jusqu'à Derbi, à trente lieues de cette capitale. Ceux qui n'avaient osé se déclarer hautement pour lui sur des espérances incertaines cessèrent de se contraindre. On buvait dans le» tavernes à la santé du roi Jacques; quelques ministres prononcèrent son nom dans les prières publiques; le comté de Lancastre lui fournit un régiment entier. Chaque jour, à chaque instant, on apprenait quelque nouveau succès du prince. La consternation grossissait ses avantai»es et ses forces; le desordre fut porté à un tel point que la banque

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et les boutiques de Londres furent fermées pendant vingt-quatre heures.

Depuis qu'F.dounrd l'tait descendu en Kcosse , ses amis jiressaient sans réiàclie In cour de Krunee de le secourir crticacenicnt. Us assuraient qu'il était facile de dcli.iiqner la nuitluiit ou dix mille lioiiinies et de l'artillerie. Us ne voulaient pas de vaisseaux de i;uerre ; il fallait perdre ilu temps pour les iMiuiper, et le moindre retaril pouvait être funeste. Us demandaient les bAtimenls de transport i|ui se trouveraient dans les ports île Calais, de lioulojjne et de Dunkeniue. Us assuraient que d'une marée à l'autre ces troupes débar(|ueraient a la côte d'.NnijIeterre. Us répondaient que dés qu'elles seraient à terre les trois roj.iumes se lUclareraienl lU disij;naienl jiour les commander le duc lie Wv lielieu , dont la réputation était déjà faite en Europe. Is demandaient Lally pour dirii;er les détails et servir sous Richelieu. Kiil'in leurs sollicitations furent si vives, si opiniâtres, et les probabilités si bien établies par eux, ([u'on leur accorda ce qu'ils demandaient.

U est certain que si le passade eftt été libre, la révolution se fai- .sait; mais on rencontrait partout les floltes anglaises, et cette tentative manqua comme celles <pii l'avaient précédée. On ne |Mit faire aborder que quelcpies dctaclienients, qui passèrent par la nier Germanique , et tournèrent ensuite à l'est de l'Ecosse. Le lord Dromond, orticier au service de France, débarqua à iMont-Rose avec plusieui-s piquets et trois conipan.nies du réj>,imenl Koyal-Ecossais. U se mit an>sitôt en nianlie avec ses troupes pour .se réunir à l'armée du prince. Partout où ils passaient, ils étaient reçus aux acclamations des habilanls. Les femmes allaient au-devant d'eux, et conduisaient les chevaux des olficiers par la bride. Dans chaque maison, ils trouvaient des rafraicliissenienis; c'était à qui les loijerait.

Cependant Edouard touchait au moment qui devait décider de son sort. Il le sent.iit, et il se servit de tous les moyens (|ui étaient en son pouvoir. U répandit des manifestes qui pressaient la nation de se joindre à lui ; il promettait à tous protection et justice ; il protestait qu'il traiterait les prisonniers comme on traiterait les siens; il renouvelait la défense cl attenter à la vie du roi frcorges. Ces proclamations, remplies d'ailleurs de sentiments d'humanité , furent brûlées à Londres par la main du bourreau.

Déjà les avant-postes des deux partis s'étaient livré de ces combats partiels qui ne «lécident rien , mais qui mènent à une affaire décisive. Edouard, trop avancé dans un pays qui ne se déclarait pas pour lui , craignait que les milices répandues dans le comté de Lancastre ne coupas^ent ses communications, et ne le forçassent à se rendre faute de vivres. Toujours impatient de combattre, il fut cependant contraint de reculer et de rentrer en Ecosse. Pendant cette marche, son armée s'augmentait ou diminuait selon les besoins des soldats, à qui il ne pouvait payer de so de réglée , et que, par cette raison, il n'était pas possible de soumettre à un service régulier. U lui restait pourtant environ huit mille hommes, lorsqu'il sut que l'ennemi était à six milles de lui, près des marais de Falkirck, et en nombre infiniment supérieur. U n'en marcha pas moins à eux, et leur présenta aussitôt U batailte. Ses montagnards se battirent de la même manière qu'à Preslon-Pans et avec le même avantage. Un orage, qui souillait au visage des Anclais, les favorisa eniore; mais leur impétuosité leur devint fatale. Ils se trouvèrent débandés, rompus et mêlés parmi les .Viiglais , qui gardaient leurs rangs. Le prince vit le danger et les fit reculer. Six piquets de troupes françaises les couvrirent, soutinrent et rét;d)lirent le combat, et leur donnèrent le temps de se rallier. Us revinrent à la charge avec une nouvelle fureur, et enfoncèrent enfin les lignes anglaises. Les dragons s'enfuirent les premiers et entraînèrent l'infanterie. Les généraux, les officiers, furent contraints de suivre la foule. Us se jetèrent en désordre dans leur camp, entouré de marais et défendu par des retranchements.

Edouard , maître du champ de bataille , résolut d'achever la victoire, et de forcer le camp malgré les ténèbres et l'orage, dont la violence redoublait. U ne s'arrêta que i)Our donner le temps à ses montagnards de chercher et de retrouver leurs fusils, que , selon leur méthode ordinaire , ils avaient jetés au conimeiicemeiit de l'action. U marcha aux retranchements l'épée ii la main. Les Anglais , déjà vaincus par la terreur, se dispersèrent et fuirent une seconde fois du côté d'Edimbourg. Leurs tentes et leurs équipages furent les garants de celte double victoire.

Ces trophées, i|u'Edouard devait à son intelligence autant qu'à sa valeur, faisaient beaucoup pour sa gloire et rien pour la décision de cette grande affaire. Ces actions fréquentes l'alTaiblissaient insensiblement, et le duc de Cumberland s'avançait en Ecosse avec des troupes fraîches. Il entra à Edimbourg, et se réunit aux débris de l'armée vaincue a Ealkirck et à la garnison du chàleau. U eu sortit à la tète de toutes ces forces pour chercher le prince Edouard.

Celui-ci, convaincu plus que jamais de la nécessité de s'assurer d'une place forte, assiégeait le château de .Stirliug. L'approche du duc de (iiimberland le força à lever le siège et a se retirer dans hivernes». Le duc ne lui donna pas de relâche; il jiassa la rivière de Spée, et se présenta n la vue d'inverncss. Eilouard, qui doul.iit des dispositions des habitants, sortit de la ville , et se prépara à une bataille

dont le résultat le portait sur le trône d'Angleterre, ou le faisait déclarer rebelU' et traître o son roi.

Nous avons vu des armées de cent mille hommes eu Allemagne , en Flandre , en Italie , décider à peine de la prise d'une citadelle. Ici le destin de trois royaumes va dépendre de onze mille hommes du côté des Anglais et de sept à huit mille de celui du prétendant. Si Edouard est battu, son parii est éteint pour jamais; s'il est vainqueur, le chemin de Londres lui est ouvert et la couronne l'attend.

Les deux armées se trouvèrent eu présence à deux heures après midi, près d'un village nommé Ctt//oJen. Le duc de Cumberland avait l'avantage du nombre, une forte cavalerie et une artillerie parfaitement servie. Les Anglais avaient en lui la confiance que méritait le général qui avait si bien dirigé leur bataillon carré à Fonlenoi. Us étaient animés par le désir d'effacer la honte des deux défaites de Preston-Pans et de Falkirck.

Edouard, au contraire , ne livrait bataille que parce qu'il ne pouvait se maintenir dans Inverness. Celui qu'on force au combat a rarement l'avantage de la position , et il n'est jamais poussé par ces presseiitinlents intérieurs attribués, je ne sais pourquoi, à une cause surnaturelle , mais qui font toujours faire de grandes choses, parce J qu'ils exaltent l'imagination. C'est ce qui arriva à Culloden. Les ' Ecossais se présentèrent mal ; ils n'attaquèrent point à leur manière accoutumée. Cette façon de combattre n'étonnait plus les Anglais; mais ils la jugeaient toujours dangereuse. Les premières décharges de l'ennemi mirent le désordre parmi les montagnards. Les Français firent la même manoeuvre qu'à Falkirck, ils se portèrent en avant; mais les Ecossais ne se rallièrent point, et les laissèrent seuls exposés au feu. Les Français furent forcés de plier a leur tour, et la déroute devint générale. Edouard, blessé, fut entraîné par la multitude, obligé de fuir et de renoncer à toutes ses espérances , ayant à peine perdu neuf cents hommes. Le reste se dispersa du côté d'inverncss, poursuivi sans relâche par les vainqueurs. Le prince, suivi de quelques officiers , fut obligé de passer une rivière à la nage , et de l'autre bord il vit les flammes et entendit les cris de cinq à six cents montagnards qui s'étaient réfugiés dans une grange, et que les Anglais brûlèrent impitoyablement. Le gain de cette bataille, qui termina cette guerre, ne leur coûta que cinquante hommes tués et deux cent cinquante blessés.

Parmi les prisonniers que fit le duc de Cumberland étaient tous les officiers français. L'envoyé du roi de F^rance près d'Edouard vint se rendre lui-même au duc dans Inverness, et ce qu'il y eut d'extraordinaire, on lui amena trois dames écossaises qui avaient combattu avec le prince à Preston-Pans, à Falkirck et à Culloden. Une quatrième, madame Séford, commandant un corps de montagnards, qu'elle avait levés elle-même, fut assez heureuse pour échapper.

Le duc de Cumberland sentait la nécessité de disperser sans retour les rebelles (ce fut ainsi qu'on les nomma alors , en politique le malheur fait les criminels). U ne leur donna pas le temps de respirer. Les soldats, à la faveur de leur obscurité, se cachaient aisément ou se retiraient dans leurs montagnes. Les officiers se rendaient, dans l'espoir d'obtenir grâce. Plusieurs furent livrés par ces mêmes Ecossais qui la veille combattaient sous eux, ou qui formaient des vœux secrets pour le Prétendant. Edouard, Sullivan, bhéridan- et quelques autres se réfugièrent d'abord dans les ruines d'un fort, d'où la faim les chassa bientôt. A mesure qu'ils marchaient, la misère se faisait sentir davantage. Le chagrin les aigrit; ils en vinrent aux reproches. La division suivit. A chaque instant il s'en détachait quelques-uns. Edouard resta seul enfin avec Shéridan et Sullivan.

Il marcha avec ses deux amis cinq jours et cinq nuits sans oser s'arrêter, en proie à ce qu'ont d'horrible la fatigue, la famine , et surtout le souvenir des espérances les mieux fondées et si complètement évanouies. Des détachements anglais étaient répandus partout, et les soldats cherchaient le prince avec un acharnement que soutenait la somme promise à qui le livrerait. U était à pied , ses habits étaient en lambeaux, sa bles.sure sans appareil. L'excès des revers même aigrit son courage, et jamais peut-être il ne fut si grand qu'au milieu des plus affreuses calamités.

,1c vais me répéter souvent sans doute. Une continuité de malheurs uniformes ramènent les mêmes situations, et par suite les mêmes expressions.

Edouard arriva à un petit port nommé Arizaig, abusé par l'espérance de pouvoir s'y embarquer. Deux navires de Nantes, qui apportaient de l'argent, des soldats et des vivres, faisaient voile précisément vers ce port, et soutinrent un moment l'illusion. On lui rapporte qu'on le cherche dans Arizaig même; il est forcé de s'éloigner avant que ces deux bâtiments aient .ibordé. U n'a pas fait deux milles, qu'il apprend que ces navires ont touché au port , et qu'à la nouvelle de la défaite de flulloden ils sont retournés en France.

O'Nel, officier irlandais au service d'Espagne, était venu dans un de ces vaisseaux. U refuse de se rembarquer, il cherche, il trouve le prince n'attendant plus que la captivité ou la mort. U lui dit que l'île de Stornay, la dernière au nonl-est de l'Ecosse , est une retraite à peu près sure dans ces premiers moments. Edouard, touché du dévouement d'O'Nel, lui accorde aussitôt sa confiance et se laisse conduire. O'Nel détache une barque de pécheur; Sullivan, Shéridan et

MO^ ONCI.E THOMAS.

lui rament tour à tour. lU arrivent dans l'ilc. A peine (Icliarqués , ils j aperçoivent d.ms l'i'loii;ii<'iiient un gros tie ^ollldls. Ils reconnaissent runitornic de l'uruice aii|;Uisc ; ils n'ont i|iie le temps de se jeter dans un uiar.iis; ils y |usscut la nutt eonverls p.ir des roseauv et dans l'eau jusqii'aui reins. Au point du jour ils renioiileni ilans leur petite barque, el se rcnietlenten nier s.iu> pruvi>ions et s.ins savoir oii se "retirer. In brouillard épais les rend plu> iiicerlains encore. Ce brouillard lonilie ; ils se trouvent au milieu d'une flotte anj-laise

Le prince alors oublie sa blessure et preml un aviron. Tons quatre forcent de rames pour (ju^ner une petite ile ilcserle , bordée de rochers, inaccessible aux vaisseaui et même à leurs chaloupes. Ils , échappent encore ace dani;er. Us |i«sseul au milieu des ennemis, qui ne suu|H'onneiit |ms que c'est le lils du l'rélendani qui fuit devant eu\. lis (Nirviennent au\ bas-fonds qui eiivironnenl l'île; ils se jettent à la nier, et tirent a force de bras leur nacelle derrière un rocher. Il ne leur reslail ([u'un peu d'eau-de-vie. Des cui|uilla|;cs et (|uelques poissons .secs abandonnés par des pécheurs sur la plajje soutinrent leur déplorable eiislenie. Us se cachèrent dans le rreui d'une roche juMju'a ce que les vaisseaux ennemis fussent hors de vue. Us repartirent alors ; ils ramèrent d'ile en ile, cherchant parloul un asile qu'ils ne trouvaient nulle |iart. Ils eurent cependant quelques moments de repos dans l'ile de \\ iijht. De pauvres gens les reçurent, et leur donnèrent quelques vivres. Ils »e proposaient de se refaire de taul de fati!;ues, lorsque des milices anglaises dcbar(pièrent dans l'île. Us furent réduits ii passer trois jours et trois nuits dans une caverne, L<>;indonnés de ceux qui les avaient d'abord secourus : on aide les infortuiu-s , on n'o se saorilie pas pour eux.

Us se crurent trop heureux de trouver le moment de se rembarquer. Ils se sauvèrent encore dans une autre ile déserte, oii ils mauquèreul absolument de tout. Forcés de se remettre en mer, et n'osant gagner le large avec une barque aussi frêle , il ne restait qu'un parti il prendre : c'était de retourner en Ecosse, au risque d'être pris par les .\Dglais, qui sans cesse parcouraient le rivage. Il fallait mourir de faim ou s'y déterminer.

Us rentrent donc dans leur nacelle, presque sûrs de trouver la mort sur ces côtes oii tùlouard avait un instant donné la loi. Us y descendirent la nuit, et marchèrent à l'aventure, couverts de haillons que leur avaient donnes des montagnards. Au point du jour, ils rencontrèrent une jeune demoiselle a cheval, suivie d'un domestique. I.a jeunesse et ce sexe font uaitre au moins la sécurité, et il fallait s'ouvrir» quelqu'un. I.e prince aborda la jeune personne ; c'était une demoiselle .Makdonall , dont la famille était att.ichée aux Stuaris. Le prince l'avait vue pendant le cours de ses succès, et se déclara à elle. Mademoiselle Makdonall fondit en larmes en le retrouvant dans cet état. Le prince el ses amis s'attendrirent avec elle; ils pleurèrent tous ensemble , et la douleur de la jeune Ecossaise s'accrut encore en pen saut qu'elle ne pouvait rien pour un prince exposé aux dangers les plus cruels et les plus certains. Elle lui conseilla de s'enfoncer dans une caverne profonde qu'elle lui montra au pied d'une montagne voisine. Non loin de là élait la cabane d'un montagnard sur la hdclité duquel il pouvait compter. Elle lui promit de l'y venir prendre, ou de lui envoyer un guide siir, si la fuite devenait possible.

Edouard et ses estimables compagnons se réfugièrent dans cette autre caverne. Le paysan les secourut autant que le permettait sa pauvreté. Il leur donna ce qu'il avait de farine d'orge détrempée dans de l'eau. Deux jours )iassés dans un lieu obscur et humide empirèrent l'état du prince déjà malade. Son corps se couvrit de boulons purulents et d'ulcères. Les provisions du montagnard étaient épuisées, et les proscrits ne voyaient paraître personne.

Ils commençaient à désespérer , lorsqu'un homme, envoyé par mademoiselle >Iakdonall, se présenta à l'entrée de la caverne. Il leur avoua qu'il élait impossible de trouver un vaisseau pour les passer en France; que la seule ressource qui leur restait élait de se cacher dans la petite île de Benbécula, chez un pauvre genlilhomme qui les recevrait volontiers, et chei qui mademoiselle Makdonall se trouverait à leur arrivée.

Us attendent la nuit; ils se hasardent à descendre au rivage ; ils retrouvent la barque qui les a apportés; ils passent à Benbécula. Mademoiselle Makdonall s'était embarquée à quelques milles de là pour les aller joindre, et se concerter avec eux sur les moyens de pourvoir h leur sûreté.

Ils arrivent à la maison du gentilhomme qu'on leur a indiquée. Ils apprennent que cette nuit même des satellites du gouvernement se sont emparés de lui et de sa famille. Le prince et ses amis se sauvent dans des marais, et y passent la journée. S'ers le déclin du jour, O'JN'el s'expose à tout, et sort de la boue et des joncs pour aller à la découverte. Il trouve mademoiselle .Makdonall dans une cliaumière; il se croit hors de danger, lui et ses compagnons. Elle lui déclare qu'elle espère sauver le prince en lui f.iisant prendre des habits de femme qu'elle a apportés avec elle ; mais elle ajoute qu'elle ne peut sauver que lui, et qu'une personne de plus la rendrait suspecte. O'Nel, Sullivan et Shéridaii ne balancent point. Ils e sacrifient au salut d'Edouard, l'embrassent en pleurant, s'éloignent, et s'abandonnent à leur fortune.

Le prince, sous se* habiu de femme, suit mademoiselle .^lakdonall. I

Elle le conduit dans l'ile de Skie. La maison ail iU sont retirés e«t tout » coup investie par de» soldais. Kduiiard , sans se troubler, va leur ou\rir liii-iiiême, el ii'in ..«i pa» rcioiinu. Cependant le hiuil se répand bieiilot que le prince est dans l'île. Les peiquisitiuiis recotiimencenl; il fani fuir de nouveau. Il se sejure de mademoiselle .Makdonall Il marche dix milles, sans savoir ou il va, et toujours sur le point d'être pris. l'res de succoniher de lassitude et de besoin, il arrive prèsd'nne maison d'assez belle apparence. Il s'informe; il apprend que je propriétaire avait cunslainmcnt tenu pour le gouverneuient. Trop généreux lui-même pour ne pas croire à la générosité, il entre, il se nomme, et adresse au gentilhuinnie ces propret paroles . • Le lilt de voire roi vieni vous demander du pain et un habit. Je sais (|ue vous êtes mon ennemi; mais je vous crois asseï de vertu pour ne pas abuser de ma confiance et de mon malheur, l'renez les misérables vêlements qui me couvrent, et gardez-les. Vous pourrez me les apporter un jour dans le palais des rois de l.i Oraiidc-Uretague. • L;i délation n'entrait pas encore dans le code îles nations civilisées. Le genlilliomme ht ce qu'Edouanl devait attendre d'un homme d'honneur. Il le vêtit, le nourrit, le logea, et lui donna les moyens de sortir de l'île.

.'Vrrêté depuis pour l'avoir reçu , et traduit devant la cour , établie il Edimbourg , pour juger les rebelles, ce gentilhomme répondit avec franchise aux inlerrogations de ses juges. Il leur rendit les paroles (|ue lui ;ivail adressées le prince, et sa jiistihcation se réduisit à ces mots : • (Jue celui de vous qui, dans une telle circonstance, eût pris sur lui de le trahir, prononce le premier mon arrêt de mort. » Il fut renvoyé absous.

Edouard, sans cesse environné d'ennemis, ne savait plus oii traîner sa misère. Il pensa que la tribu de Morar, qui lui était généralement attachée, l'accueillerait dans sa détresse. Il repassa donc en Ecosse. Il erra dans le Lokaber, el dans le Ifadeiioch. Ce fut là qu'il apprit que sa bienfaitrice mademoiselle .Makdonall élait aussi arrêtée , (|ue ses jiarlisans qui s'étaient dérobés aux recherches étaient condamnés par contumace, et enfin que deuxb;itimenls légers, expédiés de France, avaient abordé heureusement sur la côte occidentale de l'Ecosse ,. à l'endroit où ce prince élait d'abord descendu seize mois auparavant. Ce qui prouve invinciblement que \f parti n'était que comprime, c'est que ces deux vaisseaux étaient mouillés depuis trois mois près des côtes, sans que personne en donnât avis au gouvernement.

Pendant ce temps on avait inutilement cherché le prince. Edouard, craignant de se confier, se dérobait également à tous les yeux. Trouvé et armé enfin par des serviteurs que l'inutilité de leurs premières démarches n'avait point rebutés, il arriva par les montagnes, et à travers mille dangers, à l'endroit oii il devait s'embarquer. Il vogua heureusement jusqu'à la vue de Brest, et il en trouva le port bloqué par une escadre anglaise. 11 fallut changer de direction 11 regagna la haute mer, et tourna ensuite du côté de Morlaix. Une division anglaise y croisait. Il échappa encore à ce nouveau péril, et débarqua enfin au port de Saint-Pol-de-Léon, avec quelques amis qui l'avaient rejoint au moment de son embarquement.

Pendant qu'Edouard errait, poursuivi d'ile eu ile , et de caverne en caverne, le duc de Cumberland entrait triomphant dans Lomlres, et le roi Georges eftrayait par l'appareil de la justice ceux qui tenaient encore intérieurement pour son compétiteur au trône. Il commença par faire porter dans les rues de Londres les drapeaux pris à Culloden. L'étendard royal du priuce élait entre les mains du bourreau ; les autres étaient traînés dans la boue par des ramoneurs de cheminées, et tous furent brûlés par le bourreau.

Celte misérable farce, qui prouvait seulement combien Edouard avait paru redoutable, fut le prélude des scènes.tragiques qui se multiplièrent bientôt. On exécuta d'abord dii-sept officiers, qu'on traîna sur la claie au lieu du supplice. On les pendit, on leur fendit le ventre, on leur arracha le cœur , et on leur en battit les joues. Deux jours après, trois pairs écossais furent condamnés à perdre la têle.

Les lords anglais Balmerino, Kilmarnoch etCromarty, furent jugés par les pairs d'Angleterre. Tous trois, convaincus d'avoir porté les armes pour le Prétendant, furent condamnés à mort. Lady Cromarty enceinte, et déjà mère de huit enfants, alla avec eux »e jeter aux pieds du roi, et obtint la grâce de son mari. Les deux autres furent décapités. Le gouverneur de la tour ayant, selon l'usage, crié : Vive le roi Georges ! Balmerino cria tout haut : Vivent le roi Jacquet el io» digne fils ! et il présenta sa tête.

La vengeance s'étendit sur tous ceux qui avaient pris part à la rébellion. On en fit mourir vingt a Carlisle. trente à Jorck. soixantedix à Penrith et à Briimpton, et cinquante-six à Londres. Vn prêtre anglican avait demandé l'évêché de Carlisle à Edouard, pendant qu'il était maître de cette ville. Il fut condamné à mort, et conduit au gibet revêtu des habits pontificaux. Enfin, on fit tirer au sort les soldats et les bas officiers qu'on put prendre. On en supplicia un sur vingt ; les autres furent déportés aux colonies.

De toutes les victimes de la rigueur de Georges, celle que plaignirent également les deux parlis fut le lord Devenwater. Son frère aîné, qui dès 17 15 avait pris les armes pour le Prétendant, avait eu la têle tranchée .i Londres. Son frère cadet, employé au service de France , et pris par les Anglais pendant le cours de celte dernière

MON OIS'CLE THOMAS

révolution, avait subi li- mfmp sort. Devenwatrr voulut (|iie son fil-î, oiirorc enfant, nionlàt sur ['l'iliariiiul , ot il lui ilit : " Soyez couvert lie mon sani; , et apprenez à mourir pour vos rois. »

Kiil'in le dernier pair (|iii tomba sous la liaelie du liouneau fui le lord l.ovat, âj;i' de <iuatrc-vini;ts ,iiis. Il man|ua la plus i;r.aiide fermeté, et avant que de recevoir le coup il répéta ce vers d'Horace :

Dulce et dfcontm est pro patrià mon'.

Il semblât qu'Edouard, rentré en France, n'avait plus à redouter que lie mener une vie oli>cure, insupportable au\ hommes qui se sentent lus jioiir de |;ramles choses. In ilernier coup lui i lait réservé, et ce fut de tous celui auquel il se montra le plus sensible.

Trois ans après sa triste expédition, l.i France et les puissances alliées, également épuisées cl lasses de la ijuerre, envoyèrent des ministres a Aix-la-Chapelle pour traiter de la paix. La première condition qu'y mirent les Aii|;lais. fut que Louis W renverrait de ses Etats le fils du Prctendaiil. Les pUnipolentiaiies de Krance observèrent que cette pai\ même allait mettre le prime dans l'impossibiliti- de rien entreprendre. Les ministres du roi (leonjes insistèrent, (I on ne crut pas devoir recommencer la ijuerre uniquement pour les intérêts d'Edouard. Il fut sacrifié an repos de la l-'rance.

— Sais-tu, d'Armence, dit l'officier recruteur, que c'est un luron que c« petit compire-là?

Quand on lui annonça ([u'il fallait sortir du royaume, il répondit que le roi lui avait promis de ne jamais l'abandonner, et qu'il ne partirait point. Son caractère, aii;ri ]iar tant de revers, le fit résister aui remontrances, aux prières, cteiifiivaux ordres les plus précis. On se crut obligé alors de s'assurer de sa personne, et on vint pour l'arrêter. 11 se défendit; mais il fut pris, eliarf;é de fers, jeté dans un fiacre, et conduit en prison, d'où on le tira bientôt, pour le mener hors des frontières. Depuis ce temps, ce prince qui , par sa jeunesse et ses qualités, méritait un meilleur sort , vécut ignoré de toute la terre, et avec lui s'éteignit celte longue suite de rois, si constamment infortunés.

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